Pour mademoiselle de Courtomer, voici comme la chose s'est passée.

Courtomer, son oncle, comme très-proche parent de Boesse,

arrière-petit-fils du feu duc de La Force, et que la duché regarde, jeta

les yeux sur ce jeune homme ou plutôt sur ce jeune sot, et en dit

quelque chose à sa nièce. En passant, elle s'étoit retirée chez lui en

Normandie. Elle, sans lui répondre, trouve moyen d'écrire à Boesse, et

l'engage à la venir voir chez son oncle. Il y alla avec vingt-deux, tant

chevaux que mulets, et y fut un mois, de quoi le Normand enrageoit. Il

se déclara à l'oncle qui en parla à la fille. Elle l'accepta. Il s'en

retourna et revint avec des instructions que son grand-père Castelnau et

ceux de sa cabale lui avoient données; pour M. de La Force, M. et madame

de....[256], ils n'y ont point consenti. Dans ces instructions il y

avoit un article fort désavantageux pour l'oncle et pour la nièce;

Courtomer ne le voulut point passer. Elle, voyant cela, sort de chez lui

de fort mauvaise grâce, et, sans lui rien reconnoître pour sa

nourriture, elle alla se marier chez madame de Beuseville, dont la fille

étoit sa confidente. Elle se ruinera.

[256] Nom illisible au manuscrit.

Madame de Langey a déjà eu un enfant, le mari en a triomphé à la

province et ici; beaucoup de gens doutent qu'il lui appartienne. Il faut

donc qu'il soit supposé, ou qu'un je ne sais qui en soit le père, car la

dame est maigre, vieille et noire. Présentement, elle et son mari sont à

Paris; elle est encore grosse, et dit que, pour la première fois, elle

en a été bien aise, mais que, pour celle-ci, elle s'en seroit bien

passée, et madame de Boesse ne devient point grosse.

J'ai vu Langey à Charenton faire baptiser son second enfant, car il a

fils et fille; jamais homme ne fut si aise, il triomphoit. D'autre côté,

on dit que sa première femme a aussi fait un enfant; on ne médit point

de sa seconde, et elle n'est brin jolie. Le temps découvrira peut-être

tous ces mystères; j'espère qu'un de ces matins le cavalier présentera

requête pour faire défense à l'avenir d'appeler les impuissants

_Langeys_. On dit que mademoiselle Des Jardins[257], pour s'éclaircir de

la vérité, lui offrit le _congrès_. Elle est fille à cela; elle en a

bien fait pis ensuite.

[257] Marie-Hortense Des Jardins, dame de Villedieu. (_Voyez_

ci-après son Historiette qui est la dernière de ces _Mémoires_.)

Madame de Boesse est morte fort jeune, elle n'avoit que trente ans; elle

a laissé trois filles. Son mari l'estimoit; ce n'étoit nullement une

coquette.

Quand Langey eut des enfants, il s'en vantoit sans cesse. Un jour qu'il

les montroit, Bensserade lui dit: «Moi, monsieur, je n'ai jamais douté

que mademoiselle de Navailles ne fût capable d'engendrer.»

MARIGNY MALENÖE.

C'est un gentilhomme de Bretagne, qui épousa la sœur de M. de La

Feuillée du Belay, belle fille, dont il devint amoureux. Au bout de

quelque temps, la jalousie le prit, à ce qu'on dit, avec quelque

fondement. Un beau matin, il dit à sa femme: «Vous n'êtes point bonne

cavalière; il faudroit que vous vous accoutumassiez à aller à cheval.

Venez-vous-en avec moi visiter de nos amis et de nos parents.» Ils

montent tous deux à cheval; alors les carrosses n'étoient pas si communs

qu'à cette heure. Il la mène assez loin, puis lui dit: «Écoutez, mon

dessein est d'aller jusqu'à Rome, et de vous y mener.--J'irai partout où

vous voudrez,» répondit-elle. Quand ils furent en Italie, Marigny lui

déclare froidement que son intention étoit de la faire mourir. Cette

femme, quoiqu'elle n'eût que vingt-deux ans, lui répondit froidement:

¬´J'aime autant mourir ici qu'en France, et autant dans huit jours que

dans cinquante ans» (car on n'a jamais vu un couple de gens si

extraordinaires). ¬´--Bien, lui dit-il; venez. De quel genre de mort

voulez-vous mourir?» Ils furent quelques jours à en parler aussi

froidement que si c'eût été simplement pour s'entretenir. Enfin elle

choisit le poison. Il lui en apprête, et le lui présente dans une coupe.

Elle le prend délibérément; et, comme elle l'alloit avaler, il lui

retint le bras. «Allez, lui dit-il, je vous donne la vie; vous méritez

de vivre, puisque vous aviez le courage de mourir si constamment.

Désormais, je vous veux donner liberté tout entière; vous ferez tout ce

que vous voudrez de votre côté, et moi du mien.» Ils se le promirent

réciproquement, et revinrent les meilleurs amis du monde ensemble.

Depuis, il ne s'est point tourmenté de ce qu'elle faisoit, et elle,

quand elle savoit qu'il avoit quelque amourette, elle l'y servoit. Ils

n'ont eu qu'une fille qui, voyant qu'ils ne songeoient point à la

marier, et qu'on la vouloit tenir toute sa vie en religion, en sortit,

et se maria à l'âge de trente-quatre ans sans leur consentement. Le

gendre, car la coutume de Bretagne rend le mariage d'une fille

responsable des dettes de la famille, même contractées depuis, voulut

les faire interdire. Ils firent évoquer à Paris sur parentés, et ici ils

gagnèrent leur procès; et, de peur d'accident, ils vendirent Marigny et

Malenoe, dont ils firent cinquante mille écus, toutes dettes payées. Il

en donna la moitié à sa femme, et garda l'autre pour lui. Il est souvent

en Bretagne, o√π il a le gouvernement du Port-Louis. Elle ne fait que

jouer à Paris, où elle demeure toujours. Depuis quelques années, elle a

eu une grande maladie. L'hiver passé, elle fut abandonnée des médecins;

cependant sa chambre étoit pleine de monde à l'ordinaire: elle étoit

aussi tranquille que si elle eût été en parfaite santé; seulement, de

temps en temps, elle disoit: «Faites-moi venir M. de La Milletière; il

parle de Dieu si gentiment!» Elle en est revenue.

Son mari avoit, il y a quelque temps, une petite fillette assez jolie;

il la laissa ici, et alla faire un tour en Bretagne. Girardin fit

connoissance avec elle, et la mit en chambre. Il en eut avis; il le fut

trouver, et lui dit: ¬´Si dans quatre jours vous ne me la rendez, je vous

irai poignarder.» L'autre nia. «Prenez-y garde!» Deux jours après, il

lui dit: ¬´Monsieur, je vous viens avertir que, des quatre jours, il n'en

reste plus que trois. Prenez garde à vous; informez-vous quel homme je

suis.» Ma foi, Girardin eut peur, car déjà il avoit des gens à ses

trousses; il lui alla dire un matin qu'il la lui rendoit de bon cœur.

«Ah! lui dit-il, vous voilà réduit; je ne voulois que cela. Je vous la

rends: une autre fois, usez-en plus civilement.» Après, ils firent

amitié ensemble. C'est une espèce de philosophe cynique; il ne joue

point.

PETIT-PUIS.

Petit-Puis est fils d'un boulanger de Chinon; il épousa une fille de la

ville qui avoit un peu plus de bien que lui, et, avec treize mille écus

que fit toute leur chevance, il acheta la charge de prévôt de

l'Ile-de-France, de la moitié de laquelle il n'y a que deux ans que

Gourville lui donnoit cent mille livres. Aujourd'hui (1660), comme

toutes les charges sont enchéries, il en auroit davantage. C'est un

original que cet homme. Après quelques années de son mariage, il devint

amoureux de la fille d'un éperonnier de Chinon; il la prit chez lui,

chassa sa femme, dont il n'avoit point d'enfants, et éleva ceux de

celle-ci comme s'ils eussent été légitimes. Ils sont grands à cette

heure; il y a une fille mariée à un homme de condition en Saintonge. Sa

véritable femme de temps en temps le poursuit; mais quand on lui

représente qu'elle fera pendre son mari, elle se retient. L'autre a tant

d'empire sur son esprit qu'il ne fait que ce qu'elle veut; or, il va

quelquefois à Chinon. La dernière fois qu'il y a été, il faisoit fort

l'entendu; il avoit amené de certains pêcheurs qui prenoient tout le

poisson. Un jour qu'il vouloit les faire plonger dans certaines fosses

o√π le poisson se retire, quelques gens de la ville y furent plonger

auparavant, et y firent mettre de grands éperons au lieu de poisson.

Voilà ses pêcheurs qui plongent, et qui, au lieu de poisson, reviennent

avec de grands éperons à leurs mains; car en plongeant, quand on voit

quelque chose de noir, on met la main dessus, et on n'a pas le loisir de

discerner ce que c'est. Il en fut si déferré qu'il partit le jour même.

_Ici se termine le manuscrit autographe des_ HISTORIETTES OU MÉMOIRES DE

TALLEMANT DES RÉAUX, _acquis par M. le marquis de Châteaugiron à la

vente de M. Trudaine, en 1803_.

MADEMOISELLE DES JARDINS,

L'ABBÉ D'AUBIGNAC ET PIERRE CORNEILLE[258].

Mademoiselle Des Jardins[259] est fille d'une femme qui a été à feue

madame de Montbazon et d'un homme d'Alençon, qui, je pense, est

officier: c'est une personne qui, toute petite, a eu beaucoup de feu;

elle parloit sans cesse. Voiture, qui logeoit en même logis que la mère,

prédit que cette petite fille auroit beaucoup d'esprit, mais qu'elle

seroit folle. La petite vérole n'a pas contribué à la faire belle; hors

la taille, elle n'a rien d'agréable, et à tout prendre, elle est laide;

d'ailleurs, à sa mine, vous ne jugeriez jamais qu'elle fût bien sage.

[258] Cette historiette est publiée sur un manuscrit autographe

de Tallemant des Réaux. Il fait partie du recueil de chansons et

de pièces du temps, appartenant à M. Monmerqué, et décrit dans la

notice.

[259] Marie-Hortense Des Jardins, dame de Villedieu, née en 1632,

mourut en 1683.

Il y a trois ans (1660), ou environ, qu'elle est à Paris, car elle a

fait un long séjour à la province; mais, quoiqu'elle y soit sous sa

bonne foi, elle ne laisse pas de voir toute sorte de gens, et de les

recevoir dans une chambre garnie.

Madame de Chevreuse et mademoiselle de Montbazon s'en divertissent. Elle

a une facilité étrange à produire; les choses ne lui coûtent rien, et

quelquefois elle rencontre heureusement. Tous les gens emportés y ont

donné tête baissée, et d'abord ils l'ont mise au-dessus de mademoiselle

de Scudéry et de tout le reste des femelles.

Une des premières choses qu'on ait vues d'elle, au moins des choses

imprimées, ç'a été un _Récit_ de la farce des _Précieuses_, qu'elle dit

avoir fait sur le rapport d'un autre. Il en courut des copies, cela fut

imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au

libraire, afin qu'on le vît au moins correct. C'est pour madame de

Morangis, à ce qu'elle a dit; j'use de ce terme, parce que le sonnet de

jouissance[260] qui est ensuite fut fait aussi, à ce qu'elle a dit, à la

prière de madame de Morangis. Cela ne convenoit guère à une dévote;

aussi s'en fâcha-t-elle terriblement. Depuis, la demoiselle s'est avisée

de dire que ç'avoit été par gageure, et que des gens le lui avoient

escroqué. Pour moi, quand je vois tous les autres vers qu'elle a faits,

et qui sont même imprimés avec ce gaillard sonnet dans un recueil du

Palais, je ne sais que penser de tout cela; d'ailleurs elle fait tant de

contorsions quand elle récite ses vers, ce qu'elle fait devant cent

personnes toutes les fois qu'on l'en prie, d'un ton si languissant et

avec des yeux si mourants, que s'il y a encore quelque chose à lui

apprendre en cette matière-là, ma foi! il n'y en a guère. Je n'ai jamais

rien vu de moins modeste; elle m'a fait baisser les yeux plus de cent

fois.

[260] Ce sonnet, qui commence par ce vers:

Aujourd'hui dans tes bras j'ai demeuré pâmée, etc.

fut fait à Dampierre, où madame de Chevreuse et mademoiselle de

Montbazon lui reprochoient qu'on ne savoit plus ce que son

_Tendre_ étoit devenu depuis deux mois qu'elle étoit à la

campagne. (T.)--Ce sonnet n'est pas dans les _OEuvres_ de madame

de Villedieu. Quant au _Récit en prose et en vers des Précieuses_,

le duc de La Vallière (_Bibliothèque du Théâtre-François_, t. 3,

p. 59) l'attribue à tort à Somaize; on voit ici qu'il est de

mademoiselle Des Jardins.

Conviée à un bal, elle emprunta un collet; il lui étoit trop court:

«Voilà bien de quoi s'embarrasser, dit-elle, ne sais-je pas alonger des

vers? j'alongerai bien ce collet.» Elle y mit du ruban noir tout autour.

Cela étoit épouvantable. Ma sœur de Ruvigny dit: «Voilà un ajustement

bien poétique!»

Pour faire voir sa cervelle, il ne faut que ce madrigal. J'en dirai

auparavant le sujet. L'abbé Parfait, conseiller au Parlement, étoit allé

chez elle pour la première fois; elle avoit été saignée. Justement,

comme il entroit, elle eut une foiblesse, et pensa tomber; il la

soutint. Le lendemain, elle lui envoya ce madrigal au Palais, dans sa

chambre, afin que plus de monde le vît.

MADRIGAL.

Quoi! Tircis, bien loin de m'abattre,

Vous m'empêchez de succomber!

Quoi! vous me relevez lorsque je veux tomber,

Et vous prêtez des bras pour vous combattre!

Après cette belle action,

On verra votre nom au Temple de Mémoire,

Et l'on vous nommera le héros de ma gloire,

Mais aussi le bourreau de votre passion.

Il n'y a pas une plus grande menteuse au monde, ni une plus grande

étourdie: elle a fait, dit-elle un roman, même elle en a traité avec je

ne sais quel libraire. On lui demande: ¬´O√π est le plan de votre

roman?--Je ne sais s'il y en a, répondit-elle; mais, s'il y en a un, il

faut qu'il soit dans ma tête.»

Ce roman commence par l'histoire de madame de Rohan, de Ruvigny et de

Chabot[261]. Madame de Rohan, sachant cela, pria Langey, qui connoît la

demoiselle, de lui faire voir ce livre avant qu'on l'imprim√¢t. Elle lut

son histoire et pria de changer quelque chose. La fille, au lieu de lui

faire voir le manuscrit corrigé, le donne au libraire, en disant qu'elle

avoit fait ce qu'on avoit souhaité. Langey alla ensuite chez elle, et il

fit tant qu'elle envoya sa sœur dire à l'imprimeur qu'on sursît jusqu'à

nouvel ordre. Cette sœur en arrivant trouve un huissier, mené par un

laquais de Langey, qui vient saisir les exemplaires. Cela f√¢cha fort la

faiseuse de roman, et elle veut y mettre toute l'histoire du congrès.

Cependant elle fut à M. le chancelier, qui dit: «Je veux voir

l'histoire; qu'on m'apporte les exemplaires.» Il l'a lue, et, n'y

trouvant rien d'offensant pour madame de Rohan, il donna la main-levée.

J'ai lu l'ouvrage; il n'y a pas grand'chose, et madame de Rohan est bien

au-dessous en toute chose de celle sous le nom de laquelle on a mis

quelques endroits de son histoire. Ce livre est meilleur qu'on n'avoit

lieu de l'espérer d'une telle cervelle; il n'y a encore qu'un volume.

[261] Tallemant a raconté fort en détail les aventures de la

duchesse de Rohan. (_Voyez_ l'Historiette de cette dame au t. 3,

p. 56 et suiv.)

Mais voici une belle histoire de la demoiselle! L'hiver de 1660, à un

bal où elle étoit, il y avoit un garçon appelé La Villedieu; il porte

l'épée. Ce garçon sortit du bal, et puis revint en disant qu'on n'avoit

jamais voulu lui ouvrir la porte chez lui, et qu'il ne savoit o√π aller

coucher. Notre rimeuse lui offrit son lit, et tout en riant, il va avec

elle et demeure à coucher. La mère, je pense, ou le père étoit ici; elle

alla coucher avec sa sœur. Ce garçon tombe malade cette nuit-là, et si

malade, qu'il fut six semaines avant que de pouvoir être transporté.

Elle eut tant de soin de lui durant son grand mal, que, ne croyant pas

en réchapper, il pensa être obligé à lui dire qu'il l'épouseroit s'il en

revenoit. Il en revint, il coucha avec elle trois mois durant assez

publiquement; en voici une preuve: Un jour, entre une et deux, l'été

dernier qu'il faisoit assez chaud, elle et lui étoient encore au lit, et

sans chemise: une demoiselle de qui je le tiens y alla pour la voir. La

Villedieu ne vouloit point qu'on la laiss√¢t entrer; elle le voulut, et

tout ce que La Villedieu put faire, ce fut de reprendre une chemise. Il

prit celle de la demoiselle au lieu de la sienne, et comme il la

mettoit, cette femme entre qui remarque quelque chose au-devant, marque

infaillible que ce n'étoit point la chemise du cavalier, et elle prit

celle de son galant.

Or, La Villedieu s'en est lassé; elle dit que c'est son mari; lui dit

que non; elle ne s'en tourmente que médiocrement, et dit: «Pourquoi le

contraindre? s'il ne le veut pas être, qu'il ne le soit pas?» C'est sur

cela qu'elle a fait l'élégie qui suit:

Enfin, cher Clidamis, l'amour vous importune;

Vous suivez le parti de l'aveugle Fortune.......[262]

[262] _Voyez_ les _OEuvres de madame Villedieu_, t. 2, p. 116;

Paris, 1720. Cette pièce est la première de ses églogues; nous

croyons devoir y renvoyer les lecteurs.

Cette fille fit imprimer tout ce qu'elle avoit fait, o√π il y a un

carrousel de M. le Dauphin qui est joli. Cette fantaisie lui vint à

cause d'un petit carrousel que fit le Roi en 1662[263]. Après, elle fit

une pièce de théâtre qu'on appela _Manlius_, où Manlius Torquatus ne

fait point couper la tête à son fils. Quoi qu'en dise l'abbé

d'Aubignac[264], son précepteur, je ne crois pas que cela se puisse

soutenir. Cette pièce réussit médiocrement. Une autre, appelée

_Nithétis_, réussit encore moins. Or, Corneille dit quelque chose contre

_Manlius_, qui choqua cet abbé qui prit feu aussitôt, car il est tout de

soufre. Il critique aussitôt les ouvrages de Corneille; on imprime de

part et d'autre; pour sa critique, patience, car il en sait plus que

personne, mais le diable le poussa de mettre au jour son roman

allégorique de la philosophie des Stoïciens. Il est intitulé: _Macarise,

reine des îles Fortunées_[265].

[263] C'est une petite pièce en prose et en vers, imprimée à part

en 1662. L'auteur de l'article de mademoiselle Des Jardins, dans

la _Biographie universelle_, a dit par erreur que ce _Carrousel_

étoit une pièce de théâtre.

[264] François Hedelin, abbé d'Aubignac, né en 1592, mourut en

1673. Il a composé un assez grand nombre d'ouvrages, dont le plus

connu est la _Pratique du théâtre_, qu'on ne lit plus depuis

long-temps.

[265] Cet ouvrage parut en 1666, en 2 vol. in-8º.

Patru lui conseilla de mettre son allégorie à la fin du livre, ou tout

au plus succinctement à la marge. L'abbé ne le voulut pas croire, et,

persuadé qu'un libraire deviendroit trop riche s'il imprimoit un si

précieux ouvrage, il le fit imprimer à ses dépens, c'est-à-dire le

premier tome. Or, comme il a en tête de faire une académie, qu'en riant

on appelle l'_académie des allégories_[266], il obligea tous les

jouvenceaux qui lui faisoient la cour à lui donner des vers pour mettre

au-devant de son livre. Il passa plus outre; Ogier, le prédicateur, ne

se put dispenser de lui faire des vers latins; le bonhomme Giry se vit

forcé de lui faire un éloge en prose, et Patru aussi, quoi qu'il pût

faire pour s'en exempter. La moitié du premier volume est donc employée

à ces éloges, et à cette allégorie, qui rebute tout le monde; et, ce qui

est de pire, le roman est mal écrit, et la galanterie en est pitoyable.

Je sais que, sans les avis de Patru, ce seroit bien peu de chose.

[266] On l'appeloit plutôt l'_Académie des allégoriques_. (Voyez

les _Mémoires de Sallengre_; Paris, 1715, t. 1er, p. 315.) On y

trouve une lettre curieuse d'un sieur Boscheron, sur l'abbé

d'Aubignac.

L'abbé d'Aubignac a fait mettre son portrait au-devant du livre avec ces

quatre vers, qui apparemment sont de son frère. Il a l'honneur d'en

faire aussi mal qu'un autre pour le moins.

Il a mille vertus, il connoît les beaux-arts,

Il étouffe l'Envie à ses pieds abattue,

Et Rome à son mérite, au siècle des Césars,

Au lieu de cette image eût dressé sa statue[267].

[267] Il y a au bas du quatrain _Acheman_; c'est quelque nom

retourné.

(T.)

Corneille, ou quelque _Corneillien_, a fait cet autre quatrain pour

mettre à la place du premier:

Il a mille vertus, ce pitoyable auteur,

Et deux mille secrets pour apprendre à déplaire;

Quiconque veut s'instruire au grand art de mal faire

N'a qu'à prendre leçon d'un si rare docteur.

Corneille fit encore le madrigal qui suit:

ÉPIGRAMME.

Cette foule d'approbateurs,

Qui met à si haut prix ta docte allégorie,

Comme elle a ton œuvre enchérie,

Epouvante les acheteurs.

Tu crois que le papier et l'encre qu'il t'en coûte

De l'immortalité t'ouvrent la grande route,

Et que tant de grands noms[268] feront vivre ton nom;

Mais, n'en déplaise à ta doctrine,

Plus on étaie une maison,

Plus elle est près de sa ruine.

Celle-ci est de Cottin:

Ce roman sans exemple en nos mains est tombé,

Mais j'en trouve l'auteur difficile à connoître;

Si j'en crois ses amis, c'est un savant abbé,

Si j'en crois ses écrits, ce n'est qu'un pauvre prêtre.

[268] Ogier, Giry et Patru. On ne connoît pas les autres.

(T.)--Despréaux avoit aussi fait des vers sur la _Macarise_; dans

sa lettre à Brossette, du 9 avril 1702, il dit qu'il les porta

trop tard à l'abbé d'Aubignac. Il les a insérés dans l'édition de

1701, et depuis, elle a toujours été comprise dans ses œuvres.

(_Voyez_ le Boileau de M. de Saint-Surin, t. II, p. 496.)

Cependant son livre ne se vend point; quand il seroit moins désagréable,

il auroit de la peine à en avoir le débit, car les libraires ne sont pas

pour lui. Ils disent une plaisante chose: Corneille, dans un in-folio

qu'il a fait imprimer depuis cette querelle, s'est fait mettre en taille

douce, foulant l'Envie sous ses pieds. Ils disent que cette Envie a le

visage de l'abbé d'Aubignac[269]. Cependant Corneille, d'assez bonne

foi, reconnoît dans de certains discours au-devant de ses pièces les

fautes qu'il a faites; mais j'aimerois mieux qu'il eût tâché de faire

disparoître celles qui étoient les plus aisées à corriger. En vérité, il

a plus d'avarice que d'ambition, et pourvu qu'il en tire bien de

l'argent, il ne se tourmente guère du reste. L'abbé s'opiniâtre, et est

si fou que de faire imprimer les autres volumes, à ses dépens s'entend,

car quand il le voudroit, je ne crois pas que personne les imprim√¢t pour

rien. On dit qu'il pourroit bien apprendre aux fous un nouveau moyen de

se ruiner; car il y a plusieurs volumes, et cela coûtera bon. Il fit et

fit faire quantité d'épigrammes contre Corneille, qui toutes ne valoient

rien; on n'a pas daigné en prendre copie.

[269] _Voyez_ le Théâtre de Corneille, en deux parties in-folio;

Paris, chez Louis Billaine, au Palais, 1664. On voit au

frontispice le buste de Corneille couronné de lauriers par

Melpomène et Thalie. La muse de la tragédie foule à ses pieds

l'Envie, à laquelle le graveur a donné des traits masculins. Une

renommée, qui sonne à la fois de deux trompettes, est placée

au-dessus du buste du poète dont elle proclame la gloire.

Corneille a lu par tout Paris une pièce qu'il n'a pas encore fait jouer.

C'est le couronnement d'Othon. Il n'a pris ce sujet que pour faire

continuer les gratifications du Roi en son endroit. Car il ne fait

préférer Othon par les conjurés à Pison qu'à cause, disent-ils, que

Othon gouvernera lui-même, et qu'il y a plaisir à travailler sous un

prince qui tienne lui-même le timon[270]; d'ailleurs ce dévot y coule

quelques vers pour excuser l'amour du Roi. Il vous va mettre sur le

théâtre toute la politique de Tacite, comme il y a mis toutes les

déclamations de Lucain. Corneille a trouvé moyen d'avoir une chambre à

l'hôtel de Guise. C'est dommage que cet homme n'est moins avare. Il

auroit étudié la langue et les autres choses où il pèche. Je lui trouve

plus de génie que de jugement.

[270] _Othon_ a été représenté en 1665. Louis XIV avoit pris la

direction des affaires en 1661, à la mort du cardinal Mazarin, et

il put considérer comme allusion au commencement de son règne ces

vers placés dans la bouche d'un courtisan ambitieux du pouvoir:

Sous un tel souverain nous sommes peu de chose:

Son soin jamais sur nous tout-à-fait ne repose:

Sa main seule départ ses libéralités;

Son choix seul distribue états et dignités.

Au timon qu'il embrasse il se fait le seul guide,

Consulte et résout seul, écoute et seul décide;

Et quoique nos emplois puissent faire de bruit,

Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup-d'œil nous détruit.

(OTHON, _acte 2e, scène 4e_.)

Voici la seule supportable d'entre ces volumes d'épigrammes que l'abbé

d'Aubignac et son _Académie des allégories_ ont composées contre

Corneille:

Pauvre ignorant, que tu t'abuses,

Quand tu nous dis si hardiment

Que toujours le poète normand

Avecque lui mène les Muses!

Il en seroit un foible appui

S'il falloit qu'il les eût portées,

Et s'il les traînoit après lui,

Hélas! qu'elles seroient crottées!

Quelqu'un des _Corneilliens_ a fait celle-ci:

Qu'ils étoient fous ces vieux stoïques,

De se piquer d'être apathiques!

Ils manquoient bien de sens commun.

Ceux-ci sont d'une autre nature,

Et comme pourceaux d'Epicure,

Tous grondent quand on en touche un[271].

[271] Le Roman de l'abbé d'Aubignac et de la philosophie des

stoïciens.

(T.)

Les épigrammes qui suivent sont de Richelet:

Hédelin, c'est à tort que tu te plains de moi;

N'ai-je pas loué ton ouvrage?

Pouvois-je plus faire pour toi,

Que de rendre un faux témoignage[272]?

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 13 / 27 段