Conrart: ¬´Je ne comprends point ce qu'a fait le neveu de M. de
Voiture, sans en parler à personne, sans vous en donner avis,
sans savoir si Le Mans et Angoulesme le trouveroient bon......
Quel droit a-t-il de publier un ouvrage composé par Costar et
adressé à Balzac? Et qui lui a dit que Balzac n'usera point du
pouvoir que Costar lui donne de changer, de rayer ce qu'il lui
plaira de cet ouvrage, et de supprimer mesme l'ouvrage, si bon
lui semble?.... Vous pouvez penser que je ne suis envieux ni de
la gloire de M. de Voiture, ni de celle de M. Costar, ni de celle
de votre très-humble serviteur, qui trouve, comme vous dites, son
panégyrique dans la _Défense_ de son ami.... L'impression d'un
excellent livre ne doit pas être un larcin, ne doit pas être une
action de surprise, une action de ténèbres et de nuit. Il faut
donc avant toutes choses avoir des nouvelles de M. Costar.....,
etc.» (_Lettre_ du 16 juin 1653; _OEuvres de Balzac_, t. 1er, p.
976.)
Vous avez mieux su que moi, monsieur, vous qui êtes dans le grand monde,
le bruit qu'y fit ce petit livre, et combien il fut généralement admiré;
mais est-il venu à votre connoissance que M. Rose[332], qui étoit le
premier secrétaire de M. le cardinal Mazarin, fut un de ceux qui furent
le plus épris de ses beautés, et que l'ayant fait lire à Son Eminence,
Elle en fut aussi touchée si vivement, et de celles de l'esprit qui les
avoit produites, qu'Elle commanda à M. Colbert, qui étoit alors son
intendant et le principal ministre de sa maison, de le mettre au nombre
des hommes extraordinaires dans les sciences et dans les belles-lettres,
à qui Elle donnoit pension. Cet intendant de la maison de Son Eminence
exécuta promptement cet ordre, et envoya à M. Costar une lettre de
change de cinq cents écus, qui fut acquittée par le receveur des tailles
de l'élection du Mans, pour le premier paiement de cette pension.
[332] Toussaint Rose, secrétaire de Mazarin, ensuite secrétaire
particulier de Louis XIV, dont il avoit _la main_, président à la
Chambre des comptes de Paris, et membre de l'Académie françoise,
parce que cette compagnie lui dut l'honneur de haranguer le Roi,
mourut en 1701.
Le billet d'avis que lui écrivit M. Colbert ne contenoit que peu de
mots, et ne lui faisoit point entendre d'o√π ni comment lui venoient ce
bien et la lettre de change qui y étoit jointe. M. Costar n'en eut pas
moins de joie que d'étonnement. Il ne se contenta pas d'en faire son
remercîment à M. le cardinal Mazarin, par la lettre qui commence son
premier volume; il fit aussi une lettre à M. Colbert, par laquelle il
lui témoigna qu'il ne lui étoit pas seulement obligé de l'avis qu'il lui
avoit donné, et du soin qu'il avoit pris de lui envoyer la lettre de
change; mais il lui rendit encore mille très-humbles grâces de ses bons
offices auprès de Son Eminence, croyant lui devoir le bienfait dont Elle
venoit de l'honorer. M. Costar agit en cela, dans l'opinion qu'il eut
qu'encore que M. Colbert et lui ne se fussent point connus auparavant,
il étoit arrivé heureusement pour sa bonne fortune, que ce premier
ministre de celui qui l'étoit de tout le royaume avoit été touché du
mérite de son livre, et que c'était ce qui l'avoit porté à le faire
valoir auprès de son patron, qu'il savoit avoir de l'affection pour les
gens habiles et savants, et aimer à les favoriser en répandant sur eux
ses libéralités[333].
[333] On lit dans le _Menagiana_: «La _Défense de M. de Voiture_
lui acquit (_à Costar_) une grande réputation, parce qu'on la
trouvoit mieux écrite que les lettres de M. de Balzac et que
celles de Voiture, de qui il prenoit le parti. Cela fut cause que
M. le cardinal Mazarin lui fit écrire par M. Colbert qu'il lui
donnoit une pension de cinq cents écus, et le chargeoit de lui
dresser un rôle des personnes de lettres. J'y travaillai pendant
trois mois, parce qu'il s'en rapporta à moi, qui avois plus
d'habitude que lui à Paris, et plus de connoissance de ceux qui
étoient dans les provinces. Cela ne produisit rien pour lors;
mais M. Colbert, quelques années après, fit des libéralités
non-seulement aux personnes de lettres de France, mais encore aux
étrangers.» (_Menagiana_, éd. de 1715, t. 1er, p. 290.) Il est
singulier que l'auteur de la Vie de Costar ne parle pas de cette
circonstance. On a imprimé dans la _Continuation des Mémoires de
littérature et d'histoire_ (par le père Desmoletz, Paris, 1726;
t. 2, 2e partie, p. 317) un _Mémoire des gens de lettres célèbres
de France, par M. Costar_. Cet ouvrage paroît avoir été fait avec
Ménage. Si ce dernier y a eu part, il n'y a pas fait preuve de
modestie, car voici comment il y est placé: «Les plus savants en
beaucoup de choses et les plus universels sont: _Bignon_, avocat
général.... etc. _Ménage. On lui feroit injustice si on ne le
mettoit pas immédiatement après cet excellent homme, car il est
un second prodige de science._» (Page 332.) Costar n'est pas même
nommé dans cette nomenclature. On a de Chapelain un _Mémoire de
quelques gens de lettres vivants en 1662_, imprimé en 1726 dans
les _Mémoires du P. Desmoletz_, t. 2, première partie, p. 21, et
dans les _Mélanges de littérature tirés des lettres de
Chapelain_, p. 181. La Société des Bibliophiles françois a publié
en 1826 les _Gratifications faites par Louis XIV aux savants et
hommes de lettres depuis 1664 jusqu'en 1679_. Ces dons ont été
faits par les mains de Colbert, d'après les renseignements qui se
trouvoient dans les deux Mémoires que l'on vient de citer.
Cependant M. Colbert ne voulut point s'acquérir à faux titre ce mérite
auprès de M. Costar, et pour le tirer de son erreur, il l'assura qu'il
n'avoit nulle part au bien que M. le cardinal avoit voulu lui faire; et,
soit qu'il ne sût pas en effet qui avoit porté Son Eminence à cette
libéralité, ou qu'il ne voulût pas se donner la peine de lui en conter
l'histoire, il se passa beaucoup de temps avant que M. Costar découvrît
celui qui étoit la première cause de cette bonne fortune; mais enfin, M.
de Pinchesne, qui étoit connu de M. Rose, et qui le voyoit quelquefois,
ayant su de lui-même qu'il avoit mis la _Défense_ des ouvrages de son
oncle entre les mains de Son Eminence, après lui avoir fait naître
l'envie de la lire, par les louanges qu'il lui avoit données, lui manda
comment la chose s'étoit passée, et le bonheur qu'il avoit eu de plaire
à cet honnête homme. Il ajouta à ce récit que M. Rose étoit un très-bel
esprit, qui avoit un goût fin et délicat, pour connoître, en ces sortes
de productions, ce qu'il y avoit de bon et de mauvais, d'extraordinaire
et de commun, d'exquis et de médiocre, et que, sans être touché de cette
basse et maligne envie, qui est le vice auquel la plupart des gens
d'esprit sont le plus sujets, il avoit bien voulu lui rendre toutes
sortes de justice, et faire valoir le plus obligeamment du monde son
travail. M. Costar apprit toutes ces choses avec bien de la joie: dès ce
temps-là il commença d'écrire à M. Rose[334]; et comme celui-ci étoit
fort sensible au mérite des beaux esprits, fort honnête et fort
obligeant, ils lièrent ensemble une correspondance assez étroite.
[334] _Voyez_ la lettre 68e de Costar, p. 172 de la 1re partie de
ses _Lettres_.
Mais M. Costar, qui fut bientôt informé de ce que pouvoit M. Colbert
auprès de M. le cardinal Mazarin, et combien ses rares qualités l'en
faisoient considérer, s'attacha à lui faire sa cour plus
particulièrement qu'à tout autre, n'ignorant pas qu'en matière de bien
conduire ses intérêts et de les avancer, celui qui est le plus capable
de les soutenir et d'en procurer le succès doit recevoir les premiers
hommages[335].
[335] L'aveu est naïf. Les fades éloges dont regorgent les
lettres de Costar étoient en raison des services qu'il pouvoit
attendre de ceux auxquels il les adressoit.
Dans cette même conjoncture, M. le cardinal voulut que l'on fît des
réponses à quelques écrits qui avoient été publiés en faveur de M. le
cardinal de Retz, détenu prisonnier au bois de Vincennes; il jugea que
M. Costar étoit l'écrivain le plus habile qu'il pût employer pour
travailler sur ce sujet, et il chargea M. Colbert de lui en écrire et de
lui envoyer les mémoires qui lui étoient nécessaires. Aussitôt qu'il les
eut reçus, il s'acquitta de cette commission fort vite et parfaitement
bien; en sorte qu'on lui témoigna qu'on étoit tout-à-fait content de son
ouvrage. Cela lui donna moyen de lier plus de commerce avec M. Colbert,
qui lui fit toujours paroître tant d'estime et d'affection, en
l'assurant de la bienveillance de Son Eminence, qu'il ne douta plus
qu'il n'eût toute la faveur qu'il pouvoit désirer dans les bonnes grâces
du premier ministre de l'Etat; et comme il est naturel à l'homme, et
surtout aux poètes et aux orateurs, de prendre aisément de l'orgueil, il
en conçut une telle opinion de lui-même qu'il ne crut plus pouvoir
retenir avec justice, à l'ombre de son cabinet, aucune ligne de tout ce
qu'il avoit jamais écrit et de ce qu'il écriroit à l'avenir. Cette
pensée, dont il remplit son imagination, fit naître dans son cœur un si
violent amour pour l'impression, que rien ne fut capable de l'éteindre
que la mort. Il me disoit à ce sujet ces deux vers d'une épigramme de
Martial qu'il s'appliquoit à lui-même:
_Post me victur√¶, per me quoque vivere cart√¶
Incipiant; cineri gloria sera venit._
Ce fut ce qui l'obligea à faire paroître par la voie de l'impression ses
_Entretiens_ avec M. de Voiture, avec M. de Balzac, et avec un chanoine
d'Angers nommé Seurhomme[336], qui n'eurent pas le même succès que la
_Défense_, parce qu'ils ne parurent pas aux savants assez remplis de
doctrine, et que ceux qui n'avoient qu'un médiocre savoir ne les prirent
que pour des lieux communs qui ne pouvoient pas être d'une grande
utilité, quoiqu'ils fussent élégamment écrits et mis ensemble avec
beaucoup d'esprit; ils les jugèrent plus propres à des écoliers qui
sortoient de leurs classes, et qui commençoient à entrer dans le monde,
pour leur faire naître ou pour leur conserver quelque amour pour les
lettres, qu'aux personnes qui y étoient déjà entrées, et s'étoient
acquis de plus solides connoissances. M. de Balzac même, qui étoit entré
dans cette sorte d'Entretiens avec lui, et qui les avoit regardés dans
le temps seulement comme un jeu de la mémoire et de la facilité de se
servir des choses qu'on y avoit mises, n'approuvoit pas non plus ce
genre d'écrire, surtout pour le tirer du commerce particulier d'un petit
nombre de gens à qui il plaît, pour le donner au public, qui n'en a que
faire, et à qui il ne peut être que d'un médiocre divertissement. Cet
illustre s'en est expliqué en ces termes, dans une de ses lettres, en
parlant à M. Conrart: «Vous connoissez M. Sarazin, c'est pourquoi je ne
vous fais point son éloge; mais, puisque vous voulez savoir ce que c'est
que notre commerce, je vous envoie les lettres que j'ai reçues de lui,
la dernière desquelles est un grand discours à la façon de M. Voiture et
de M. Costar, quand ils traitoient ensemble de leurs communes études. Je
ne désapprouve pas le bon ménage du latin dans certaines compositions
françoises; mais, à vous dire le vrai, cette profusion ne me plaît pas,
et si ce n'est pédanterie, c'est quelque chose qui lui ressemble[337].»
[336] Il étoit chanoine de l'église d'Angers et chancelier de
l'Université de cette ville. (_Lettres de Costar_, p. 637.)
[337] Lettre à Conrart, du 3 mars 1653. (_OEuvres de Balzac_, t.
1er, p. 967.)
Cependant M. Costar, préoccupé du mérite de ces sortes de lettres,
toutes farcies de passages d'auteurs de différentes langues, s'étoit mis
en tête qu'elles charmeroient les lecteurs, et qu'elles leur donneroient
une merveilleuse opinion de son esprit, de sa mémoire et de sa grande
lecture, aussi bien que de l'adresse et du choix judicieux avec lesquels
il avoit mis ensemble tant de choses diverses, qu'il appeloit curieuses
et rares; et parce qu'il ne crut pas qu'il y en eût suffisamment pour
fournir un juste volume, il s'avisa d'y joindre des billets qu'il fit
exprès sous son nom et sous celui de M. de Voiture, qui n'étoit plus
vivant[338], comme s'ils eussent servi auparavant à leur commerce, et
qu'ils se fussent trouvés parmi ses autres papiers, dans une recherche
particulière qu'il en avoit faite pour le bien du public.
[338] Ainsi voilà Costar déclaré faussaire par son apologiste!
Aussitôt qu'il eut fait distribuer ce livre à ceux à qui il crut devoir
le donner, il s'appliqua à composer la _Suite de la Défense de M. de
Voiture_; et comme ce qu'il avoit d'esprit étoit vif et facile, et que
sa mémoire et les magasins qu'il avoit faits dans ses extraits tenoient
à sa disposition toutes sortes de matériaux, il y employa fort peu de
temps.
Cet ouvrage, monsieur, vous fut adressé, et si je ne me trompe, il vous
en envoya la copie pour la revoir et pour la mettre entre les mains de
l'imprimeur.
L'_Apologie_, qui fut faite avec une pareille promptitude, fut, de même
que les autres livres qui l'avoient précédée, présentée à Paris, par
quelques-uns de ses intimes amis, à toutes les personnes qu'il pensoit
ne lui être pas inutiles pour sa réputation et pour sa fortune,
particulièrement par M. son neveu Du Moslin à M. Fouquet, qui lui
témoigna par beaucoup d'accueil qu'il estimoit parfaitement son oncle.
Le neveu ne manqua pas de rendre bon compte à M. Costar de la charge
qu'il lui avoit donnée de voir ce ministre bienfaisant et généreux, et
il lui manda qu'il avoit lieu d'espérer considérablement des bonnes
grâces d'un homme qui étoit aussi libéral, et qui prenoit autant de
plaisir à obliger les gens d'esprit.
Ces bonnes nouvelles, et les avis que des amis lui donnèrent que, s'il
pouvoit obtenir des lettres d'historiographe du Roi, il seroit sans
doute assez heureux pour se faire payer des gages attachés à cette
charge, firent qu'il ne s'endormit pas dans une affaire si importante,
et, par la vertu de ses lettres, il obtint de M. le garde-des-sceaux
Molé qu'il lui scellât celles d'historiographe.
Ayant mis la chose en ce point, et ne restant, pour la conduire à
l'heureuse fin qu'il souhaitoit que d'avoir la faveur de M. le
surintendant, pour se faire coucher sur l'état, il s'adressa en cette
occasion à M. le duc de Bournonville, qu'il savoit avoir pris beaucoup
d'affection pour lui, et il le pria d'employer en sa considération le
crédit qu'il avoit auprès de M. le surintendant. Ne se contentant pas
encore des bons offices qu'il s'assuroit que M. le duc de Bournonville
lui rendroit, il écrivit directement à M. Fouquet[339] avec le plus
d'éloquence, de charmes et d'adresse qu'il put; et afin de ne rien
négliger dans une affaire qu'il avoit à cœur, il eut aussi recours à M.
de Pellisson, qui a toujours été un des hommes qui aiment le plus à
obliger toutes sortes de personnes, et qui d'ailleurs, ayant conçu pour
lui une estime non commune, se portait à le servir avec beaucoup de
zèle.
[339] En envoyant l'_Apologie_ au surintendant Fouquet, Costar ne
manqua pas de dire qu'_on avoit fait imprimer ce petit travail
sans attendre son consentement_. Il n'y a pas de ruses de
charlatan que Costar n'ait mises en usage. (Voyez ses _Lettres_,
p. 71.)
Il parvint ainsi par ses journées, et par la peine et le soin qu'il en
prit, à se faire mettre sur l'état pour être payé des gages de douze
cents écus attribués à sa charge, et il les toucha non-seulement tandis
qu'il vécut, mais même jusqu'après sa mort; car lorsqu'elle arriva, le
terme de ces gages étant échu, M. de Pellisson voulut bien prendre le
soin de le faire toucher à M. Pauquet.
M. Costar avoit les lettres adressées à quantité de personnes de
qualités, en leur faisant présenter ce qu'il avoit fait imprimer de ses
ouvrages. Il avoit sa lettre de remercîment à M. le cardinal Mazarin,
sur la pension qu'il lui avoit donnée de cinq cents écus, ainsi que
d'autres écrites long-temps auparavant; il se mit à les revoir, à les
rajuster et à les embellir. Il en fit encore d'autres exprès, et en
assez grand nombre, comme sont particulièrement celles où il a employé
force passages d'auteurs, dont il avoit fait l'amas dès le moment que,
par l'ordre de M. le cardinal de Richelieu, il avoit voulu se mettre en
état d'écrire contre Saint-Germain. Il en fit diverses adressées à des
personnes de considération, à qui il crut faire de l'honneur et rendre
leur mémoire immortelle, se persuadant que ce leur seroit des lettres de
recommandation pour tous les siècles à venir. Entre celles-là sont
particulièrement celles qu'il a adressées à M. l'abbé de Lavardin, à
madame la marquise de Lavardin, belle-sœur, et à madame la comtesse de
Tessé, sœur de ce prélat; en un mot, il fit son premier volume[340] de
toutes ces lettres adressées aux personnes les plus qualifiées.
[340] Imprimé à Paris, chez Augustin Courbé, 1657, in-4º. Il ne
porte pas d'indication de _premier_ volume, ni de _première_
partie. Les deux volumes des Lettres de Costar sont devenus fort
rares. Nous ne les avons trouvés qu'à la Bibliothèque du Roi.
Vous ignorez moins que moi, monsieur, qu'on jugea diversement de ce
volume de lettres, et qu'elles n'eurent pas le bonheur de plaire
également à toutes sortes d'esprits; mais avez-vous su que, se disposant
l'année d'après à en donner un second volume, quelques-uns de ses amis
de Paris lui voulurent faire entendre, aussi bien que vous, que le
premier volume suffisoit? Ils lui insinuoient avec délicatesse qu'il ne
devoit point faire paroître ce second volume; qu'il y avoit une satiété
des meilleures et des plus excellentes choses pour le public, qui étoit
fort sujet au dégoût de ce qui ne lui étoit plus rare, et qu'il venoit à
posséder avec trop d'abondance; enfin, que ce public avoit eu
l'injustice de ne pas donner au premier volume toute l'approbation qu'il
auroit méritée. M. Costar se moqua de leur avis, comme s'ils eussent été
envieux et jaloux de sa gloire. M. du Mans même et madame de Lavardin
lui voulurent faire considérer que les livres comme les hommes avoient
leur Fortune; que lorsqu'ils sortoient en trop grand nombre des mains
d'un auteur, elle s'en trouvoit importunée et leur tournoit souvent le
dos, pour les laisser impitoyablement périr dans la poussière de la
boutique du libraire. Et ce prélat et cette dame, remplis de bon sens,
connoissant très-bien que les premières lettres n'avoient été que
très-médiocrement reçues, voyoient clairement que les secondes ne
pourroient avoir qu'un mauvais succès, ce qui les obligea de lui
alléguer là-dessus les sentiments particuliers de quelques personnes
qu'il connoissoit lui-même pour être de bon goût et de beaucoup de
jugement. Tout cela ne fit que blanchir contre la résolution qu'il avoit
prise; il les repoussa même rudement, et il me dit, après qu'ils furent
sortis de la chambre, qu'ils ne s'y connoissoient point, ou qu'ils
s'arrêtoient au mauvais jugement de quelques gens véritablement du
monde, mais sans capacité, et qui n'avoient rien du goût fin et délicat
de la meilleure et de la plus exquise cour, à laquelle il était assuré
que ce qu'il faisoit avoit le bonheur de plaire. J'avois dessein de lui
faire connoître que j'étois de l'opinion du prélat et de la dame; mais
je vis évidemment par ce discours, plein de dépit et d'aigreur, que ce
que je pourrois lui dire à ce sujet ne seroit pas capable de le faire
revenir de son entêtement, et ne feroit que redoubler sa colère. En
effet, comme l'estime qu'on a de soi-même, quand l'orgueil l'a produite,
s'oppose avec force et opiniâtreté à ce qui la combat, tout ce qu'on lui
put dire ne fit que le presser davantage de publier son second volume de
lettres; et, s'il eût vécu plus long-temps, il n'y a point de doute
qu'il n'eût toujours fait de ces sortes de présents au public. Il
pouvoit lui en être d'autant plus libéral, qu'outre la merveilleuse
facilité avec laquelle il composoit, il étoit encore extrêmement aidé
dans ses études par un jeune homme natif de Saint-Calais, en cette
province du Maine, qui s'appelle Depoix, qui est plein d'esprit, et qui
lui lisoit tout ce qu'il vouloit, sans prendre jamais un mot pour
l'autre, d'une voix nette et claire, et qui faisoit paroître qu'il
entendoit fort bien ce qu'il lisoit avec tant de gr√¢ce; mais, quoique ce
jeune homme le servît très-utilement dans cet emploi, M. Pauquet étoit
toujours celui sur lequel il s'appuyoit particulièrement, et qui lui
rendoit les plus grands et les plus importants secours dans toutes ses
écritures, dont il avoit besoin de conserver jusqu'aux moindres lignes
et aux moindres syllabes. Elles méritoient aussi sans doute qu'on en eût
ce soin; car elles lui avoient été si utiles, qu'elles lui avoient
produit dix mille livres de rente; elles lui avoient donné pour près de
douze mille francs de vaisselle d'argent, et pour une somme considérable
d'autres meubles, qui lui pouvoient servir et pour le nécessaire et
pour le plaisant[341].
[341] Ceci fait souvenir de Philippe Desportes, dont un seul
sonnet fut payé par Henri III d'une riche abbaye. Ce passage de
la _Vie de Costar_ a déjà été cité, t. 4, p. 91.
C'est ce qui l'obligea de songer à trouver les moyens de faire voir à ce
domestique qu'il étoit sensible aux marques qu'il lui donnoit de son
zèle infatigable. En effet, il ne laissa pas de le faire son légataire
universel, quoiqu'il reconnût en lui un notable défaut, qui étoit une
passion invincible et ardente pour le vin. Il le retenoit néanmoins en
quelque sorte, et apportoit quelque modération à cette passion, en ne
lui permettant que le moins qu'il se pouvoit de se dérober à sa vue,
pour lui ôter l'occasion de s'enivrer, qu'il ne manquoit jamais de
saisir de quelque façon qu'elle se pût présenter. M. Costar, cependant,
n'avoit point de propres, et il n'auroit pu lui donner que la moitié de
ses meubles, l'autre moitié demeurant nécessairement, selon la coutume
du Maine, pour tenir lieu de propres à l'héritier; mais, pour y obvier,
il chargea M. Pauquet de lui acheter quelque petit fonds pour son neveu
Coustart, le curé de Gesvres, afin de se mettre en liberté de disposer
de toute autre chose à sa fantaisie. Cette commission étoit trop
avantageuse à M. Pauquet pour qu'il ne s'en acquittât pas avec
diligence, et, en peu de temps, il trouva ce petit fonds dans la
paroisse de Saussay, dont il étoit curé. Il coûta quatorze ou quinze
cents livres, ce qui fut sans doute la somme à laquelle il eut de sa vie
le moins de regret, par le grand profit qui lui en revenoit. Il pensa
d'ailleurs qu'il rachèteroit un jour ce bien pour moins de moitié du
juste prix, du neveu qui étoit homme à se contenter de peu d'argent
comptant, et incapable de savoir la valeur de la chose, et d'oser la lui
refuser pour ce qu'il lui en offriroit.
De sorte que M. Costar se voyant ainsi libre de disposer de tous ses
meubles, il donna généralement à M. Pauquet tout ce qui lui en pourroit
appartenir lors de son décès, ce qu'il fit par un testament passé devant
un notaire, le neuvième jour du mois de juin 1659, à la charge
d'acquitter certains services qu'il ordonna être faits en plusieurs
églises de la ville, outre ceux qu'on fait d'ordinaire dans l'église
cathédrale, pour les chanoines et dignités qu'on y enterre, aux dépens
de leur succession, et de donner à ses autres domestiques certaines
récompenses de leurs services, qui étoient spécifiées par ce même
testament dont il me fit l'exécuteur.
Pour ne point entrer dans le détail de toute cette disposition
testamentaire, qui ne pourroit que vous être ennuyeuse, je vous dirai
seulement qu'elle montoit à une somme assez considérable. Celle de
toutes les églises qui y eut plus de part fut l'église paroissiale de
Niort, dont il étoit curé. Comme il en avoit reçu beaucoup de bien, il
se crut obligé de lui donner plus de marques de sa reconnoissance.