C'étoit la coutume de cet évêque de ne combler jamais ses amis ni ses

serviteurs de bienfaits, mais de les répandre seulement sur eux comme

goutte à goutte. Je m'assure qu'il n'a pas été l'auteur de cette

conduite, et qu'elle a été inventée et suivie long-temps avant lui par

ceux qui donnent plus à un faux ménagement de leurs intérêts mal

entendus qu'à une libéralité sage et bien avisée, et qui cherchent, pour

ainsi dire, à s'acheter des amis à bon marché, par de légers et

d'uniques présents. Cependant il est vrai que la plupart des hommes ne

croient pas qu'on les ait considérés selon leur valeur, quand on ne leur

donne que des marques d'une affection trop ménagère ou trop avare. Ainsi

ceux qui se font un grand nombre de médiocres amis, attachés par de

faibles liens, ne doivent pas s'étonner si à peine s'en trouve-t-il un

seul, dans cette foule de gens à qui ils ont fait quelque bien, qui se

sente redevable jusqu'à se croire engagé à les servir avec quelque sorte

de zèle et d'ardeur, ce qui est un devoir auquel ceux qui ont reçu de

grandes et signalées faveurs ne peuvent manquer sans honte et sans se

déclarer ingrats, c'est-à-dire sans se précipiter dans la plus insigne

de toutes les infamies.

M. Costar, étant ainsi pourvu d'un canonicat dans l'église d'Angers, en

prit possession le lendemain, septième juin 1630, du consentement de son

résignant, qui en fut si content qu'il donna lui-même dans sa chambre un

régal, selon la coutume de ce temps-là. C'étoit une collation qu'on

appeloit _la recherche_[298], où étoient invités les confrères qu'on

avoit visités et priés de se trouver à la prise de possession. Le

bonhomme mourut deux jours après.

[298] C'étoit apparemment à l'imitation de ce qui se pratique

dans les établissements par mariage.

Ce bénéfice, que M. Costar ne tint point de la libéralité ni de la

bienveillance de M. d'Angers, ne laissa pas de les mieux remettre

ensemble, en ce qu'il guérit l'impatience où étoit M. Costar d'avoir de

quoi subsister, que son honneur s'y trouva à couvert sous une apparence

de bienfait, et qu'il regarda ce qu'il recevoit, quelque peu qu'il y eût

de la part de son patron, comme un sceau de leur réconciliation, et

comme un engagement à lui faire de plus grands biens, parce qu'étant

naturel de haïr ceux qu'on a offensés[299], il l'est de même d'aimer et

d'obliger par de nouvelles grâces ceux qu'on a commencé de favoriser en

quelque chose.

[299] Application du proverbe italien: _Chi offende non perdona_.

Ce lui fut donc une bonne fortune, et comme les bonnes fortunes, ainsi

que les mauvaises, sont souvent jointes, et comme enchaînées les unes

avec les autres, il s'en présenta bientôt une seconde encore plus

favorable, en ce qu'elle donna quelque augmentation à ce moyen de

subsister.

On lui vint faire une proposition avantageuse de permuter sa prébende de

Saint-Maurice d'Angers avec la prévôté d'Anjou, qui est une dignité

considérable de l'église de Saint-Martin de Tours. Elle a la

présentation de plusieurs cures dans le diocèse d'Angers, et une

juridiction à La Flèche, dont la charge de sénéchal a été vendue

autrefois jusqu'à trois et quatre mille livres. Le revenu ordinaire de

ce bénéfice, qui a beaucoup augmenté depuis, étoit alors de douze à

treize cents livres. M. Costar accepta très-volontiers cette

proposition, parce que non-seulement cette dignité le rendoit un peu

plus riche, mais elle l'obligeoit à moins de résidence, et lui donnoit

ainsi plus de temps pour agir à son gré. Il ne crut néanmoins pas en

avoir assez, tandis qu'il auroit un bénéfice qui requerroit quelque

résidence que ce fût, et il fut si heureux en cela, qu'à peine fut-il en

possession de la prévôté d'Anjou, qu'il trouva l'occasion de s'en

défaire pour les prieurés de Chambellay et du Genetay, dans le diocèse

d'Angers. De ces deux prieurés, il eut, peu de mois après, celui du

Mesnil, proche Ch√¢teau-Gontier, et il eut tant de bonheur en toutes ces

permutations qu'il y gagna toujours.

Néanmoins en cette dernière il s'engagea, outre les deux prieurés qu'il

donnoit, à fournir un bénéfice de cent livres, dans six mois, à son

co-permutant, ou à celui qu'il lui nommeroit dans ce même temps de six

mois, demeurant obligé, jusqu'à l'entière exécution de son traité, de

payer une pension de pareille somme de cent livres. Ces sortes de

traités, en matière de bénéfices, étoient ce que l'on appeloit _les

traités et concordats triangulaires d'Anjou_.

Celui avec lequel il permuta mourut avant les six mois expirés, mais ce

ne fut pas au profit de M. Costar; car il résigna en mourant son droit

pour la chapelle qu'il lui devoit fournir, à un neveu qui, après avoir

laissé passer plusieurs années sans rien demander à M. Costar, s'avisa,

en 1648 ou 1649, de lui faire sa demande, et de le poursuivre pour le

paiement des arrérages de la pension, et pour l'obliger à lui fournir le

bénéfice qu'il avoit promis dans le traité fait avec l'oncle.

M. Costar crut avoir prescrit contre la demande de sa partie, et M.

Pauquet, qui étoit aussi bien son consultant et l'intendant de ses

affaires que son gentilhomme de belles-lettres et que son secrétaire,

l'engagea à s'en défendre. Prenant la conduite de ce procès, M. Pauquet

employa tous les moyens que lui purent fournir les procureurs et les

avocats, faux suppôts de la justice et véritables amis de la chicane,

qui veulent toujours que le palais soit rempli de plaideurs. Mais

quelques-uns de ses juges, gens d'intégrité et de bon sens, voulurent

bien, dans l'estime et l'affection qu'ils avoient pour M. Costar, ne lui

rien dissimuler de leurs pensées, et lui faire connoître que c'étoit

plaider contre sa propre cédule, et qu'il se feroit condamner aux

dépens, s'il s'opiniâtroit à soutenir cette mauvaise cause. Cet avis,

donné sincèrement, obligea M. Costar à proposer, par l'entremise d'un

ami commun, un accommodement qui fut accepté; de sorte qu'il se tira à

bon marché de ce mauvais pas, et il en fut quitte pour la moitié de dix

années de pension qui étoient échues, et pour le bénéfice de cent

livres, qu'il étoit obligé de donner pour la faire cesser. Il n'avoit

pas ce bénéfice, il l'emprunta d'un fort honnête homme de ses amis,

nommé Des Charmes, chanoine de Saint-Julien d'Angers, qui voulut bien le

secourir en ce besoin pressant. Cet ami eut cependant bien de la peine à

se faire rendre par M. Pauquet, après la mort de M. Costar, ce qu'il

avoit prêté, quoique ce fût particulièrement M. Pauquet qui l'eût porté

à lui faire ce plaisir, afin de se tirer de la honte d'avoir donné le

conseil d'une injuste défense, et quoiqu'il se vît en état d'acquitter

facilement cette dette; car il se trouvoit revêtu de plusieurs chapelles

qu'il avoit retirées des cures dont il s'étoit défait, pour se mettre en

droit de posséder sa prébende et son archidiaconé, conformément à un

arrêt du parlement qui déclaroit ces bénéfices incompatibles avec une

cure.

Il est constant qu'on ne peut avoir une plus forte attache à l'étude que

celle qu'avoit M. Costar; mais, comme il ne laissoit pas de mêler

quelques autres plaisirs à celui qu'il y prenoit, il n'auroit pu trouver

assez de loisir pour y faire tous les progrès qu'il désiroit, s'il ne

s'y fût fait aider de la main d'un autre. C'est ce qui fit qu'il eut

toujours auprès de lui un homme qui entendoit la langue latine, et qui,

sachant bien écrire, copioit ce qu'il composoit, ou qui travailloit à

extraire des livres ce qu'il y marquoit pour s'en faire des lieux

communs. Ce fut pour cela que M. Pauquet entra à son service, à la place

d'un autre, qui le quitta pour se marier, en l'année 1630.

Vous vous souvenez bien, monsieur, que les lieux communs de M. Costar

étoient un extrait de divers passages d'auteurs latins, grecs, italiens

ou espagnols; il les traduisoit d'ordinaire avec toute la justesse et

l'élégance dont il étoit capable. Il pénétroit fort avant dans leur

sens, et le développoit avec toute la grâce qu'il y pouvoit donner. Vous

savez aussi qu'il rapportoit sur chaque lieu ce qui y étoit conforme, ou

ce qui y étoit contraire dans les autres auteurs, et qu'il mettoit

ensemble beaucoup de matières propres à lui fournir ce qui lui étoit

nécessaire pour discourir agréablement sur chaque sujet. Il y trouvoit

de quoi ouvrir son esprit, échauffer son imagination, et faire voir

qu'il étoit rempli de plusieurs connoissances.

C'est ainsi qu'il travailla sur Horace, sur Tacite et sur quantité

d'autres auteurs, qui tiennent le premier rang dans la république des

belles-lettres. Il s'attacha de la même sorte à lire la plupart des

Pères de l'Église, et à faire une ample moisson dans les fertiles champs

de l'Écriture. Cet exercice, qui n'eut presque point de relâche, auquel

il joignoit la composition de quelques sermons qu'il prêcha avec

beaucoup de succès à Angers, lui donna, dès le commencement de sa vie,

beaucoup de savoir et une grande éloquence, et il n'avoit pas moins de

facilité pour produire en peu de temps, que d'agrément et de force pour

plaire et pour charmer.

Parmi les auteurs de notre langue, qu'il lut tous avec application,

celui qu'il estima le plus fut M. de Balzac. Il m'a souvent dit que

c'étoit un homme éloquent qui lui avoit fait naître l'envie de bien

écrire; mais que, l'ayant trouvé d'un génie plus fort, plus élevé et

plus rempli de feu que le sien, il avoit prudemment considéré qu'il ne

devoit pas s'efforcer de l'imiter, ni dans ses pensées, ni dans son

style; qu'il n'avoit cependant pas laissé d'y prendre un caractère

conforme à son esprit, moins élevé, mais plus doux que celui de M. de

Balzac, et qui, n'étant pas moins orné, paroissoit plus naturel et plus

facile. Je suis persuadé, monsieur, qu'il eut en cela beaucoup de

raison, et que cette sage conduite obtint tout le succès qu'elle

méritoit.

Cette éloquence que M. Costar prit le soin d'acquérir lui mérita aussi

l'estime de plusieurs honnêtes gens de grande réputation dans les

sciences et dans les belles-lettres, qui l'aimèrent et voulurent bien le

faire valoir. Car vous savez, monsieur, qu'il n'y a point d'esprit qui

ait tant de lumières, et dont l'éclat soit si brillant et si vif, qu'il

puisse se faire voir d'abord également à toutes sortes de personnes, et

qui n'ait besoin, pour faire connoître ses beautés et leur donner du

prix, d'heureuses matières, de favorables occasions, et surtout des

bonnes grâces et de la recommandation de quelque homme de crédit qui le

soutienne et qui l'appuie[300]. Vous fûtes, monsieur, un des premiers

qui lui rendîtes ces bons offices, et ce fut d'autant plus heureusement

pour lui que, vous étant déjà donné de grandes entrées dans le monde par

les agréments et les charmes de votre rare savoir, vous vous trouvâtes

en état de parler du mérite de M. Costar en toutes sortes de lieux, et

de faire facilement croire tout ce qu'il vous plut de dire en sa faveur.

[300] _Neque enim cuiquam tam clarum statim ingenium est, ut

possit emergere, nisi illi materia, occasio, fautor etiam

commendatorque contingat._ (_Pline le Jeune_, liv. 6, épître 23,

à _Triarius_.)

(_Note de l'auteur._)

M. de Voiture contribua aussi beaucoup à le faire connoître. Sans

m'arrêter à parler d'un mérite aussi éclatant que celui de ce père des

grâces, des gentillesses et de toute sorte d'élégances[301], je vous

dirai seulement, monsieur, que, passant par Angers, o√π il rendit une

visite à M. l'évêque, il trouva M. Costar auprès de ce prélat, et que ce

qu'il remarqua en lui d'esprit et de savoir fit non-seulement leur

connoissance, mais encore entre eux une étroite liaison d'amitié et de

commerce de lettres.

[301] «Voiture, dit Tallemant, est le père de l'ingénieuse

badinerie, mais il n'y faut chercher que cela.» (_Mémoires de

Tallemant_, t. 2, p. 278.)

Il entra de la même sorte dans la familiarité de M. de Cospean,

excellent prédicateur, qui fut évêque de Nantes, et ensuite de

Lisieux[302], et qui, par son rare mérite, se fit fort considérer de M.

le cardinal de Richelieu. Comme il avoit un bel esprit, une humeur

bienfaisante et pleine de zèle pour ce qu'il aimoit, il ne manqua pas de

dire à Son Eminence tout le bien possible de son ami M. Costar, et de le

louer comme une personne qui n'étoit pas du commun, qui pouvoit être

utile à son service, et qu'il ne jugeoit pas indigne d'avoir quelque

part en ses bonnes grâces. Il sut enfin si bien le faire valoir à cette

Eminence que, dans un voyage que fit M. d'Angers à Paris, où il amena M.

Costar, M. de Cospean obtint de M. le cardinal qu'il prêchât à Ruel en

sa présence. Son sermon plut fort à ce grand ministre, qui se piquoit

d'un goût fin et délicat en ces sortes d'ouvrages, avec plus de raison

sans doute qu'en ceux de la poésie, où il se croyoit injustement un

souverain juge, s'il en faut croire ceux qui l'ont approché, et qui

avoient les lumières nécessaires pour s'apercevoir qu'il s'y connoissoit

peu. D'après les louanges que Son Eminence donna en cette occasion à M.

Costar, et sur ce qu'Elle entra même dans le détail du discours, et

voulut bien dire ce qu'Elle y avoit remarqué de moins fort, et ce

qu'Elle y eût désiré pour plus grande perfection, M. de Nantes se

persuada qu'Elle n'auroit pas désagréable qu'il lui demandât pour ce

prédicateur une abbaye qu'on disoit vacante. M. de Nantes ne se trompa

pas; Son Eminence lui promit en effet de la demander au Roi pour M.

Costar, ce qui étoit la lui donner Elle-même, ce ministre disposant

entièrement de ces sortes de biens; mais il se trouva, malheureusement

pour M. Costar, que cette abbaye étoit régulière, et ainsi cette bonne

volonté lui fut inutile.

[302] Philippe de Cospean, évêque de Lisieux. (Voyez son article

dans _Tallemant_, t. 2, p. 338.)

M. l'évêque d'Angers, qui reconnut dans ce voyage que M. le maréchal

d'Effiat étoit occupé d'une infinité d'autres soins que de celui de

penser à lui faire une plus grande et plus riche fortune, prit la

résolution de se retirer tout-à-fait dans son évêché, et de ne revenir

plus à Paris que quand des occasions importantes l'y appelleroient.

Exécutant cette résolution, il ramena M. Costar à Angers avec lui, lui

disant de M. le maréchal d'Effiat: «Mon ami, il _m'eutrapelise_,

sauvons-nous des artifices de la cour, et allons nous mettre en repos.»

Ce bon évêque se jouoit sur l'histoire de l'_Eutrapel_ d'Horace, qui

faisoit son plaisir de remplir de fausses espérances ceux qui

l'approchoient, et qui ajoutoient foi à ses trompeuses promesses[303].

[303] Voici le passage d'Horace:

....... Eutrapelus, cuicumque nocere volebat

Vestimenta dabat pretiosa. Beatus enim jam

Cum pulchris tunicis sumet nova consilia et spes;

Dormiet in lucem; scorto postponet honestum

Officium; nummos alienos pascet; ad imum

Thrax erit, aut olitoris aget mercede caballum.

(_Horat. Epist._, _lib._ 1, 18.)

«Quand Eutrapelus vouloit rendre un mauvais service à quelqu'un,

il lui donnoit de beaux habits.--Quand cet homme, disoit-il, se

verra brillant, dans l'abondance, il changera d'idées, prendra un

autre train; il dormira la grasse matinée, oubliera ses devoirs,

se livrera au plaisir; il empruntera à usure, et finira par être

gladiateur, ou valet de jardinier.» (_Traduction de Le Batteux._)

M. Costar le suivit à Angers, et, toujours rempli de sa forte passion

pour l'étude, il s'y attacha entièrement. Il sut quelque temps après,

que M. de Cospean, qui étoit devenu évêque de Lizieux, étoit mort[304],

et cette nouvelle lui fit renoncer à l'ambition qu'avoit fait naître

dans son cœur l'appui qu'il s'étoit promis de trouver en ce prélat pour

sa fortune. Il ne songeoit donc plus qu'à vivre doucement et

tranquillement parmi ses livres, lorsque M. Godeau et M. Chapelain

donnèrent au public chacun une ode à la louange de M. le cardinal de

Richelieu, de qui ils avoient reçu des bienfaits. Le premier avoit été

pourvu par sa faveur de l'évêché de Grasse, et le second avoit été mis

au nombre de ses pensionnaires pour six cents livres, et il se

promettoit beaucoup d'avantage de la bienveillance que lui témoignoit ce

puissant ministre, qui cependant croyoit que cette maxime étoit sage et

vraie: _Alendos non saginandos esse poëtas_[305].

[304] M. de Cospean mourut le 8 mai 1646.

[305] _Nourrissez les poètes, ne les engraissez pas._

On lui envoya à Angers des exemplaires de ces deux poèmes, et il s'avisa

de faire des _Observations_ sur ce qu'il y trouva à redire[306]. Il eut

bonne opinion de son ouvrage, et touché de l'amour des grâces qu'il crut

y avoir répandues par tout ce que l'ironie, qui étoit, aussi bien qu'à

Socrate, sa figure favorite, a de plus piquant et de plus délicat, et la

critique savante et ingénieuse de plus subtil et de plus judicieux, il

ne put s'empêcher de communiquer son travail à un ancien ami qu'il avoit

à Paris. Cet ami, qui s'appeloit de Lessau[307], et qui se fit depuis

Jésuite, lui fut peu fidèle; car encore qu'il lui eût fort recommandé de

ne le point faire voir, il fut si épris de ses beautés, qu'il ne put se

contenir dans la joie qu'elles lui causèrent, et qu'il se crut obligé

d'en faire part à quelques personnes qui lui étoient chères. De cette

sorte, avant que d'en renvoyer l'original à l'auteur, il en fut fait des

copies, dont quelqu'une fut lue de M. de Grasse et de M. Chapelain. Ils

furent extrêmement fâchés de voir leurs odes, qui avoient auparavant

été admirées, perdre leur réputation par quantité de fautes que M.

Costar y faisoit judicieusement remarquer. Dans le ressentiment qu'ils

en conçurent, ils employèrent divers moyens pour intéresser plusieurs de

leurs amis dans l'outrage qu'ils prétendirent avoir reçu, et entre

autres M. Arnauld d'Andilly, qui étoit le protecteur particulier de M.

Chapelain, et qui aimoit M. de Grasse[308].

[306] Costar avoit trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_.

(_Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 87.)

[307] Cet ami n'est pas nommé dans les lettres de Costar. Les

lettres de Voiture, de Balzac, de Maynard seroient aujourd'hui

des Mémoires littéraires importants si on n'en avoit pas effacé

presque tous les noms propres. On doit moins le regretter pour

les lettres de Costar, qui méritent peu de confiance, ayant pour

la plupart été écrites après coup.

[308] Les _Observations_ de Costar sur les deux odes n'ont pas

été imprimées. Il paroît qu'elles étoient ridicules et

malveillantes. (Voyez les _Mémoires de Tallemant_, t. 4, p. 85.)

Je puis vous dire en passant, monsieur, que M. Chapelain étoit un poète

purement de la façon de M. d'Andilly, qui l'avoit engendré, pour ainsi

dire, et qui lui avoit donné la hardiesse de faire des vers, malgré le

Parnasse, et contre la volonté du Dieu que la fable en a fait le maître.

Cela signifie, à quitter la figure pour la simple expression, que

personne ne s'engagea dans la poésie avec moins de génie et de naturel

que celui-là. Il ne fut guère plus propre à écrire en quelque genre que

ce fût, comme il est aisé de le montrer par quelques misérables

traductions qu'il avoit données au public, avant d'être connu de cet

excellent homme, et par quelques vers, où il n'avoit fait paroître ni

rime ni raison, ni agréables mesures, ni façons de parler élégantes;

mais la bonne fortune, qui lui fit plus de faveur que de justice, voulut

enfin qu'il fût connu de M. d'Andilly, qui le prit, je ne sais comment

ni pourquoi, en affection, se chargea du soin d'éclairer son

entendement, ne dédaigna pas de l'instruire dans l'art de la poésie, et

voulut bien le produire à l'hôtel de Longueville. Non content de lui

avoir fait tout ce bien, il lui inspira l'ambition, et lui fit naître le

courage d'entreprendre un poème héroïque, à la gloire du comte de

Dunois, le plus fameux héros de cette grande et illustre maison[309]. Je

ne vous dirai rien du succès de cette entreprise, et combien elle passa

ses forces. Il est assez marqué par cette épigramme que fit un nommé de

Linières[310] dans le temps qu'on annonça que ce poème étoit sous la

presse:

On nous promet de Chapelain,

Ce rare et fameux écrivain,

Une merveilleuse _Pucelle_;

Sa cabale en dit force bien;

Depuis vingt ans on parle d'elle;

Dans six mois on n'en dira rien.

[309] C'est en effet ce qui fit la fortune de Chapelain. (Voyez

les _Mémoires de Tallemant_, t. 2, p. 402.) Arnauld d'Andilly

avoit trop de goût pour avoir jamais admiré _la Pucelle_. Dans

une lettre du 31 août 1654, en renvoyant à Chapelain les cinq

derniers livres de ce poème, il lui donne de sages conseils,

qu'il termine par cette observation: ¬´Si vous jugez les choses

que je vous mande raisonnables, je vous conjure de les suivre, et

surtout de vous défaire de cette mauvaise honte qui, de peur de

déplaire à M. de Longueville, vous feroit négliger votre propre

réputation, et vous précipiteroit à publier un ouvrage qui

assurément ne réussiroit pas, et, courageux comme vous êtes, vous

feroit mourir de regret de n'avoir pas cru des amis aussi

désintéressés, aussi fidèles et aussi passionnés pour votre

réputation que nous le sommes, dont il ne faut pas de meilleure

preuve que cette incroyable liberté avec laquelle je vous parle,

et qui ne pourroit être telle si elle ne procédoit d'un cœur qui

est tout à vous.» Le 2 septembre 1654, Chapelain répondit à M.

d'Andilly; il le remercioit du soin avec lequel il avoit examiné

son ouvrage avec M. Lemaistre. ¬´Ce bienfait, dit-il, ne sauroit

produire que de bons effets, et le principal est qu'il a déjà

mortifié et rabattu la vanité que les injustes louanges de mes

amis avoient jetée en mon âme, comme si j'eusse été en matière de

poésie quelque personne considérable, et qu'en me découvrant ce

grand nombre de fautes il m'a découvert ma petitesse ou plutôt

mon néant. Sur quoi je ne vous nierai pas que l'effroi dont votre

lettre m'a rempli, en me menaçant de la perte de ma réputation,

si je ne suivois de point en point ce qu'elle m'ordonne, a

ébranlé mon âme de telle sorte qu'au lieu de m'exciter il m'a

découragé et a mis mon esprit en état que si j'étois maître de

l'ouvrage, il ne verroit jamais le jour..... Mais comme il est

d'une nécessité absolue que l'ouvrage paroisse bientôt, et qu'il

n'en paroisse pas moins que douze livres, ce que je ferai sera

d'avoir une application aussi forte que je l'ai eue jusqu'ici

pour suivre le plus près qu'il me sera possible vos bons et

charitables avis....... ne laissant de ce qui est condamné que ce

qu'on ne pourra ôter sans renverser l'édifice, ou que ce dont je

serai fortement persuadé par les principes de l'art, qui est bon

et soutenable près des intelligences. Il me semble que je me puis

conserver ce droit en une chose qui est mienne, que je n'ai pas

conçue, disposée et exécutée au hasard, et dont aussi bien je ne

mériterois aucun gré du public, ni n'aurois aucune satisfaction

en moi-même, si aux points essentiels elle avoit réussi par

l'industrie d'autrui, et que je n'y eusse contribué que mon nom

et ma plume..... Quant à vous envoyer les douze livres lorsque

que les aurai corrigés, je doute si je le devrai, ou si je le

pourrai faire; ce seroit abuser trop de votre bonté et de votre

temps que de vous souffrir rengager à une si longue et si

ennuyeuse tâche, et remanier tant d'ulcères, si je ne les avois

pas guéris. D'un autre côté, ayant joui de mon reste à cette

correction, et n'y pouvant rien faire davantage, il seroit

inutile de se tourmenter à la vouloir rendre plus exacte,

et........ étant pressé comme je le suis....... bien qu'il s'y

pût faire encore quelque chose après ce que j'y ferai entre ci et

la publication de l'ouvrage, il seroit impossible d'en prendre le

loisir, et il faudroit le remettre à une seconde impression.....

Si vous l'ordonnez néanmoins absolument, il s'y faudra résoudre,

et cependant demander à Dieu, ou la force pour le mettre en état

que vous n'y trouviez guère à redire, ou la patience et

l'humilité nécessaire pour endurer sans murmure ce qu'il

permettra qui en arrive, dans la vue que je suis homme comme les

autres, et que l'infirmité humaine paroît tant en tout ce que

font même les plus excellents, qu'il ne sera pas étrange que l'on

rencontre des défauts aux choses qui seront parties de moi, qui

suis des plus imparfaits et du plus bas étage, etc.» (_Lettres

autographes d'Arnauld d'Andilly et de Chapelain_, cabinet de M.

Monmerqué.)

[310] François Payot de Linières (ou _Lignières_), poète

satirique, mort en 1704.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 16 / 27 段