porter, plus particulièrement qu'on n'avoit fait jusqu'alors, à songer à
la mort, et le disposer à se mettre en état de bien mourir. Il témoigna
à tout ce qu'on lui dit là-dessus, qu'on lui faisoit grand plaisir, et,
élevant son esprit à Dieu, il dit forces choses dévotes et touchantes.
Il allégua même quelques beaux passages de l'Ecriture et des Pères; car
en l'état où il se trouvoit, et durant tout le cours de sa maladie, sa
mémoire demeura dans toute sa force. Il parut extrêmement persuadé de ce
qu'il disoit, et il édifia tous ceux qui l'entendirent. Après qu'il eut
parlé, comme il fit, près de demi-heure, se reposant quelquefois et
écoutant ce qu'on prenoit le temps de lui dire, dans les mêmes pensées,
il souhaita qu'on lui fît venir le Père Hameau, alors supérieur de
l'Oratoire de cette ville. Il lui fit sa confession, et ce Père étant
homme de piété et de beaucoup de lumières, ils eurent ensemble plusieurs
entretiens, dans lesquels il parut que le malade jouissoit aussi
entièrement de son esprit, que si son corps eût été en santé; car, à ce
que m'a dit plusieurs fois ce Père, il n'étoit pas concevable combien,
sur les différents sujets de dévotion dont ils parlèrent, sa mémoire et
son entendement lui fournirent de belles et d'excellentes choses qu'il
avoit puisées dans la lecture des Pères, et combien il en produisoit de
lui-même sur-le-champ, par les judicieuses réflexions qu'il y faisoit.
Son mal, qui s'augmentoit toujours, ne laissoit pas néanmoins de lui
donner quelques heures de relâche, et il en concevoit aussitôt quelque
espérance de guérison, tant l'amour de la vie est attaché à l'homme par
sa propre nature, et tant cet amour l'aveugle aisément sur ce qu'il lui
est le plus important de connoître, puisqu'il n'y en a point d'où
dépende plus souverainement son mal ou son bien. Comme on s'apercevoit
de l'inclination qu'il avoit à prendre ces espérances, qu'on étoit
assuré qu'elles étoient fausses, et qu'on ne vouloit pas qu'il s'y
trompât, on lui disoit toujours qu'il devoit se détacher de l'amour de
la vie de ce monde, pour ne penser qu'à la vie éternelle.
Il lui survint une troisième attaque d'un transport au cerveau; elle fut
plus légère et de plus courte durée que les deux précédentes. Elle
obligea, quand il fut revenu, à lui faire voir que la fin de sa vie
s'approchoit. Il avoit communié deux fois, et il avoit reçu le saint
viatique. On lui proposa de recevoir l'extrême-onction. Il la reçut fort
chrétiennement, je veux dire avec une entière connoissance de l'action
sainte qui se faisoit sur lui, pour son salut, par ce sacrement, en
témoignant qu'il prenoit une parfaite confiance en la bonté de
Jésus-Christ, qui l'a institué, et en se résignant tout-à-fait à la
miséricorde de Dieu, à qui il demandoit pardon de ses péchés avec
beaucoup de marques de douleur de l'avoir offensé. Il répondit avec
beaucoup de présence d'esprit à M. son curé qui le lui administra, et il
dit sur ce sujet plusieurs choses qui témoignoient sa foi, et qui
étoient d'édification et de piété.
Le lendemain il se trouva un peu mieux, et il se fit lever dans sa
chaise, où il étoit quand deux Pères Minimes le vinrent voir. Ils lui
firent un compliment sur la part qu'ils prenoient à son mal, et ils lui
dirent qu'ils avoient prié Dieu pour lui dans leur communauté, et qu'ils
continueroient de le faire. Il les remercia avec des paroles fort
élégantes et fort affectueuses, parlant toujours bien en toutes
occasions, par la très-longue habitude qu'il s'en étoit faite. Il les
pria de le secourir par leurs prières, et il les assura que la première
visite qu'il feroit, dès qu'il seroit guéri, seroit dans leur maison,
pour leur rendre grâces de l'amitié qu'ils lui faisoient paroître. Ces
bons Pères, ayant passé une demi-heure dans cette conversation, se
retirèrent. Nous vîmes, par la promesse qu'il leur avoit faite, qu'il
reprenoit toujours des espérances trompeuses, qui pouvoient le détourner
des vues qu'il devoit avoir pour celles du ciel. Nous fîmes revenir le
Père Hameau et M. le curé de la paroisse, qui lui firent entendre
doucement qu'il ne devoit se remplir que des pensées qui regardoient les
choses de son salut, afin de mourir dans la douleur d'avoir offensé
Dieu, et d'obtenir sa grâce pour vivre éternellement avec lui, puisqu'il
pouvoit assez reconnoître, par l'opiniâtreté invincible de son mal, que
la volonté de Dieu étoit qu'il quittât la terre pour le ciel. Il se
soumit tout aussitôt à ces sages et saints avis, et il remercia beaucoup
ceux qui les lui donnoient, leur disant qu'il alloit t√¢cher d'en tirer
tout le profit qui lui seroit possible.
Deux jours avant qu'il mourût, il fut tourmenté d'une chaleur interne
qui l'inquiéta, et comme il se trouva très-foible, au lieu que lorsqu'il
avoit plus de force on le portoit de son lit dans une chaise, on ne fit
plus que le tirer doucement d'un côté à l'autre de ce lit. Enfin, le
treize du mois de mai, ne paroissant point être proche du dernier
moment, il voulut qu'on le levât dans une chaise qui étoit au chevet de
son lit. Il s'y ennuya bientôt, et il s'y trouva même fort incommodé.
Il demanda avec empressement qu'on le remît dans son lit; ce qu'on fit à
l'instant même; mais dès qu'il y fut recouché, il dit que sa camisole
étoit pliée sous son côté et qu'elle le blessoit. Il pressoit fort qu'on
lui ôtât ce pli, et quoiqu'on fît tout ce que l'on pouvoit pour le
satisfaire, et qu'après y avoir bien regardé, on l'assurât qu'il n'y
avoit plus rien qui lui pût nuire, et qu'on avoit ôté le pli, cela ne
servit qu'à augmenter l'émotion où il étoit, et que lui causoit, sans
doute, une douleur qui venoit de ses maladies. Il commanda même avec des
paroles aigres et injurieuses à son lecteur, qu'il voyoit occupé à le
secourir, de lui ôter donc ce pli qui lui faisoit une si sensible
douleur. Dans ce même temps et tout d'un coup, il vint dire: «Ah! voici
bien autre chose!» J'ouis cette parole aisément, parce que j'étois tout
proche de son chevet, tandis que M. Depoix, son lecteur, et M. Pauquet,
qui étoient dans la ruelle, tâchoient de faire disparoître le pli de sa
camisole.
J'aperçus dans ce moment, en le voyant s'agiter, et remarquant quelque
changement en son visage par le mouvement de ses yeux, par les
différentes couleurs que prenoit son teint, et plus encore par sa bouche
qu'il ouvroit extraordinairement, qu'il se faisoit un grand débord de
son cerveau. Je me jetai brusquement sur son lit, et par un grand et
prompt effort, je mis le malade en son séant, lui criant qu'il songeât à
Dieu, qu'il lui offrît son âme et qu'il lui demandât pardon de ses
fautes, et dans ce moment je le vis expirer, un flegme qui lui remplit
toute la bouche l'ayant étouffé.
M. Pauquet, après quelques légères lamentations, donna ordre à
l'enterrement, qui, le lendemain, se fit solennellement dans l'église
cathédrale.
Environ deux mois après sa mort, M. Pauquet, par la faveur de M. de
Pellisson, reçut les douze cents écus dus à son défunt patron pour la
dernière année de ses gages d'historiographe du roi. Il employa cette
somme à fonder un service dans l'église cathédrale, pour y être célébré
à perpétuité pour le repos de l'âme de son défunt maître et de son
très-libéral bienfaiteur, et il fit mettre une tombe de pierre sur la
fosse, où on lit cette épitaphe:
_Hic jacet venerabilis ac circumspectus vir
Dominus Petrus Costar, presbiter, Parisijs oriundus,
In sacr√¢ theologi√¶ Facultate Parisiensi
Baccalaureus formatus, nec non archidiaconus
De Sabolio.
Obijt decim√¢ terti√¢ maij, anno salutis 1660.
Requiescat in pace.
Omnia omnibus._
VIE
DE LOUIS PAUQUET,
CHANOINE ET ARCHIDIACRE DU MANS.
A M. L'ABBÉ MÉNAGE.
Louis Pauquet, monsieur, naquit à Bresles, bourg de Picardie, près de
Beauvais. Son père étoit un pauvre paysan, qui travailloit au labourage
dans une terre qu'avoit en ce lieu-là M. Chastelain, parent de M. de
Rueil, évêque d'Angers, et dont vous avez vu autrefois le fils être l'un
des adjudicataires des gabelles. Comme ce pauvre homme avoit plusieurs
enfants, il fit en sorte de se décharger de celui-là, en le donnant à
madame Chastelain, pour lui servir de laquais. Louis Pauquet demeura
chez cette dame pendant quelques années, quoiqu'elle s'aperçût qu'il
avoit une furieuse inclination pour le vin; mais comme il avoit beaucoup
de mémoire, et qu'il retenoit facilement ce qu'elle lui ordonnoit de
dire, dans les différents messages dont elle le chargeoit, et les
réponses qu'on lui faisoit, elle en souffrit pendant quelques années;
mais cette passion pour l'ivrognerie s'accrut tellement, que Pauquet lui
devint insupportable. Comme madame Chastelain avoit de la charité pour
le père de ce jeune garçon, elle ne voulut pas que le fils eût perdu le
temps qu'il avoit passé à son service, et elle se résolut à lui faire
apprendre un métier; lui en ayant donné le choix, il prit celui de
tourneur. Le soin qu'eut son maître de le tenir assidu à son travail, et
le peu de moyens qu'il avoit d'acheter du vin, dans un lieu comme Paris,
o√π il est cher, firent qu'il passa une grande partie du temps de cet
apprentissage sans qu'on le vît ivre; cela fit croire qu'il s'étoit
corrigé de ce défaut. Il apprit cependant qu'on vouloit donner à MM. de
Ruzé, neveux de M. l'évêque d'Angers, et fort proches parents de M.
Chastelain, un valet de chambre pour les servir au collége de La Flèche,
où on les envoyoit, afin de les tenir près de leur oncle. Pauquet,
ennuyé de son métier, s'offrit, et il fut reçu. On pensa que son âge de
dix-huit à dix-neuf ans l'avoit rendu plus sage.
Lorsque ces jeunes enfants furent à La Flèche, les Jésuites, qui en
avoient un soin particulier, et qui surveilloient la conduite de leur
valet, ne laissoient sortir ce dernier que les jeudis; mais il ne
revenoit jamais, le soir, sans être complètement ivre; ce qui obligea
ces Pères de l'empêcher entièrement de sortir, ayant reconnu qu'il n'y
avoit que ce moyen de le retenir. En cet état de contrainte, il
s'ennuyoit beaucoup dans le collége, parce qu'il étoit privé de la douce
liqueur du vin. Les Jésuites lui en donnoient si peu à chaque repas, et
de si bien trempé, qu'il le comptoit pour rien.
Il fit alors de nécessité vertu; il considéra qu'il n'avoit que très-peu
d'occupation auprès de ses jeunes maîtres, qui alloient deux fois le
jour en classe, et il se mit en tête d'apprendre la langue latine: il y
fut d'ailleurs porté par le Préfet de la chambre où étoient les jeunes
enfants qu'il servoit. Ce Père avoit reconnu qu'il avoit beaucoup de
mémoire, et qu'il ne manquoit pas d'esprit; et d'autant qu'il en tiroit,
en son particulier, quelque service, il avoit pris de l'affection pour
lui, jusqu'à vouloir bien se donner la peine de lui enseigner les
premiers éléments de la langue latine.
Il y fit tant de progrès, qu'ayant commencé, vers le milieu de l'année,
à s'y appliquer, il fut capable d'entrer, à l'ouverture des classes de
l'année suivante, dans la cinquième; et, sa mémoire secondant toujours
son application, il se trouva qu'à Pâques il savoit tellement tout ce
qu'il pouvoit apprendre dans cette classe, qu'on le fit monter en
quatrième. Il s'y rendit si savant à la fin de l'année, qu'on lui donna
la troisième, où il passa toute l'année; mais son Régent et le Préfet
des classes qui examinèrent sa composition, et qui l'interrogèrent,
jugèrent à propos de ne le point arrêter dans la seconde; ils le mirent
en rhétorique, où en peu de temps il surpassa tellement tous les autres
écoliers, qu'on fut obligé de lui donner une place fixe pour leur
laisser le moyen d'exercer leur émulation, et de se disputer la
première, qu'il auroit toujours occupée.
Ces Pères, étonnés de cette merveilleuse facilité, ne pouvoient
s'empêcher d'avoir de l'estime pour lui; ils avoient même l'indulgence
de le laisser aller dans la ville quelques jeudis, persuadés que les
belles connoissances dont ils lui avoient rempli l'esprit l'auroient
éclairé et lui auroient mieux fait comprendre la honte qu'il y a de
noyer sans cesse sa raison dans le vin; mais cela ne servit qu'à leur
faire reconnoître que les fortes inclinations que la nature donne au mal
ne se changent point, et qu'elles aveuglent toujours l'entendement; car
il rentroit toujours ivre dans leur collége, et le Père Jésuite, qui
étoit chargé du soin de MM. de Ruzé, crut devoir en donner avis à M.
l'évêque d'Angers, leur oncle, qui avoit accoutumé de dire, _les jeudis
de Pauquet_, pour faire entendre des jours de débauche et d'ivrognerie.
Il reconnut, par ce nouvel avis, que l'ivrognerie étoit un mal sans
remède dans ce jeune homme, et il se résolut de lui donner son congé,
lorsqu'il seroit revenu à Angers, avec ses maîtres, pour y passer le
temps des vacations, comme il faisoit chaque année. Il s'affermit
surtout en cette résolution par la pensée qu'un défaut de cette sorte ne
le rendoit pas seulement incapable de bien servir ses neveux, mais
pouvoit encore être à ceux-ci d'un mauvais exemple.
Les neveux du prélat étant venus à l'ordinaire à Angers, il se
rencontra, heureusement pour M. Pauquet, que M. Costar, qui étoit auprès
de M. d'Angers, en qualité de bel-esprit, eut besoin d'un homme qui le
servît dans ses études, à la place d'un autre qui le quittoit pour se
marier. Comme M. Costar savoit que M. Pauquet écrivoit bien, et qu'il
entendoit la langue latine, il le crut propre à lui rendre les services
qu'il désiroit, et il le prit avec lui.
M. Costar fit tout ce qu'il put pour lui ôter l'amour du vin; mais il y
perdit ses peines, et le seul remède qu'il y trouva, fut de l'occuper
extrêmement, et de ne lui permettre de sortir de son cabinet que le
moins qu'il se pourroit; car lorsqu'il étoit obligé de l'envoyer en
quelque lieu que ce fût où il y avoit du vin, il n'en revenoit jamais
sans en avoir pris au-delà de la mesure; et pour se procurer ce plaisir,
il s'accostoit toujours de petites gens, surtout des sommeliers des
grandes maisons, et de tous ceux généralement qui pouvoient le faire
boire sans cérémonie, à toute heure et en toutes sortes de lieux.
Mais ce qui étoit plus fâcheux, c'est que le vin, qui, comme les lions
et les tigres, a quelque chose de féroce que rien ne peut apprivoiser,
lui montoit d'abord à la tête, et commençoit dès le second verre à le
faire parler, l'obligeoit de contredire, mais assez légèrement, à tout
ce que l'on disoit; au troisième, il haussoit tout-à-fait sa voix, et il
devenoit véhément orateur, plus véhément encore au quatrième. Il
poussoit ensuite sa contradiction à tort et à travers, et il se
répandoit en paroles injurieuses; en sorte qu'il avoit besoin souvent de
gens sages pour engager ceux qu'il offensoit à ne pas prendre garde à ce
qu'il disoit, et pour les empêcher de le maltraiter. Il lui est arrivé
plusieurs fois d'être battu, quand il se rencontroit avec d'autres
ivrognes qui ne le connoissoient pas, ou qui étoient aussi emportés que
lui. En cet état, ne pouvant proférer aucune parole intelligible, il
contredisoit encore injurieusement d'une voix rauque et balbutiante, et,
ne pouvant plus parler, il se portoit à battre les laquais. Il s'en
rencontroit assez souvent qui, en repoussant sa brutalité, le
déchiroient de coups; je l'ai vu plus d'une fois le visage emporté de
leurs griffes; car, en revenant ivre de la ville, il les cherchoit pour
les battre, ou, à leur défaut, le premier qu'il trouvoit dans la
cuisine. Il arriva une fois qu'ayant bu avec excès, il eut encore le
dessein d'entrer à une comédie des machines, au Palais-Royal, où le Roi
logeoit alors, et il prétendit passer au travers des gardes qui le
repoussèrent, sa mine ne lui attirant aucune considération. Il
s'opiniâtra, mais il reçut tant de coups de hampe de hallebarde, que
vraisemblablement ils l'eussent estropié, s'il n'eût été reconnu par une
femme de qualité, des amies de M. Costar, qui se trouva heureusement à
la porte du palais. Elle arrêta les gardes, qui eurent du respect pour
elle, et elle fit retirer M. Pauquet.
Hors de l'ivresse et de sang-froid, il avoit beaucoup d'imagination, et
quand elle s'échauffoit par quelque chose qui le choquoit, ou qui lui
plaisoit, elle lui fournissoit des pensées nouvelles subtiles et fines;
elle lui produisoit mille inventions pour se tirer d'affaire, ou pour en
faire à ceux qu'il n'aimoit pas. Il avoit peu de sincérité dans ses
paroles, parce que le sang-froid et la raison qui lui faisoient
promettre, et qui le portoient à suivre le bien, étoient bientôt
renversés par le vin, qui le rendoit toujours félon et extravagant, et
il auroit même été dangereux, si M. Costar, son maître, ne l'eût souvent
retenu, et s'il n'eût été plus touché que lui de la crainte du blâme qui
suit les friponneries, et de l'honneur du monde qui donne la bonne
réputation. Il agissoit néanmoins souvent si impétueusement que rien
n'étoit capable de le retenir. Il étoit artificieux, et il avoit acquis
à l'école de M. Costar une belle facilité de parler qui lui donnoit le
moyen de couvrir si bien ses artifices, sous les apparences d'une
franchise naïve et picarde, qu'il étoit difficile de ne s'y pas laisser
prendre.
Il écrivoit purement, et son style, qui étoit moins orné que celui de M.
Costar, paroissoit plus naturel, plus aisé et plus libre[356], et il
avoit presque partout une certaine gaîté et un agréable enjouement qui
ne lui donnoient pas de médiocres beautés. Il y mêloit toujours, à la
façon de son patron, quelques passages d'auteurs latins, grecs, italiens
ou espagnols, quoiqu'il ne sût que très-peu ces trois dernières langues.
Il trouvoit ces passages dans sa mémoire, ou dans les lieux communs de
M. Costar, dont il disposoit comme son maître, et il les savoit si bien
employer, qu'ils lui devenoient propres et donnoient beaucoup de plaisir
par tout ce qu'ils avoient d'ingénieux et de naturel dans leur
application. Il paroissoit, dans ses lettres, tout rempli d'un zèle
ardent et sincère pour ceux à qui il écrivoit, et en cela il avoit plus
d'art que de vérité, tant les paroles sont de lâches esclaves toujours
prêtes à servir ceux qui s'en sont rendus maîtres par l'étude, ou à qui
la nature les a données.
[356] Il n'étoit pas difficile de paroître naturel auprès de
Costar, toujours guindé et monté sur des échasses.
Il étoit d'autant plus capable de tromper ceux à qui il parloit, que
rien en lui ne préoccupant par la beauté ou la bonne mine, il sembloit
dire toutes choses bonnement, et comme ayant ce que l'on appelle _le
cœur sur les lèvres_; il étoit aisé à mettre en colère, même à jeun, et
cette colère lui donnoit de la hardiesse, comme le vin lui donnoit de
l'impudence. Mais quand il n'étoit excité ni par l'un ni par l'autre, il
ne parloit que fort peu, et il se montroit doux et humain; il étoit
sujet à prendre des aversions dont il revenoit difficilement, et qu'il
poussoit très-loin quand il étoit contredit. Il étoit d'un travail
infini dans la lecture et dans l'écriture; il y passoit tout le temps
que M. Costar le retenoit auprès de lui, sans lui permettre de sortir de
son cabinet; et parce que, dans les repas ordinaires du dîner ou du
souper, il se seroit laissé emporter à trop boire, M. Costar lui disoit,
quand il le faisoit manger avec lui, et qu'il n'étoit pas obligé de le
laisser aller dîner à la table du commun: «Mon fils Pauquet, garde-moi
ta tête;» et il empêchoit souvent qu'on ne lui apportât du vin toutes
les fois qu'il en demandoit, et lorsqu'il s'apercevoit qu'un laquais,
lui versant de l'eau dans son verre, ne lui en laissoit tomber qu'une
seule goutte qui se fendoit en deux sur le bord pour n'y entrer qu'à
demi, il lui disoit: ¬´Tu ne fais faire, mon fils Pauquet, que la
cérémonie, fais-y-en mettre davantage;» alors il présentoit une seconde
fois son verre au laquais, qui recommençoit à verser un peu mieux, en
sorte qu'il y entroit cinq ou six gouttes; mais, pour se récompenser de
la perte qu'il croyoit avoir faite, quand il voyoit M. Costar occupé à
parler ou à manger, il faisoit signe au laquais de lui apporter à boire,
et le laquais lui apportoit un verre plein de vin. M. Pauquet le
recevoit et se détournoit pour le boire sans être aperçu. M. Costar l'y
surprenoit quelquefois, et alors, en se réjouissant, il se mettoit à
crier: «_Le roi boit_,» ou à faire quelque autre plaisant cri, pour lui
faire connoître qu'il s'apercevoit bien qu'il buvoit à la sourdine; mais
M. Pauquet ne s'étonnoit pas pour ce bruit, et il ne laissoit pas
d'avaler au plus vite. Il ne prenoit néanmoins en ces repas que du vin
_de contradiction_, ainsi que l'appeloit M. Costar, et il ne s'en
donnoit pas jusqu'à l'ivresse; une demi-heure ou une heure de sommeil
lui faisoit évaporer ce qui lui étoit monté de fumées au cerveau, et
cela n'empêchoit plus ensuite qu'il ne lût ou n'écrivit.
Il étoit d'une santé robuste et sujet à peu de maladies. Il en eut une à
Angers, qu'une fièvre continue et violente de quinze ou seize jours
rendit très-grave, et durant laquelle il disoit sans cesse, en délire,
_qu'il n'avoit point de tête_. Il se trouva dans la maison un jeune
homme et une jeune fille assez simples, ou assez aveugles eux mêmes,
pour faire dans sa chambre, devant lui, ce qu'ils pensoient que ne
verroit pas un homme qui ne devoit point avoir d'yeux, puisqu'il disoit
qu'il n'avoit point de tête; mais il ne laissa pas néanmoins de les voir
fort bien, et, étant guéri, de se souvenir de leur action. Il eut, à
l'âge de cinquante ans, la fièvre-quarte pendant près de dix mois; il
étoit sujet à de grands rhumes qui lui donnoient quelques accès de
fièvre dont il se guérissoit en se faisant saigner et en s'abstenant
entièrement de vin. Il ne fut presque jamais touché de l'amour des
femmes, auxquelles il lui eût été bien difficile de plaire, étant aussi
désagréable et dégoûtant par sa bouche de travers et presque toujours
écumante, par ses yeux louches, son nez assez mal fait, ses lèvres
grosses et d'une couleur livide, à moins qu'il n'en eût rencontré qui
fussent du naturel des louves, qui préfèrent toujours le plus laid.
Il avoit quarante-sept ou quarante-huit ans, quand il prit les premiers
ordres et qu'il se fit prêtre, sans garder les interstices, par la
dispense qu'il en obtint en cour de Rome. Ce fut pour se mettre en état
de posséder la cure de Saussay, à quatre lieues du Mans, que M. de
Lavardin lui donna, en l'obligeant de se défaire, en faveur d'un de ses
domestiques, d'un petit prieuré de Poitou, de cinquante écus ou deux
cents livres de rente dont il l'avoit pourvu, dès le temps qu'il étoit
dans la retraite en son abbaye de Saint-Liguières. La raison qu'eut ce
prélat d'en user ainsi, fut que ce bénéfice étoit à la bienséance de cet
autre domestique poitevin, qui venoit d'embrasser la profession
ecclésiastique. Ce même prélat avoit aussi pourvu M. Pauquet, long-temps
auparavant, d'une des prébendes de Saint-Calais, qui lui demeura avec
cette cure de Saussay.