ce moment-là, il n'avoit pas eu le loisir de penser à ce qu'il devoit
faire, et qu'il avoit répondu sans songer à ce qu'il disoit, mais qu'il
me prioit de rentrer et de faire mon possible pour entretenir son maître
dans la bonne volonté qu'il avoit pour lui; qu'il venoit de donner ordre
à son notaire de dresser la procuration _à résigner_, et de la tenir
toute prête à signer; que ce notaire la lui apporteroit dans peu de
temps, et que je l'obligerois infiniment si je pouvois déterminer M.
Costar à la lui passer. Ce fut assez pour me donner dans cette affaire
toute l'ardeur nécessaire à la faire réussir, car j'avois pour M.
Pauquet une sincère affection. Je ne réfléchis pas alors sur ce procédé
où il y avoit plus d'intérêt que de véritable amitié, puisque M. Pauquet
n'étoit susceptible que d'une médiocre douleur, qui ne l'empêchoit point
de songer tranquillement à ses affaires, dans un temps où il auroit dû
avoir devant les yeux la perte d'un homme avec lequel il avoit passé
trente années, qui l'avoit sans cesse caressé, et lui avoit déjà fait de
grands biens.
Je rentrai dans la chambre du malade, et m'étant assis auprès de son
lit, il me dit qu'il se trouvoit de mieux en mieux, et qu'il s'assuroit
qu'en la belle saison où l'on entroit, les remèdes de son médecin, et
l'exercice qu'il feroit le tireroient entièrement de son hydropisie, qui
étoit ce qu'il y avoit de plus périlleux dans sa maladie. Je lui
répondis que l'hydropisie seule n'étoit pas extrêmement à craindre, que
de même l'asthme sans se guérir, en plusieurs personnes se portoit
longues années; mais que ce qui me faisoit de la peine étoit la
complication de ces deux maladies, et que bien que je ne le crusse pas
dans un extrême et pressant danger, je ne laissois pas de croire qu'il y
avoit à craindre; qu'au reste, ayant déjà commencé, par son testament, à
disposer de ses meubles en faveur de M. Pauquet, il feroit bien de
couronner cette bonne œuvre par la résignation de ses bénéfices, ainsi
qu'il en avoit eu la pensée. Il me répliqua que rien ne pressoit, et que
M. Pauquet ne le vouloit pas. Je lui repartis qu'on devoit toujours
être pressé de faire le bien, quand on le pouvoit faire avec autant de
justice; qu'il y auroit d'autant plus de gr√¢ce, qu'on ne l'en avoit
point sollicité. Au surplus, qu'en cette résignation, par laquelle il
donneroit à M. Pauquet une insigne preuve de sa bienveillance, et du
soin qu'il prenoit que ses longs services ne demeurassent pas sans
récompense, il ne couroit aucun risque de se voir dépouillé, parce que,
résignant ses bénéfices à un domestique, dans la maladie où il se
trouvoit, s'il en guérissoit, ce résignataire ne prendroit point
possession, et qu'ainsi il arriveroit heureusement qu'il auroit donné
tout ce qu'il pouvoit donner, sans se dessaisir, et sans qu'il lui en
coûtât rien; que, dans le cas que l'on ne devoit pas seulement
s'imaginer, o√π M. Pauquet seroit assez ingrat pour le vouloir
déposséder, le _regret_, qui avoit été en cas pareil jugé juste et
légitime, lui seroit assuré.
Ces raisons le touchèrent, et, par plusieurs autres que je lui dis
encore en faveur de M. Pauquet, que je croyois alors plus honnête homme
qu'il ne l'étoit en effet, j'obligeai M. Costar à me répondre qu'il
songeroit à ce que je venois de lui dire; qu'il verroit à l'après-dîner
ce qu'il auroit à faire, puisqu'il n'y avoit rien d'extrêmement pressé,
le départ du courrier pour Paris n'étant qu'au lendemain au soir; qu'il
voyoit bien cependant que j'étois un bon homme, plein d'une véritable
amitié pour M. Pauquet et pour lui, qu'il m'en étoit obligé, et qu'il
m'en remercioit.
Comme nous en étions là, M. Pauquet rentra dans la chambre pour dire à
son maître que quelqu'un de ses amis de la ville, qui avoit su ce qui
lui étoit arrivé, étoit venu pour en apprendre des nouvelles, et
désiroit de le voir, si cela ne l'incommodoit point. Le malade fut bien
aise de cette visite. On fit entrer son ami, et je le quittai pour m'en
aller à l'église. Il étoit alors neuf heures. Je revins vers les onze
heures, et je commençois à m'entretenir avec M. Costar qui s'étoit senti
assez fort pour se lever et s'habiller, quand le notaire vint apporter à
M. Pauquet la procuration _à résigner_.
M. Pauquet envoya à l'instant même un laquais, me dire à l'oreille qu'il
me prioit de passer dans la salle, ce que je fis fort vite; et là il me
mit entre les mains cette procuration, me priant de ne point perdre de
temps et de la faire signer le plus tôt possible. Étant rentré, je
ménageai les choses, de sorte, que je fis signer l'acte à M. Costar, et
je le signai moi-même comme témoin; mais je ne pris pas garde qu'il y
avoit deux clauses rapportées dans les marges, que je ne fis ni signer
ni parapher. M. Pauquet, à qui j'allai remettre la procuration dans
cette salle, o√π il m'attendoit avec impatience, ne prit pas garde, non
plus que moi, à ce qui y manquoit; mais le notaire, à qui il rendit
l'acte pour le parfaire en le signant, vit qu'il n'étoit pas revêtu de
toute la forme nécessaire, il le lui redonna, afin qu'il y fît ajouter
ce qui y manquoit. M. Pauquet s'adressa encore à moi pour cela, me
priant d'achever ce que j'avois commencé. Ce fut ce qui me donna le plus
de peine, car, outre que les nodus de la goutte ôtoient à M. Costar la
liberté d'écrire, et qu'il y avoit une peine très-grande, il lui étoit
sans doute passé dans l'imagination des choses contraires à ce qui
l'avoit porté à signer; de sorte que lui présentant une seconde fois la
procuration pour signer ce qui étoit rapporté dans les marges, il me dit
assez brusquement qu'il le feroit à son loisir, que rien ne pressoit, et
qu'aussi bien nous étions demeurés d'accord, lui et moi, qu'il falloit
écrire à M. du Mans avant toutes choses, par la reconnoissance qui
oblige indispensablement de rendre à son patron ce qui lui est dû, quand
il est question de disposer du bien qu'on en a reçu, et par la civilité
ordinaire, qui ne peut souffrir qu'on n'avertisse pas ce patron d'une
chose qui doit ensuite paroître à la vue de tout le monde, surtout quand
on est encore dans sa propre maison, et qu'on en reçoit tous les jours
de bons traitemens et des marques d'amitié.
Je répondis qu'en ce qui regardoit M. du Mans, son bienfaiteur et son
patron, je demeurois toujours dans la résolution que nous avions prise;
qu'il se devoit souvenir qu'il m'avoit dit qu'il lui écriroit, et qu'il
lui enverroit même sa procuration, en le priant de l'agréer et de la
faire mettre entre les mains du banquier pour l'envoyer en cour de Rome,
s'il trouvoit bon qu'il eût ainsi disposé du bien qu'il avoit reçu de
lui; que je croyois comme lui que la bonne volonté de ce prélat pour M.
Pauquet lui feroit approuver cette disposition, et qu'il le loueroit
d'avoir choisi pour son successeur un homme qui avoit toujours eu part
aux services qu'il lui avoit rendus, et qui, en beaucoup de rencontres,
avoit fait paroître toute sorte de zèle pour ses intérêts; qu'au reste,
s'il étoit d'un autre sentiment, il lui offroit de s'y soumettre
entièrement, et le prioit de lui prescrire ce qu'il désiroit; que pour
cela même il étoit besoin qu'il mît la procuration en état d'être
envoyée à M. du Mans.
Je parlai ensuite d'autre chose, et sortant peu après, je laissai l'acte
tout déplié sur une table auprès de laquelle il se mettoit dans une
chaise de brocatel de Venise[350] qu'il avoit fait faire pour lui servir
dans ses maladies; car il étoit bien aise de se montrer en toutes choses
propre, ajusté et opulent.
[350] C'étoit une étoffe de coton ou de bourre de soie qui
imitoit le brocard. (_Dict. de Trévoux._)
Le voyant l'après-dîner de meilleure humeur, je m'approchai de la table
et j'y maniai la procuration que j'y avois laissée. Je voulus par là
m'attirer sa demande de ce que je faisois, ne doutant pas que, de la
distance où j'étois, il ne faisoit qu'entrevoir les objets, sa vue étant
extrêmement courte, et qu'il seroit curieux de savoir quel papier
j'avois à la main. La chose réussit; et répondant à ce qu'il me
demandoit, je lui dis que c'étoit la procuration _à résigner_ ses
bénéfices; que je lui avois déjà fait entendre qu'elle étoit imparfaite,
en ce que son seing manquoit en deux endroits. Il me répliqua que je la
laissasse sur la table, et qu'il l'achèveroit.
Dans ce même temps-là, M. Pauquet entra dans la chambre, et je demandai
au malade s'il vouloit lui dicter la lettre qu'il avoit résolu d'écrire
à M. du Mans, me semblant qu'il étoit en état de le faire aisément, la
chose ne demandant pas de méditation pour un homme qui s'exprimoit aussi
facilement que lui. Il me repartit qu'encore que ce que je lui disois
fût vrai, néanmoins il ne se trouvoit pas à cette heure-là disposé comme
il eût voulu pour faire cette lettre, et qu'il espéroit être le
lendemain plus en humeur de la faire.
M. Pauquet prit la parole, et dit qu'il n'étoit point de besoin qu'il la
lui dictât; qu'il l'alloit faire lui-même; qu'il la lui feroit voir
ensuite, et qu'il l'adresseroit à madame la marquise de Lavardin, qui
étoit leur bonne amie, et qui avoit accoutumé de vouloir bien se charger
de toutes leurs requêtes, et d'en solliciter l'effet auprès de M. du
Mans. M. Costar approuva cette proposition, et M. Pauquet passa dans un
cabinet proche, où ils se retiroient d'ordinaire pour étudier et pour
écrire.
En ce temps-là M. Costar me demanda si j'avois une plume, et si je
voulois donc qu'il achevât ce qu'il avoit commencé. Ce mouvement lui
vint de ce que M. Pauquet s'offrit de le décharger de la peine de faire
une lettre, qui lui donnoit sans doute des images qui lui faisoient
peur; car si son esprit étoit beau, il étoit aussi fort petit et
très-foible; et d'ailleurs il est vrai que les moindres choses font
souvent des impressions dans notre imagination que les plus claires et
les plus fortes raisons n'y sauroient faire. Je lui répondis que j'en
allois quérir une. J'entrai pour cela dans le cabinet où étoit M.
Pauquet, à qui l'ayant demandée, il me la donna le plus vite et la
meilleure qu'il put, me témoignant une grande joie et un grand
ressentiment du soin que je prenois de ses affaires.
Quand j'eus donné cette plume au malade, il griffonna comme il put son
nom aux marges de cet acte, ainsi qu'il avoit déjà fait en le signant la
première fois; car il avoit les mains tellement nouées de gouttes, et si
tremblantes, que ce qu'il formoit de caractères étoit plutôt un
griffonnage que de l'écriture[351]. Il y avoit près de quinze ou seize
ans qu'il n'écrivoit plus du tout, si ce n'étoit seulement son nom, dans
les occasions o√π il ne pouvoit pas s'en dispenser.
[351] Il est singulier que le notaire ait manqué à son devoir en
ne recevant pas lui-même la signature de Costar. Une procuration
_ad resignandum_ étoit, relativement aux bénéfices, une véritable
donation entre-vifs, et par conséquent un acte très-important.
Cette affaire étant ainsi achevée, M. Costar avec M. Pauquet trouvèrent
à propos que j'écrivisse à madame la marquise de Lavardin le récit de
l'_accident_ qui étoit arrivé à M. Costar; il appeloit ainsi le violent
transport au cerveau que lui avoit causé son mal, et ils m'en prièrent,
M. Pauquet nous faisant croire qu'il manderoit seulement au nom de M.
Costar à M. du Mans la résolution qu'il avoit prise de le faire le
_résignataire_ de ses bénéfices, sous son bon plaisir. Nous crûmes qu'il
ne manqueroit pas à faire ce qu'il nous disoit. Il n'en fit cependant
rien, dans la crainte que ce prélat n'apportât quelque changement dans
cette affaire qui lui donnoit une extrême joie. Il s'efforçoit néanmoins
de la cacher sous une tristesse apparente et affectée; mais il savoit si
peu jouer son personnage, que souvent il y demeuroit court, permettant à
cette joie de se laisser entrevoir. Cela me fit d'autant plus de peine,
que j'avois occasion d'en juger que cet homme n'étoit pas aussi rempli
d'honneur et de probité que je l'avois cru; qu'il s'échapperoit fort, et
qu'il seroit mal conduit, quand il seroit son propre maître et suivroit
ses inclinations.
Je pourrois, monsieur, faire ici quelques réflexions sur les divers
changements de volonté des hommes, je me contenterai de vous dire que,
peu de temps après mon arrivée au Mans, en 1652, m'entretenant une fois
avec M. Costar des services qu'il recevoit de M. Pauquet, je lui dis,
pour rendre plus d'offices à ce dernier, que j'aimois parfaitement, à
cause de beaucoup d'amitié qu'il m'avoit alors témoignée, plus toutefois
en apparence qu'en effet, que je ne doutois pas qu'il ne le fît son
successeur, pourvu qu'il eût le loisir de disposer de ses bénéfices en
mourant. Il me répondit à cela que je ne connoissois guère Pauquet, que
c'étoit un franc ivrogne et un fou, auquel il n'auroit garde de se fier,
et que si ce n'étoit qu'il le retenoit sans cesse, il lui feroit mille
affronts. Cependant, lorsque le temps de sa fin fut venu, il ne se
souvint plus de l'humeur de cet homme. Il ne fut pas capable de penser,
par la longue connoissance qu'il en avoit, au peu d'honneur que lui
feroit une telle disposition de ses bénéfices.
Les jours qui suivirent furent assez calmes pour le malade, qui se remit
même à travailler à la traduction de la Vie d'Agricola qu'il avoit
commencée, et il l'acheva.
Il lui reprit peu de temps après un accès de sa goutte; mais très-léger,
et la fluxion, qui avoit changé son cours ordinaire, se jeta sur la
poitrine, et augmenta beaucoup son asthme. Voyant qu'il ne se guérissoit
point, et qu'il sentoit même ses forces diminuer, il s'en prit à son
médecin, et il fit venir un homme qu'on lui dit être très-habile et
très-expert à guérir de pareilles maladies. Il se persuada même que ce
nouveau médecin, demeurant dans le bourg de Conlie, qui est le plus
considérable et le principal du marquisat de Lavardin, auroit un soin
plus particulier de lui, et qu'il ne manqueroit pas, pour lui rendre la
santé, d'employer tous les secrets de son art. Ce nouveau médecin, qui
n'étoit qu'un apothicaire de village, et qui s'étoit mis dans une si
grande réputation parmi les paysans, qu'elle étoit venue jusque dans la
ville, fut reçu comme un souverain Esculape, sans aucun examen, et sans
que le malade se mît en peine de lui faire connoître sa maladie; sans
que lui-même, qui devoit savoir ce qu'il entreprenoit, voulût seulement
écouter ce que je tâchois de lui en apprendre. Il se contenta de parler
aussi magnifiquement qu'il put de son remède, qu'il prétendoit
spécifique, de raconter quantité de cures singulières et merveilleuses
qu'il assuroit avoir opérées, et de nous promettre dans fort peu de
temps le plus heureux succès, sans vouloir qu'on lui répliquât, et
exigeant de nous une entière confiance en ses promesses. Car si on lui
disoit que l'hydropisie, non-seulement étoit toute formée, mais qu'elle
lui gagnoit déjà le ventre, il répondoit: «J'en ai bien vu d'autres;»
que l'asthme étoit fort enflammé et fort puissant: «J'en ai bien vu
d'autres;» que la fièvre, quoiqu'elle ne fût pas violente, étoit presque
continue; qu'il prît garde que son remède ne donnât plus d'inflammation
à l'asthme qui la causoit: «J'en ai bien vu d'autres;» et point d'autre
réponse à ce qu'on lui pouvoit dire. Ce qui est le style ordinaire de
tous les charlatans et de tous les ignorants qui débitent un remède,
dont ils ne connoissent ni les qualités, ni le temps et la manière de
s'en servir à propos.
Il parut cependant si ferme en ses promesses et il sut si bien nous
faire valoir son mérite et celui de son secret, qu'il me fit espérer,
comme aux autres, qu'il guériroit M. Costar. Ce qui m'y porta
particulièrement fut que ses drogues eurent d'abord quelque force, en ce
qu'elles diminuèrent l'extrême inquiétude que causoit au malade une
véhémente chaleur qu'il sentoit par tout son corps, surtout dans le
creux des mains et à la plante des pieds. M. Costar eut tant de joie de
ce soulagement, et il en conçut une si ferme espérance d'une entière et
parfaite guérison, qu'il ne songea plus qu'à se bien divertir. Il fit
même inviter à dîner avec lui quelques-uns de ses amis les plus
familiers. Il fit souvent lui-même répéter M. de Lavardin, qui étoit
encore son disciple. Il fit venir des violons dans sa chambre, et
quelques chantres à qui il fit chanter des airs qu'ils lui disoient être
nouveaux. Il s'imaginoit que cette gaîté exciteroit la chaleur
naturelle, la rendroit victorieuse de celle qui n'étoit qu'étrangère,
et, secondant les remèdes, les feroit plus promptement agir. Pour
augmenter encore les mouvements de cette joie, quoiqu'il n'eût qu'une
fort mauvaise voix, il chantoit lui-même, et il fit quelques petits
couplets de chanson assez mal rimés.
Cela me fait souvenir, monsieur, de parler d'une chose assez singulière
dans un homme de lettres qui aimoit passionnément la poésie: c'est qu'il
n'a fait en sa vie que si peu de vers, qu'on peut dire qu'il n'en a
point fait. Et je ne connois de sa façon que cette épithalame:
Dieu veuille que le blond hymen
Vous soit bien favorable! _Amen!_
qu'il donnoit au petit Nau, alors son laquais, qu'il vouloit faire
passer pour avoir beaucoup de penchant à la poésie, et rimer
naturellement.
Il fit outre cela une épigramme dont il feignit aussi que ce petit
laquais étoit l'auteur. Ce fut à la louange d'une femme de chambre de
madame la marquise de Lavardin, qui étoit une grande fille brune, qui,
dans une grande jeunesse, avoit les dents très-blanches et fort belles.
Je ne me souviens pas des premiers vers, où il se disoit à lui-même
qu'elle se moqueroit de l'offre de ses services, et de la déclaration
qu'il lui alloit faire de son amour; mais je sais que cette épigramme
finissoit ainsi:
Elle va rire à tes dépens;
Mais, petit Nau, tu t'en consoles:
Si tu n'as de belles paroles,
Tu verras de fort belles dents.
Il fit aussi quelques couplets de chansons sur des airs du temps,
c'est-à-dire quelques vaudevilles; et comme il savoit qu'il n'avoit
point de génie pour la poésie, il n'avoit pas voulu s'y appliquer. M. de
Voiture, qui étoit un excellent juge de ces sortes de talents, lui dit
par raillerie dans la lettre huitième de leurs _Entretiens_, en lui
répondant touchant quelques vers de sa façon qu'il lui avoit envoyés:
«Mais je crois que vous aimez mieux que je vous loue de votre poésie que
de votre prose, car Aristote dit que _sur tous les ouvriers, le poète
est amoureux de son ouvrage_. En vérité, vos œuvres poétiques sont
admirables! et je veux mourir si vous ne faites des vers comme
Cicéron[352]!»
[352] _Entretiens_, p. 87.
Il lui avoit dit de même dans la précédente, qui est la seconde de leurs
_Entretiens_, par une pareille raillerie, qu'il faisoit sur quelques
vers françois qu'il avoit composés en traduisant une épigramme grecque:
«Je trouve au reste votre version du grec en vers françois fort
heureuse; mais dites le vrai, combien de fois avez-vous invoqué Apollon
pour cela[353]?» Ce que M. de Voiture lui disoit pour lui faire entendre
qu'il paroissoit en ses vers qu'il avoit eu bien de la peine à les
faire, qu'ils ne couloient pas de source, qu'ils avoient été mis
ensemble à force de machines et d'engins, et enfin qu'Apollon n'avoit
cédé qu'à son importunité pour lui aider à se tirer de l'embarras où il
s'étoit jeté de gaîté de cœur, et dont il ne pouvoit se dégager sans
son secours.
[353] _Entretiens_, p. 38. Dans la lettre citée, Voiture s'est
continuellement moqué de Costar. On voit qu'il en est ennuyé,
fatigué. Mais Costar étoit trop prévenu de son mérite pour s'en
apercevoir, et il lui arrive même de citer comme des éloges de
mordantes critiques, dont la pointe rebroussoit sur
l'amour-propre dont il étoit cuirassé. On en pourra juger par le
passage suivant d'une lettre adressée à Voiture: «On montroit
l'autre jour à un gentilhomme de cette province une de mes
lettres qui étoit assez longue.--_Vraiment_, dit-il, _cet
homme-là sait bien faire de longues lettres, mais en sauroit-il
bien faire de succinctes?_ (_Entretiens_, p. 59.)
Cependant il disoit avec Montaigne: ¬´L'histoire, c'est plus mon gibier,
ou la poésie que j'ayme d'une particulière inclination; car, comme
disoit Cléanthes, tout ainsi que la voix contraincte dans l'estroict
canal d'une trompette sort plus aigüe et plus forte; ainsi me semble-il
que la sentence pressée aux pieds nombreux de la poésie s'eslance bien
plus brusquement, et me fiert d'une plus vifve secousse[354].» Il est
vrai qu'il étoit persuadé que c'étoit chez les excellents poètes que se
rencontroit la sublime, douce et vive éloquence, selon les genres
différents de poésie; que les lumières étoient plus pures et plus
brillantes chez eux que chez les orateurs; que les expressions y étoient
plus nobles, plus fines et plus surprenantes; que les inventions
ingénieuses, touchantes, merveilleuses et adroites couloient toutes des
sources qu'ils avoient ouvertes; que les poètes avoient les premiers
trouvé les diverses figures, et qu'ils avoient enseigné l'art de s'en
bien servir, pour exciter dans les esprits d'infinis mouvements, comme
Plutarque l'a dit de Sapho, en la comparant à Cacus, fils de Vulcain,
qui jetoit feu et flammes par la bouche; qu'ils avoient en un mot fait
voir les gr√¢ces du discours avec tous leurs appas, leurs attraits et
leurs charmes, aussi bien que cette puissance avec laquelle le poète
tonne, éclaire, foudroie, et emporte à son gré les volontés les plus
mutines et les plus rebelles; il disoit enfin que les beaux vers, la
noble et la grande poésie lui sembloient autant au-dessus de la bonne et
de la belle prose, que le langage des Dieux est au-dessus de celui des
hommes, et que c'est une _monnoie d'or, qui a beaucoup de prix,
quoiqu'elle ait peu de masse et peu d'étendue_.
[354] _Essais de Montaigne_, liv. 1er, chap. 25.
C'est ce qui l'avoit obligé d'apprendre tout Horace par cœur, et les
plus beaux endroits des autres poètes, tant grecs que latins. Il les
avoit traduits en prose, avec toute la délicatesse, toute la force et
l'éloquence qu'il avoit cru pouvoir répondre à leur beauté.
Il savoit de même tous les vers de Malherbe, et il avoit pris un soin
particulier d'étudier ses merveilleux ouvrages, sur lesquels il avoit
travaillé. Il avoit voulu en faire voir, par une espèce de commentaire,
l'excellence et les rares avantages, soit en y faisant remarquer ce que
cet auteur a de pensées sublimes, nouvelles et finies[355], et
d'expressions admirables, soit en défendant quelques endroits contre les
injustes attaques de critiques qui en jugeoient avec moins de savoir que
d'envie et de jalousie. Enfin il n'y avoit point de beaux vers en notre
langue qu'il n'eût lus, et dont il n'eût rempli sa fidèle et vaste
mémoire, aussi bien que de ceux des poètes italiens, entre lesquels le
Tasse, comme de raison, avoit le premier rang dans son esprit.
[355] _Finies_ pour _achevées_.
Voyons maintenant, monsieur, l'effet des remèdes de l'apothicaire de
Conlie, qui eurent d'abord assez de succès. Il m'a semblé que je
prolongeois la vie du malade, en différant de vous dire qu'au bout de
quatre à cinq jours, il sentit les inquiétudes qu'une chaleur interne
lui causoit, non-seulement revenues comme auparavant, mais de beaucoup
augmentées, malgré toute la puissance des drogues de celui qui lui avoit
promis de le guérir, et qui commençoit lui-même à reconnoître qu'il
travailloit en vain, et qu'au lieu d'une paix solide et entière, il ne
lui avoit obtenu qu'une trêve de courte durée.
Ce qui fut encore plus f√¢cheux, c'est qu'il se fit un second transport
au cerveau, qui lui fit, comme le premier, perdre toute connoissance; et
quoiqu'il eût moins duré, comme il fut violent, il l'affoiblit beaucoup.