comme il voulut. Il ne disposa pas néanmoins si absolument de ce qui
regardoit le valet de chambre, qui s'appeloit Dugué, et qui s'étoit
attaché avec beaucoup d'assiduité et de zèle au service de son maître,
après l'avoir servi dès son bas âge comme laquais. Il s'étoit encore
depuis beaucoup fait aimer de son maître, par les secours importans
qu'il lui avoit continuellement donnés dans sa goutte et dans toutes
ses autres incommodités. M. Costar lui donna tous ses habits et le linge
de sa garde-robe, sans y comprendre les surplis, rochets, aumusses et
autres habits d'église; cette réserve d'habits d'église fait voir que
dès ce temps-là M. Pauquet lui avoit donné la pensée de le faire son
successeur. Il voulut de même que ce valet de chambre eût cinq cents
livres, outre ce qui lui pourroit être dû de gages lors de son décès.
En ce qui étoit de son neveu Coustart, qu'on appeloit d'ordinaire M. Du
Coudray, quoique M. Costar n'eût pas beaucoup d'estime pour lui, il ne
laissoit pas d'avoir quelque inclination naturelle qui le portoit à ne
le pas abandonner entièrement, et à lui faire quelque bien. Ainsi il
obligea M. Pauquet, son donataire universel, à lui faire part de la
somme de deux mille livres payables six mois après son décès; et il
laissa trois cents livres à son lecteur, avec un habit de deuil.
Lorsqu'il disposa ainsi de ce qu'il possédoit de meubles, pour sa
dernière volonté, il se portoit si bien que, dans l'amour tendre qu'il
avoit pour la vie, il auroit aisément pensé comme le pape Paul III,
qu'il se pourroit faire que Dieu commenceroit par lui à donner
l'immortalité aux hommes, ou du moins qu'il le réserveroit après la fin
de tous les siècles, pour faire l'épitaphe du monde, malgré ses gouttes
qui l'attaquoient souvent, et qui l'obligeoient de dire en riant que la
plus ordinaire de ses occupations étoit de se défaire et de se refaire;
car quand elles l'avoient quitté il reprenoit l'embonpoint que la fièvre
lui avoit ôté. Comme il étoit sanguin et qu'il avoit la peau délicate,
son teint, d'ordinaire assez vif, revenoit facilement, et il sentoit du
plaisir de se voir ainsi remis, ayant toute sa vie été fort aise de
paroître beau, et mis quelque soin à joindre l'art de l'ajustement aux
grâces de la nature. Cependant, son principal artifice étoit la bonne
chère qu'il entretenoit par un excellent cuisinier à ses gages, depuis
que M. du Mans étoit retourné à Paris, et qu'il faisoit sa dépense.
Il étoit grand mangeur comme presque tous les goutteux, mais il buvoit
peu de vin. Il régaloit volontiers, par des repas aussi délicats
qu'opulens, les personnes de qualité et de mérite qui, passant par le
Mans, lui faisoient l'honneur de le visiter. Vous savez, monsieur,
comment il vous reçut un jour, qu'après vous être entretenus, en gens
pleins de savoir et de grandes connoissances dans les belles-lettres, ce
que vous aviez fait l'un et l'autre sur les vers de Malherbe, vous en
ayant donné l'occasion. Un de nos archidiacres[342] qu'il avoit invité
pour vous faire compagnie, et qui avoit été présent à votre
conversation, sans avoir pu y prendre part, nous dit agréablement, quand
on fut près de se mettre à table, qu'afin de pouvoir se vanter d'avoir
parlé latin avec les doctes, il alloit dire le _Benedicite_, et que
l'ayant commencé et récité jusqu'à la moitié, il ne put achever, et il
se trouva qu'il l'avoit oublié. Cet événement ne fut pas moins plaisant
qu'il nous parut singulier dans une personne de beaucoup d'esprit, qui
ne manquoit pas de mémoire, et qui savoit fort bien la langue latine,
dans laquelle il faisoit avec facilité des vers médiocres, et dont le
talent étoit d'être bon goguenard de province; mais enfin, sa mémoire,
qu'il n'avoit pas exercée sur le _Benedicite_, s'en vengea et lui joua
ce mauvais tour en bonne compagnie[343].
[342] M. Lair. (Note écrite anciennement sur le manuscrit.)
Ménage appelle cet ecclésiastique M. Du Loir.
[343] Ménage raconte ainsi cette anecdote:
«M. Du Loir, official du Mans, n'étoit pas grand latin, mais il
étoit facétieux. Un jour que j'étois au Mans, chez M. Costar, qui
tenoit table ouverte, et qui l'avoit fort bonne et délicate, M. Du
Loir s'y trouva pour dîner. Nous nous entretînmes fort long-temps
de grec et de latin, M. Costar et moi, jusqu'à ce qu'on eût servi.
M. Du Loir, qui n'avoit point eu de part à notre conversation,
dit: Messieurs, afin qu'on ne dise pas que j'aie été si long-temps
sans parler latin, permettez-moi de dire le _Benedicite_. Sa
demande étoit si juste qu'il eut toute permission de faire ce
qu'il vouloit. Il dit _Benedicite_; nous répondîmes _Dominus_; il
continua _nos et ea_......; mais la mémoire lui ayant manqué, il
en demeura là et n'en dit pas davantage. Nous en rîmes et nous
nous mîmes à table.» (_Menagiana_, Paris, 1715, t. 1er, p. 283.)
Ces repas, monsieur, outre l'abondance et la délicatesse que sa bourse
et l'habileté de son cuisinier y pouvoient fournir, avoient tout
l'ornement que le beau linge et un riche buffet garni de toutes sortes
de vaisselles d'argent y pouvoient donner. Comme il étoit homme
d'affectation et tout composé, tout y étoit dans un arrangement qu'on ne
pouvoit troubler sans lui faire beaucoup de peine; et afin de faire voir
que rien ne lui manquoit, il se plaisoit à faire entrer dans les
services du vin d'Espagne, du rossolis et autres liqueurs, des jambons
de Mayence ou de Bayonne, et d'autres choses rares pour le pays du
Maine, que ses amis de Paris lui envoyoient en échange de plusieurs
gelinotes de Mezeray, que vous avez dit être beaucoup meilleures que
l'histoire de ce nom.
S'il contentoit en cela sa vanité qui lui persuadoit que c'étoit faire
voir son mérite et la beauté de son esprit, que de montrer les fruits
qu'ils lui avoient produits, il y trouvoit aussi quelque chose
d'agréable en restant long-temps à table au milieu de la liberté et de
la joie qui accompagnent un grand repas.
Quand il mangeoit à son ordinaire, sans autre compagnie que celle de son
disciple, M. le marquis de Lavardin, de son neveu, de M. Pauquet et de
moi, qui étois son pensionnaire, il ne demeuroit qu'une heure à table.
Aussitôt qu'il en étoit sorti, s'il avoit quelque visite à faire dans la
ville, il montoit à cheval pour y aller, et les dernières années il se
faisoit porter dans une chaise propre et élégante qu'il avoit fait venir
de Paris. Quand il ne sortoit point, après s'être tenu une heure ou une
heure et demie assis, il se promenoit dans la chambre, appuyé sur un
b√¢ton, et le plus souvent sur les bras d'un laquais, ou sur ceux de son
lecteur ou de M. Pauquet. Après cet exercice, qui étoit grand pour lui,
parce qu'il avoit de la peine à marcher, il se mettoit à l'étude, ce qui
étoit le plus ordinairement à cinq heures du soir, et il continuoit
jusqu'à huit, soit qu'il se fît lire, ou qu'il composât quelque lettre
ou tout autre ouvrage qu'il eût entrepris. Il ne travailloit que bien
rarement après le souper, et il employoit ce temps-là à entretenir M. de
Lavardin sur ses leçons, ou à quelque conversation qu'il lioit avec nous
agréablement et avec gaîté jusqu'à dix heures qu'il s'alloit coucher;
mais c'étoit particulièrement les matinées qu'il donnoit depuis sept
heures jusqu'à onze à la lecture et à la composition de ses ouvrages, ne
souffrant que rarement qu'on le vînt interrompre, et refusant pour cela
sa porte presque indifféremment à tout le monde. Il nous disoit
là-dessus qu'il étoit fâché de ne se pas laisser voir aux personnes qui
lui faisoient l'honneur de le venir chercher; mais qu'il l'auroit été
encore davantage de quitter son travail dans le temps que son esprit et
son imagination le lui rendoient facile, et le mettoient en état de lui
donner la beauté et les grâces dont il étoit susceptible.
Depuis onze heures jusqu'à midi, il faisoit répéter à M. le marquis de
Lavardin les leçons qu'il lui avoit données à apprendre, et le soir,
vers cinq heures, il reprenoit avec lui les mêmes exercices. Voilà ce
qui étoit réglé à l'égard de l'instruction qu'il donnoit à cet enfant.
Il prenoit outre cela beaucoup d'autres heures pour l'entretenir, comme
au sortir du dîner et du souper et en quelques promenades qu'il faisoit
avec lui, dans le jardin ou dans la chambre.
Le dernier des ouvrages auquel il s'appliqua fut ce qu'il appeloit son
_Tacite_. Il estimoit singulièrement cet auteur, comme plein de force et
de vigueur, c'est-à-dire d'esprit, de pénétration, de sens, de jugement
et d'une connoissance pure et nette des différentes inclinations des
hommes, de l'inégalité qui se trouve dans leurs divers tempéramens, des
mouvemens infinis que leur causent leurs intérêts, et enfin du bien et
du mal o√π ils se portent par toutes les passions qui les dominent. Il
avoit travaillé pendant presque toute sa vie à bien entendre cet auteur,
à pénétrer dans la profondeur du sens qui y est contenu, et à éclairer
son entendement des vives et rares lumières qui y brillent. Il s'étoit
appliqué avec soin à en traduire les plus beaux endroits, et à faire
différentes réflexions sur les matières qui s'y rencontrent.
Il n'eut pas plus tôt donné son second volume de lettres[344], qu'il
forma le dessein de revoir tout ce qu'il avoit déjà fait sur les
ouvrages de ce grand maître dans l'art de la politique et dans la
science de juger des divers esprits des hommes pour les gouverner et les
conduire. Il se mit à y travailler tout de nouveau, et à faire des
discours savans pour montrer l'importance des sujets qui y sont traités,
tant en ce qui regarde la morale que le gouvernement des Etats, et
généralement tout ce qui appartient à la vie civile. Il ne se proposoit
pas de traduire de suite cet auteur; il vouloit n'en donner que des
extraits qu'il auroit joints ensemble par des liaisons agréables, qui en
auroient fait un corps entier, et qui l'auroient fait paroître de toute
autre manière qu'une simple traduction ou qu'un commentaire; car il
n'avoit garde de vouloir marcher sur les traces de quantité d'excellens
hommes, qui ont traduit Tacite de tant de manières qu'on ne sait plus
lesquels choisir. En effet, quand il est question d'éclairer quelqu'un
qui s'attache à lire ces histoires, il se trouve si ébloui des diverses
et inégales lumières de leurs traductions et de leurs commentaires,
qu'il n'y voit plus goutte. Sa vue naturelle lui auroit plus
distinctement fait remarquer chaque chose, s'il avoit voulu s'en servir,
sans avoir recours à celle de ces guides ambitieux de montrer leur
savoir et leur étonnante lecture.
[344] Ce volume fut publié en 1659, in-4º. Il porte l'indication
de _seconde partie_.
Il commença ce travail qu'il avoit résolu de dédier à M. le cardinal
Mazarin, et dont il prétendoit faire son chef-d'œuvre, dès les premiers
jours de l'année 1659, par la traduction de la Vie d'Agricola. Il
occupa M. Pauquet à mettre en ordre ce qu'il lui avoit dicté, ou fait
copier, et à chercher, dans le grand nombre de ses lieux communs et de
ses extraits, ce qui pouvoit servir à son projet. Il se fit lire
cependant par son lecteur quantité de nos historiens françois, tant de
ceux qui n'ont donné que des Mémoires, que de ceux qui ont écrit des
corps d'histoire. Il ajouta à la lecture de ces historiens celle de
beaucoup de traités de politique en latin ou en françois, en italien ou
en espagnol.
Continuant ce travail interrompu par deux ou trois longs accès de sa
goutte, il s'aperçut vers la fin de l'année, que ses jambes s'enfloient
le soir, qu'elles ne revenoient plus le matin dans leur premier état,
comme elles avoient fait autrefois. Il remarqua que l'impression faite
avec le doigt y demeuroit des journées et des nuits entières, et qu'elle
ne s'effaçoit qu'avec un si long temps, qu'il étoit aisé de juger que la
chaleur naturelle y étoit presque éteinte sous le froid de l'humeur
hydropique qui s'en emparoit. Il sentit même quelque difficulté de
respirer, qu'on ne nomma _asthme_, non plus que l'enflure des jambes
_hydropisie_, que lorsque l'une et l'autre de ces maladies commencèrent
à se trouver si bien établies, que tous les remèdes de la médecine
n'avoient plus assez de vertu pour les vaincre: ce fut vers la fin du
mois de janvier 1660.
Sa goutte le reprit, et il espéra d'abord, suivant l'opinion des
médecins et la sienne propre, que ce mal lui serviroit de remède, et que
les eaux qui s'étoient amassées dans ses jambes s'évacueroient avec la
fluxion de la goutte; mais cette goutte fut moins forte et moins longue
que d'ordinaire, et elle le laissa en plus mauvais état qu'auparavant.
Ainsi il se vit obligé de tourner ses espérances du côté du printemps,
espérant que cette belle saison ranimeroit sa chaleur naturelle, et que
la jeunesse de l'année renouvelleroit en lui les forces que l'âge avoit
moins affoiblies que la maladie, et sans se dire à soi-même comme Marot,
dans une occasion pareille, avoit dit à François Ier:
Si je ne puis au printemps arriver,
Je suis taillé de mourir en yver,
Et en danger, si en yver je meurs,
De ne veoir pas les premiers raisins meurs[345].
[345] _Marot_, _Epître au Roy pour avoir été desrobé_.
Il se persuadoit qu'il seconderoit puissamment l'influence d'un air plus
doux, en se faisant porter exactement tous les jours dans sa chaise, au
défaut de ses jambes, que quelques nodus aux doigts des pieds lui
avoient depuis long-temps rendues de peu d'usage. Il prétendoit que le
secouement de sa chaise lui seroit un exercice qui, joint aux autres
remèdes, pourroit guérir son hydropisie. Quant à son asthme, il le
comptoit pour rien, et n'y vouloit seulement pas songer, alléguant
plusieurs exemples de gens qui avoient vécu très-vieux avec cette
maladie.
Il employoit ces faux raisonnemens à se tromper lui-même: il se laissoit
remplir de toutes les vaines espérances de guérison que lui donnoient
ceux qui l'approchoient, soit qu'ils lui parlassent de bonne foi, ou
pour satisfaire à la complaisance qu'on est particulièrement obligé
d'avoir pour les malades.
Tant que le froid de l'hiver dura, il ne sortit point de sa chambre, o√π
il se tenoit toujours près d'un bon feu. Il y continua de se faire lire
tout ce qui pouvoit servir au dessein de son Tacite. Il en composoit
même souvent certains endroits pour lesquels il se voyoit suffisamment
de matières amassées.
Aussitôt que les premiers beaux jours parurent, au mois de mars, il
sortit de l'évêché dans sa chaise, et alla jouir de leur douceur dans
les allées du jardin de M. le marquis de Lavardin, qui est dans un des
faubourgs de cette ville, fort peu éloigné de l'évêché. Il ne sortoit
point toutefois de sa chaise; il s'y faisoit porter et même secouer à
dessein par ses porteurs, que, moyennant une récompense, il obligeoit
d'aller une espèce de trot. Il appeloit cette dépense _le prix de sa
vie_. Comme nous nous trouvions dans le jardin, M. Pauquet et moi avec
le jeune marquis de Lavardin, lorsque les porteurs, pour se reposer,
l'avoient mis près du lieu où nous étions, nous nous entretenions avec
lui, tantôt sérieusement, tantôt avec enjouement, et cela lui faisoit
passer avec grand plaisir tout le temps qu'il y étoit.
Les premiers jours du mois d'avril, il fit fort beau; l'air se radoucit
extraordinairement, et cela fit penser à M. Costar qu'il devoit
désormais quitter la demeure de la maison épiscopale qui est sombre,
principalement dans les appartemens bas où il s'étoit logé pendant
l'absence de M. l'évêque, comme étant plus commodes que le sien, situé
tout au haut de la maison. Ainsi il se fit meubler le principal
appartement de la maison du jardin dont je viens de vous parler.
Il n'y avoit encore demeuré que pendant trois ou quatre jours, lorsque
le dixième de ce même mois d'avril, sur les quatre à cinq heures du
matin, il fut violemment attaqué d'un transport au cerveau, qui lui dura
une grande heure, et lui fit perdre tellement toute connoissance, qu'il
ne se souvint point, quand il en fut revenu, de ce qui s'étoit passé
durant tout l'accès, et qu'il ne sut le secours qu'on lui avoit donné,
que par le récit qu'on lui en fit. Il reçut ce secours fort à propos,
par le hasard qui voulut que son valet de chambre, qui s'étoit levé,
l'entendît faire quelque bruit; la garde-robe étant fort proche de sa
chambre, cela l'obligea d'y entrer et de s'approcher de son lit; et l'y
voyant tombé dans un évanouissement entier, il appela ceux de ses gens
qui se trouvèrent les plus proches, et ils s'employèrent tous à faire ce
qu'ils crurent le plus propre à le retirer de ce périlleux état.
M. Pauquet n'eut point de part à l'alarme des autres domestiques, ni au
secours qu'ils lui donnèrent. Il ne fut éveillé que lorsque son maître,
étant dégagé de ce transport au cerveau, l'envoya quérir, par un
laquais, à l'extrémité du jardin, où il logeoit dans un petit corps de
logis que M. Costar s'étoit fait ajuster sur des écuries, pour son
appartement, toutes les fois que M. du Mans venoit demeurer en ce
jardin; ce qui avoit donné occasion à celui-là même qui se trouva court
de mémoire en son _Benedicite_,[346] de faire sur-le-champ ces deux
vers:
Ce Costar si fameux, cet homme sans égal,
N'est donc que d'un étage au-dessus d'un cheval.
[346] M. Lair. (_Voyez_ plus haut page 307).
M. Pauquet, à qui le laquais dit tout ce qui venoit d'arriver à leur
maître, le vint promptement trouver; et comme M. Costar, qui l'aimoit
fort, venoit d'apprendre le danger où on l'avoit vu, et qu'il en étoit
étonné, il s'attendrit extrêmement dès qu'il aperçut ce domestique. Il
versa même quelques larmes qui firent aussi pleurer M. Pauquet, et dans
ce mutuel sentiment dont ils se trouvèrent fort émus, le malade dit à M.
Pauquet que, s'il vouloit, il lui résigneroit tous ses bénéfices, comme
il lui avoit déjà assuré son autre bien par le testament fait en sa
faveur.
M. Pauquet, bien aise de cette proposition, mais en étant néanmoins
surpris, lui répondit, en pleurant autant de joie que de douleur, qu'il
ne devoit pas y songer, que son mal ne seroit rien, et qu'il ne le
croyoit pas en danger de mourir.
On me vint dire à l'évêché, où j'étois logé, la nouvelle de ce qui étoit
arrivé à M. Costar. Il étoit alors sept heures du matin. Je fus le voir
le plus tôt que je pus, et en entrant dans la cour du logis du jardin,
je rencontrai M. Du Chesné, médecin de grande réputation, qu'il s'est
acquise par une très-grande étude, et par une très-longue expérience
dans les choses de son art. Il en a fait paroître de considérables
effets en toutes sortes d'occasions, non-seulement sur des _√¢mes
viles_[347], à parler selon le monde, mais encore sur celles qui sont de
la plus précieuse matière et de la plus grande importance. Comme je vis
qu'il sortoit d'auprès du malade, je lui demandai ce qu'il en pensoit:
il me répondit, qu'à ne me rien dissimuler, il croyoit qu'il étoit
impossible de le guérir, y ayant dans l'asthme et dans l'hydropisie une
complication de maux qu'il avoit toujours reconnue plus puissante que
les remèdes; que tout ce qu'il pouvoit faire étoit de lui prolonger de
quelque peu sa vie. Il m'ajouta qu'il avoit dit la même chose à M.
Pauquet.
[347] C'est le _faciamus experimentum in anim√¢ vili_, dont
Molière a fait justice.
Je quittai ce médecin, et je m'en allai dans la chambre du malade, où je
trouvai M. Pauquet. Il en sortit aussitôt que j'y fus entré, me laissant
seul avec son patron. Et comme je l'ai su depuis, M. Pauquet courut chez
un notaire de ses amis, logé dans le voisinage, pour lui faire dresser
une procuration _à résigner_, de tous les bénéfices de son maître, qui
étoient son archidiaconé, que nous appelons de Sablé, sa chanoinie et sa
cure de Niort.
Ce patron me conta cependant l'état auquel il s'étoit trouvé avant qu'il
se fît un transport au cerveau. Il me dit qu'il s'étoit éveillé après
avoir bien dormi, et que, se sentant extrêmement ému, il avoit tâché
d'appeler son valet de chambre; mais que, dans l'instant même, il
s'étoit trouvé saisi d'une foiblesse, et avoit perdu toute connoissance,
sans avoir souffert le moindre mal. Il continua de me dire que, revenant
de cet état auquel il avoit été insensible, il se trouvoit extrêmement
foible et fatigué, et qu'on lui venoit d'assurer qu'il avoit été
long-temps sans pouls, et presque sans haleine; qu'on l'avoit fort
tourmenté pour le faire revenir; que la vapeur qui lui étoit montée au
cerveau s'étant enfin dissipée, il avoit envoyé quérir M. Pauquet; qu'il
ne l'avoit pu voir sans être fort touché, et qu'il lui avoit même
proposé de lui résigner tous ses bénéfices; mais que ce pauvre garçon
(c'est ainsi qu'il me parla), avoit rejeté cette proposition qui lui
donnoit une trop terrible image[348].
[348] Ce bon Pauquet n'en avoit pas moins été chercher le
notaire.
Je louai sa bonté et sa reconnoissance pour les anciens et constants
services que lui avoit rendus M. Pauquet, et cela ne lui déplut pas; car
c'étoit l'homme du monde qui aimoit le plus passionnément les louanges,
et qui en donnoit aux autres le plus volontiers. Il en avoit fait une
habitude si grande, qu'il louoit le plus souvent sans sujet, et sans
apparence de sujet, parce qu'il tenoit pour maxime que le plus puissant
et le plus indubitable moyen de gagner les bonnes gr√¢ces des hommes, et
de s'en attirer l'approbation et les louanges, étoit de leur applaudir
en toutes manières, et sans craindre de les trop flatter; d'autant que
s'ils refusoient d'abord ces sortes de parfums, par le mouvement d'une
véritable et sincère modestie, ce qui étoit rare, ils ne laissoient pas
de s'y plaire à la fin, de s'en laisser toucher et de s'en entêter[349].
[349] Les hommes sont assez sots pour que Costar ait souvent
trouvé l'occasion d'appliquer son système, mais le donneur
d'encens n'en demeure pas moins l'être le plus méprisé.
Cependant cette conduite, dont il avoit fait une si longue habitude
qu'elle lui étoit passée en nature, et que j'avois plusieurs fois
combattue inutilement, lui étoit fort désavantageuse, en ce que les
personnes de bon sens l'en estimoient moins, et le regardoient comme un
homme sans jugement, ou prostitué à toutes sortes de flatteries basses
et inconsidérées; outre qu'il étoit si doucereux, si ajusté, et si
également complaisant, qu'il y en avoit peu qui ne trouvassent sa
conversation, o√π le _non_ ne pouvoit trouver place, sans sel et trop
languissante, quelque chose qu'il y fît entrer, par sa mémoire ou par
son imagination, en sorte qu'on lui pouvoit dire, comme fit un ancien à
quelqu'un qui étoit toujours d'accord avec lui: «Répondez-moi une fois
_non_, afin que l'on puisse reconnoître que nous sommes deux.»
Revenons à ce qu'il me fit voir de bonne volonté pour M. Pauquet: comme
je ne le croyois pas si malade qu'il l'étoit, quelques réflexions que
j'eusse faites sur ce que m'avoit dit le médecin, et que je présumois
que M. Pauquet lui avoit parlé de bonne foi, je l'exhortai à prendre
courage et à ne se pas trop alarmer, afin que la gaîté de son esprit et
les agréables images qu'il lui fourniroit lui servissent de premier
remède. Nous étions sur ce discours, lorsque M. Pauquet m'envoya dire
qu'il y avoit quelqu'un dans la cour, qui désiroit me parler. Je sortis,
et j'y trouvai M. Pauquet lui-même. Il me demanda d'abord de quoi nous
nous entretenions, et lui en ayant fait le récit, je lui dis que je
croyois, sur ce que je savois que lui avoit déclaré M. Du Chesné, qu'il
avoit tort de ne pas accepter l'offre que lui faisoit son patron de le
faire aussi bien son successeur qu'il l'avoit déjà fait son héritier.