On se servit de l'occasion qu'en donna ce second accident, pour le

porter, plus particulièrement qu'on n'avoit fait jusqu'alors, à songer à

la mort, et le disposer à se mettre en état de bien mourir. Il témoigna

à tout ce qu'on lui dit là-dessus, qu'on lui faisoit grand plaisir, et,

élevant son esprit à Dieu, il dit forces choses dévotes et touchantes.

Il allégua même quelques beaux passages de l'Ecriture et des Pères; car

en l'état où il se trouvoit, et durant tout le cours de sa maladie, sa

mémoire demeura dans toute sa force. Il parut extrêmement persuadé de ce

qu'il disoit, et il édifia tous ceux qui l'entendirent. Après qu'il eut

parlé, comme il fit, près de demi-heure, se reposant quelquefois et

écoutant ce qu'on prenoit le temps de lui dire, dans les mêmes pensées,

il souhaita qu'on lui fît venir le Père Hameau, alors supérieur de

l'Oratoire de cette ville. Il lui fit sa confession, et ce Père étant

homme de piété et de beaucoup de lumières, ils eurent ensemble plusieurs

entretiens, dans lesquels il parut que le malade jouissoit aussi

entièrement de son esprit, que si son corps eût été en santé; car, à ce

que m'a dit plusieurs fois ce Père, il n'étoit pas concevable combien,

sur les différents sujets de dévotion dont ils parlèrent, sa mémoire et

son entendement lui fournirent de belles et d'excellentes choses qu'il

avoit puisées dans la lecture des Pères, et combien il en produisoit de

lui-même sur-le-champ, par les judicieuses réflexions qu'il y faisoit.

Son mal, qui s'augmentoit toujours, ne laissoit pas néanmoins de lui

donner quelques heures de relâche, et il en concevoit aussitôt quelque

espérance de guérison, tant l'amour de la vie est attaché à l'homme par

sa propre nature, et tant cet amour l'aveugle aisément sur ce qu'il lui

est le plus important de connoître, puisqu'il n'y en a point d'où

dépende plus souverainement son mal ou son bien. Comme on s'apercevoit

de l'inclination qu'il avoit à prendre ces espérances, qu'on étoit

assuré qu'elles étoient fausses, et qu'on ne vouloit pas qu'il s'y

trompât, on lui disoit toujours qu'il devoit se détacher de l'amour de

la vie de ce monde, pour ne penser qu'à la vie éternelle.

Il lui survint une troisième attaque d'un transport au cerveau; elle fut

plus légère et de plus courte durée que les deux précédentes. Elle

obligea, quand il fut revenu, à lui faire voir que la fin de sa vie

s'approchoit. Il avoit communié deux fois, et il avoit reçu le saint

viatique. On lui proposa de recevoir l'extrême-onction. Il la reçut fort

chrétiennement, je veux dire avec une entière connoissance de l'action

sainte qui se faisoit sur lui, pour son salut, par ce sacrement, en

témoignant qu'il prenoit une parfaite confiance en la bonté de

Jésus-Christ, qui l'a institué, et en se résignant tout-à-fait à la

miséricorde de Dieu, à qui il demandoit pardon de ses péchés avec

beaucoup de marques de douleur de l'avoir offensé. Il répondit avec

beaucoup de présence d'esprit à M. son curé qui le lui administra, et il

dit sur ce sujet plusieurs choses qui témoignoient sa foi, et qui

étoient d'édification et de piété.

Le lendemain il se trouva un peu mieux, et il se fit lever dans sa

chaise, où il étoit quand deux Pères Minimes le vinrent voir. Ils lui

firent un compliment sur la part qu'ils prenoient à son mal, et ils lui

dirent qu'ils avoient prié Dieu pour lui dans leur communauté, et qu'ils

continueroient de le faire. Il les remercia avec des paroles fort

élégantes et fort affectueuses, parlant toujours bien en toutes

occasions, par la très-longue habitude qu'il s'en étoit faite. Il les

pria de le secourir par leurs prières, et il les assura que la première

visite qu'il feroit, dès qu'il seroit guéri, seroit dans leur maison,

pour leur rendre grâces de l'amitié qu'ils lui faisoient paroître. Ces

bons Pères, ayant passé une demi-heure dans cette conversation, se

retirèrent. Nous vîmes, par la promesse qu'il leur avoit faite, qu'il

reprenoit toujours des espérances trompeuses, qui pouvoient le détourner

des vues qu'il devoit avoir pour celles du ciel. Nous fîmes revenir le

Père Hameau et M. le curé de la paroisse, qui lui firent entendre

doucement qu'il ne devoit se remplir que des pensées qui regardoient les

choses de son salut, afin de mourir dans la douleur d'avoir offensé

Dieu, et d'obtenir sa grâce pour vivre éternellement avec lui, puisqu'il

pouvoit assez reconnoître, par l'opiniâtreté invincible de son mal, que

la volonté de Dieu étoit qu'il quittât la terre pour le ciel. Il se

soumit tout aussitôt à ces sages et saints avis, et il remercia beaucoup

ceux qui les lui donnoient, leur disant qu'il alloit t√¢cher d'en tirer

tout le profit qui lui seroit possible.

Deux jours avant qu'il mourût, il fut tourmenté d'une chaleur interne

qui l'inquiéta, et comme il se trouva très-foible, au lieu que lorsqu'il

avoit plus de force on le portoit de son lit dans une chaise, on ne fit

plus que le tirer doucement d'un côté à l'autre de ce lit. Enfin, le

treize du mois de mai, ne paroissant point être proche du dernier

moment, il voulut qu'on le levât dans une chaise qui étoit au chevet de

son lit. Il s'y ennuya bientôt, et il s'y trouva même fort incommodé.

Il demanda avec empressement qu'on le remît dans son lit; ce qu'on fit à

l'instant même; mais dès qu'il y fut recouché, il dit que sa camisole

étoit pliée sous son côté et qu'elle le blessoit. Il pressoit fort qu'on

lui ôtât ce pli, et quoiqu'on fît tout ce que l'on pouvoit pour le

satisfaire, et qu'après y avoir bien regardé, on l'assurât qu'il n'y

avoit plus rien qui lui pût nuire, et qu'on avoit ôté le pli, cela ne

servit qu'à augmenter l'émotion où il étoit, et que lui causoit, sans

doute, une douleur qui venoit de ses maladies. Il commanda même avec des

paroles aigres et injurieuses à son lecteur, qu'il voyoit occupé à le

secourir, de lui ôter donc ce pli qui lui faisoit une si sensible

douleur. Dans ce même temps et tout d'un coup, il vint dire: «Ah! voici

bien autre chose!» J'ouis cette parole aisément, parce que j'étois tout

proche de son chevet, tandis que M. Depoix, son lecteur, et M. Pauquet,

qui étoient dans la ruelle, tâchoient de faire disparoître le pli de sa

camisole.

J'aperçus dans ce moment, en le voyant s'agiter, et remarquant quelque

changement en son visage par le mouvement de ses yeux, par les

différentes couleurs que prenoit son teint, et plus encore par sa bouche

qu'il ouvroit extraordinairement, qu'il se faisoit un grand débord de

son cerveau. Je me jetai brusquement sur son lit, et par un grand et

prompt effort, je mis le malade en son séant, lui criant qu'il songeât à

Dieu, qu'il lui offrît son âme et qu'il lui demandât pardon de ses

fautes, et dans ce moment je le vis expirer, un flegme qui lui remplit

toute la bouche l'ayant étouffé.

M. Pauquet, après quelques légères lamentations, donna ordre à

l'enterrement, qui, le lendemain, se fit solennellement dans l'église

cathédrale.

Environ deux mois après sa mort, M. Pauquet, par la faveur de M. de

Pellisson, reçut les douze cents écus dus à son défunt patron pour la

dernière année de ses gages d'historiographe du roi. Il employa cette

somme à fonder un service dans l'église cathédrale, pour y être célébré

à perpétuité pour le repos de l'âme de son défunt maître et de son

très-libéral bienfaiteur, et il fit mettre une tombe de pierre sur la

fosse, où on lit cette épitaphe:

_Hic jacet venerabilis ac circumspectus vir

Dominus Petrus Costar, presbiter, Parisijs oriundus,

In sacr√¢ theologi√¶ Facultate Parisiensi

Baccalaureus formatus, nec non archidiaconus

De Sabolio.

Obijt decim√¢ terti√¢ maij, anno salutis 1660.

Requiescat in pace.

Omnia omnibus._

VIE

DE LOUIS PAUQUET,

CHANOINE ET ARCHIDIACRE DU MANS.

A M. L'ABBÉ MÉNAGE.

Louis Pauquet, monsieur, naquit à Bresles, bourg de Picardie, près de

Beauvais. Son père étoit un pauvre paysan, qui travailloit au labourage

dans une terre qu'avoit en ce lieu-là M. Chastelain, parent de M. de

Rueil, évêque d'Angers, et dont vous avez vu autrefois le fils être l'un

des adjudicataires des gabelles. Comme ce pauvre homme avoit plusieurs

enfants, il fit en sorte de se décharger de celui-là, en le donnant à

madame Chastelain, pour lui servir de laquais. Louis Pauquet demeura

chez cette dame pendant quelques années, quoiqu'elle s'aperçût qu'il

avoit une furieuse inclination pour le vin; mais comme il avoit beaucoup

de mémoire, et qu'il retenoit facilement ce qu'elle lui ordonnoit de

dire, dans les différents messages dont elle le chargeoit, et les

réponses qu'on lui faisoit, elle en souffrit pendant quelques années;

mais cette passion pour l'ivrognerie s'accrut tellement, que Pauquet lui

devint insupportable. Comme madame Chastelain avoit de la charité pour

le père de ce jeune garçon, elle ne voulut pas que le fils eût perdu le

temps qu'il avoit passé à son service, et elle se résolut à lui faire

apprendre un métier; lui en ayant donné le choix, il prit celui de

tourneur. Le soin qu'eut son maître de le tenir assidu à son travail, et

le peu de moyens qu'il avoit d'acheter du vin, dans un lieu comme Paris,

o√π il est cher, firent qu'il passa une grande partie du temps de cet

apprentissage sans qu'on le vît ivre; cela fit croire qu'il s'étoit

corrigé de ce défaut. Il apprit cependant qu'on vouloit donner à MM. de

Ruzé, neveux de M. l'évêque d'Angers, et fort proches parents de M.

Chastelain, un valet de chambre pour les servir au collége de La Flèche,

où on les envoyoit, afin de les tenir près de leur oncle. Pauquet,

ennuyé de son métier, s'offrit, et il fut reçu. On pensa que son âge de

dix-huit à dix-neuf ans l'avoit rendu plus sage.

Lorsque ces jeunes enfants furent à La Flèche, les Jésuites, qui en

avoient un soin particulier, et qui surveilloient la conduite de leur

valet, ne laissoient sortir ce dernier que les jeudis; mais il ne

revenoit jamais, le soir, sans être complètement ivre; ce qui obligea

ces Pères de l'empêcher entièrement de sortir, ayant reconnu qu'il n'y

avoit que ce moyen de le retenir. En cet état de contrainte, il

s'ennuyoit beaucoup dans le collége, parce qu'il étoit privé de la douce

liqueur du vin. Les Jésuites lui en donnoient si peu à chaque repas, et

de si bien trempé, qu'il le comptoit pour rien.

Il fit alors de nécessité vertu; il considéra qu'il n'avoit que très-peu

d'occupation auprès de ses jeunes maîtres, qui alloient deux fois le

jour en classe, et il se mit en tête d'apprendre la langue latine: il y

fut d'ailleurs porté par le Préfet de la chambre où étoient les jeunes

enfants qu'il servoit. Ce Père avoit reconnu qu'il avoit beaucoup de

mémoire, et qu'il ne manquoit pas d'esprit; et d'autant qu'il en tiroit,

en son particulier, quelque service, il avoit pris de l'affection pour

lui, jusqu'à vouloir bien se donner la peine de lui enseigner les

premiers éléments de la langue latine.

Il y fit tant de progrès, qu'ayant commencé, vers le milieu de l'année,

à s'y appliquer, il fut capable d'entrer, à l'ouverture des classes de

l'année suivante, dans la cinquième; et, sa mémoire secondant toujours

son application, il se trouva qu'à Pâques il savoit tellement tout ce

qu'il pouvoit apprendre dans cette classe, qu'on le fit monter en

quatrième. Il s'y rendit si savant à la fin de l'année, qu'on lui donna

la troisième, où il passa toute l'année; mais son Régent et le Préfet

des classes qui examinèrent sa composition, et qui l'interrogèrent,

jugèrent à propos de ne le point arrêter dans la seconde; ils le mirent

en rhétorique, où en peu de temps il surpassa tellement tous les autres

écoliers, qu'on fut obligé de lui donner une place fixe pour leur

laisser le moyen d'exercer leur émulation, et de se disputer la

première, qu'il auroit toujours occupée.

Ces Pères, étonnés de cette merveilleuse facilité, ne pouvoient

s'empêcher d'avoir de l'estime pour lui; ils avoient même l'indulgence

de le laisser aller dans la ville quelques jeudis, persuadés que les

belles connoissances dont ils lui avoient rempli l'esprit l'auroient

éclairé et lui auroient mieux fait comprendre la honte qu'il y a de

noyer sans cesse sa raison dans le vin; mais cela ne servit qu'à leur

faire reconnoître que les fortes inclinations que la nature donne au mal

ne se changent point, et qu'elles aveuglent toujours l'entendement; car

il rentroit toujours ivre dans leur collége, et le Père Jésuite, qui

étoit chargé du soin de MM. de Ruzé, crut devoir en donner avis à M.

l'évêque d'Angers, leur oncle, qui avoit accoutumé de dire, _les jeudis

de Pauquet_, pour faire entendre des jours de débauche et d'ivrognerie.

Il reconnut, par ce nouvel avis, que l'ivrognerie étoit un mal sans

remède dans ce jeune homme, et il se résolut de lui donner son congé,

lorsqu'il seroit revenu à Angers, avec ses maîtres, pour y passer le

temps des vacations, comme il faisoit chaque année. Il s'affermit

surtout en cette résolution par la pensée qu'un défaut de cette sorte ne

le rendoit pas seulement incapable de bien servir ses neveux, mais

pouvoit encore être à ceux-ci d'un mauvais exemple.

Les neveux du prélat étant venus à l'ordinaire à Angers, il se

rencontra, heureusement pour M. Pauquet, que M. Costar, qui étoit auprès

de M. d'Angers, en qualité de bel-esprit, eut besoin d'un homme qui le

servît dans ses études, à la place d'un autre qui le quittoit pour se

marier. Comme M. Costar savoit que M. Pauquet écrivoit bien, et qu'il

entendoit la langue latine, il le crut propre à lui rendre les services

qu'il désiroit, et il le prit avec lui.

M. Costar fit tout ce qu'il put pour lui ôter l'amour du vin; mais il y

perdit ses peines, et le seul remède qu'il y trouva, fut de l'occuper

extrêmement, et de ne lui permettre de sortir de son cabinet que le

moins qu'il se pourroit; car lorsqu'il étoit obligé de l'envoyer en

quelque lieu que ce fût où il y avoit du vin, il n'en revenoit jamais

sans en avoir pris au-delà de la mesure; et pour se procurer ce plaisir,

il s'accostoit toujours de petites gens, surtout des sommeliers des

grandes maisons, et de tous ceux généralement qui pouvoient le faire

boire sans cérémonie, à toute heure et en toutes sortes de lieux.

Mais ce qui étoit plus fâcheux, c'est que le vin, qui, comme les lions

et les tigres, a quelque chose de féroce que rien ne peut apprivoiser,

lui montoit d'abord à la tête, et commençoit dès le second verre à le

faire parler, l'obligeoit de contredire, mais assez légèrement, à tout

ce que l'on disoit; au troisième, il haussoit tout-à-fait sa voix, et il

devenoit véhément orateur, plus véhément encore au quatrième. Il

poussoit ensuite sa contradiction à tort et à travers, et il se

répandoit en paroles injurieuses; en sorte qu'il avoit besoin souvent de

gens sages pour engager ceux qu'il offensoit à ne pas prendre garde à ce

qu'il disoit, et pour les empêcher de le maltraiter. Il lui est arrivé

plusieurs fois d'être battu, quand il se rencontroit avec d'autres

ivrognes qui ne le connoissoient pas, ou qui étoient aussi emportés que

lui. En cet état, ne pouvant proférer aucune parole intelligible, il

contredisoit encore injurieusement d'une voix rauque et balbutiante, et,

ne pouvant plus parler, il se portoit à battre les laquais. Il s'en

rencontroit assez souvent qui, en repoussant sa brutalité, le

déchiroient de coups; je l'ai vu plus d'une fois le visage emporté de

leurs griffes; car, en revenant ivre de la ville, il les cherchoit pour

les battre, ou, à leur défaut, le premier qu'il trouvoit dans la

cuisine. Il arriva une fois qu'ayant bu avec excès, il eut encore le

dessein d'entrer à une comédie des machines, au Palais-Royal, où le Roi

logeoit alors, et il prétendit passer au travers des gardes qui le

repoussèrent, sa mine ne lui attirant aucune considération. Il

s'opiniâtra, mais il reçut tant de coups de hampe de hallebarde, que

vraisemblablement ils l'eussent estropié, s'il n'eût été reconnu par une

femme de qualité, des amies de M. Costar, qui se trouva heureusement à

la porte du palais. Elle arrêta les gardes, qui eurent du respect pour

elle, et elle fit retirer M. Pauquet.

Hors de l'ivresse et de sang-froid, il avoit beaucoup d'imagination, et

quand elle s'échauffoit par quelque chose qui le choquoit, ou qui lui

plaisoit, elle lui fournissoit des pensées nouvelles subtiles et fines;

elle lui produisoit mille inventions pour se tirer d'affaire, ou pour en

faire à ceux qu'il n'aimoit pas. Il avoit peu de sincérité dans ses

paroles, parce que le sang-froid et la raison qui lui faisoient

promettre, et qui le portoient à suivre le bien, étoient bientôt

renversés par le vin, qui le rendoit toujours félon et extravagant, et

il auroit même été dangereux, si M. Costar, son maître, ne l'eût souvent

retenu, et s'il n'eût été plus touché que lui de la crainte du blâme qui

suit les friponneries, et de l'honneur du monde qui donne la bonne

réputation. Il agissoit néanmoins souvent si impétueusement que rien

n'étoit capable de le retenir. Il étoit artificieux, et il avoit acquis

à l'école de M. Costar une belle facilité de parler qui lui donnoit le

moyen de couvrir si bien ses artifices, sous les apparences d'une

franchise naïve et picarde, qu'il étoit difficile de ne s'y pas laisser

prendre.

Il écrivoit purement, et son style, qui étoit moins orné que celui de M.

Costar, paroissoit plus naturel, plus aisé et plus libre[356], et il

avoit presque partout une certaine gaîté et un agréable enjouement qui

ne lui donnoient pas de médiocres beautés. Il y mêloit toujours, à la

façon de son patron, quelques passages d'auteurs latins, grecs, italiens

ou espagnols, quoiqu'il ne sût que très-peu ces trois dernières langues.

Il trouvoit ces passages dans sa mémoire, ou dans les lieux communs de

M. Costar, dont il disposoit comme son maître, et il les savoit si bien

employer, qu'ils lui devenoient propres et donnoient beaucoup de plaisir

par tout ce qu'ils avoient d'ingénieux et de naturel dans leur

application. Il paroissoit, dans ses lettres, tout rempli d'un zèle

ardent et sincère pour ceux à qui il écrivoit, et en cela il avoit plus

d'art que de vérité, tant les paroles sont de lâches esclaves toujours

prêtes à servir ceux qui s'en sont rendus maîtres par l'étude, ou à qui

la nature les a données.

[356] Il n'étoit pas difficile de paroître naturel auprès de

Costar, toujours guindé et monté sur des échasses.

Il étoit d'autant plus capable de tromper ceux à qui il parloit, que

rien en lui ne préoccupant par la beauté ou la bonne mine, il sembloit

dire toutes choses bonnement, et comme ayant ce que l'on appelle _le

cœur sur les lèvres_; il étoit aisé à mettre en colère, même à jeun, et

cette colère lui donnoit de la hardiesse, comme le vin lui donnoit de

l'impudence. Mais quand il n'étoit excité ni par l'un ni par l'autre, il

ne parloit que fort peu, et il se montroit doux et humain; il étoit

sujet à prendre des aversions dont il revenoit difficilement, et qu'il

poussoit très-loin quand il étoit contredit. Il étoit d'un travail

infini dans la lecture et dans l'écriture; il y passoit tout le temps

que M. Costar le retenoit auprès de lui, sans lui permettre de sortir de

son cabinet; et parce que, dans les repas ordinaires du dîner ou du

souper, il se seroit laissé emporter à trop boire, M. Costar lui disoit,

quand il le faisoit manger avec lui, et qu'il n'étoit pas obligé de le

laisser aller dîner à la table du commun: «Mon fils Pauquet, garde-moi

ta tête;» et il empêchoit souvent qu'on ne lui apportât du vin toutes

les fois qu'il en demandoit, et lorsqu'il s'apercevoit qu'un laquais,

lui versant de l'eau dans son verre, ne lui en laissoit tomber qu'une

seule goutte qui se fendoit en deux sur le bord pour n'y entrer qu'à

demi, il lui disoit: ¬´Tu ne fais faire, mon fils Pauquet, que la

cérémonie, fais-y-en mettre davantage;» alors il présentoit une seconde

fois son verre au laquais, qui recommençoit à verser un peu mieux, en

sorte qu'il y entroit cinq ou six gouttes; mais, pour se récompenser de

la perte qu'il croyoit avoir faite, quand il voyoit M. Costar occupé à

parler ou à manger, il faisoit signe au laquais de lui apporter à boire,

et le laquais lui apportoit un verre plein de vin. M. Pauquet le

recevoit et se détournoit pour le boire sans être aperçu. M. Costar l'y

surprenoit quelquefois, et alors, en se réjouissant, il se mettoit à

crier: «_Le roi boit_,» ou à faire quelque autre plaisant cri, pour lui

faire connoître qu'il s'apercevoit bien qu'il buvoit à la sourdine; mais

M. Pauquet ne s'étonnoit pas pour ce bruit, et il ne laissoit pas

d'avaler au plus vite. Il ne prenoit néanmoins en ces repas que du vin

_de contradiction_, ainsi que l'appeloit M. Costar, et il ne s'en

donnoit pas jusqu'à l'ivresse; une demi-heure ou une heure de sommeil

lui faisoit évaporer ce qui lui étoit monté de fumées au cerveau, et

cela n'empêchoit plus ensuite qu'il ne lût ou n'écrivit.

Il étoit d'une santé robuste et sujet à peu de maladies. Il en eut une à

Angers, qu'une fièvre continue et violente de quinze ou seize jours

rendit très-grave, et durant laquelle il disoit sans cesse, en délire,

_qu'il n'avoit point de tête_. Il se trouva dans la maison un jeune

homme et une jeune fille assez simples, ou assez aveugles eux mêmes,

pour faire dans sa chambre, devant lui, ce qu'ils pensoient que ne

verroit pas un homme qui ne devoit point avoir d'yeux, puisqu'il disoit

qu'il n'avoit point de tête; mais il ne laissa pas néanmoins de les voir

fort bien, et, étant guéri, de se souvenir de leur action. Il eut, à

l'âge de cinquante ans, la fièvre-quarte pendant près de dix mois; il

étoit sujet à de grands rhumes qui lui donnoient quelques accès de

fièvre dont il se guérissoit en se faisant saigner et en s'abstenant

entièrement de vin. Il ne fut presque jamais touché de l'amour des

femmes, auxquelles il lui eût été bien difficile de plaire, étant aussi

désagréable et dégoûtant par sa bouche de travers et presque toujours

écumante, par ses yeux louches, son nez assez mal fait, ses lèvres

grosses et d'une couleur livide, à moins qu'il n'en eût rencontré qui

fussent du naturel des louves, qui préfèrent toujours le plus laid.

Il avoit quarante-sept ou quarante-huit ans, quand il prit les premiers

ordres et qu'il se fit prêtre, sans garder les interstices, par la

dispense qu'il en obtint en cour de Rome. Ce fut pour se mettre en état

de posséder la cure de Saussay, à quatre lieues du Mans, que M. de

Lavardin lui donna, en l'obligeant de se défaire, en faveur d'un de ses

domestiques, d'un petit prieuré de Poitou, de cinquante écus ou deux

cents livres de rente dont il l'avoit pourvu, dès le temps qu'il étoit

dans la retraite en son abbaye de Saint-Liguières. La raison qu'eut ce

prélat d'en user ainsi, fut que ce bénéfice étoit à la bienséance de cet

autre domestique poitevin, qui venoit d'embrasser la profession

ecclésiastique. Ce même prélat avoit aussi pourvu M. Pauquet, long-temps

auparavant, d'une des prébendes de Saint-Calais, qui lui demeura avec

cette cure de Saussay.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 22 / 27 段