Comme dans les Mémoires que je vous ai envoyés, Monsieur, de la vie de

M. Costar, je vous ai fait connoître plusieurs choses de celle de M.

Pauquet, qui en faisoient partie, et que je vous ai appris de quelle

sorte M. Costar l'institua son héritier et le fit son successeur en ses

bénéfices, je ne vous en parlerai point ici; je vous dirai seulement

que, M. Costar étant mort, M. Pauquet eut affaire à un mauvais maître,

en ce qu'il se trouva abandonné à sa propre conduite. Il retint le

cuisinier de son patron, et se mit à faire grand'chère et à boire

incessamment, et cela avec le plus de canailles qu'il put, d'autant

qu'il étoit embarrassé et contraint avec les honnêtes gens. C'est chose

étrange que la veille du service de son maître et de son bienfaiteur,

étant venu dans l'église cathédrale pour assister aux vigiles qui se

chantoient pour l'office du lendemain, au sortir de l'église, il s'en

alla dans une salle, sous les bâtiments de l'évêché, qui servent de

logement au concierge, et, ayant trouvé des cochers, des palefreniers et

d'autres gens de cette sorte, il se mit à boire avec eux jusqu'à un

excès si grand, qu'à peine put-il revenir au jardin de M. de Lavardin,

où il étoit logé. Cela me donna occasion de lui dire ce que je pensois

de cette conduite qui le couvriroit de honte, s'il ne la quittoit

entièrement, et surtout étant sur le point d'entrer dans une compagnie

qui ne la pourroit voir sans la blâmer et donner tout l'ordre nécessaire

à l'empêcher. Enfin je lui remontrai, avec toute la force et toute la

douceur que je pus, qu'en se déshonorant, il déshonoroit encore

davantage la mémoire de son patron, qui se trouveroit ne lui avoir

laissé du bien que pour assouvir une passion brutale, indigne d'un homme

qui, ayant de l'esprit et de l'entendement, devoit avoir de la sagesse

et de l'honnêteté. Tous mes conseils ne servirent qu'à m'en faire haïr

et à l'éloigner de moi. Ils ne laissèrent pas néanmoins de le toucher en

quelque façon; car ils le portèrent à délibérer en lui-même assez

long-temps s'il ne lui seroit point meilleur de permuter les bénéfices

dont il étoit revêtu, pour des bénéfices simples qui lui laissassent

plus de liberté de vivre à sa fantaisie, que d'entrer dans une compagnie

où il se trouveroit sujet à plus de régularité et contraint de garder

plus de mesures de bienséance. Cela fit qu'il reçut, durant un mois ou

six semaines, quelques propositions de permutation. Mais n'y trouvant

pas son compte, et ayant commencé à goûter le plaisir de bien boire avec

quelques-uns des chantres de l'église cathédrale dont le gosier étoit le

plus altéré, il se résolut d'y prendre possession de sa prébende et de

son archidiaconé: ce qu'il fit, après avoir renvoyé avec assez de peine,

et moyennant quelque argent, dans leur pays, une sœur qui étoit venue

de Bresles, avec son mari et trois ou quatre enfants, qu'ils avoient

apportés à leurs cols, et menés par la main. Ces pauvres gens

s'imaginèrent mal à propos, sur la nouvelle qu'ils avoient reçue, par

un de ses neveux, de la bonne fortune qui lui étoit arrivée, qu'il les

alloit faire vivre heureusement dans sa maison, ou les établir richement

dans la ville.

Au commencement de son installation dans l'église cathédrale, il hanta

quelques-uns des plus sobres du chapitre, et même les plus honnêtes gens

de ceux qui étoient susceptibles de boire avec lui, et il leur fit

toujours bonne et grande chère; mais il fut bientôt lassé de la

compagnie de personnes pour qui il étoit obligé d'avoir quelque

considération, et qui lui causoient de la contrainte. Il lui fallut de

vrais et de purs ivrognes; il les appeloit toujours à son dîner et à son

souper. Il ne déjeûnoit jamais: et c'étoit un grand avantage pour lui,

car il n'étoit point ivre le matin, et en ce temps, il venoit à l'église

comme un autre chanoine; mais ce n'étoit pas la même chose après le

dîner, quand il lui prenoit fantaisie d'y venir. Il continua sa dépense

avec ces sortes de gens, car il ne pouvoit souffrir une table peu ou mal

couverte: il la vouloit toujours abondante en plusieurs mets, quoiqu'il

n'y mangeât que quelques croûtes de pain, son objet principal étant

d'avaler beaucoup de vin, dont il avoit grand soin de tenir sa cave

pleine, et qu'il choisissait dans les meilleurs crûs. Comme il faisoit

tout sans économie et sans prendre garde s'il pourroit soutenir cette

dépense, il se jeta inconsidérément dans une vie désordonnée qu'il ne

put soutenir avec le revenu de ses bénéfices qui montoient à plus de

deux mille cinq cents livres. Il y consomma avec honte, en peu de temps,

tout l'argent comptant qu'il avoit trouvé dans la cassette du défunt,

qui montoit à la somme de quatre à cinq cents louis d'or. Il y suppléa

ensuite par la vaisselle d'argent qu'il vendit, ou qu'il donna en

paiement à des marchands qui le pressoient de les payer. Car il ne

payoit jamais rien autrement, et la plus grande aversion qu'il eut après

celle de boire de l'eau, quand il n'étoit point enrhumé, étoit de payer

où il devoit. Cette manie étoit telle que, du vivant de M. Costar, dont

il avoit l'argent entre les mains, et dont il faisoit toute la dépense,

quand il venoit un ouvrier ou un marchand pour se faire payer, il le

renvoyoit toujours le plus long-temps qu'il pouvoit sans lui rien

donner; nul n'étoit payé, à moins qu'après avoir rencontré M. Costar, et

s'être plaint à lui de ce qu'on lui faisoit faire tant de voyages

inutiles, M. Costar ne se fût mis à gronder et à quereller ce

domestique. Alors, dans la colère que lui causoient les réprimandes de

son maître, M. Pauquet alléguoit, pour s'excuser, mille fausses raisons;

et ne pouvant encore se résoudre à compter et à payer entièrement, il

donnoit presque toujours brusquement et avec dépit plus qu'on ne lui

demandoit, et sa folle colère le livroit à la merci de ceux avec qui il

agissoit de cette sorte, et dont il prenoit même les parties sans les

lire et sans songer jamais à les revoir.

Cependant il avoit toujours été l'intendant et l'unique maître des

affaires de son patron, qui y entendoit encore moins que lui, tant les

beaux-esprits en sont incapables, et tant ils croiroient se faire tort

s'ils employoient quelque peu de leur temps à songer au détail de leur

subsistance, et à ce qui doit assurer le repos et le loisir dont ils ont

besoin. Ils aiment mieux suivre les lumières pures et vives qu'ils

reçoivent de l'étude des belles choses auxquelles ils s'appliquent, et

qui peuvent seules les contenter, _pr√¶ter laudem, nullius avaris_.

Dans un temps peu éloigné du décès de M. Costar, M. de Pellisson, qui en

chérissoit la mémoire, et qui avoit pris quelque affection pour M.

Pauquet, dont il ne connoissoit que les qualités de l'esprit, lui fit

toucher les douze cents écus de la pension du défunt, dont le terme se

trouvoit échu peu de jours avant sa mort. Quelques-uns des chanoines,

ses confrères, qui le hantoient, l'excitant à faire pour le repos de

l'âme de feu son maître, et pour son propre honneur, la fondation dont

il leur avoit quelquefois parlé, ils surent le prendre en si bonne

humeur qu'il donna, pour cet objet, toute la somme à l'église de

Saint-Julien: ç'a été le seul louable et légitime emploi qu'il ait fait

du bien dont sa bonne fortune l'avoit comblé.

Il mangea presque tout en sept ou huit années, et comme il n'avoit nul

ordre dans l'esprit, il n'en avoit point aussi dans ses affaires, et le

goût de la crapule ne lui auroit pas laissé le temps d'y en apporter,

quand il en auroit eu quelque désir.

Cependant il aimoit les procès, et dans l'impétuosité ardente que lui

donnoit son _vin de contradiction_, il en entreprit deux ou trois si mal

à propos, qu'il se fit condamner, envers ses parties adverses, aux

dépens, qui se trouvèrent fort considérables, parce qu'il avoit entassé

chicane sur chicane. Ce qui étoit singulier, c'est que, nonobstant la

fureur avec laquelle il se portoit à entreprendre ces procès, quand il

étoit temps de les faire juger il les négligeoit, et ne vouloit pas

prendre la peine de voir un juge pour l'instruire plus particulièrement

de ses prétentions, soit qu'il désespérât du succès, ou que sa passion

pour la crapule se trouvât plus forte que son goût pour la dispute. En

cet état il se vit forcé d'acquitter ses dettes, ce qui étoit pour lui

la plus fâcheuse chose du monde; mais s'il n'aimoit point à payer, il

n'avoit point aussi d'avidité à se faire payer, et il étoit aussi doux

créancier que cruel débiteur. Pour se tirer de ce fâcheux embarras, sans

délibérer beaucoup, et suivant son naturel impétueux, il se résolut de

se jeter entre les bras de messieurs Hardy, pour se décharger de toutes

sortes d'inquiétudes et de soins, et pour vivre dans l'aisance, et dans

une entière liberté, c'est-à-dire dans une profonde oisiveté. Ce qui

peut causer quelque étonnement, c'est qu'encore qu'il eût passé trente

ans auprès de M. Costar, à lire et à écrire sans cesse, et que cette

longue habitude dût lui être passée en nature, cependant depuis la mort

de son maître, si on en excepte quelques lettres qu'il écrivit de temps

en temps à Paris, il ne mit pas une seule fois la main à la plume, ni le

nez dans un livre; quoiqu'à l'entendre parler, il eût le dessein

d'entreprendre de grands ouvrages, et de mettre en bon ordre les papiers

de son maître, pour les donner au public.

Mais comme vous serez bien aise, monsieur, de savoir ce qui lui donna

particulièrement la pensée de se confier entièrement à messieurs Hardy,

je vous dirai que ce fut l'amitié que lui témoignoit l'aîné de ces

messieurs, qui a la charge de receveur des tailles de l'élection du

Mans, et qui étant un homme agréable, de bonne chère et enjoué, lui

plaisoit fort, et avoit acquis son estime, en l'admettant à sa table, et

lui ouvrant sa bourse. Il n'eût pas plus tôt fait connoître son projet

à M. Hardy l'aîné, que celui-ci l'assura qu'il auroit dans sa maison

toute la satisfaction qu'il pouvoit désirer; et il fit si bien, qu'il

porta M. Pauquet à exécuter ce dessein, en commençant par résigner ses

bénéfices à son jeune frère, qui étudioit en Sorbonne. Et, parce qu'il

connoissoit le résignant d'humeur légère et bizarre, afin qu'il ne

s'avisât pas de révoquer, il lui proposa de passer quelque temps avec

lui au bourg d'Yvré-l'Evêque, où il n'ignoroit pas que M. Pauquet aimoit

fort à s'aller réjouir; ainsi ils s'en allèrent, et y demeurèrent autant

qu'il fut nécessaire pour donner le temps à la résignation d'arriver à

Rome, et d'y être admise. Ce temps qu'ils passèrent à bien boire

n'ennuya pas M. Pauquet, qui fit bientôt suivre cette résignation du don

de tout ce qui lui restoit de meubles; et afin d'en saisir ces

messieurs, et de les en faire entrer en toute jouissance, lorsque son

résignataire eut pris possession, il se démit de sa maison, et la lui

fit prendre en chapitre, et par là il se trouva entièrement dans la

maison de messieurs Hardy, et il les rendit les maîtres absolus de tout

ce qu'il avoit. Il s'étoit seulement retenu quelques pensions sur ses

bénéfices, dont il ne se faisoit point payer, car il n'avoit que faire

d'argent, vivant chez ces messieurs, qui prenoient d'ailleurs le soin de

lui fournir toutes les choses dont il avoit besoin, et qui acquittèrent

toutes ses dettes. Ils avoient même la complaisance de souffrir qu'il

amenât manger à leur table des chantres, et autres gens de cette sorte,

avec lesquels il aimoit à boire. L'après-dîner il faisoit porter dans

son logement, qui joignoit celui de ces messieurs, autant de vin et de

choses propres à faire boire qu'il le vouloit. C'étoit particulièrement

dans ce moment que des artisans et gens de néant le venoient trouver,

et lui tenoient bonne compagnie tout le reste du jour. Comme il avoit

avec eux une entière liberté, et qu'ils avoient pour lui une grande

déférence, lui faisant toujours raison, et l'excitant à boire, il

n'étoit jamais plus content que quand il les avoit avec lui. On peut

dire que messieurs Hardy en ont usé très-honnêtement et avec la

reconnoissance et la bonne foi qu'il s'en étoit promis. Je suis obligé

de vous dire encore, monsieur, pour leur honneur, que non-seulement ils

l'ont bien traité durant sa vie, mais qu'ils ont même donné après sa

mort toutes sortes de marques qu'ils le reconnoissoient pour leur

bienfaiteur. Cette mort arriva la soixante-troisième ou

soixante-quatrième année de sa vie, par un rhume qui lui prit dans le

bourg d'Yvré-l'Evêque, où il y avoit un mois qu'il s'étoit rendu pour y

voir faire les vendanges, et pour y prendre de l'air et du vin, l'un et

l'autre étant fort bons en ce lieu-là; ce rhume l'obligea de revenir à

la ville, et lui tombant sur la poitrine, malgré toute la ptisane qu'il

prenoit toute pure, comme il avoit accoutumé de faire en pareilles

maladies, lui causa une fièvre continue qui l'emporta en huit jours.

Son successeur eut toutes sortes de soin de lui en cette extrémité, et

surtout des choses qui regardoient le salut de son âme, et après qu'il

l'eut fait inhumer dans l'église cathédrale, il y fonda une messe pour

être célébrée à perpétuité au jour de son décès, afin d'implorer pour

lui la miséricorde de Dieu, et outre les frais de son enterrement, il

fit encore la dépense d'une tombe qui fut placée sur sa fosse, et où on

lit cette inscription:

_Hîc jacet venerabilis et circumspectus vir Ludovicus Pauquet,

presbiter hujus ecclesi√¶, canonicus pr√¶bendatus, atque

archidiaconus de Sabolio, qui obijt die decim√¢ quart√¢ mensis

novembris, M. D. C. LXXIII._

On auroit pu ajouter à cette inscription:

_Amphora non meruit tam pretiosa mori._

LETTRES

DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY

A M. GODEAU, ÉVÊQUE DE VENCE.

SUR

MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.

Nous ne donnons point ici une notice biographique sur cette femme

célèbre. Tallemant lui a consacré, ainsi qu'à son frère, un chapitre

dans ses Mémoires[357]; Conrart a aussi laissé sur eux quelques

détails[358]; nous avons inséré, dans la Biographie universelle de

Michaud, des articles étendus sur le frère et sur la sœur[359]; les

lecteurs pourront recourir à ces divers ouvrages; nous nous bornerons à

de courtes observations qui ne seront pas déplacées à la tête du petit

nombre de lettres de mademoiselle de Scudéry que nous publions pour la

première fois.

[357] _Mémoires de Tallemant_, t. 5, p. 265.

[358] _Mémoires de Conrart_, t. 48, p. 253 de la deuxième série

de la collection des Mémoires.

[359] _Biographie universelle_, t. 41, p. 382; 1825.

Mademoiselle de Scudéry se présente à nos souvenirs comme un esprit

prétentieux, guindé et plein d'affectation. On la juge d'après des

ouvrages où, entraînée par le goût de son temps, elle a suivi une

impulsion que vraisemblablement elle partageoit elle-même. Les

interminables romans d'Urfé et de la Calprenède obtenoient les plus

grands succès; obligée d'écrire pour réparer les torts de la fortune,

mademoiselle de Scudéry, sous le nom de son frère, se mit à composer

aussi des romans immenses, dans lesquels elle a reproduit les

conversations subtiles et précieuses des illustres personnages qui,

réunis à l'hôtel de Rambouillet, étoient alors le type de la politesse

et des belles manières, et donnoient le ton à la ville et aux provinces.

On ne lit plus _Cyrus_, où sont retracées les mœurs langoureuses que

d'Urfé a peintes dans l'_Astrée_; on lit aussi peu la _Clélie_, où les

héros de l'ancienne Rome composent de fades madrigaux, discutent sur des

cartes allégoriques, et recherchent sérieusement la distance qui sépare

_Particulier_ de _Tendre_.

Il n'en est pas de même de ses _Conversations_; on peut encore les lire

avec fruit, et même avec plaisir.

Il falloit bien que Madeleine de Scudéry fût une personne remarquable

pour que toutes les célébrités de son temps en aient fait l'objet

d'aussi grands éloges. Nous citerons ici les passages de plusieurs

lettres qui lui ont été adressées; c'est une curiosité littéraire qu'il

est bon de faire connoître: «L'occupation de mon automne, lui écrivoit

Mascaron, est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_... j'y

trouve tant de choses propres pour réformer le monde, que je ne fais

point de difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je prépare

pour la cour, vous serez très-souvent à côté de saint Augustin et de

saint Bernard[360].»

[360] Lettre du 12 octobre 1672, citée dans la _Biographie

universelle_.

Il venoit d'arriver dans son diocèse; il mande à mademoiselle de Scudéry

qu'on lui a fait une sorte de triomphe: «L'amitié des peuples, toute

grossière qu'elle est, ajoute-t-il, a par sa sincérité un charme qui se

fait sentir et qui console de la perte des choses qui ont plus d'éclat

à la vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point dans ce rang,

mademoiselle, cette bonne et généreuse amitié dont vous m'honorez depuis

si long-temps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous, que la

persuasion d'être toujours dans votre souvenir, et d'avoir une petite

place dans le cœur du monde le plus grand et le plus généreux. Je ne

manquerai pas de faire copier les sermons que vous désirez. Je souhaite

qu'ils puissent vous plaire; votre approbation me donnera une joie moins

tumultueuse à la vérité, mais plus solide que celle de toute la cour, et

votre sentiment réglera celui que j'en dois avoir[361].»

[361] Lettre autographe et inédite du 23 mai 1673. (_Cabinet de

l'éditeur._)

Le cardinal de Bouillon venoit de prier Mascaron de prononcer l'oraison

funèbre de Turenne; l'orateur avoit peu de temps pour se préparer à

cette grande action, et dans l'espèce d'embarras où il se trouvoit, il

écrivoit à mademoiselle de Scudéry: «Vous pouvez m'aider à éviter ces

inconvénients, si vous avez la bonté de penser un peu à ce que vous

diriez si vous étiez chargée du même emploi[362].» Fléchier, nommé

évêque de Lavaur, ayant reçu un exemplaire de ses _Conversations_, lui

adressoit les remercîments les plus délicats. «Il me falloit une lecture

aussi délicieuse que celle-là, lui écrivent-il, pour me délasser des

fatigues d'un voyage, pour me guérir de l'ennui des mauvaises compagnies

de ce pays-ci, et pour me faire goûter le repos, où la rigueur de la

saison et la docilité de mes nouveaux convertis me retiennent dans ma

ville épiscopale; en vérité, mademoiselle, il me semble que vous

croissez toujours en esprit; tout est si raisonnable, si poli, si moral

et si instructif dans ces deux volumes que vous m'avez fait la gr√¢ce de

m'envoyer, qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon

diocèse, pour édifier les gens de bien, et pour donner un bon modèle de

morale à ceux qui la prêchent. Les louanges du Roi sont partout si

finement insérées qu'il s'en feroit, en les recueillant, un excellent

panégyrique. Recevez donc, mademoiselle, avec mon remercîment, les

louanges que vous donne un homme relégué dans une province, qui n'a pas

encore perdu le goût de Paris, qui vous conserve toujours la même estime

qu'il a eue toute sa vie pour vous, etc.[363].»

[362] Lettre du 5 septembre 1675, citée dans la _Biographie

universelle_.

[363] Lettre autographe du 26 décembre 1685. (_Cabinet de

l'éditeur._) Une partie de cette lettre a été publiée dans la

_Biogr. univ._

Les _Conversations_ de mademoiselle de Scudéry, dans lesquelles la

morale est revêtue de formes agréables, eurent le plus grand succès;

elles paroissent avoir donné à madame de Maintenon l'idée d'en composer

de plus simples, destinées à être récitées par les demoiselles de

Saint-Cyr. Les jeunes élèves trouvoient dans ces petits ouvrages des

enseignements de morale, et des notions sur les bienséances et sur ces

nuances délicates qui étoient alors le partage exclusif de la haute

société. Ce point nous a échappé quand, il y a quelques années, nous

avons publié les _Conversations inédites de madame de Maintenon_[364].

On nous excusera de saisir l'occasion de réparer un oubli.

[364] _Conversations inédites de madame de Maintenon._ Paris,

Blaise, 1828, in-18. Quelques exemplaires ont été tirés in-8º.

Madame de Brinon, première supérieure de Saint-Cyr, écrivoit à

mademoiselle de Scudéry, le 3 août 1688: elle étoit de l'école des

_Précieuses_, on lui pardonnera quelques expressions ridicules qui

feroient rire aujourd'hui: «Je ne saurois différer davantage à vous

témoigner le plaisir que vous avez fait à toute notre communauté de lui

avoir donné une morale qui convient si fort à celle qu'elle enseigne

tous les jours: vous avez trouvé le moyen, mademoiselle, de beaucoup

plaire en instruisant solidement..... Votre génie est sans deschet, et

votre esprit, qui a toujours fait l'admiration des sages, croît au lieu

de diminuer. Madame de Maintenon, qui prend un singulier plaisir de nous

enrichir des bons livres, et qui ne savoit pas que vous m'aviez fait

part des trésors de votre _sapience_, après avoir vu votre morale, me

l'envoya fort obligeamment pour vous et pour moi, me mandant qu'elle

croyoit qu'en son absence, ces livres me tiendroient lieu d'une bonne

compagnie. Elle ne se trompoit pas, mademoiselle, car voulant régaler

les dames de Saint-Louis de quelque _mets d'esprit_ convenable à leur

état, je leur ai lu moi-même dans nos promenades du soir l'_Histoire de

la Morale_, qui leur a toujours fait dire, quand on a sonné la retraite,

que l'heure avançoit. Ces Conversations sont ici d'autant plus aimables

qu'on en fait chez les demoiselles qu'on a extraites de vos premières,

qui ont donné lieu à un grand nombre d'autres, dont ces jeunes

demoiselles font tout leur plaisir et celui des autres. Quand vous nous

ferez l'honneur de venir à Saint-Cyr, vous vous retrouverez en plus d'un

endroit, car nous sommes fort aises qu'on copie ce qui est bon[365].»

[365] Lettre autographe de madame de Brinon à mademoiselle de

Scudéry, du cabinet de l'éditeur, publiée en partie dans une note

du t. 8, p. 139 de notre édition des _Lettres de madame de

Sévigné_; Paris, Blaise, 1818 ou 1820, in-8º.

La savante madame Dacier, à laquelle mademoiselle de Scudéry avoit aussi

envoyé ses _Conversations_, ne s'exprimoit pas avec moins de chaleur;

elle lui répondoit de Castres, le 17 juillet 1685..... «En vérité,

mademoiselle, quoique l'on doive tout attendre de vous, je n'ai pas

laissé d'être ébloui de toutes les beautés qui éclatent en foule dans

vos _Conversations_. On peut dire que tout en est bon; mais j'y ai

trouvé surtout de certains endroits qui m'ont enchantée, et qui m'ont

retenue plus que les autres par le plaisir extraordinaire qu'ils m'ont

donné. Mon exemplaire est plein des marques que j'ai faites sur tous ces

endroits, etc.[366]....

[366] Lettre autographe de madame Dacier. (_Cabinet de

l'éditeur._)

Ce n'étoit pas à une femme ordinaire que madame de Sévigné écrivoit dans

ces termes: ¬´En cent mille paroles, je ne pourrois vous dire qu'une

vérité qui se réduit à vous assurer, mademoiselle, que je vous aimerai

et vous adorerai toute ma vie; il n'y a que ce mot qui puisse remplir

l'idée que j'ai de votre extraordinaire mérite. J'en fais souvent le

sujet de mes admirations, et du bonheur que j'ai d'avoir quelque part à

l'amitié et à l'estime d'une telle personne[367].»

[367] Billet de madame de Sévigné à mademoiselle de Scudéry, du

11 septembre 1684, t. 7, p. 156 de notre édition.

On pourroit joindre à ces témoignages, ceux de Godeau, de Rapin, de

Bouhours, de l'abbé Genest, du savant Huet et d'une foule d'autres. Nous

ne citerons plus qu'une lettre de Charpentier, de l'Académie françoise:

elle est écrite dans le style de la galanterie; le traducteur de

Xénophon ne balance pas à se mettre lui, son héros et son modèle, aux

pieds de mademoiselle de Scudéry.

Celle-ci lui avoit écrit pour le remercier de l'envoi d'un exemplaire de

sa traduction de la Cyropédie, Charpentier répond en ces termes:

«Mademoiselle, je reçus hier au soir fort tard, le billet que vous

m'avez fait l'honneur de m'écrire..... Si le temps l'eût permis, je vous

en aurois remercié sur l'heure même, car il est impossible de retenir un

ressentiment si juste. Vous avez trop payé l'ouvrage que j'ai pris la

hardiesse de vous offrir; l'estime que vous en faites est assurément

au-delà de son mérite, et je ne puis attribuer les louanges que vous lui

avez données, qu'à la cause même que vous m'en découvrez, en

reconnoissant qu'il parle d'un de vos plus anciens amis. Je le sais,

mademoiselle, que Cyrus est un de vos amis, et que votre amitié est une

de ses plus glorieuses aventures; c'est en cette considération que son

nom est dans les plus belles bouches de France, et qu'il sert maintenant

d'entretien au monde poli, qui autrement ne le connoîtroit guère:

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 23 / 27 段