Qui toujours égratigne et pique,
Et mord comme un chien enragé;
Mais il n'est pas besoin que je le satyrise,
Il fait imprimer _Macarise_,
Ne suis-je pas assez vengé?
Du critique Hédelin le savoir est extrême;
C'est un rare génie, un merveilleux esprit!
Cent fois confidemment il me l'a dit luy-mesme,
Et le grand Pelletier[274] l'a mille fois escrit.
_D'une autre façon._
Le célèbre Hédelin est un homme d'esprit;
Il fait de beaux romans, on les lit, on les aime;
Cent fois confidemment il me l'a dit luy-mesme,
Et le grand Pelletier l'a mille fois escrit.
[272] Richelet est un des approbateurs de l'ouvrage de l'abbé.
(T.) Ces quatre vers de Richelet se trouvent partout.
[273] Il ne voit quasi-goutte. (T.)
[274] Pierre du Pelletier, éternel faiseur de mauvais sonnets; il
en portoit à tous ceux qui faisoient imprimer quelque chose. Il
est l'un des mauvais poètes dont le nom s'est le plus souvent
rencontré sous la plume de Despréaux.
Pour revenir à mademoiselle Des Jardins, au temps de l'entreprise de
Gigery (en 1664), sachant que Villedieu devoit passer à Avignon pour y
aller, elle se fit donner trente pistoles par avance sur une troisième
pièce de théâtre appelée _le Favori, ou la Coquette_, qu'elle avoit
donnée à la troupe de Molière. Avec cette somme elle s'en va en poste à
Avignon. Je crois qu'elle y a fait bien des gaillardises dont je n'ai
aucune connoissance.
Elle revint ici vers Pâques; il fut question de faire jouer sa pièce:
une comédienne et elle se pensèrent décoiffer; elle querella Molière de
ce qu'il mettoit dans ses affiches: _Le Favori, de mademoiselle Des
Jardins_, et qu'elle étoit bien _madame_ pour lui, qu'elle s'appeloit
_madame de Villedieu_, car elle a bien changé d'avis sur cela; Molière
lui répondit doucement qu'il avoit annoncé sa pièce sous le nom de
mademoiselle Des Jardins; que de l'annoncer sous le nom de madame de
Villedieu, cela feroit du galimatias, qu'il la prioit pour cette fois de
trouver bon qu'il l'appel√¢t madame de Villedieu partout, hormis sur le
théâtre et dans ses affiches[275].
[275] _Le Favori_, tragi-comédie de mademoiselle Des Jardins, fut
représenté sur le théâtre du Palais-Royal, au commencement du
mois de juin 1665, et le 13 du même mois cette pièce fut jouée à
Versailles. C'est ce qu'on voit dans une lettre de Robinet,
continuateur de Loret:
Dessus la scène du milieu,
La troupe plaisante et comique,
Qu'on peut nommer _Moliérique_,
Dont le théâtre est si chéri,
Représente _le Favori_,
Pièce divertissante et belle,
D'une fameuse demoiselle
Que l'on met au rang des neuf sœurs,
Pour ses poétiques douceurs, etc.
(_Histoire du Théâtre-François_, t. 9, p. 358.)
Madame de Villedieu adressa au duc de Saint-Aignan une description
en vers de la fête de Versailles; elle y rend justice à Molière:
Ce Térence du temps que l'univers admire,
Dont la fine morale instruit en faisant rire, etc.
(_OEuvres de madame de Villedieu_, t. 1er, p. 409.)
Un jour qu'il la fut voir dans sa chambre garnie, une femme qui étoit
encore au lit dit d'un ton assez haut: ¬´Est-il possible que M. de
Molière ne me reconnoisse point?» Il s'approche entre les rideaux: «Il
seroit difficile, madame, que je vous reconnusse,» répondit-il. Elle les
fait tous lever et ouvrir toutes les fenêtres; il la reconnoissoit
encore moins: ¬´Sans doute, ajouta-t-il, c'est la coiffure de nuit qui en
est cause.--Allez, lui dit-elle, vous êtes un ingrat; quand vous jouiez
à Narbonne, on n'alloit à votre théâtre que pour me voir[276].»
[276] Nous laissons à d'autres le soin d'expliquer ce passage; le
temps amènera peut-être d'autres renseignements sur madame de
Villedieu et sur son existence romanesque. Il résulteroit de ces
lignes de Tallemant qu'elle auroit joué la comédie à Narbonne,
dans la troupe de Molière.
FIN DES MÉMOIRES DE TALLEMANT.
VIES
DE M. COSTAR
ET
DE LOUIS PAUQUET.
OBSERVATIONS
PRÉLIMINAIRES.
L'auteur de la _Vie de Costar_ n'est pas connu. On sait seulement qu'il
étoit ecclésiastique, et qu'en cette qualité il a été attaché à la
cathédrale du Mans. Il écrivoit très-négligemment, mais à une époque où
notre langue n'étoit point fixée. Arrivé au Mans, en 1652, il se mit en
pension chez Costar, et il continua ce genre de vie jusqu'à la mort de
ce dernier, arrivée le 13 mai 1660. Ainsi, ce qu'il raconte, il l'a
recueilli dans les entretiens de Costar, ou il en a été le témoin. Il
s'étoit même si bien concilié son estime, que Costar lui en a donné une
grande marque en lui confiant l'exécution de ses dernières volontés.
Cet ecclésiastique a aussi connu l'abbé Pauquet, secrétaire de Costar.
Il a souvent gémi de ses désordres, mais ses efforts n'ont pu retirer de
la crapule cet homme incorrigible.
Les deux relations que nous publions ont été écrites à la prière de
Ménage. Né à Angers en 1613, Ménage avoit environ vingt ans quand Costar
arriva dans cette ville, à la suite de M. de Rueil, qui venoit d'en être
nommé évêque. Ménage dut alors connoître Costar, mais il ne se lia
particulièrement avec lui qu'assez long-temps après[277].
[277] Voyez le _Menagiana_; édition de 1715, t. 1er, p. 287. Le
_Menagiana_ n'est pas ici entièrement d'accord avec l'auteur de
la Vie de Costar. (_Voyez_ plus bas, p. 249 de ce volume.)
Tallemant des Réaux a consacré à Costar un chapitre de ses
_Historiettes_. Habile à saisir les ridicules, il en fait un portrait
qui doit être ressemblant; mais il le peint en homme qui vit au centre
de l'agitation et voit les choses d'un point élevé, tandis que notre
biographe, retiré au fond de sa province, n'ayant sous les yeux que peu
d'objets de comparaison, voit dans Costar un homme d'un mérite
singulier; à cet égard il le croit sur parole et devient son écho; mais
si sous ce rapport il s'est montré trop favorable, il le juge avec
sévérité sous d'autres qui sont plus importants. Il nous semble avoir
bien démêlé le fonds de son caractère, et il le présente avec raison
comme un homme gonflé d'orgueil, ne respirant que vanité, bas et rampant
près de ceux qui peuvent le servir; faux et presque sans foi, rapportant
tout à sa personne, n'aimant que lui, enfin égoïste au-delà de ce que
les hommes sont convenus de tolérer.
Que Costar seroit surpris, de quelle indignation ne seroit-il pas
transporté, s'il voyoit à quel point s'est évanouie cette réputation
qu'il croyait avoir si bien conquise[278]! On seroit tenté de le
comparer à ces plantes parasites qui s'attachent à certains arbres et
se nourrissent de leur substance. Ne pouvant atteindre ni Balzac ni
Voiture, il se déclare l'admirateur du dernier; il lui fait platement sa
cour, et de son flatteur il devient son champion. C'est en rompant des
lances pour _le père de l'ingénieuse badinerie_[279] que Costar est
parvenu à se glisser à sa suite jusqu'au Temple de Mémoire. Il est ainsi
arrivé à la postérité comme par-dessus le marché, et sans les célébrités
du temps auxquelles il s'est pour ainsi dire _cramponné_, à peine se
souviendroit-on aujourd'hui qu'un certain Costar a laissé quelques
volumes qu'on ne lit plus.
[278] Corbinelli n'a pas dédaigné de faire un long extrait des
_lettres de Costar_. (_Extraits de tous les beaux endroits des
ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps, tirés de Balzac,
Voiture_, COSTAR, _Urfé, Gomberville, Molière, Scudéry,
Bergerac_, etc., par le sieur Corbinelli; Amsterdam, 1681, t.
1er, p. 441.)
[279] Expression de Tallemant. (_Mémoires_, t. 2, p. 278.)
Comment, au reste, la tête n'eût-elle pas tourné à un homme aussi
prévenu en sa faveur, quand un écrivain de la réputation de Balzac, qui
a exercé une si grande influence sur son siècle, lui adressoit des
louanges qui n'auroient pu convenir qu'à des auteurs du premier ordre
comme Virgile et Horace? On en jugera par ce billet écrit à l'abbé
Pauquet, par le solitaire des bords de la Charente:
«Monsieur, vous m'avez donné la vie, tant par les grands soins
que vous avez rendus à M. Costar, que par la bonne nouvelle que
vous m'avez fait savoir de sa guérison. Dieu veuille qu'elle ait
une longue et belle suite, et que la perte que nous avons
appréhendée n'arrive qu'à nos neveux!
Que je ne sache point que Tircis ait été!
Cieux, réservez ce jour à la postérité!
«Mais il faut contribuer de votre part à la faveur des étoiles:
gardez-nous bien, je vous prie, notre trésor, et ne vous lassez
point d'une sujétion que je vous envie. Elle est si noble et si
glorieuse, que les Muses même et les Grâces voudroient faire ce
que vous faites. Sans doute elles voudroient toujours écrire, si
M. Costar leur vouloit toujours dicter, etc., etc.[280]»
[280] _OEuvres de Balzac_, aux _Lettres_, liv. 16. Ce billet est
du 1er février 1642.
Le _défenseur_ de Voiture n'étoit cependant pas de ce petit nombre
d'écrivains d'élite, qui, riches de leur propre fonds, puisent dans les
richesses d'une imagination féconde, et paient de leur personne. Costar
n'avoit rien de commun avec ces esprits vifs, si bien qualifiés de
_prime-sautiers_ par Montaigne, de la plume desquels les expressions
neuves et brillantes jaillissent comme l'étincelle sort du caillou.
C'est un homme qui n'a peut-être jamais eu un éclair de naturel, qui
dans son esprit, dans son style et dans sa personne, est toujours guindé
et compassé; c'est un savant doué d'une vaste mémoire, et sans cesse
courbé sur les livres. Il a lu les anciens et les modernes, il a
recueilli dans leurs ouvrages une ample moisson de _lieux communs_; il
les a soigneusement entassés, et c'est dans ce trésor qu'il va
incessamment puiser[281]. Occupé sans relâche de lire, de rapprocher,
d'analyser les pensées des autres, tous ses efforts tendent à se les
rendre propres, et il finit par se persuader qu'elles sont devenues les
siennes. Ses lettres, dont personne n'a vu les premiers jets, car il lui
est quelquefois arrivé de les refaire vingt ans après les avoir écrites
pour la première fois, sont aussi péniblement travaillées que pourroient
l'être de graves discours d'apparat, et pour peu qu'on les lise avec
attention, on ne tarde pas à reconnoître qu'elles ne sont composées que
de pièces de marqueterie habilement réunies. Otez-en ce que chaque
auteur auroit le droit de réclamer, et vous serez étonné de l'indigence
de l'érudit.
[281] On peut juger de sa manière d'écrire par ce passage d'une
de ses lettres: «Je m'en vois vous entretenir de la même sorte
que je fais M. de Voiture, et vous faire part de ce que je
trouverai de beau dans mes livres, aux heures que je dérobe à
Aristote et à Saint-Thomas.» (_Lettre à M. de Seurhomme, chanoine
d'Angers_, dans les _Entretiens de Voiture_; Paris, 1654, in-4º,
p. 405.)
Aussi, n'est-ce pas comme écrivain qu'il le faut ici considérer, mais
comme l'un des personnages d'un siècle où notre langue se formoit, où
notre littérature se perfectionnoit. Etroitement lié avec Voiture,
Balzac, Ménage et autres célébrités du temps, Costar tient sa place dans
l'histoire littéraire du dix-septième siècle, et le récit du biographe
anonyme vient servir de complément aux _causeries_ rapides et
spirituelles de Tallemant. La publication des mémoires de ce dernier
fera sortir de l'obscurité bien d'autres monuments inconnus; chaque jour
des pièces éparses dans les bibliothèques viennent éclaircir ou
développer les récits de l'auteur des _Historiettes_.
Quant à l'abbé Pauquet, on l'appeloit _Monsieur le Prieur_, à cause d'un
petit prieuré de cinquante écus de rente qu'il tenoit de la munificence
de l'abbé de Lavardin. Il n'en étoit pas moins le secrétaire,
l'intendant et le _factotum_ de Costar.
Né avec les inclinations les plus viles, une éducation tardive éclaira
son esprit sans réformer son cœur, et il conserva toute sa vie
l'habitude de la bassesse, du mensonge et de l'ivrognerie.
Costar, que la goutte mettoit presque dans l'impossibilité d'écrire,
voulut s'attacher Pauquet comme secrétaire, et, toujours dirigé par son
triste égoïsme, il ne craignit pas de frustrer ses parents de ce qu'ils
avoient droit d'attendre de lui, pour combler de ses bienfaits un homme
qui s'en montroit si peu digne. Costar eut un tort plus grave à se
reprocher: il donna à l'abbé Pauquet les moyens de franchir les degrés
du sacerdoce, et quoiqu'il connût bien sa bassesse, il lui résigna ses
bénéfices, de sorte qu'après la mort de Costar, Pauquet, à la honte du
Chapitre, devint chanoine et archidiacre du Mans.
Pauquet mourut le 14 novembre 1673.
La vie du secrétaire trouvoit naturellement sa place à la suite de
celle de Costar; elle fait partie du même ouvrage; nous l'avons donc
conservée, mais ce n'a pas été sans regrets de faire passer à la
postérité un homme qui auroit tant mérité d'en être oublié.
Le manuscrit qui renferme la Vie de Costar et celle de l'abbé Pauquet a
appartenu à M. Monteil, auteur de l'_Histoire des François des divers
états aux cinq derniers siècles_. Il est porté dans son catalogue sous
le numéro 440. M. Aimé-Martin, qui en a fait l'acquisition, a eu
l'obligeance de le mettre à notre disposition. Nous le prions d'en
recevoir ici nos remercîmens.
Ce manuscrit est d'une écriture du dix-septième siècle, fort lisible.
MONMERQUÉ.
VIE
DE M. COSTAR.
A M. L'ABBÉ MÉNAGE.
Voici, monsieur, ce que je puis vous dire touchant ce que vous désirez
savoir de la naissance et de la vie de M. Costar.
Il reçut l'une et l'autre à Paris, en l'année 1603. Je ne sais pas
précisément en quel mois; mais il me semble qu'il m'a dit quelquefois
que ce fut en février. Ce que j'ai toujours su plus assurément, sur ce
que m'en a dit M. Pauquet, qui avoit vu et connu son père, c'est qu'il
étoit fils d'un marchand chapelier qui demeuroit sur le Pont Notre-Dame.
J'ai appris de lui-même qu'il avoit eu des sœurs. Je ne sais si elles
furent mariées; mais comme il ne m'a jamais parlé d'autre neveu, ni de
parents proches, que du fils d'un frère, qui étoit son aîné, il est
vraisemblable qu'elles ne le furent point. Ce frère eut une charge de
notaire au Châtelet de Paris[282], et il épousa la fille d'un marchand,
qui avoit peu de bien, et encore moins de beauté; il n'en eut qu'un
fils, qui fut aussi peu favorisé de la nature que de la fortune; en
sorte que son oncle, qui l'avoit fait venir au Mans, auprès de lui, en
l'année 1654, nous disoit souvent, en s'en moquant, qu'il avoit beaucoup
_attiré_ de sa mère. C'étoit un mot dont il se servoit, en faisant
allusion à quelque conte naïf de paysan, qui, pour faire entendre qu'il
avoit les inclinations de sa mère, et qu'il étoit fait comme elle, avoit
accoutumé d'user de cette expression. Il ajoutoit à cela qu'il ne tenoit
rien de son père, qui étoit fort beau de visage, et bien fait en sa
taille, jusqu'à ce que, s'étant adonné à l'ivrognerie, il devint si gros
et si gras, qu'il perdit toute la grâce qui étoit en sa personne, et
qu'il mourut étouffé par le vin. Ce fils ressembla du moins à son père
en la passion qu'il eut pour la bonne chère et la crapule; et son oncle,
voyant que c'étoit un petit homme joufflu, qui, à force de boire et de
manger, et de ne faire nul exercice, se rendoit de jour en jour plus
court et plus rond, que toute son ambition se bornoit à trouver le moyen
de satisfaire sa gourmandise, et que son esprit étoit bas et peu
éclairé, quoiqu'il sût assez bien la langue latine, et qu'il eût assez
bien appris quelques éléments de la théologie, se contenta de le faire
pourvoir de la cure de la paroisse de Gesvres, au diocèse du Maine, où
il est mort deux ou trois ans après son oncle, de la même sorte que son
père étoit mort à Paris.
[282] Jean Coustart, reçu notaire à Paris le 30 avril 1625, en
exerça les fonctions jusqu'au 6 novembre 1637. Son étude est
maintenant possédée par M. Tourin, notaire, rue de
Grenelle-Saint-Germain. (_Registre des mutations des notaires de
Paris._)
M. Costar avoit un cousin assez éloigné, encore qu'il s'appelât
Coustart, comme lui; car vous savez, Monsieur, qu'il quitta le nom de
_Coustart_, pour celui de _Costar_[283], qu'il trouva d'une
prononciation plus agréable; et il me semble qu'il m'a dit quelquefois
que vous lui fîtes faire ce changement, croyant que le son de ce mot
avoit quelque chose de plus doux, qui convenoit mieux à l'élégance et à
la politesse qui vous paroissoient en lui. Ce cousin avoit une place
dans les gendarmes que commandoit alors M. le maréchal d'Albret, dont il
trouva le moyen de se faire particulièrement connoître et estimer, et le
maréchal, lui voyant de l'intelligence, l'attacha à son service. Il
avoit des enfants, et ayant su que son cousin étoit devenu un gros
bénéficier, et qu'il étoit dans le monde en estime de bel-esprit, il
s'avisa de lui écrire, et de le faire ressouvenir de leur parenté. Et
parce qu'il lui apprit qu'il étoit bien auprès du maréchal d'Albret, M.
Costar fut bien aise de lier quelque commerce avec lui, pour avoir, par
son moyen, accès auprès d'une personne de cette qualité et de cette
considération, ne le jugeant pas inutile à sa réputation, qu'il prenoit
un extrême soin d'étendre, voyant qu'elle lui produisoit beaucoup de
bien[284]. Il écrivit donc plusieurs lettres à ce cousin, entre
lesquelles est celle que vous avez lue dans son second volume. Il l'y
honore de la qualité de _capitaine appointé_[285], qu'il ne reçut
cependant jamais du Roi, ni du maréchal d'Albret, et il lui parle du
changement de son nom, qu'il lui veut persuader que les imprimeurs ont
fait, quoiqu'il y eût plus de vingt ans qu'il l'avoit ainsi ajusté à une
plus douce prononciation[286]. Il en voulut faire une autre en celui de
son cousin qui fût honorable à celui-ci et qui lui ôtât la peine que lui
pouvoit faire une altération de nom, qui, à le bien prendre, démarquoit
leur consanguinité; il y ajouta un _de_ au-devant, comme si _Coustart_
eût été une seigneurie en ce gendarme. Il en usa en cela plus
sérieusement, sans doute, que ne fit le maréchal d'Effiat à l'égard de
M. Mulot, docteur de Sorbonne, que M. le cardinal de Richelieu avoit eu
autrefois auprès de lui, pour s'en servir dans la répétition de ses
leçons de théologie, et qu'il tenoit encore au nombre de ses
domestiques, mais qui, étant d'une humeur prompte et bourrue, où se
mêloit beaucoup d'esprit vif et d'imagination plaisante, lui servoit
plus alors à le faire rire qu'à toute autre chose. Ce maréchal, qui en
prenoit aussi son divertissement, l'ayant un matin trouvé chez son
Eminence, lui dit: «Bonjour, monsieur _de_ Mulot;» et M. Mulot, qui vit
aussitôt qu'il lui faisoit une plaisanterie, et qu'il se railloit de lui
par ce _de_ placé devant son nom, lui repartit brusquement: «Bonjour,
monsieur Fiat.--Je ne m'appelle pas _Fiat_, lui dit le maréchal.--Ni
moi _de_ Mulot, lui répliqua le docteur; et sachez, continua-t-il en
colère, que quiconque ajoutera une syllabe à mon nom, j'en retrancherai
une du sien;» et sans autre discours il passa son chemin[287]. M.
Coustart fut plus modéré que M. Mulot, et ne sut nul mauvais gré à son
cousin du don de cette syllabe. Ce présent d'une syllabe et celui de la
qualité de _capitaine appointé_ sont assurément les deux seuls qu'il en
ait jamais reçus.
[283] Voyez le _Menagiana_, édition de 1715, t. 1er, p. 288.
[284] Trait de caractère de Costar. Il ne reconnoît son cousin
que dans l'espérance qu'il pourra l'aider à augmenter son crédit
et sa fortune.
[285] L'officier _appointé_ étoit celui qui recevoit du Roi une
pension ou une gratification annuelle au-delà de sa solde.
[286] Dans cette lettre, adressée à _M. Coustart, capitaine
appointé de cavalerie dans la compagnie des gendarmes du Roi_,
Costar, après avoir fait faire _un compliment respectueux et
passionné_ au maréchal d'Albret, ajoute: «Mais je suis un obscur
et inutile provincial que l'on ne connoît que par un nom qui fait
quelque bruit depuis quelque temps dans la Galerie du Palais;
encore l'a-t-on changé, comme vous voyez, et les imprimeurs, sans
que je le susse, en ont retranché un _u_. Je ne me suis aperçu de
cette faute que lorsqu'elle étoit sans remède, et j'ai pensé
qu'il falloit souffrir ce changement avec patience. Au pis aller,
mon cher cousin, dites si vous voulez que je m'appelois
_Coustar_, quand on disoit _chouse_, et qu'on m'a appelé
_Costar_, quand _chose_ est revenu à la mode, etc.» (_Lettres de
M. Costar_, 2e partie; Paris, 1659, in-4º, p. 62.)
[287] Tallemant raconte la même anecdote avec quelques
différences, dans l'article de Bois-Robert. (Voyez ses
_Mémoires_, t. 2, p. 148.)
Un gentilhomme de Picardie, nommé Du Moulin, qui avoit une charge de
gentilhomme ordinaire chez la Reine-mère, devint son cousin, en épousant
la fille d'un marchand de drap de soie, ou de laine. Ce gentilhomme ne
se mit point en peine de connoître son allié, M. Costar. Il y avoit même
quelques années qu'il étoit mort, quand son fils aîné, qui vit que les
affaires de sa maison étoient dans un état fort médiocre, en sorte que
le bien le plus considérable qu'il eût reçu de la succession de son père
étoit sa charge d'ordinaire que la Reine-mère avoit eu la bonté de lui
conserver, et que sa mère, qui possédoit la principale portion du bien,
ne s'en vouloit pas dessaisir, et étoit en âge d'en jouir long-temps,
s'avisa, sur le bruit que faisoit dans le monde la réputation de M.
Costar, dont il savoit que sa mère étoit cousine, de venir au Mans, en
1654, afin de voir s'il pourroit tirer quelque avantage de la visite
qu'il feroit à son cousin, et de l'honneur qu'il auroit de s'en faire
reconnoître pour parent. Comme il se présenta à lui en bon équipage et
avec la qualité de gentilhomme, et que d'ailleurs il avoit un honorable
emploi dans la maison de la Reine, M. Costar le reçut très-bien, et il
le retint un mois entier avec lui, et d'autant que ce jeune homme étoit
bien fait, qu'il ne manquoit pas d'esprit, qu'il avoit une forte passion
de s'élever, et, ce qui lui fut encore de plus grand relief, qu'il ne
lui demanda rien; il l'aima fort, voulut l'appeler son neveu, et ne
songea plus à son cousin Coustart, qui ne le vint point voir, et en qui
il ne trouvoit pas les mêmes avantages d'honneur et d'établissement.
Ainsi, lorsque M. Du Moulin, qu'il commença d'appeler Du Moslin,
changeant en _s_ l'_u_ qui donnoit une image moins noble, et qui faisoit
à son oreille un son plus rude, fut retourné à la cour, pour y servir
pendant son quartier, ils établirent ensemble un grand commerce de
lettres, qui fut d'autant plus échauffé, que ce jeune gentilhomme,
naturellement officieux et appliqué à faire tout ce qui pouvoit lui être
utile, se chargeoit des lettres que M. Costar écrivoit à des personnes
qui avoient un rang considérable auprès du Roi, dans le parlement ou
dans les affaires, qu'il les leur rendoit soigneusement, et qu'après les
leur avoir rendues, il lui faisoit tenir leurs réponses, et lui mandoit
force choses qui flattoient ses intérêts ou sa vanité. De manière que ce
gentilhomme, qui étoit plein de bon sens, croyant en avoir désormais
assez fait, en rentrant dans les bonnes grâces de son cousin qui étoit
devenu son oncle, pour se croire en état de l'obliger honnêtement à se
charger de son frère cadet, il le témoigna en lui écrivant qu'il avoit
envie de l'envoyer étudier au Mans, et parce qu'il lui en coûteroit
moins, et parce que cet enfant auroit l'avantage d'être élevé auprès de
lui, o√π il se rendroit savant et habile, si M. Costar vouloit bien
seulement le regarder de bon œil, et donner quelque ordre à son
éducation, dans le dessein qu'il avoit de le faire d'église.