M. Costar lui répondit qu'il louoit et approuvoit son dessein, et qu'il

pouvoit envoyer son jeune frère quand bon lui sembleroit. L'enfant vint

et fut bien reçu; mais M. Costar ne s'en chargea point, et il fit

entendre à son neveu Du Moslin, qu'étant logé dans l'évêché avec M. du

Mans, durant une grande partie de l'année, il ne pouvoit avoir son jeune

frère auprès de lui. Il le mit néanmoins en pension aux Pères de

l'Oratoire, sans entrer que pour une année dans le paiement de la

pension; et cela beaucoup moins par sa propre inclination que par celle

de M. Pauquet, son domestique, qui le gouvernoit entièrement, et qui,

n'ayant nulle noblesse d'âme, ni rien de réglé dans l'esprit, le faisoit

entrer dans l'appréhension de s'incommoder, et le rendoit, selon ses

caprices, prodigue, libéral ou avare. Il est certain qu'il ne lui

laissoit faire que rarement quelque dépense honnête, si ce n'étoit pour

donner des dîners, auxquels M. Pauquet consentoit volontiers, parce

qu'il y buvoit long-temps et à son gré.

Ce fut quatre ou cinq ans avant sa mort. M. Du Moslin, cependant, comme

un homme de bon entendement, ne se rebuta point pour n'avoir pas eu tout

le succès qu'il avoit espéré de cette première tentative; il dissimula

sagement le ressentiment qu'il en eut, et continua toujours à rendre ses

offices à cet oncle-cousin, à le louer et à lui faire même quelques

petits présents d'oranges de Portugal, de bigarrades, dans la saison,

et d'autres menues denrées propres à la bonne chère, et qu'il savoit lui

être agréables. M. Du Moslin forma le dessein de vendre sa charge

d'ordinaire chez la Reine-mère, et d'en acheter une d'écuyer de la

nouvelle Reine, lorsqu'on commença à vendre les charges de sa maison,

long-temps avant le mariage du Roi. Mais, pour pouvoir faire ce

changement de charge avec plus de facilité et d'avantage, il communiqua

auparavant sa pensée à M. Costar, qui l'approuva et en écrivit à M. le

cardinal Mazarin, qui estimoit ses lettres, et lui avoit donné des

marques du désir qu'il avoit de l'obliger. En effet, en faveur de cette

recommandation, M. Du Moslin eut non-seulement l'agrément, mais encore

une remise de deux ou trois mille livres sur le prix de la charge.

Avec cela, M. Costar se donna un très-grand soin de le faire connoître

et de le faire valoir à tous ses amis, tant de la cour que de la ville;

c'est tout le fruit que M. Du Moslin tira de l'amitié de cet oncle, et

des soins qu'il prit de lui plaire en toutes choses.

Depuis la mort de M. Costar, M. Du Moslin, qui étoit plein de courage,

et, comme je viens de vous le dire, plein d'ambition de s'élever par les

voies de l'honneur, passa en Candie, dans la troupe de plusieurs autres

braves aventuriers qui s'engagèrent à ce voyage, sous la conduite de M.

le duc de Beaufort, pour y aller défendre les Vénitiens contre les

Turcs, leurs ennemis, et pour satisfaire à la passion généreuse qu'ils

avoient de se couvrir de gloire, et d'augmenter celle de leur patrie;

mais il n'y fut pas plus heureux que le capitaine qu'il avoit suivi; il

y fut tué comme lui en combattant avec toute sorte de résolution et de

valeur.

C'est là, monsieur, ce que je sais de la naissance de M. Costar; voici

ce que j'ai vu et ce que j'ai appris de plus particulier de sa vie.

Il étoit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute, fort

agréable et fort dégagée. Il avoit le visage rond, et de vives et belles

couleurs y paroissoient toujours, dans sa santé; mais il avoit la vue

fort courte, et ce défaut ayant commencé à sa naissance, il ne fit que

s'augmenter, et devenir presque extrême par l'âge; ses dents étoient mal

arrangées, et plus jaunes que blanches; ses cheveux étoient d'un châtain

fort brun, et se frisoient naturellement, et tout son air avoit quelque

chose de propre et d'élégant qui auroit extrêmement plu, et qui l'auroit

rendu très-aimable, s'il n'y eût point eu aussi en tout cela de

l'affectation et de la contrainte; l'une et l'autre se trouvoient même

en son entretien, où, quoiqu'il parlât très-éloquemment, et que ce qu'il

disoit ne fût pas vide de pensées subtiles, raisonnables et

surprenantes, par tout ce qu'elles avoient de nouveauté et de justesse,

d'ingénieux et de savant, il y avoit néanmoins toujours je ne sais quoi

de trop peiné, qui en ôtoit la grâce, en faisant voir qu'il avoit trop

d'application à mettre en ordre ce qu'il disoit, et trop de soin de

l'embellir et de l'orner. Ce fut cela même qui obligea un jour M.

Scarron, dont l'esprit étoit vif et tout rempli de naïves grâces, qui ne

connoissoient aucune étude et qui agissoient partout librement, de dire

de lui à l'oreille de quelqu'un de ses amis, dans une conversation où

ils étoient ensemble: «Bon Dieu! que j'aimerois bien mieux qu'il dît

sans y prendre garde, _mangy_ pour _mangea_, et qu'il donn√¢t des

soufflets à Ronsard, que de parler toujours si bien et si juste[288]!»

Et il vouloit qu'on lui donnât le même avis que Martial avoit autrefois

donné à Mathon.

_Omnia vis bellè, Matho, dicere: dic aliquando

Et benè: dic neutrum: dic aliquando malè[289]._

[288] Ce passage a été cité à l'article de _Costar_. (Tom. 4, p.

90.)

[289] Costar adressoit aux autres le reproche qu'il méritoit tout

le premier, et il citoit ce même texte de Martial: «Ces

Messieurs, dit-il, s'accoutument à rêver profondément, et à ne

souffrir pas qu'il leur échappe un seul mot dans les discours les

plus familiers et les plus communs, qu'ils n'aient pesé au

trébuchet, qu'ils n'aient limé, qu'ils n'aient ajusté, qu'ils

n'aient fait au tour, et c'est ce défaut importun et odieux que

Martial reproche à un beau parleur de son siècle, dont il se

moque en ces termes: _Si tu veux dire toutes choses avec

élégance, crois-moi, prends soin de dire quelquefois bien,

n'évite pas de dire quelquefois mal, et ne dis quelquefois ni

bien ni mal_.» (_Lettre de Costar_, adressée à Bautru, p. 123 du

premier volume des Lettres.)

Ce M. Scarron que je vous allègue ici, monsieur, est celui-là même qui a

été si particulièrement de votre connoissance, et que tant de sortes

d'écrits, donnés continuellement au public durant sa vie, ont rendu si

fameux et si admirable, surtout à ceux qui considèrent que l'enjouement

incomparable dont ils sont remplis, que l'esprit vif et brillant qu'on y

voit éclater de tous côtés, et l'imagination féconde et inépuisable qui

le met au-dessus de tous les poètes à qui l'on a donné le nom de

_burlesques_, sont d'un homme dont le corps étoit tout perclus. Une

étrange paralysie l'avoit réduit en cet état, où il n'avoit rien de

libre que la bouche et les mains; cette maladie lui étoit si cruelle,

qu'elle lui faisoit chaque jour et chaque nuit presque continuellement

ressentir de grandes douleurs, qui le privoient tellement du sommeil,

qu'afin d'en avoir autant qu'il lui étoit absolument nécessaire pour ne

pas mourir, il falloit qu'il eût recours à l'opium.

Vous avez su, monsieur, que plusieurs personnes, qui, selon la mauvaise

et l'ordinaire coutume du monde, aiment mieux croire le mal que penser

le bien, et qui se plaisent toujours à juger désavantageusement de leur

prochain, disoient que cet étrange accident étoit la malheureuse suite

de quelque débauche, et qu'une maladie si incurable ne pouvoit avoir

d'autre cause.

Cela me donne occasion, monsieur, de vous faire ici en passant le récit

d'une chose remarquable, et qu'il m'a dite plusieurs fois dans toute

l'ingénuité et la franchise dont son esprit et son cœur étoient

capables. Vous pouvez l'avoir ignorée, ou elle peut être sortie de votre

mémoire, quelque admirable qu'elle soit, puisqu'il est constant qu'il

n'y en a point qui ne laisse rien échapper, et qui ne soit sujette à

éprouver quelque perte.

C'est, monsieur, qu'il tomba dans une fièvre continue, qui fut suivie

d'un violent rhumatisme. Il commençoit à se guérir de ces deux grandes

maladies, et fatigué du chagrin et de l'ennui d'avoir été long-temps

retenu dans sa chambre, il crut sans peine ceux qui étoient auprès de

lui, qui lui disoient qu'un peu d'exercice dissiperoit le reste de

l'humeur qui l'incommodoit encore, et serviroit à lui faire recouvrer

ses forces. Il s'en alla, s'appuyant sur un bâton, entendre la messe à

Saint-Jean-en-Grève; il n'étoit pas logé loin de cette église, et

passant par le marché qui en est proche, il y rencontra un jeune médecin

qu'il connoissoit et qui étoit domestique de l'illustre madame la

marquise de Sablé[290]; elle en avoit toujours quelqu'un à ses gages, et

elle s'imaginoit, comme quantité d'autres personnes de qualité, qui ont

trop d'attache à la vie, que c'étoit une garde assurée contre toutes les

attaques de la mort.

[290] Voyez dans les _Mémoires de Tallemant_ l'article de madame

de Sablé, tom. 2, pag. 320.

Après qu'ils se furent salués, et que cet empoisonneur, de volonté, ou

plus vraisemblablement par ignorance, eût appris du pauvre convalescent

ce qui l'avoit mis dans l'état de foiblesse où il le voyoit, il lui

promit qu'il lui enverroit, le lendemain matin, une médecine toute prête

à prendre, et il l'assura qu'elle achèveroit de le guérir si promptement

et si entièrement, que deux jours après il se trouveroit dans une

parfaite santé. Il fut véritable en ce qui étoit de l'envoi du breuvage

qu'il appeloit _médecine_, mais il fut très-faux en ce qui étoit de

l'effet heureux dont il l'avoit assuré, car, dans le temps qu'il lui

avoit marqué pour la guérison qu'elle devoit opérer, elle lui brûla les

nerfs, et il sentit une si terrible contraction, que jamais homme n'a

été plus estropié ni plus contrefait que M. Scarron, non pas même le

malheureux Thésée, dont un poète a dit:

_Sedet, √¶ternumque sedebit

Infelix Theseus._[291]

Car il passa le reste de ses jours, qui fut encore long, dans une

chaise, où il étoit sans mouvement, et d'où il lui étoit impossible de

sortir, que sur les bras d'un valet qui l'y mettoit le matin et l'en

ôtoit le soir, pour le porter dans son lit. Ce cruel et fâcheux état

n'empêchoit pas qu'il ne fût tous les jours dans la compagnie d'une

infinité de gens de qualité et de mérite, qui le venoient visiter, et

qu'il entretenoit avec une gaîté qui surprenoit par tout ce qu'elle

avoit d'enjoué, de délicat, de subtil, de fin et de nouveau en chaque

chose dont on pouvoit lui parler, et qui étoit néanmoins souvent

interrompue par quelque cri que lui faisoient jeter ses douleurs vives

et piquantes, mais qui recommençoit au moment que les douleurs

finissoient, ou perdoient de leur violence.

[291] Virg., _Æneid._, liv. 6, v. 616.

Il n'est pas question, monsieur, en ce que vous désirez de moi, que je

vous fasse l'histoire de M. Scarron, vous ne voulez apprendre que ce que

je sais de celle de M. Costar; ainsi, pour continuer après cette

digression, je vous dirai qu'en quelque compagnie qu'il se trouv√¢t, il

faisoit paroître une grande douceur qui lui étoit naturelle, mais qui,

le portant à une complaisance qui tomboit souvent dans l'excès, n'étoit

pas estimée des personnes de bon goût, et qui veulent avec justice que

les hommes d'entendement conservent toujours leur honneur, en soutenant,

sans blesser en rien l'honnêteté, leurs sentiments avec plus de vigueur

et de courage. Comme il n'est néanmoins colère que de gens doux, quand

il se voyoit contredit par ceux qu'il ne craignoit point, et qui avoient

quelque dépendance de lui, et particulièrement par ses domestiques, il

s'irritoit extrêmement, et il ne leur cédoit point, du moins

sur-le-champ. Il passoit même à quelque espèce de fureur, qui auroit été

cruelle et sans pitié dans le temps de sa durée, si elle eût été

soutenue d'autorité et de puissance. Il est vrai que cette durée

n'étoit pas longue; mais quelque courte qu'elle fût, elle agissoit si

violemment, que sa santé en demeuroit presque toujours altérée.

Il étoit né avec beaucoup d'esprit, et il avoit la mémoire excellente,

on peut même dire très-extraordinaire, car dès sa première jeunesse il

apprit par cœur, comme en se jouant, une grande partie des meilleurs

poètes grecs et latins, qu'il entendoit avec une égale facilité; et,

parce que cette mémoire étoit forte, il n'en oublia rien durant toute sa

vie, ou du moins il les rapprenoit parfaitement, en les relisant une ou

deux fois. Il posséda de la même façon ce qu'il y avoit de plus fin et

de plus remarquable dans les orateurs de l'une et de l'autre langue; de

sorte qu'il se trouvoit le maître de toutes leurs richesses, et qu'il en

disposait à son plaisir, et selon le mouvement d'une imagination

agissante, prompte et éclairée des plus nettes lumières de l'art.

Cet avantage d'une singulière mémoire lui avoit donné dans la suite une

entière connaissance de la langue italienne, quoique M. de Voiture, dans

une de ses lettres, qui est la trentième de leurs _Entretiens_, lui ait

dit: «Je ne fus pas plus étonné quand j'entendis les religieuses de

Loudun parler latin que je l'ai été de vous voir dire tant d'italien. En

vérité, vous l'alléguez comme si vous l'entendiez; mais j'espère que je

serai vengé à vous l'entendre prononcer; car, pour l'ordinaire,

l'italien appris en Poitou n'a pas l'accent extrêmement romain, et

quelque chose que vous y puissiez faire, _sapies Poitanitatem_[292].» Il

avoit également pénétré assez avant dans ce que les auteurs espagnols

ont de meilleur. Ce fut sans doute cette rare mémoire qui, secondant la

passion dont il se trouvoit épris pour les belles-lettres, l'obligea de

s'y attacher particulièrement, et lui donna lieu d'y faire des progrès

surprenants. De sorte que dans le collége il surpassa tous ceux de son

âge, et étudiant en Sorbonne, où il acquit le degré de bachelier, il fit

ses _paranymphes_[293] avec tant d'éloquence et de grâce, et d'une

manière si nouvelle et si peu connue jusqu'alors parmi des gens qui

n'avoient fait profession que d'une doctrine simple et dépouillée de

tous ornements, que ceux qui s'y trouvèrent en furent étonnés, et

conçurent une si haute estime de la beauté de son esprit, que la plupart

la lui conservèrent toute leur vie, et parlèrent souvent de l'éclat de

cette action; car il est vrai que j'en ai vu quelques-uns, qui, passant

par cette ville[294], plus de trente ans après, lui sont venus faire

visite, et lui ont témoigné qu'ils avoient gardé dans leur souvenir

l'idée qu'ils avoient prise de son mérite en cette occasion. Il y eut

quantité d'évêques qui y assistèrent, et entre autres messire Claude de

Rueil, qui étoit déjà nommé à l'évêché de Bayonne, et qui connoissoit M.

Costar, parce que son père, qui étoit son marchand, le lui avoit déjà

présenté, que M. Costar lui avoit même dédié des thèses, et qu'il

l'avoit encore prié de venir entendre ses _paranymphes_ et de les

honorer de sa présence. Il fut épris des rares qualités qui

paroissoient en ce jeune homme, qu'il voyoit universellement loué d'un

génie qui passoit le commun, et d'une éloquence qui étoit non-seulement

au-dessus de son √¢ge, mais qui n'avoit point encore paru en Sorbonne

avec tant d'agrément, de délicatesse et de force. Cela fit que ce prélat

le demanda à son père. M. Costar m'a conté que M. de Rueil ne fut pas la

seule des personnes de qualité qui l'entendirent, qui voulut l'attacher

à son service, et que M. le premier président de Verdun[295], qui avoit

été présent à l'action, eut le même désir, tant il fut touché de ce

qu'il y fit paroître d'esprit, et de l'applaudissement qu'il lui vit

recevoir; mais que son père, connoissant M. de Rueil plus

particulièrement que les autres, lui donna la préférence.

[292] Allusion au reproche que faisoit Pollion à Tite-Live, de

sentir _sa Patavinité_ (_Padoue, sa ville natale_).

[293] _Paranymphes_; c'étoient des discours qui se prononçoient

en théologie à la fin de chaque licence. (_Dict. de Trévoux._)

[294] Le Mans.

[295] Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris,

avoit succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.

M. Costar faisoit alors le cours de philosophie, ayant le désir d'être

de la maison de Sorbonne; mais il quitta volontiers les leçons qu'il

faisoit, et même le dessein de se faire docteur, pour aller auprès de ce

nouveau patron. La vie de la cour lui plut beaucoup davantage que celle

du collége, M. de Bayonne le traitant avec toute sorte de douceur et de

considération. Peu de temps après, ce prélat alla prendre possession de

son évêché, et il le mena avec lui. Ils y demeurèrent jusqu'à ce que

l'évêché d'Angers venant à vaquer, le Roi voulut bien en gratifier M. de

Rueil, à la prière du maréchal d'Effiat, son cousin germain, qui

désiroit qu'il fût moins éloigné de la cour.

Aussitôt que M. de Rueil fut nommé à l'évêché d'Angers, il s'en revint

à Paris, où M. Costar, qui étoit entièrement attaché à son service en la

seule qualité d'homme de lettres, le suivit. Ils y passèrent quelque

temps en attendant les bulles de l'évêché d'Angers; et lorsque le prélat

les eut reçues, il s'en alla à Angers prendre possession de son nouveau

bénéfice. Il y mena M. Costar, car ils étoient devenus inséparables, et

l'étroite liaison qui s'étoit faite entre eux étoit encore en toute sa

force et toute remplie du zèle qu'une mutuelle estime avoit fait

naître[296].

[296] L'abbé de Marolles fit, en 1633, un voyage à Angers. «Je

fus, dit-il, visiter M. de Rueil, évêque d'Angers, prélat civil,

obligeant et de bonne mine, qui avoit près de lui M. Costar,

homme de belles-lettres et d'un esprit agréable, que j'avois

connu à Paris, avec estime, dès le temps que nous demeurions dans

l'Université.» (_Mémoires de Marolles_; Paris, 1656, in-fol., p.

95.)

Il y avoit peu de mois qu'ils étoient à Angers, lorsqu'il vaqua une

prébende dans l'église Saint-Martin, qui est une des églises collégiales

de la ville, et ce fut la première occasion qui se présenta à M.

l'évêque d'Angers de faire du bien à un domestique qu'il aimoit

beaucoup. Il le pourvut de cette prébende, en l'assurant que ce n'étoit

qu'en attendant qu'il eût des moyens de lui donner des témoignages plus

avantageux de son estime et de son amitié.

Ce fut sans doute, monsieur, fort proche de ce temps-là que vous

commençâtes à le connoître, et à faire beaucoup de liaison avec lui,

étant tous deux également touchés du désir de vous rendre savants, et de

devenir, par cette noble voie, aussi illustres que vous avez fait, en

suivant constamment les généreux mouvements de votre louable ambition;

ainsi je n'ai rien à vous dire d'un temps que vous avez en quelque

sorte entièrement passé avec lui. Vous avez pu parfaitement savoir

l'inclination qu'il eut en ce même temps-là pour quelques dames, et je

m'assure que vous n'avez pas ignoré que son patron ne fut pas bien aise

du favorable traitement qu'on lui fit penser qu'il pouvoit recevoir dans

sa maison, et chez madame la comtesse de V.....[297]. En sorte que, soit

par ce motif, ou pour toute autre chose, il trouva à redire dans la

conduite d'un jeune homme qui se laissoit prendre aux app√¢ts du plaisir,

et qui prenoit peut-être imprudemment trop de confiance dans la

bienveillance qu'il lui avoit fait paroître, et il eut moins d'affection

pour M. Costar qu'il en avoit auparavant. Cette disgr√¢ce fut visible en

ce que le prélat laissa passer plusieurs occasions sans lui donner

aucune marque de sa bonne volonté, et qu'il obligea cependant des

personnes qui lui devoient être moins chères.

[297] Ce nom n'est indiqué dans le manuscrit que par cette lettre

initiale.

Ce procédé déplut fort à M. Costar, qui n'avoit alors que le petit

revenu de sa prébende de Saint-Martin, avec de légers appointements

qu'il tiroit de l'évêque, son patron. Néanmoins, comme c'étoit un esprit

timide, il jugea, conformément à son naturel, que le plus sage et le

meilleur pour lui étoit de prendre patience. Il tâcha de conjurer, par

une application plus particulière aux choses de son devoir, ce qu'il y

avoit de rigueur et de sévérité dans la façon d'agir de celui à qui il

s'étoit donné, et auprès duquel il avoit déjà passé un temps

considérable, qui se seroit trouvé perdu s'il s'en étoit plaint et s'il

l'eût quitté. Mais ces soins, qui n'avoient pas été pris dans les temps

ni selon les règles de la prudence, qui prévoit le mal pour l'éviter,

étoient inutiles. Il avoit affaire à un maître qui, à la manière de ceux

qui se trouvent élevés au-dessus des autres par leur bonne fortune,

aiment le plus souvent mieux suivre les mouvements ingrats et intéressés

de leur colère, que d'écouter les généreux conseils d'une reconnoissance

bienfaisante, qui est ce que Martial a si bien exprimé dans ces deux

vers:

_Irasci tant√πm felices nostis amici,

Non bellè facitis, sed juvat hoc facere._

De sorte que M. Costar auroit désespéré de tout et enfin tout quitté, et

il ne se servoit plus que d'une profonde dissimulation pour couvrir

l'état fâcheux auquel il se trouvoit réduit, lorsqu'un vieux chanoine de

l'église cathédrale d'Angers, appelé Pommier, qui se sentit arriver à la

fin de sa vie par une maladie lente, s'avisa d'envoyer quérir un

banquier, auquel il fit passer l'acte d'une démission pure et simple de

son canonicat en faveur de M. Costar, entre les mains du pape ou en

celles de l'ordinaire. Ce vieux chanoine fut porté à lui faire ce bien

en ce que, n'ayant point de parents capables de lui succéder, il voyoit

ce jeune homme tout rempli d'amour et de passion pour l'étude, et que

d'ailleurs, par des mouvements d'un esprit sage et honnête, il

s'approchoit de lui, et prenoit le soin de lui plaire et de le divertir.

La démission fut présentée à M. d'Angers, et il ne put s'empêcher de

l'admettre, d'autant plus que le résignant, qui avoit connu ce prélat

dès le collége, et qui avoit toujours eu pour lui toute sorte de

respect et de zèle, lui avoit dit plusieurs fois, en lui parlant de M.

Costar, qu'il avoit un jeune homme auprès de lui qu'il désiroit faire

son successeur, et qu'il lui destinoit sa prébende; qu'il le prioit pour

cela de lui envoyer un notaire quand il seroit bien malade; mais que ce

ne fût tout juste que quand il seroit bien malade, afin que, sans la

laisser vaquer, il eût la satisfaction d'en disposer lui-même pour une

personne qu'il savoit lui être fort agréable. M. d'Angers avoit

seulement répondu en souriant, et disant qu'il lui étoit obligé de

vouloir disposer de son bien en sa considération. Ce prélat eut une

seconde raison de recevoir cette démission, c'est qu'en faisant à son

domestique un bien qu'il ne pouvoit lui refuser, il se réserva la

disposition de la prébende de Saint-Martin, dont il le fit démettre, et

qu'il eut par ce moyen lieu d'en obliger un de ses amis.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 15 / 27 段