Au bout de cinq ans, M. l'abbé de Lavardin revint à Paris pour y faire

sa cour à la Reine et à M. le cardinal Mazarin, à qui cette princesse

avoit confié toute la conduite de sa régence, pour tâcher de s'y faire

paroître digne de l'épiscopat, où il aspiroit comme à une chose

très-digne de la noble et sainte ambition que Dieu lui avoit inspirée

pour son service.

M. Costar y suivit son nouveau patron, qui lui continua toujours la

considération qu'il avoit eue pour lui dans la solitude de leur

retraite. Ils vécurent ensemble à leur ordinaire, ce domestique en ayant

deux autres à ses gages pour le servir, M. Pauquet et le petit Nau, qui

étoit le laquais de M. Costar, et dont il a parlé en plusieurs lettres

de ses _Entretiens_. En cet état, M. Costar n'avoit autre chose à faire

que de voir ce qu'il y avoit dans la ville de gens recommandables pour

la beauté de leur esprit, et pour leurs rares connoissances dans les

belles-lettres ou dans les sciences. Il s'acquit aussi l'entrée chez

plusieurs personnes de grande qualité, qu'il vit de temps en temps, et

dont il se fit estimer.

Il passa trois ou quatre ans de cette sorte; mais M. l'abbé de Lavardin,

qui voyoit que la bonne fortune ne se pressoit pas de l'honorer de ses

faveurs, que les espérances avantageuses qu'il en avoit conçues ne

paroissoient pas prêtes d'arriver à une heureuse fin, et que cependant

elles l'avoient engagé dans une dépense qui pourroit l'incommoder, s'il

s'opiniâtroit à la soutenir plus long-temps, résolut avec prudence de

quitter Paris, et de se retirer dans le Maine, chez madame la marquise

de Lavardin, sa belle-sœur, pour ne revenir que de temps en temps à la

cour, avec peu de train. Ainsi il s'en alla à Malicorne, où il mena M.

Costar.

Il n'y avoit que peu de mois qu'ils étoient en cet agréable lieu, qui

est une demeure pleine d'enchantements, par sa situation et par tous les

embellissements que madame de Lavardin y a ajoutés; ils s'y occupoient

presque toujours à étudier, et ils y prenoient peu d'autres

divertissements, quand M. de La Ferté, évêque du Mans, qui avoit succédé

à Charles de Beaumanoir, quatrième fils du maréchal de Lavardin, vint à

mourir dans la ville du Mans, après avoir possédé cet évêché, seulement

pendant dix ans.

M. l'abbé de Lavardin en sut aussitôt la nouvelle, et il se rendit

promptement à la cour, pour y demander cet évêché. Vous savez, monsieur,

les difficultés qu'il rencontra dans cette affaire, et que la tempête et

l'orage dont il fut battu tombèrent en partie sur M. Costar[324]. Il se

les étoit attirés par un air et des manières d'agir qui paroissoient

plus d'un homme du monde que d'un ecclésiastique, et même par quelques

paroles, où, quoiqu'il n'y eût rien qui pût blesser la religion, il

paroissoit néanmoins plus de liberté qu'il n'étoit bienséant à sa

profession. En un mot, de quelque façon que ce soit, il donna lieu à ses

ennemis de lui nuire, et aux envieux de son patron, d'en tirer des

conséquences désavantageuses au dessein qu'il avoit de s'élever à

l'épiscopat; en sorte que M. Costar fut obligé de sortir de Malicorne,

et de se retirer à La Flèche, pour paroître en quelque façon avoir

quitté M. l'abbé de Lavardin, qu'on pressoit de l'éloigner de sa

personne, et conjurer ainsi la malice de ceux qui, pour le persécuter

avec plus de force, faisoient armes de tout, et bl√¢moient la conduite de

ce domestique[325].

[324] M. Vincent avoit fort mauvaise opinion de Costar; il

l'accusoit de faire profession d'impiété et d'athéisme.

(_Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 92.)

[325] L'évêque du Mans laissa la plus mauvaise réputation. M.

Desmaizeaux, dans la _Vie de Saint-Evremont_, dit que M. de

Gondrin, archevêque de Sens, et quelques autres personnes qui

avoient eu des liaisons particulières avec M. de Lavardin, le

dénoncèrent après sa mort, et que, sur leur témoignage, on

réordonna sous condition quelques prêtres qui avoient reçu de lui

les ordres, et entre autres le célèbre Mascaron. M. Desmaizeaux

dit qu'il tenoit ces particularités de Le Vassor, dont le

témoignage sur ces matières est fort suspect. Il vaut mieux

suivre l'opinion de M. de La Croze, cité par l'annotateur de

Saint-Evremont. ¬´Philibert-Emmanuel de Lavardin, dit-il, se

reconnut à la mort, et détesta sa vie et ses impiétés passées. Ce

fut même sur la déposition qu'il fit alors qu'il n'avoit jamais

eu l'intention, en administrant les sacrements de son Eglise, que

plusieurs prêtres qui avoient reçu les ordres de lui se firent

réordonner.» (_OEuvres de Saint-Evremont_; 1753, t. 1er, p. 31 et

32.)

Lorsque M. l'abbé de Lavardin eut triomphé de la calomnie de ses ennemis

cachés et découverts, M. Costar revint à Malicorne, son innocence

n'ayant pas été moins reconnue que celle de son patron. Il est vrai

qu'elle n'avoit pas été si fortement attaquée, et qu'elle ne l'avoit

même été que pour détruire avec plus de facilité et d'artifice celle de

ce patron, à qui on en vouloit particulièrement, pour venger une injure

ridicule et imaginaire. Celui qui prétendoit qu'il la lui avoit faite,

auroit eu honte de se plaindre, comme il en avoit eu de l'accuser,

puisqu'il ne le faisoit qu'en cachette, et en abusant d'une confiance

injuste et mal ordonnée, que des gens aveuglés par ses adroites

persuasions prenoient inconsidérément en ce qu'il leur disoit; car il

est vrai qu'il les supplioit de ne le point nommer, et de se donner même

bien garde que l'on pût découvrir qu'il les faisoit agir.

M. Costar se réunit ainsi à M. l'abbé de Lavardin, pourvu de l'évêché du

Mans, qui n'en eut pas plus tôt pris possession, qu'il lui donna dans la

maison épiscopale un appartement commode, loin de tout bruit et dans une

vue pure et agréable qui étoit seule capable de le délasser de la

fatigue qu'il trouvoit dans le travail d'une étude presque continuelle.

Ayant reçu cet appartement comme un lieu où il jugeoit bien qu'il

passerait le reste de ses jours, il le fit ajuster et embellir de

lambris et de peintures, qui l'ont rendu jusqu'à présent le plus

agréable logement qui soit dans le grand et irrégulier bâtiment dont se

compose cette maison épiscopale.

Cette même année en laquelle M. de Lavardin prit possession de son

évêché du Mans, l'air se trouva si corrompu dans la ville, qu'il y causa

une espèce de maladie contagieuse. Elle avoit commencé par donner la

mort à l'évêque, elle n'épargna pas les chanoines dont elle emporta un

grand nombre, entre lesquels celui qui étoit pourvu de la dignité

d'archidiacre de Sablé, se rencontra des premiers. M. de Lavardin, qui

ne faisoit que d'entrer dans son épiscopat, et qui néanmoins avoit déjà

eu le moyen de remplir le serment de fidélité et de satisfaire à

l'indult, pourvut M. Costar de la prébende et de l'archidiaconé; mais il

l'obligea en même temps, quoique avec assez de peine, de résigner son

prieuré du Mesnil au frère de M. le marquis de Jarzay[326], suivant en

cela l'exemple du premier ministre, M. le cardinal Mazarin. Il s'y crut

en ce rencontre d'autant mieux fondé, que Son Eminence venoit de

l'obliger de donner l'abbaye de Saint-Liguières, dans les portes de

Niort, à M. Cohon, évêque de Nîmes, au même temps qu'il lui fit expédier

le brevet du Roi pour l'évêché du Mans. Il savoit d'ailleurs, de M.

Costar lui-même, que M. de Rueil, évêque d'Angers, en avoit toujours usé

de cette sorte dans la distribution de ses grâces. Ce qui fit résoudre

plus volontiers M. Costar à subir cette loi, ce furent les assurances

que M. du Mans lui donna, que les bénéfices qu'il lui venoit de conférer

n'étoient pas le seul bien qu'il lui vouloit faire, et que son dessein

n'étoit pas de suivre en d'autres occasions cette conduite qui ne

pouvoit donner que des marques de peu d'affection; mais que la

reconnoissance, où l'engageoit l'amitié que M. le marquis de Jarzay lui

avoit fait paroître, dans la plus importante affaire de sa vie, dont il

venoit de sortir glorieusement, malgré la calomnie de ses injustes et

furieux ennemis, vouloit absolument qu'il fît ce qu'il désiroit de lui.

En effet, comme cet évêque, en vrai gentilhomme, qui avoit un cœur

formé du très-noble sang d'une infinité de héros, et rempli de vertus,

étoit toujours véritable en ses promesses, et que les chanoines du Mans,

aussi bien que presque tous les autres du royaume, avoient en ce

temps-là le privilége de posséder des cures, il lui donna celle de

Niort, en cette province du Maine, qui lui valut, toutes charges faites,

un bon vicaire entretenu libéralement et les décimes payés, cinq cents

écus portés jusque dans sa chambre.

[326] René du Plessis de la Roche-Pichemer, comte de _Jarzé_ ou

Jarzay. C'est celui qui fit semblant d'être amoureux de la reine

Anne d'Autriche, et qui passa de longues années dans l'exil.

De cette sorte, il se trouva fort accommodé, parce que, outre le revenu

de ces bénéfices, il étoit non-seulement logé, mais encore nourri aux

dépens de M. du Mans, avec deux personnes à son service, sans compter un

cheval que son évêque lui avoit donné, et qu'il lui entretenoit.

Se voyant au milieu de tout ce bien, il crut qu'il devoit travailler à

se l'assurer et même à l'accroître; il jugea que le plus sûr moyen étoit

de se rendre utile et nécessaire à son patron. Il lui offrit de se

charger de l'instruction du seul fils qu'eût laissé M. le marquis de

Lavardin, qui avoit été tué au siège de Gravelines[327]. C'étoit alors

un enfant de sept à huit ans, qui faisoit déjà paroître qu'il étoit né

avec beaucoup d'esprit. Cette offre fut acceptée avec une grande joie

par l'oncle, qui avoit une extrême passion de bien faire élever celui

qui devoit être l'appui, le soutien et l'honneur de sa maison, et madame

la marquise de Lavardin n'en eut pas moins de joie, étant toute remplie

de zèle pour les avantages de son fils, et pour la gloire de cette

maison, dont elle avoit déjà commencé efficacement à remettre en bon

état les affaires, auparavant en mauvais ordre, et presque entièrement

ruinées.

[327] Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin, maréchal-de-camp,

fut tué d'un coup de mousquet au siége de Gravelines, au mois de

juin 1644. Il laissa de Marguerite-Renée de Rostaing, qu'il avoit

épousée le 10 mars 1642, un fils qui a été ambassadeur à Rome en

1687.

Il commença donc ainsi à donner une grande partie de ses soins à ce

jeune enfant. Aidé en cela du travail de M. Pauquet, et comme il savoit

parfaitement choisir les choses propres à lui ouvrir l'entendement, en

lui exerçant la mémoire, il lui fit faire en peu de temps des progrès

étonnants; il le fit admirer de tous ceux qui l'entendirent, et M. du

Mans et madame la marquise de Lavardin furent si contents des succès du

disciple, que le prélat ayant dessein de passer quelques mois chaque

année à Paris, donna une seconde cure à M. Costar, dont il tira cinq

cents livres de pension. M. Pauquet fut pourvu d'une autre en proximité

de la ville, qui lui valoit huit cents livres: le tout pour suppléer à

ses absences pendant lesquelles il ne nourrissoit plus M. Costar; ce qui

n'empêcha pas que madame la marquise de Lavardin ne lui payât, durant ce

temps, une pension considérable pour la nourriture de son fils et d'un

valet de chambre.

Les soins qu'il prenoit de cet enfant étoient fort exacts et

très-assidus, mais ils n'empêchoient point ses études particulières,

d'autant qu'ils avoient leurs heures réglées, et que n'allant guère que

les fêtes et les dimanches à l'église, à cause de la difficulté de

marcher que lui causoient ses gouttes, il avoit encore assez de temps,

surtout ayant pris auprès de lui un lecteur, qui ne le quittoit point,

et qui, pour suppléer à l'extrême défaut de sa vue, qui étoit devenue

tout-à-fait basse, lui lisoit les livres où il cherchoit ce qu'il

pensoit lui pouvoir être de quelque service. Il les lui faisoit marquer

d'un crayon, afin que M. Pauquet n'eût plus qu'à lui en faire

l'extrait, en le distribuant dans les lieux que chaque chose concernoit;

j'entends selon son génie, car vous savez, monsieur, qu'en ce qui est de

ces lieux communs[328], chacun a son ordre qui lui est propre et qui

répond à son imagination, en sorte que ce qui est excellent pour l'un,

et ce qui lui sert d'une mémoire artificielle, et comme l'a dit

Montagne, _d'une mémoire de papier_, ne fait qu'embarrasser un autre, et

lui est un champ stérile, où son esprit ne fait que languir, sans y rien

trouver qui puisse lui donner une bonne et agréable nourriture et le

mettre en état de produire.

[328] Cet usage de rassembler des lieux communs, qui nous semble

aujourd'hui avec raison, si ridicule, étoit pratiqué par les

savants du dix-septième siècle, qui l'avoient emprunté du siècle

de l'érudition. On lit dans Balzac: «Je ne commence qu'à entrer

en belle humeur, et entamer mes _lieux communs_; mais le mal est

que je ne suis pas maître de mes heures, etc.» _(OEuvres de

Balzac_, neuvième dissertation, ch. 3, t. 2, p. 626.)

Il faut, monsieur, que je vous dise de quelle manière cet éloquent homme

travailloit à la composition de quelque ouvrage que ce fût. Il se

mettoit dans un coin de sa chambre, après avoir donné ordre à ses gens

de n'y laisser entrer personne et de ne le point venir interrompre. Il y

demeuroit assis dans une profonde méditation, comme immobile, plus ou

moins long-temps, selon que ce qu'il faisoit étoit plus ou moins long et

pénible; lorsqu'il avoit, en se recueillant ainsi, fini ce qu'il s'étoit

proposé, il le dictoit à l'instant à M. Pauquet. S'il se rencontroit que

M. Pauquet fût occupé à des choses plus pressées, ou qu'il ne fût pas au

logis, ce qui arrivoit rarement, par le soin qu'il avoit de le retenir

auprès de lui, il différoit tant qu'il vouloit à dicter ce qu'il avoit

donné en garde à sa mémoire, en le composant sans l'écrire, et elle le

lui conservoit en entier pendant un ou deux jours, et même jusqu'à

quatre ou cinq, sans qu'il s'y perdît, ou qu'il s'y dérangeât le moindre

mot.

De sorte, monsieur, qu'on peut dire qu'il étoit véritablement en cela et

en toute autre chose, comme Hortensius, de qui Sénèque a dit:

_Hortensius ea qu√¶e secum commentatus est sine scripto, verbis iisdem

reddebat_; et ce que je vous dirai encore, monsieur, en cet endroit,

pour vous faire mieux connoître ce que j'ai remarqué de lui, c'est qu'il

avoit autant d'esprit que de mémoire; ce qui paroissoit évidemment en ce

qu'il faisoit tout ce qu'il vouloit des choses qu'il avoit mises dans sa

mémoire, et qu'elles étoient là, comme dans une terre fertile, qui

faisoit produire le centuple à chaque grain de la semence qu'elle avoit

reçue; ainsi l'on peut assurer qu'il étoit savant, suivant cette règle

du même Senèque: _Meminisse est rem commissam memoriæ custodire, at

contra scire est sua facere qu√¶que, nec ab exemplari pendere et toties

ad magistrum respicere_. Cela est aisé à remarquer et à reconnoître dans

ses livres, où il a employé plusieurs passages d'auteurs différents, si

ingénieusement et avec tant de justesse et de nouveauté dans ses

pensées, qu'on peut assurer que tous ces biens lui sont propres, et

qu'il les a plutôt reçus de la nature que de l'étude et de l'art.

Toutes les fois qu'il avoit à travailler sur des sujets auxquels il

devoit donner beaucoup du sien, et qu'il vouloit appuyer de l'autorité

des auteurs célèbres, pour leur donner plus de force, il se faisoit

écrire sur une espèce de liste, dont la feuille pliée faisoit deux

colonnes, tous les passages qu'il avoit dessein d'employer dans sa

composition. Il se les faisoit ensuite lire une ou deux fois, et il les

savoit après si bien, qu'en composant il n'avoit besoin que d'en

entrevoir seulement les premiers mots, quelque longs que fussent les

passages pour s'en servir et en faire la plus juste application. Il

mettoit ensemble de cette manière, tantôt une page, tantôt deux ou

trois, et quelquefois jusqu'à cinq ou six, qu'il dictoit après à son

loisir, sans être obligé d'en charger sa mémoire, qui les lui gardoit

tant qu'il vouloit, sans en rien perdre.

Cette merveilleuse facilité de mémoire faisoit qu'il ne souffroit que

bien peu, dans ses études, du défaut de sa vue qui n'avoit jamais été

forte, mais qui se trouva notablement affoiblie, à l'âge de quarante

ans, par sa très-grande application à la lecture.

Ce qui l'incommodoit bien davantage, c'étoit la goutte qu'il avoit, pour

ainsi dire, trouvée dans la succession de son père, et qui l'avoit

attaqué dès l'âge de dix-neuf à vingt ans. Mais comme cette maladie est

une déesse qui hait les pauvres, ainsi que le dit un poète grec dans

l'Anthologie, lorsque sa fortune devint meilleure, et qu'avec plus d'√¢ge

il eut aussi plus de bien, elle le visita plus souvent, ne se passant

point d'année qu'il ne l'eût au moins trois fois. Elle lui causoit

toujours la fièvre, mais elle n'étoit que médiocrement douloureuse. Elle

commençoit d'ordinaire par les mains, qu'elle lui avoit remplies de

_nodus_ et presque entièrement estropiées; de là elle tomboit sur les

pieds, et elle se répandoit ensuite presque généralement sur toutes les

parties de son corps, ou à la fois, ou successivement, sans qu'elle

épargnât même le nez, les lèvres et les paupières. En cet état il

falloit que M. Pauquet, et les dernières années de sa vie, un valet de

chambre assez fort pour cela, le lev√¢t, le couch√¢t et le tourn√¢t dans

son lit, sur ses bras, comme il auroit fait un enfant, parce qu'il se

trouvoit sans force, et qu'il ne pouvoit s'aider en aucune manière.

Si cette maladie étoit fâcheuse et importune, elle étoit aussi la seule

qui os√¢t l'attaquer. Elle ne laissa pas de lui faire un jour courir

grand risque de mourir soudainement, ce qui arriva de cette sorte: elle

le prit à Angers, et le médecin lui ayant ordonné de se faire saigner à

cause de la fièvre qu'elle lui donnoit, il fit appeler pour cela le plus

habile et le plus fameux chirurgien de la ville et de toute la province,

nommé Maussion. Ce chirurgien prit si peu garde à ce qu'il faisoit, par

une négligence qui est assez ordinaire aux plus excellens ouvriers,

qu'il lui piqua l'artère; mais il fut si heureux que son sang, qui

sortoit impétueusement, fut arrêté dans le moment par l'habileté du

chirurgien qui, sans s'étonner, ni effrayer le malade, mit promptement

un double sur l'ouverture avec une compresse, et fit la ligature bien

ferme, défendant qu'on la défît jusqu'à ce qu'il fût revenu. Le

lendemain, il revint comme il l'avoit dit; mais ayant encore jugé à

propos de le laisser en cet état autres vingt-quatre heures, la

cicatrice se trouva faite au bout de ce temps, et il en fut quitte pour

un anévrisme qui se forma, et qu'il porta le reste de ses jours, sans

incommodité notable.

Je lui ai souvent ouï dire qu'au sortir de cette goutte, et lorsque la

fluxion s'étoit entièrement écoulée, il sentoit que son cerveau étoit

parfaitement dégagé, que son imagination étoit plus nette, plus pure,

plus libre et plus vive qu'auparavant, et qu'elle faisoit agir plus

aisément et plus fortement ce qu'il avoit d'esprit. De sorte qu'en ce

temps-là il se trouvoit plus épris qu'à son ordinaire du désir

d'étudier, et de mettre en œuvre les matières qu'il avoit amassées. En

effet, ce fut au sortir d'un violent accès de sa goutte, qui lui avoit

duré près d'un mois, qu'il entreprit cet ouvrage, qui, de tous ceux

qu'il avoit faits jusqu'alors, eut l'avantage d'être mis le premier sous

la presse, qui s'est trouvé son chef-d'œuvre, et a eu une éclatante

réputation: la _Défense des OEuvres de M. de Voiture_[329].

[329] Cet ouvrage parut en 1653.

Vous vous souvenez, monsieur, que ce fut vous qui, passant par Le Mans

pour retourner à Paris, d'un voyage que vous aviez fait à Angers,

voulûtes bien vous charger de cet ouvrage, pour le mettre entre les

mains de M. Conrart, et que ce dernier convint avec M. de Pinchesne,

neveu de M. de Voiture, qu'il le donneroit à l'imprimeur, qu'il auroit

le soin de l'impression, et qu'il feroit paroître par une épître

liminaire que c'étoit lui-même qui, pour assurer davantage la gloire des

écrits de son oncle, mettoit au jour cette _Défense_[330]. Ils se

servirent de ce détour, afin d'empêcher que M. de Balzac ne se plaignît

de M. Costar, et ne lui reproch√¢t d'avoir rendu public, pour lui

déplaire, un ouvrage qu'il lui assuroit n'avoir fait que pour lui être

envoyé en particulier[331]; car la vérité est que M. de Balzac, qui,

sans doute, avoit été touché de quelque jalousie en voyant

l'applaudissement universel qu'avoient reçu les ouvrages de M. de

Voiture, qui sembloient en quelque sorte avoir obscurci l'éclat des

siens, ne pensoit pas que M. Costar prît la chose avec tant de chaleur

et qu'il la poussât si loin; d'autant plus qu'étant amis, et lui

envoyant quelques observations que M. de Girac avoit faites en latin,

sur les OEuvres de M. de Voiture, il lui avoit simplement demandé ce

qu'il jugeoit de ce petit travail d'un homme qui étoit de ses amis et

qu'il croyoit de bon sens. Quoiqu'il le pri√¢t depuis, par une seconde

lettre, de lui faire réponse là-dessus, ce fut toutefois sans l'en

presser et sans lui faire aucune instance, qu'il lui demanda son

sentiment. Ainsi, tout ce qu'a dit M. Costar au commencement de cette

_Défense_ de l'ardeur que M. de Balzac avoit apportée à l'obliger de

répondre à l'écrit de M. de Girac, n'est qu'un jeu qu'il s'est donné,

une fiction sans fondement solide, une raillerie cachée sous les

apparences d'une entière obéissance, qui ne songeoit qu'à satisfaire à

l'estime qu'elle avoit pour un homme aussi illustre que l'étoit M. de

Balzac, et avec lequel il avoit depuis long-temps contracté une entière

amitié. Il la fit cependant céder, en cette occasion, au plaisir de se

servir d'une ironie agréable, qui pût rendre son éloquence plus vive et

plus piquante, et lui acquérir plus d'approbateurs et de réputation.

[330] Ménage s'accorde entièrement avec le biographe de Costar.

Voici ce qu'on lit dans le _Menagiana_: «Après avoir obligé M. de

Girac à écrire en latin contre les lettres de Voiture, M. de

Balzac engagea aussi M. Costar à prendre la défense de Voiture et

à écrire contre M. de Girac; c'étoit pour s'attirer des louanges

de l'un et de l'autre côté. Je passois par Le Mans pour revenir à

Paris, dans le temps que la Défense fut achevée. M. Costar m'en

donna deux exemplaires, l'un pour être envoyé à M. de Pinchesne,

neveu de M. de Voiture, et l'autre à M. Conrart. Il me dit qu'il

se soumettroit volontiers à tous les changements qu'on y voudroit

faire, soit qu'on voulût y ajouter ou retrancher. Une des copies

fut communiquée à M. de Balzac, qui envoya des corrections.

Cependant l'ouvrage s'imprima, et parce que ses corrections

arrivèrent dans le temps que l'impression fut achevée, on lui

manda qu'elles étoient venues trop tard, et le livre parut tel

qu'il étoit, dont il eut quelque chagrin.» (_Menagiana_, éd. de

1715, t. 1er, p. 309.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 18 / 27 段