être plus mauvais pour son honneur; mais il fut plus heureux pour sa
fortune, parce que M. le duc de Longueville, qui étoit bienfaisant et
libéral, lui donna, dès le commencement de son haut et téméraire
dessein, une pension de deux mille livres, qui fut encore augmentée,
après qu'il eut mis au jour son ouvrage, et qui lui fut payée jusqu'à sa
mort. Tant il est vrai que les plus mauvais auteurs ne sont pas toujours
les plus malheureux, et qu'il y a un art d'aveugler les jugements, et de
les surprendre par des préoccupations dont ils ne se peuvent défaire
dans la suite, sans compter qu'il faut demeurer d'accord que Martial a
été éclairé des plus pures lumières de la raison, quand il a dit que les
livres, aussi bien que toutes les autres choses du monde, avoient leur
bonne et mauvaise fortune:
..... _Et habent sua fata libelli._
Mais revenons aux _Observations_ de M. Costar sur les deux odes. C'est à
leur sujet qu'il écrivit à M. Du Châtelet, maître des requêtes, sa 219e
lettre, pour lui témoigner la joie qu'il avoit reçue des assurances
qu'il lui donnoit qu'il n'avoit pas perdu les bonnes gr√¢ces de M.
d'Andilly, et par laquelle il s'excuse, comme il peut, d'avoir fait ces
remarques, qu'il appelle: _de misérables papiers qui n'avoient été faits
que pour un seul, et qui ayant passé par tant de mains, et après avoir
bien couru le monde, étoient venus tomber dans les siennes_[311].
[311] Quelques passages de cette lettre ne seront pas déplacés
ici. ¬´Vous me mandez que je n'ai pas perdu les bonnes gr√¢ces de
M. d'Andilly; vous pouvez juger, après tout ce que je vous ai
toujours dit de lui, que ce n'a été sans émotion que j'ai reçu
cette bonne nouvelle.... C'est un homme extraordinaire, et qui
est adoré partout où il est connu.... Ayez la bonté, Monsieur, de
l'assurer de mon obéissance.... et de lui témoigner le regret
extrême que j'ai que ces misérables papiers qui n'avoient été
faits que pour un seul, aient passé par tant de mains, et
qu'après avoir bien couru ils soient venus tomber dans les
siennes. Vous savez les précautions dont je me servis pour
empêcher cette disgrâce que je n'ai pu éviter; vous savez les
serments que je tirai de M. (_de Lessau_) de ne les montrer à
personne, et la résistance que j'apportai aux supplications qu'il
me faisoit d'y consentir..... Il n'y a personne qui souffre avec
moins de répugnance les réputations injustes. Quand il est
question de bl√¢mer et de reprendre, c'est un personnage que je
laisse faire aux autres..... J'ai horreur de m'enrichir des
dépouilles et de m'élever sur des ruines.... Et cependant.... je
cours fortune de voir mes intentions mal interprétées, et d'être
convaincu de malignité et d'envie...... Pour le moins, Monsieur,
tâchez d'obtenir de M. d'Andilly qu'il désabuse M. l'abbé de
Saint-Nicolas (_Henri Arnauld, depuis évêque d'Angers_), et qu'il
le prie de ne commencer point à juger de mon esprit ni de mon
humeur, par le discours qu'on lui a montré. C'est une marque de
réprobation de n'être pas au goût d'une personne qui l'a
excellent comme lui, et d'être haï d'un homme qui aime tant les
bonnes choses, etc.» (_Lettres de M. Costar_; Paris, 1658, in-4º,
p. 583.)
Ce ne fut pas assez à M. l'évêque de Grasse, et à M. Chapelain d'avoir
excité contre lui la colère de toutes les personnes de considération qui
avoient de l'estime pour eux. Ils firent encore en sorte qu'ils
approchèrent M. le cardinal de Richelieu, et comme ils n'ignoroient pas
que ce ministre étoit fort jaloux de sa gloire et de sa renommée, qu'on
peut dire qu'il aimoit éperduement, ils lui firent entendre que ces
_Observations_ n'en vouloient pas seulement à leurs poésies, mais
qu'elles attaquoient sa conduite et tendoient à la décrier, et que
c'étoit dans cette injuste et insolente témérité de jeune homme étourdi
ou méchant, qu'il avoit particulièrement osé alléguer contre Son
Eminence ce vers de Catulle:
_O s√¶clum insipiens et inficetum!_
M. le cardinal ne les eut pas plus tôt entendus parler de cette sorte
qu'il prit feu, et commanda à quelqu'un des siens, qui étoit propre à
cet office, d'envoyer arrêter M. Costar, et de le faire conduire à la
Bastille.
M. Du Châtelet, qui sut que cet ordre avoit été donné, avoit,
heureusement pour M. Costar, lu les Observations sur les deux odes, et
il en connoissoit toute l'innocence, en ce qu'on avoit prétendu qui
regardoit Son Eminence. Il vit l'artificieuse malice avec laquelle les
deux poètes l'avoient voulu rendre criminel, et faire de leur querelle
particulière celle d'un premier ministre, en qui l'intérêt public se
trouvoit joint, pour ne point souffrir qu'on l'attaqu√¢t par des libelles
qui le pussent offenser, et blesser le moins du monde la gloire qu'il
s'étoit acquise en servant utilement l'Etat. Ainsi, il se crut obligé
d'aller trouver Son Eminence pour la retirer de l'erreur o√π on l'avoit
jetée. Et comme il étoit plein de feu et de courage, qu'il étoit aimé de
cette Éminence, et qu'il avoit toute sorte d'accès auprès d'Elle, il lui
eut bientôt fait reconnoître, en lui montrant l'endroit de ces
Observations où le vers de Catulle étoit allégué, qu'il n'étoit point
vrai que l'auteur eût voulu rien faire concevoir, ni contre son jugement
pour les ouvrages d'esprit, ni contre son ministère dans la conduite de
l'Etat. Ce maître des requêtes étant extrêmement enjoué, et une
imagination vive lui fournissant quantité de pensées plaisantes et
ingénieuses, il mit M. le cardinal en bonne humeur, et le fit rire de
plusieurs fautes qui étoient reprises avec esprit et d'une manière
plaisante; il lui dit que M. Costar étoit, à son sens, l'homme du
royaume sur lequel il devoit plutôt jeter les yeux pour faire répondre
aux satires que le sieur abbé de Saint-Germain[312], aumônier de la
Reine-mère, Marie de Médicis, avoit osé écrire et faire imprimer contre
Son Eminence.
[312] Matthieu de Morgues, sieur de Saint-Germain, aumônier de la
reine Marie de Médicis, avoit d'abord été écrivain aux gages du
cardinal de Richelieu; il demeura fidèle à sa maîtresse, et
publia beaucoup de pièces réunies dans le _Recueil de diverses
pièces pour la défense de la Reine-mère et de Louis XIII_;
Anvers, 1637 et 1643, 2 vol. in-fol.
M. le cardinal fut touché de l'ouverture que M. Du Châtelet lui donnoit
pour repousser à son avantage les railleries et les injures de cet abbé
de Saint-Germain, qu'il supportoit avec une extrême peine; car il n'y a
jamais eu de grand homme qui ait été plus sensible que ce cardinal aux
traits de la satire, et qui ait souffert plus impatiemment, et l'on peut
dire même avec plus de foiblesse, qu'on blâmât ses actions. Ce fut dans
cet esprit qu'il témoigna à ce maître des requêtes qu'il lui savoit bon
gré de l'avis qu'il lui donnoit, qui avoit en un moment éteint sa colère
et rempli son imagination d'une extrême joie. Afin que cette proposition
eût tout l'effet qu'il désiroit, il lui commanda de passer par Angers,
dans un voyage qu'il devoit faire en Bretagne, et de porter à M. Costar
tous les livres de Saint-Germain, avec quelques Mémoires qu'il fit
dresser. Il voulut aussi qu'il lui recommand√¢t d'employer tout ce qu'il
avoit d'esprit à renverser généralement tout ce qui étoit dans ces
livres, et à les bien tourner en ridicule, et que, du reste, il
s'assurât qu'il ne manqueroit pas de récompense.
M. Du Ch√¢telet s'acquitta fort bien de cette commission, et M. Costar
commença dès-lors à étudier les matières, et à mettre ensemble tout ce
qu'il jugea nécessaire pour ce grand dessein. C'est de cet amas même
qu'il avoit fait, pour se mettre en état d'obéir aux ordres précis du
cardinal, qu'il parle à M. Du Châtelet, dans sa lettre deux cent
treizième du premier volume[313], le lui ayant voulu faire voir avant
que de lui donner aucune forme. Ce travail parut fort beau, fort riche,
et chaque pièce judicieusement choisie, à Son Eminence et à M. du
Châtelet, qui le lui présenta et qui étoit lui-même un bel esprit fort
entendu en ce genre d'écrire, comme il l'avoit fait paroître par la
prose rimée qu'il fit en faveur de Son Eminence, sur la _Journée des
Dupes_[314], par une fort plaisante satire en vers françois contre M.
de Laffemas, lieutenant civil à Paris, et par plusieurs autres pièces de
cette sorte.
[313] C'est dans la lettre deux cent dix-huitième. «Je vous
envoie, écrit-il à M. Du Châtelet, ce petit travail que j'ai
entrepris par votre ordre. Je l'ai fait avec grand soin, mais je
n'ai point donné de temps à le polir, et vous n'y trouverez
aucune sorte d'ornement, etc.» (_Lettres de Costar_, première
partie, p. 581.)
[314] Cette prose satirique, dirigée contre MM. de Marillac, a
été jointe au _Journal du cardinal de Richelieu_. On l'attribuoit
à Du Châtelet, et c'est sur ce motif que le maréchal se fonda
pour récuser ce maître des requêtes. «Quant à Chastelet,
disoit-il, j'ai horreur de le voir assis parmi une si honorable
compagnie, sur ces fleurs de lys, et qu'il ait pouvoir et
main-levée sur ma vie et sur mon honneur, quand bien je n'aurois
autre chose à lui reprocher que cette infâme prose, dont il est
l'auteur, où s'étant moqué de Dieu et de l'Eglise, ayant injurié
les cendres d'un personnage d'éminente qualité et sainteté de vie
(_le cardinal de Bérulle_), de qui la mémoire est en l'éternité,
offensé les vivants..... il ne faut pas s'étonner s'il a calomnié
impudemment M. de Marillac, mon frère, et m'a rangé au nombre des
_pendarts_:
_Frater plus fur quàm Barrabas,
Cujus manu rapiebas,
Suspendetur antè turbas._
dignes paroles de sa rage et de sa passion, etc.» On n'eut pas
égard à cette récusation, et Du Châtelet seroit resté juge du
maréchal si, sur une requête présentée par la famille, Du Châtelet
n'avoit pas été mandé _pour être ouï_, et conduit prisonnier au
château de Tours. Ainsi Tallemant s'est trompé quand il a dit (t.
2, p. 3) que Châtelet avoit opiné dans le procès, et qu'il étoit
disposé à revenir sur son avis. (_Relation du procès du maréchal
de Marillac_, dans le _Journal du cardinal de Richelieu_.)
Mais il n'est pas ici question de parler de ces choses, il nous suffit
de dire que, sur la réponse qu'il fit à M. Costar, pour l'encourager à
mettre en œuvre tous les matériaux, si bien triés et mis à part avec
tant de choix, M. Costar y travailla soigneusement et avec toute
l'ardeur que demandoit une chose qui lui paroissoit de si grande
conséquence pour sa fortune et pour son honneur.
Mais comme la construction de cet édifice étoit de longue haleine, elle
étoit encore peu avancée, lorsque la nouvelle qui lui vint de la mort de
M. le cardinal fut un vent impétueux qui renversa ce qui étoit déjà
élevé, et qui anéantit, pour ainsi dire, toute l'entreprise.
Il connut fort bien quelle perte lui étoit cette mort d'un homme aussi
puissant, qui auroit pu l'élever à une heureuse et éclatante fortune;
mais parce qu'il n'aimoit pas le travail dans le temps de sa jeunesse,
et surtout celui qui étoit de commande et qui le pressoit d'agir de
suite et de le préférer à ses plaisirs, il s'en consola fort vite, à ce
qu'il m'a dit souvent, sur ce que ce changement lui donnoit une liberté
plus grande de faire ce qu'il vouloit, et de suivre sans contrainte son
inclination.
Il revint bientôt après à Paris avec M. d'Angers, son patron, dont il
étoit très-mal satisfait, en ce qu'il n'en recevoit aucune marque utile
d'amitié, pas même la moindre démonstration de bienveillance; en sorte
qu'il fit dessein de le quitter dans ce voyage. Cependant il ne savoit
par où se prendre à lui demander son congé, parce qu'il craignoit de ne
trouver pas un autre patron qui lui fût plus commode, et qu'il voyoit
bien qu'il n'avoit pas assez de revenu pour en vivre facilement sans
l'aide d'autrui. Se trouvant dans cet embarras, M. l'abbé de
Lavardin[315] l'en tira.
[315] Philibert Emmanuel de Beaumanoir, abbé de Lavardin, depuis
évêque du Mans et commandeur des ordres du Roi. Il mourut en
1671.
Cet abbé qu'il connoissoit étoit un jeune homme plein d'honneur et de la
vertueuse ambition qui porte les gens de sa haute naissance à se vouloir
élever aux évêchés, quand ils ont embrassé la profession ecclésiastique.
Il avoit pris la résolution, pour s'en rendre digne et capable d'en bien
soutenir le faix, de se retirer durant quelques années dans son abbaye
de Saint-Liguières, proche de Niort, en Poitou, avec une personne
savante, propre à l'appliquer à l'étude et à lui donner ce qui lui
manquoit de connoissances dans la théologie. Il cherchoit avec soin
cette personne, et il la demanda à M. Costar, qu'il crut fort capable de
la lui bien choisir.
M. Costar, qui n'étoit pas encore assez fortifié dans l'envie de quitter
son patron, se trouva embarrassé de cette commission. Il la reçut
néanmoins, et il donna à M. l'abbé de Lavardin un nommé Guérin de La
Pinelière, qui, comme vous savez, monsieur, étoit d'Angers, et, sans
être fort savant, aimoit les livres, et pouvoit enseigner les autres en
étudiant. C'étoit un jeune homme qui avoit quelque talent pour la
poésie, et il avoit fait imprimer la _Médée_ de Sénèque, traduite en
vers françois[316]. Il entra au service de M. l'abbé de Lavardin; mais
il tomba malade dès qu'il y fut entré, et il mourut à Paris, trois
semaines après, pendant un voyage que cet abbé étoit allé faire dans le
pays du Maine. Cet accident donna sujet à M. Costar d'écrire à M. l'abbé
de Lavardin; mais ce qui est à savoir, pour la pure vérité de
l'histoire, c'est que la lettre soixante-douzième de son premier volume,
qu'il lui adresse au sujet de la mort de ce domestique, n'est point
celle qu'il lui écrivit en ce temps-là, et qu'elle a été faite dans la
maison épiscopale du Mans, tout de nouveau, vingt ans après, sur la
première que j'ai vue, et qui n'étoit qu'un fort petit billet. Cette
dernière lettre fut ajustée _au théâtre_[317], seulement pour faire
valoir son éloquence et y employer les passages de M. de Malherbe, de
Salluste et de Pline, qu'il tiroit de ses lieux communs, pour se faire
plus d'honneur et surprendre davantage ses lecteurs par la multitude des
choses qu'il leur exposoit, et qui montroient beaucoup de mémoire, de
lecture et d'imagination, ainsi que beaucoup d'esprit et de justesse
pour s'en servir à propos[318].
[316] L'abbé Goujet n'a pas connu cette traduction. (Voyez la
_Bibliothèque françoise_; Paris, 1742, t. 6, p. 183.)
[317] Expression singulière. Elle paroît signifier que cette
lettre fut ainsi refaite pour paroître plus convenablement sur le
_théâtre_ de la publicité.
[318] Costar est bien peint ici. Refaire une lettre vingt ans
après l'avoir écrite, convertir un simple billet en une épître
hérissée de citations, c'est bien là le caractère de ce lourd
pédantisme dont Costar ne cessoit pas de s'envelopper. On lit
cette lettre ridicule à la page 185 de la première partie des
Lettres de Costar.
M. l'abbé de Lavardin revint à Paris presque dans le même temps, et M.
Costar, pour remplir la place de ce M. de La Pinelière, lui proposa M.
Vaillant, docteur en théologie de la maison de Navarre, qui étoit un
prédicateur de réputation et un fort honnête homme. Il avoit pris les
mesures nécessaires auprès de ce docteur, qui lui témoignoit regarder
cet emploi comme la plus grande faveur qu'il pût attendre de sa bonne
fortune; et M. l'abbé de Lavardin l'ayant reçu de la main de M. Costar,
et l'assurant qu'il auroit pour lui toute sorte de considération, il
sembloit se disposer à exécuter ce dont ils étoient convenus. Il arriva
néanmoins que M. l'abbé de Lavardin, étant sur le point de partir pour
sa retraite, s'aperçut que M. Vaillant ne s'approchoit plus de lui comme
il avoit fait d'abord, et qu'il ne lui faisoit plus paroître sa première
ardeur à vouloir le suivre. Il en parla à M. Costar, qui chercha ce
docteur, et, l'ayant rencontré avec peine, l'obligea de lui répondre
sincèrement et de lui avouer, en toute ingénuité, qu'il ne pouvoit se
résoudre à quitter Paris; et parce que M. Costar lui demanda quels
plaisirs et quels charmes pouvoient y attacher un homme de sa condition
et de son peu de biens, il lui répondit: «Hé! pour combien comptez-vous
la Samaritaine?» M. Costar changea depuis ces mots, croyant les rendre
plus intelligibles en ceux qui sont dans sa lettre: «Hé! pour combien
comptez-vous la promenade du Pont-Neuf[319]?» M. Vaillant vouloit faire
entendre que la vue de la Samaritaine et la promenade sur le Pont-Neuf
étoient capables de lui donner plus de satisfaction qu'il n'en pouvoit
retirer du séjour qu'il feroit en province. Ce fut à cette occasion que
M. Costar écrivit à M. l'abbé de Lavardin le billet dont il a fait
depuis la lettre soixante-treizième de son premier volume, et qui est à
peu près ce qu'il écrivit alors[320]. Il s'étoit enfin déterminé à se
servir de cette occasion pour ne retourner plus en Anjou avec M.
d'Angers, qui ne se radoucissoit point pour lui, et pour se donner un
nouveau patron qui fût plus touché de son mérite, et plus porté à lui
faire du bien.
[319] Costar étoit trop étranger au naturel pour pardonner à
cette saillie ce qu'elle avoit de familier; il en a fait
disparaître toute la vivacité en la traduisant. (Voyez ses
_Lettres_, p. 193.)
[320] Costar s'offrit à M. de Lavardin par la même lettre dans
laquelle il lui annonçoit que M. Vaillant ne pouvoit consentir à
s'éloigner de la _Samaritaine_. Cette partie de sa lettre est
trop singulière pour n'être pas rapportée ici. «Je suis tellement
épris de la beauté de votre ame, lui dit-il, que je sens bien que
c'est pour toujours, et quoique la solitude o√π vous allez vous
confiner me paroisse très-fâcheuse, votre absence me seroit
encore plus insupportable.
¬´_Si tibi mens eadem, si nostri mutua cura est,_
¬´_In quocumque loco Roma duobus erit._
«_Roma_, Monsieur, c'est-à-dire le Cours, Les Tuileries et les
belles ruelles du quartier Saint-Paul et du faubourg
Saint-Germain.» (_Lettres de Costar_, p. 195 de la première
partie.)
Il s'offrit donc lui-même à M. l'abbé de Lavardin, qui reçut son offre
avec une extrême joie, et vint la lui témoigner lui-même au logis de M.
l'évêque d'Angers; et, comme il n'ignoroit pas qu'il avoit une grande
passion de quitter cet évêque, qui, de son côté, n'étoit pas fâché de se
séparer de ce domestique, pour qui il n'avoit plus qu'une fort médiocre
affection, il le pria de se résoudre à prendre bientôt son congé, afin
que les délais ne lui fissent rien perdre du temps destiné à la retraite
où il se vouloit confiner avec lui, pour satisfaire à l'ardeur qu'il
avoit de se rendre savant.
M. Costar, qui avoit pris résolument son parti dès le moment qu'il avoit
témoigné à M. l'abbé de Lavardin le désir de s'engager à son service,
fit diligemment ce que ce nouveau patron lui demandoit, et dans la
conjoncture l'affaire fut aisée. M. d'Angers et lui se quittèrent comme
ils le désiroient; ils accompagnèrent leur commune satisfaction de
beaucoup de paroles d'honnêteté réciproque, et tout cela se fit si bien
qu'ils furent mieux en se séparant que lorsqu'ils demeuroient ensemble,
et qu'ils s'aimèrent depuis plus tendrement qu'ils n'avoient jamais
fait.
M. l'abbé de Lavardin partit de Paris avec M. Costar pour se rendre en
son abbaye de Saint-Liguières; et, y étant arrivés, M. Costar lui fit
lire d'abord les meilleurs auteurs de la langue latine, afin que cette
lecture lui servît d'un solide fondement pour l'intelligence des Pères
de l'Église, non-seulement en ce qui étoit de leurs expressions, mais
en ce qui regardoit leur esprit et la force de leurs raisonnements.
Cette méthode judicieuse eut l'heureux succès qu'il s'en étoit promis,
car elle rendit ce jeune abbé capable de pénétrer fort avant dans le
sens des docteurs de l'Église, et d'y puiser le savoir qui lui étoit
nécessaire pour instruire les autres.
Leur exercice ne fut pas seulement de lire avec une grande et
continuelle assiduité l'Écriture et les saints auteurs qui ont développé
ce qu'elle a d'obscur et de difficile; M. l'abbé de Lavardin s'occupa
encore, sous les avis et la conduite de son guide, à composer plusieurs
sermons[321]. Il s'acquit par là l'habitude d'écrire avec facilité,
justesse et élégance; et ce qui est considérable dans un jeune homme, et
fait voir la passion ardente qu'il avoit pour le bien, c'est que cet
exercice, si vertueux et si louable, dura cinq années, sans être
interrompu qu'un mois ou deux tout au plus, sur la fin, que cet abbé fut
obligé de faire un voyage dans la province du Maine, pendant lequel M.
Costar en fit un autre à Balzac, pour y voir le _Divin Parleur_[322],
qui avoit rendu le nom de ce lieu si célèbre, qu'il pouvoit le disputer
aux plus renommés de l'ancienne Grèce et de la Rome d'Auguste. Il y
passa quelque temps avec cet homme illustre, qui, au jugement de tous
les beaux-esprits, avoit mérité dans son siècle le rare et glorieux
titre d'_unico eloquente_. Il y a plusieurs lettres, dans les deux
volumes de M. Costar et dans ses _Entretiens_[323], qui font assez
connoître ce qui se passa en cet agréable lieu, entre deux personnes
d'esprit, comme ils étoient, et qui avoient une très-grande satisfaction
de se voir ensemble, et de se pouvoir entretenir à leur aise de mille
choses qui regardoient leurs études et leurs propres ouvrages, aussi
bien que les livres de différents auteurs en diverses langues. Ainsi,
monsieur, il n'est point de besoin que je m'arrête à vous en faire le
récit, ni que je vous raconte quels furent les autres plaisirs dont ils
jouirent ensemble, et surtout ceux de la bonne chère; car vous savez que
M. de Balzac n'étoit pas moins estimé, _magister cœnandi quàm
dicendi_, et que les potages qu'il avoit pris le soin de faire faire à
son cuisinier avoient aussi bien leur réputation que ses lettres et ses
autres écrits.
[321] Costar ne parvint pas à faire de l'abbé de Lavardin un
sujet bien distingué. Pour une pauvre fois qu'il voulut prêcher,
il demeura court, ce qui fit dire à madame de Sablé, à la vue de
son portrait: ¬´Mon Dieu, qu'il lui ressemble! on dirait qu'il
prêche.» (_Menagiana._ Voyez aussi les _Mémoires de Tallemant_,
t. 4, p. 86.)
[322] Expression employée par Maynard dans ces vers sur le
portrait de Balzac:
C'est ce _divin parleur_ dont le fameux mérite
A treuvé chez les roys plus d'honneur que d'appuy,
Bien que depuis vingt ans tout le monde l'imite,
Il n'est point de mortel qui parle comme luy.
(_OEuvres de Maynard_; Paris, 1646, in-4º, p. 206.)
[323] On lit le récit du voyage de Costar à Balzac, dans les
_Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar_. (Paris, 1654,
in-4º, p. 245 et suiv.) Il est contenu dans une lettre marquée au
coin de l'affectation, comme presque tout ce qu'a écrit Costar.
«Ce fut là, dit-il, que je dis un soir à M. Balzac que, comme les
financiers avoient bâti tout à l'entour de Chilly, du temps de M.
le mareschal d'Effiat, il falloit que les beaux-esprits b√¢tissent
à l'entour de Balzac, et particulièrement vous, M. Chapelain et
moi, etc.» (Pag. 247.)
Voiture lui répondit: «Ce que vous dites de bâtir autour de
Balzac, comme autour de Chilly, m'a semblé fort bon, et seroit en
vérité bien à propos; mais nous autres beaux-esprits, nous ne
sommes pas grands édificateurs.... Au moins M. de Gombauld, M. de
L'Estoile et moi, avons résolu de ne point bâtir que quand le
temps reviendra que les pierres se mettent d'elles-mêmes les unes
sur les autres au son de la lyre. Je ne sais si c'est qu'Apollon
se soit dégoûté de ce métier-là, depuis qu'il fut mal payé des
murailles de Troie, mais il me semble que ses favoris ne s'y
adonnent point, etc.» (_Ibid._, p. 288.)