sa cour à la Reine et à M. le cardinal Mazarin, à qui cette princesse
avoit confié toute la conduite de sa régence, pour tâcher de s'y faire
paroître digne de l'épiscopat, où il aspiroit comme à une chose
très-digne de la noble et sainte ambition que Dieu lui avoit inspirée
pour son service.
M. Costar y suivit son nouveau patron, qui lui continua toujours la
considération qu'il avoit eue pour lui dans la solitude de leur
retraite. Ils vécurent ensemble à leur ordinaire, ce domestique en ayant
deux autres à ses gages pour le servir, M. Pauquet et le petit Nau, qui
étoit le laquais de M. Costar, et dont il a parlé en plusieurs lettres
de ses _Entretiens_. En cet état, M. Costar n'avoit autre chose à faire
que de voir ce qu'il y avoit dans la ville de gens recommandables pour
la beauté de leur esprit, et pour leurs rares connoissances dans les
belles-lettres ou dans les sciences. Il s'acquit aussi l'entrée chez
plusieurs personnes de grande qualité, qu'il vit de temps en temps, et
dont il se fit estimer.
Il passa trois ou quatre ans de cette sorte; mais M. l'abbé de Lavardin,
qui voyoit que la bonne fortune ne se pressoit pas de l'honorer de ses
faveurs, que les espérances avantageuses qu'il en avoit conçues ne
paroissoient pas prêtes d'arriver à une heureuse fin, et que cependant
elles l'avoient engagé dans une dépense qui pourroit l'incommoder, s'il
s'opiniâtroit à la soutenir plus long-temps, résolut avec prudence de
quitter Paris, et de se retirer dans le Maine, chez madame la marquise
de Lavardin, sa belle-sœur, pour ne revenir que de temps en temps à la
cour, avec peu de train. Ainsi il s'en alla à Malicorne, où il mena M.
Costar.
Il n'y avoit que peu de mois qu'ils étoient en cet agréable lieu, qui
est une demeure pleine d'enchantements, par sa situation et par tous les
embellissements que madame de Lavardin y a ajoutés; ils s'y occupoient
presque toujours à étudier, et ils y prenoient peu d'autres
divertissements, quand M. de La Ferté, évêque du Mans, qui avoit succédé
à Charles de Beaumanoir, quatrième fils du maréchal de Lavardin, vint à
mourir dans la ville du Mans, après avoir possédé cet évêché, seulement
pendant dix ans.
M. l'abbé de Lavardin en sut aussitôt la nouvelle, et il se rendit
promptement à la cour, pour y demander cet évêché. Vous savez, monsieur,
les difficultés qu'il rencontra dans cette affaire, et que la tempête et
l'orage dont il fut battu tombèrent en partie sur M. Costar[324]. Il se
les étoit attirés par un air et des manières d'agir qui paroissoient
plus d'un homme du monde que d'un ecclésiastique, et même par quelques
paroles, où, quoiqu'il n'y eût rien qui pût blesser la religion, il
paroissoit néanmoins plus de liberté qu'il n'étoit bienséant à sa
profession. En un mot, de quelque façon que ce soit, il donna lieu à ses
ennemis de lui nuire, et aux envieux de son patron, d'en tirer des
conséquences désavantageuses au dessein qu'il avoit de s'élever à
l'épiscopat; en sorte que M. Costar fut obligé de sortir de Malicorne,
et de se retirer à La Flèche, pour paroître en quelque façon avoir
quitté M. l'abbé de Lavardin, qu'on pressoit de l'éloigner de sa
personne, et conjurer ainsi la malice de ceux qui, pour le persécuter
avec plus de force, faisoient armes de tout, et bl√¢moient la conduite de
ce domestique[325].
[324] M. Vincent avoit fort mauvaise opinion de Costar; il
l'accusoit de faire profession d'impiété et d'athéisme.
(_Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 92.)
[325] L'évêque du Mans laissa la plus mauvaise réputation. M.
Desmaizeaux, dans la _Vie de Saint-Evremont_, dit que M. de
Gondrin, archevêque de Sens, et quelques autres personnes qui
avoient eu des liaisons particulières avec M. de Lavardin, le
dénoncèrent après sa mort, et que, sur leur témoignage, on
réordonna sous condition quelques prêtres qui avoient reçu de lui
les ordres, et entre autres le célèbre Mascaron. M. Desmaizeaux
dit qu'il tenoit ces particularités de Le Vassor, dont le
témoignage sur ces matières est fort suspect. Il vaut mieux
suivre l'opinion de M. de La Croze, cité par l'annotateur de
Saint-Evremont. ¬´Philibert-Emmanuel de Lavardin, dit-il, se
reconnut à la mort, et détesta sa vie et ses impiétés passées. Ce
fut même sur la déposition qu'il fit alors qu'il n'avoit jamais
eu l'intention, en administrant les sacrements de son Eglise, que
plusieurs prêtres qui avoient reçu les ordres de lui se firent
réordonner.» (_OEuvres de Saint-Evremont_; 1753, t. 1er, p. 31 et
32.)
Lorsque M. l'abbé de Lavardin eut triomphé de la calomnie de ses ennemis
cachés et découverts, M. Costar revint à Malicorne, son innocence
n'ayant pas été moins reconnue que celle de son patron. Il est vrai
qu'elle n'avoit pas été si fortement attaquée, et qu'elle ne l'avoit
même été que pour détruire avec plus de facilité et d'artifice celle de
ce patron, à qui on en vouloit particulièrement, pour venger une injure
ridicule et imaginaire. Celui qui prétendoit qu'il la lui avoit faite,
auroit eu honte de se plaindre, comme il en avoit eu de l'accuser,
puisqu'il ne le faisoit qu'en cachette, et en abusant d'une confiance
injuste et mal ordonnée, que des gens aveuglés par ses adroites
persuasions prenoient inconsidérément en ce qu'il leur disoit; car il
est vrai qu'il les supplioit de ne le point nommer, et de se donner même
bien garde que l'on pût découvrir qu'il les faisoit agir.
M. Costar se réunit ainsi à M. l'abbé de Lavardin, pourvu de l'évêché du
Mans, qui n'en eut pas plus tôt pris possession, qu'il lui donna dans la
maison épiscopale un appartement commode, loin de tout bruit et dans une
vue pure et agréable qui étoit seule capable de le délasser de la
fatigue qu'il trouvoit dans le travail d'une étude presque continuelle.
Ayant reçu cet appartement comme un lieu où il jugeoit bien qu'il
passerait le reste de ses jours, il le fit ajuster et embellir de
lambris et de peintures, qui l'ont rendu jusqu'à présent le plus
agréable logement qui soit dans le grand et irrégulier bâtiment dont se
compose cette maison épiscopale.
Cette même année en laquelle M. de Lavardin prit possession de son
évêché du Mans, l'air se trouva si corrompu dans la ville, qu'il y causa
une espèce de maladie contagieuse. Elle avoit commencé par donner la
mort à l'évêque, elle n'épargna pas les chanoines dont elle emporta un
grand nombre, entre lesquels celui qui étoit pourvu de la dignité
d'archidiacre de Sablé, se rencontra des premiers. M. de Lavardin, qui
ne faisoit que d'entrer dans son épiscopat, et qui néanmoins avoit déjà
eu le moyen de remplir le serment de fidélité et de satisfaire à
l'indult, pourvut M. Costar de la prébende et de l'archidiaconé; mais il
l'obligea en même temps, quoique avec assez de peine, de résigner son
prieuré du Mesnil au frère de M. le marquis de Jarzay[326], suivant en
cela l'exemple du premier ministre, M. le cardinal Mazarin. Il s'y crut
en ce rencontre d'autant mieux fondé, que Son Eminence venoit de
l'obliger de donner l'abbaye de Saint-Liguières, dans les portes de
Niort, à M. Cohon, évêque de Nîmes, au même temps qu'il lui fit expédier
le brevet du Roi pour l'évêché du Mans. Il savoit d'ailleurs, de M.
Costar lui-même, que M. de Rueil, évêque d'Angers, en avoit toujours usé
de cette sorte dans la distribution de ses grâces. Ce qui fit résoudre
plus volontiers M. Costar à subir cette loi, ce furent les assurances
que M. du Mans lui donna, que les bénéfices qu'il lui venoit de conférer
n'étoient pas le seul bien qu'il lui vouloit faire, et que son dessein
n'étoit pas de suivre en d'autres occasions cette conduite qui ne
pouvoit donner que des marques de peu d'affection; mais que la
reconnoissance, où l'engageoit l'amitié que M. le marquis de Jarzay lui
avoit fait paroître, dans la plus importante affaire de sa vie, dont il
venoit de sortir glorieusement, malgré la calomnie de ses injustes et
furieux ennemis, vouloit absolument qu'il fît ce qu'il désiroit de lui.
En effet, comme cet évêque, en vrai gentilhomme, qui avoit un cœur
formé du très-noble sang d'une infinité de héros, et rempli de vertus,
étoit toujours véritable en ses promesses, et que les chanoines du Mans,
aussi bien que presque tous les autres du royaume, avoient en ce
temps-là le privilége de posséder des cures, il lui donna celle de
Niort, en cette province du Maine, qui lui valut, toutes charges faites,
un bon vicaire entretenu libéralement et les décimes payés, cinq cents
écus portés jusque dans sa chambre.
[326] René du Plessis de la Roche-Pichemer, comte de _Jarzé_ ou
Jarzay. C'est celui qui fit semblant d'être amoureux de la reine
Anne d'Autriche, et qui passa de longues années dans l'exil.
De cette sorte, il se trouva fort accommodé, parce que, outre le revenu
de ces bénéfices, il étoit non-seulement logé, mais encore nourri aux
dépens de M. du Mans, avec deux personnes à son service, sans compter un
cheval que son évêque lui avoit donné, et qu'il lui entretenoit.
Se voyant au milieu de tout ce bien, il crut qu'il devoit travailler à
se l'assurer et même à l'accroître; il jugea que le plus sûr moyen étoit
de se rendre utile et nécessaire à son patron. Il lui offrit de se
charger de l'instruction du seul fils qu'eût laissé M. le marquis de
Lavardin, qui avoit été tué au siège de Gravelines[327]. C'étoit alors
un enfant de sept à huit ans, qui faisoit déjà paroître qu'il étoit né
avec beaucoup d'esprit. Cette offre fut acceptée avec une grande joie
par l'oncle, qui avoit une extrême passion de bien faire élever celui
qui devoit être l'appui, le soutien et l'honneur de sa maison, et madame
la marquise de Lavardin n'en eut pas moins de joie, étant toute remplie
de zèle pour les avantages de son fils, et pour la gloire de cette
maison, dont elle avoit déjà commencé efficacement à remettre en bon
état les affaires, auparavant en mauvais ordre, et presque entièrement
ruinées.
[327] Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin, maréchal-de-camp,
fut tué d'un coup de mousquet au siége de Gravelines, au mois de
juin 1644. Il laissa de Marguerite-Renée de Rostaing, qu'il avoit
épousée le 10 mars 1642, un fils qui a été ambassadeur à Rome en
1687.
Il commença donc ainsi à donner une grande partie de ses soins à ce
jeune enfant. Aidé en cela du travail de M. Pauquet, et comme il savoit
parfaitement choisir les choses propres à lui ouvrir l'entendement, en
lui exerçant la mémoire, il lui fit faire en peu de temps des progrès
étonnants; il le fit admirer de tous ceux qui l'entendirent, et M. du
Mans et madame la marquise de Lavardin furent si contents des succès du
disciple, que le prélat ayant dessein de passer quelques mois chaque
année à Paris, donna une seconde cure à M. Costar, dont il tira cinq
cents livres de pension. M. Pauquet fut pourvu d'une autre en proximité
de la ville, qui lui valoit huit cents livres: le tout pour suppléer à
ses absences pendant lesquelles il ne nourrissoit plus M. Costar; ce qui
n'empêcha pas que madame la marquise de Lavardin ne lui payât, durant ce
temps, une pension considérable pour la nourriture de son fils et d'un
valet de chambre.
Les soins qu'il prenoit de cet enfant étoient fort exacts et
très-assidus, mais ils n'empêchoient point ses études particulières,
d'autant qu'ils avoient leurs heures réglées, et que n'allant guère que
les fêtes et les dimanches à l'église, à cause de la difficulté de
marcher que lui causoient ses gouttes, il avoit encore assez de temps,
surtout ayant pris auprès de lui un lecteur, qui ne le quittoit point,
et qui, pour suppléer à l'extrême défaut de sa vue, qui étoit devenue
tout-à-fait basse, lui lisoit les livres où il cherchoit ce qu'il
pensoit lui pouvoir être de quelque service. Il les lui faisoit marquer
d'un crayon, afin que M. Pauquet n'eût plus qu'à lui en faire
l'extrait, en le distribuant dans les lieux que chaque chose concernoit;
j'entends selon son génie, car vous savez, monsieur, qu'en ce qui est de
ces lieux communs[328], chacun a son ordre qui lui est propre et qui
répond à son imagination, en sorte que ce qui est excellent pour l'un,
et ce qui lui sert d'une mémoire artificielle, et comme l'a dit
Montagne, _d'une mémoire de papier_, ne fait qu'embarrasser un autre, et
lui est un champ stérile, où son esprit ne fait que languir, sans y rien
trouver qui puisse lui donner une bonne et agréable nourriture et le
mettre en état de produire.
[328] Cet usage de rassembler des lieux communs, qui nous semble
aujourd'hui avec raison, si ridicule, étoit pratiqué par les
savants du dix-septième siècle, qui l'avoient emprunté du siècle
de l'érudition. On lit dans Balzac: «Je ne commence qu'à entrer
en belle humeur, et entamer mes _lieux communs_; mais le mal est
que je ne suis pas maître de mes heures, etc.» _(OEuvres de
Balzac_, neuvième dissertation, ch. 3, t. 2, p. 626.)
Il faut, monsieur, que je vous dise de quelle manière cet éloquent homme
travailloit à la composition de quelque ouvrage que ce fût. Il se
mettoit dans un coin de sa chambre, après avoir donné ordre à ses gens
de n'y laisser entrer personne et de ne le point venir interrompre. Il y
demeuroit assis dans une profonde méditation, comme immobile, plus ou
moins long-temps, selon que ce qu'il faisoit étoit plus ou moins long et
pénible; lorsqu'il avoit, en se recueillant ainsi, fini ce qu'il s'étoit
proposé, il le dictoit à l'instant à M. Pauquet. S'il se rencontroit que
M. Pauquet fût occupé à des choses plus pressées, ou qu'il ne fût pas au
logis, ce qui arrivoit rarement, par le soin qu'il avoit de le retenir
auprès de lui, il différoit tant qu'il vouloit à dicter ce qu'il avoit
donné en garde à sa mémoire, en le composant sans l'écrire, et elle le
lui conservoit en entier pendant un ou deux jours, et même jusqu'à
quatre ou cinq, sans qu'il s'y perdît, ou qu'il s'y dérangeât le moindre
mot.
De sorte, monsieur, qu'on peut dire qu'il étoit véritablement en cela et
en toute autre chose, comme Hortensius, de qui Sénèque a dit:
_Hortensius ea qu√¶e secum commentatus est sine scripto, verbis iisdem
reddebat_; et ce que je vous dirai encore, monsieur, en cet endroit,
pour vous faire mieux connoître ce que j'ai remarqué de lui, c'est qu'il
avoit autant d'esprit que de mémoire; ce qui paroissoit évidemment en ce
qu'il faisoit tout ce qu'il vouloit des choses qu'il avoit mises dans sa
mémoire, et qu'elles étoient là, comme dans une terre fertile, qui
faisoit produire le centuple à chaque grain de la semence qu'elle avoit
reçue; ainsi l'on peut assurer qu'il étoit savant, suivant cette règle
du même Senèque: _Meminisse est rem commissam memoriæ custodire, at
contra scire est sua facere qu√¶que, nec ab exemplari pendere et toties
ad magistrum respicere_. Cela est aisé à remarquer et à reconnoître dans
ses livres, où il a employé plusieurs passages d'auteurs différents, si
ingénieusement et avec tant de justesse et de nouveauté dans ses
pensées, qu'on peut assurer que tous ces biens lui sont propres, et
qu'il les a plutôt reçus de la nature que de l'étude et de l'art.
Toutes les fois qu'il avoit à travailler sur des sujets auxquels il
devoit donner beaucoup du sien, et qu'il vouloit appuyer de l'autorité
des auteurs célèbres, pour leur donner plus de force, il se faisoit
écrire sur une espèce de liste, dont la feuille pliée faisoit deux
colonnes, tous les passages qu'il avoit dessein d'employer dans sa
composition. Il se les faisoit ensuite lire une ou deux fois, et il les
savoit après si bien, qu'en composant il n'avoit besoin que d'en
entrevoir seulement les premiers mots, quelque longs que fussent les
passages pour s'en servir et en faire la plus juste application. Il
mettoit ensemble de cette manière, tantôt une page, tantôt deux ou
trois, et quelquefois jusqu'à cinq ou six, qu'il dictoit après à son
loisir, sans être obligé d'en charger sa mémoire, qui les lui gardoit
tant qu'il vouloit, sans en rien perdre.
Cette merveilleuse facilité de mémoire faisoit qu'il ne souffroit que
bien peu, dans ses études, du défaut de sa vue qui n'avoit jamais été
forte, mais qui se trouva notablement affoiblie, à l'âge de quarante
ans, par sa très-grande application à la lecture.
Ce qui l'incommodoit bien davantage, c'étoit la goutte qu'il avoit, pour
ainsi dire, trouvée dans la succession de son père, et qui l'avoit
attaqué dès l'âge de dix-neuf à vingt ans. Mais comme cette maladie est
une déesse qui hait les pauvres, ainsi que le dit un poète grec dans
l'Anthologie, lorsque sa fortune devint meilleure, et qu'avec plus d'√¢ge
il eut aussi plus de bien, elle le visita plus souvent, ne se passant
point d'année qu'il ne l'eût au moins trois fois. Elle lui causoit
toujours la fièvre, mais elle n'étoit que médiocrement douloureuse. Elle
commençoit d'ordinaire par les mains, qu'elle lui avoit remplies de
_nodus_ et presque entièrement estropiées; de là elle tomboit sur les
pieds, et elle se répandoit ensuite presque généralement sur toutes les
parties de son corps, ou à la fois, ou successivement, sans qu'elle
épargnât même le nez, les lèvres et les paupières. En cet état il
falloit que M. Pauquet, et les dernières années de sa vie, un valet de
chambre assez fort pour cela, le lev√¢t, le couch√¢t et le tourn√¢t dans
son lit, sur ses bras, comme il auroit fait un enfant, parce qu'il se
trouvoit sans force, et qu'il ne pouvoit s'aider en aucune manière.
Si cette maladie étoit fâcheuse et importune, elle étoit aussi la seule
qui os√¢t l'attaquer. Elle ne laissa pas de lui faire un jour courir
grand risque de mourir soudainement, ce qui arriva de cette sorte: elle
le prit à Angers, et le médecin lui ayant ordonné de se faire saigner à
cause de la fièvre qu'elle lui donnoit, il fit appeler pour cela le plus
habile et le plus fameux chirurgien de la ville et de toute la province,
nommé Maussion. Ce chirurgien prit si peu garde à ce qu'il faisoit, par
une négligence qui est assez ordinaire aux plus excellens ouvriers,
qu'il lui piqua l'artère; mais il fut si heureux que son sang, qui
sortoit impétueusement, fut arrêté dans le moment par l'habileté du
chirurgien qui, sans s'étonner, ni effrayer le malade, mit promptement
un double sur l'ouverture avec une compresse, et fit la ligature bien
ferme, défendant qu'on la défît jusqu'à ce qu'il fût revenu. Le
lendemain, il revint comme il l'avoit dit; mais ayant encore jugé à
propos de le laisser en cet état autres vingt-quatre heures, la
cicatrice se trouva faite au bout de ce temps, et il en fut quitte pour
un anévrisme qui se forma, et qu'il porta le reste de ses jours, sans
incommodité notable.
Je lui ai souvent ouï dire qu'au sortir de cette goutte, et lorsque la
fluxion s'étoit entièrement écoulée, il sentoit que son cerveau étoit
parfaitement dégagé, que son imagination étoit plus nette, plus pure,
plus libre et plus vive qu'auparavant, et qu'elle faisoit agir plus
aisément et plus fortement ce qu'il avoit d'esprit. De sorte qu'en ce
temps-là il se trouvoit plus épris qu'à son ordinaire du désir
d'étudier, et de mettre en œuvre les matières qu'il avoit amassées. En
effet, ce fut au sortir d'un violent accès de sa goutte, qui lui avoit
duré près d'un mois, qu'il entreprit cet ouvrage, qui, de tous ceux
qu'il avoit faits jusqu'alors, eut l'avantage d'être mis le premier sous
la presse, qui s'est trouvé son chef-d'œuvre, et a eu une éclatante
réputation: la _Défense des OEuvres de M. de Voiture_[329].
[329] Cet ouvrage parut en 1653.
Vous vous souvenez, monsieur, que ce fut vous qui, passant par Le Mans
pour retourner à Paris, d'un voyage que vous aviez fait à Angers,
voulûtes bien vous charger de cet ouvrage, pour le mettre entre les
mains de M. Conrart, et que ce dernier convint avec M. de Pinchesne,
neveu de M. de Voiture, qu'il le donneroit à l'imprimeur, qu'il auroit
le soin de l'impression, et qu'il feroit paroître par une épître
liminaire que c'étoit lui-même qui, pour assurer davantage la gloire des
écrits de son oncle, mettoit au jour cette _Défense_[330]. Ils se
servirent de ce détour, afin d'empêcher que M. de Balzac ne se plaignît
de M. Costar, et ne lui reproch√¢t d'avoir rendu public, pour lui
déplaire, un ouvrage qu'il lui assuroit n'avoir fait que pour lui être
envoyé en particulier[331]; car la vérité est que M. de Balzac, qui,
sans doute, avoit été touché de quelque jalousie en voyant
l'applaudissement universel qu'avoient reçu les ouvrages de M. de
Voiture, qui sembloient en quelque sorte avoir obscurci l'éclat des
siens, ne pensoit pas que M. Costar prît la chose avec tant de chaleur
et qu'il la poussât si loin; d'autant plus qu'étant amis, et lui
envoyant quelques observations que M. de Girac avoit faites en latin,
sur les OEuvres de M. de Voiture, il lui avoit simplement demandé ce
qu'il jugeoit de ce petit travail d'un homme qui étoit de ses amis et
qu'il croyoit de bon sens. Quoiqu'il le pri√¢t depuis, par une seconde
lettre, de lui faire réponse là-dessus, ce fut toutefois sans l'en
presser et sans lui faire aucune instance, qu'il lui demanda son
sentiment. Ainsi, tout ce qu'a dit M. Costar au commencement de cette
_Défense_ de l'ardeur que M. de Balzac avoit apportée à l'obliger de
répondre à l'écrit de M. de Girac, n'est qu'un jeu qu'il s'est donné,
une fiction sans fondement solide, une raillerie cachée sous les
apparences d'une entière obéissance, qui ne songeoit qu'à satisfaire à
l'estime qu'elle avoit pour un homme aussi illustre que l'étoit M. de
Balzac, et avec lequel il avoit depuis long-temps contracté une entière
amitié. Il la fit cependant céder, en cette occasion, au plaisir de se
servir d'une ironie agréable, qui pût rendre son éloquence plus vive et
plus piquante, et lui acquérir plus d'approbateurs et de réputation.
[330] Ménage s'accorde entièrement avec le biographe de Costar.
Voici ce qu'on lit dans le _Menagiana_: «Après avoir obligé M. de
Girac à écrire en latin contre les lettres de Voiture, M. de
Balzac engagea aussi M. Costar à prendre la défense de Voiture et
à écrire contre M. de Girac; c'étoit pour s'attirer des louanges
de l'un et de l'autre côté. Je passois par Le Mans pour revenir à
Paris, dans le temps que la Défense fut achevée. M. Costar m'en
donna deux exemplaires, l'un pour être envoyé à M. de Pinchesne,
neveu de M. de Voiture, et l'autre à M. Conrart. Il me dit qu'il
se soumettroit volontiers à tous les changements qu'on y voudroit
faire, soit qu'on voulût y ajouter ou retrancher. Une des copies
fut communiquée à M. de Balzac, qui envoya des corrections.
Cependant l'ouvrage s'imprima, et parce que ses corrections
arrivèrent dans le temps que l'impression fut achevée, on lui
manda qu'elles étoient venues trop tard, et le livre parut tel
qu'il étoit, dont il eut quelque chagrin.» (_Menagiana_, éd. de
1715, t. 1er, p. 309.)