Durant deux misérables campagnes qu'il fit, il n'avoit jamais voulu

permettre à sa femme d'aller chez madame la marquise de La Caze, sa

mère[234]; au contraire, il l'avoit donnée en garde à madame de

Maimbray. On avoit reconnu qu'il avoit mille bizarreries, et en une

occasion, la jeune femme avoit lâché quelques paroles qui donnoient lieu

de soupçonner qu'il étoit impuissant. Avec cela, il étoit horriblement

jaloux; car ces sortes de gens-là savent bien que leurs femmes ne

sauroient pires qu'eux. Il la vouloit jeter dans la dévotion; il lui

lisoit et lui faisoit lire sans cesse la Sainte-Ecriture. On a vu de ses

lettres; je ne crois pas qu'il y ait rien de si impertinent. Il ne fait

que coudre des passages de la Bible, qu'il prend de travers, et il y en

a une où il compare Courtomer, l'oncle de sa femme, à Julien l'Apostat.

Ecrivant à son homme d'affaires, il mettoit au bas de la lettre:

¬´Retenez bien toutes les questions que je vous fais sur ces passages,

et ayez bien soin de mes affaires.» Il vouloit persuader à sa femme

qu'une honnête femme devoit avoir les mêmes goûts que son mari, et ne

devoit manger que de ce qu'il mangeoit. Un jour il lui proposa de se

renfermer dans un appartement de Courtomer, et d'y faire faire un trou

par lequel on leur donneroit les choses nécessaires, afin de ne se plus

quitter du tout.

[234] Remariée au marquis de La Caze, de la maison de Pons. (T.)

Cela me fait souvenir d'un receveur des tailles du Mans, nommé

Saint-Fucien, qui rendoit des lavemens dans son lit, étant couché avec

sa femme, et disoit que si elle l'aimoit bien, elle ne trouveroit point

que cela sentît mauvais. Il étoit aussi impuissant, et quand un de ses

juges lui demanda pourquoi il s'étoit marié, étant en cet état-là:

«Monsieur, répondit-il naïvement, le jubilé étoit proche et je croyois

qu'à force de prier Dieu, cela reviendroit.» Il fut pourtant démarié.

En un voyage que Langey fit ensuite à la campagne chez le bonhomme

Magdelaine, ancien conseiller huguenot[235], on fit avouer à sa femme

qu'il n'avoit point consommé, et on prit ses mesures pour la faire venir

à Paris sans lui.

[235] Jacques Magdelaine, reçu conseiller au Parlement, le 23

janvier 1615. (Voyez _Blanchard_, au lieu déjà cité, page 118.)

Pour cela, sous prétexte qu'il n'étoit pas trop bien avec le bonhomme,

et que pourtant ses affaires requéroient qu'il vînt à Paris, madame Le

Cocq lui proposa d'y envoyer sa femme; il y consentit. Elle parut bien

dissimulée en cette rencontre; car, après avoir bien fait des façons

pour le quitter, comme elle étoit déjà montée en carrosse, elle remonte,

va encore l'embrasser, et lui dire qu'elle ne pouvoit se résoudre à le

laisser, etc. Depuis, jusqu'au jour où il reçut l'exploit, elle lui

écrivit les lettres les plus tendres du monde, et ici sa tante la mena

au Cours et aux noces. Peut-être eût-il été mieux de ne point faire tout

cela. L'exploit le surprit, comme vous pouvez le penser; il vient à

Paris, demande à la voir; on le lui refuse. Il y envoie M. du Mans

(_Lavardin_), son parent, qui dit tout ce qu'il y avoit à dire

là-dessus, et offrit le congrès[236] en particulier, mais en vain; le

ministre Gasches offre la même chose, on passe outre.

[236] C'est peut-être la première fois que l'on trouve la mention

d'un _congrès_ extrajudiciaire.

M. Magdelaine, qui n'est habile homme que par routine, ne daigne pas

s'informer comment il y falloit agir; il se fie à ce que sa petite-fille

lui dit que Langey n'étoit point son mari, et il oublie d'exposer dans

la requête qu'en quatre ans que cet homme a été avec elle, il n'a eu que

trop de temps pour la mettre en état, d'une manière ou d'une autre, de

ne passer plus pour fille. Après elle offre de se laisser visiter, et on

fit pour elle un _factum_ si sale, que depuis on a trouvé à propos de le

désavouer.

Après bien des procédures, on en vint à la visite chez le lieutenant

civil, à cause que les parties étoient de la religion. Madame Le Cocq,

pour s'excuser, dit qu'elle avoit vu le procès-verbal de la visite de

mademoiselle de Soubise[237], aussi huguenotte, et qu'il y avoit douze

experts, au lieu qu'à l'ordinaire il n'y en a que quatre tout au plus;

«mais n'en nommer que deux de chaque côté, disoit-elle, ce petit nombre

se peut corrompre aisément; il en faut quatre, puis la cour en nomme

d'office.» Il y en eut donc douze entre lesquels il y avoit deux

matrones.

[237] Catherine de Parthenay, demoiselle de Soubise, âgée de

douze ou treize ans, épousa, le 20 juin 1568, Charles de

Quellence, baron du Pont. (Voyez la _Relation de ce qui s'est

passé au sujet de la dissolution du mariage de Charles de

Quellence_, etc., à la suite du _Traité de la dissolution du

mariage pour cause d'impuissance_; Luxembourg, 1735, in-8º;

ouvrage anonyme du président Bouhier.) Le procès-verbal dont

arguoit madame Le Cocq ne s'y trouve pas. La nullité du mariage

fut prononcée, et le procès étoit pendant sur l'appel, quand le

baron du Pont fut assassiné à la Saint-Barthélemy.

Langey est bien fait et de bonne mine. Madame de Franquetot-Carcabu, en

le voyant au Cours, dit: «Hélas! à qui se fiera-t-on désormais?» Cela

donnoit de mauvaises impressions contre la demoiselle. Je ne sais

combien de harengères et autres femmes étoient à la porte du lieutenant

civil, et dirent en voyant Langey: «Hélas! plût à Dieu que j'eusse un

mari fait comme cela!» Pour elles, elles lui chantèrent pouille. La

visite lui fut fort désavantageuse, car on ne la trouva point

entière[238], et, après avoir été tâtée, regardée de tous les côtés, par

tant de gens et si long-temps, car cela dura deux heures, donna une si

grande indignation à tout le sexe, que, depuis ce temps jusqu'au

congrès, toutes les femmes furent pour Langey; d'ailleurs, il ne disoit

rien contre elle. Il se mit en ce temps-là beaucoup plus dans le monde

qu'il n'avoit jamais fait, et on disoit que cette affaire lui avoit

donné de l'esprit. S'il en eût eu, il lui étoit bien aisé de garder sa

femme toute sa vie; il n'avoit qu'à avouer, voyant la visite si

désavantageuse pour elle, qu'il s'étoit fatigué par les excès qu'il

avoit faits avec elle. Au lieu de cela, il demanda le congrès. Tout le

monde pourtant s'étonnoit de son audace, car il n'y avoit qui que ce fût

qui pût dire: «Je l'ai vu en état.» On doutoit fort de sa vigueur. Le

seul ministre Gache et le médecin L'Aimenon, qui est à M. de

Longueville, soutenoient qu'il étoit comme il falloit; l'un se fioit à

ce qu'il étoit trop craignant Dieu pour mentir, et l'autre disoit qu'il

étoit de trop bonne race du côté de père et de mère. Menjot, le médecin,

disoit plaisamment qu'ils étoient les deux c........ de Langey: M.

L'Aimenon le droit, et M. Gache le gauche.

[238] Renevilliers-Galand, alors conseiller au Ch√¢telet, disoit:

¬´On ne peut pas dire que Langey, durant ces quatre ans, n'a pas

fait œuvre de ses dix doigts.» (T.)

Madame de Lavardin et madame de Sévigny[239], amies du lieutenant

civil[240], étoient en carrosse à deux portes de là, où il les alla

trouver; après, on les entendoit rire du bout de la rue. On prétendit

que le lieutenant civil avoit été favorable à Langey, à cause de madame

de Lavardin.

[239] Marie de Rabutin de Chantal, marquise de Sévigny ou

_Sévigné_; l'usage de ce dernier nom avoit prévalu.

[240] M. Le Camus.

Il y eut bien des procédures pour cela, qui firent durer la chose près

de deux ans; on ne parloit que de cela par tout Paris. Je me souviens

que, sur le rapport, des femmes disoient: «Jésus! on disoit qu'elle

étoit si bien faite! Regardez ce qu'en disent ces gens-là.» Elle est

bien faite pourtant. Les femmes s'accoutumèrent insensiblement à ce mot

de _congrès_, et on disoit des ordures dans toutes les ruelles. Une

parente de la dame dit un jour en visite, parlant de Langey: ¬´On a

trouvé la partie bien formée, mais point _animée_.» Madame Le Cocq, au

lieu d'ôter sa fille, la laissa coucher avec madame de Langey. Je pense

qu'elle y aura appris de belles choses. Il est vrai qu'elle l'ôta quand

on en vint au congrès; mais il étoit bien temps. On en fit des vers,

méchants à la vérité, mais qui disoient bien des saletés. Les

vaudevilles ne chantoient autre chose, et madame Le Cocq alloit débitant

tout ce qu'elle savoit là-dessus, car c'est la plus grande parleuse de

France; les paroles sortent de sa bouche comme les gens sortent du

sermon[241]. On l'appeloit, lui, _le marquis du Congrès_. Il avoit le

portrait de sa femme, et montroit partout de ses lettres. Un jour qu'il

disoit à madame de Gondran: «Madame, j'ai la plus grande ardeur du monde

pour elle.--Hé! monsieur, gardez-la pour un certain jour, cette grande

ardeur.» Madame de Sévigny lui dit un peu gaillardement: «Pour vous,

votre procès est dans vos chausses.» Madame d'Olonne un jour disoit:

«J'aimerois autant être condamnée au congrès.»

[241] Cela paroît signifier que les paroles sortent de sa bouche

sans choix et sans discernement, ou bien toutes à la fois.

C'étoit une plaisante rencontre que madame de Langey logeât dans la rue

de Seine, du même côté de l'hôtel de Liancourt[242] et du logis de

madame de Guébriant, et en égale distance de l'un et de l'autre; elles

étoient toutes trois sur une ligne. Madame la marquise de Rambouillet

disoit à propos de cela: «Je ne désespère pas que cette madame de

Langey ne soit un jour dame d'honneur de quelque reine, puisque madame

de Guébriant la doit être de la Reine à venir[243].»

[242] L'hôtel de La Rochefoucauld-Liancourt a été abattu il y a

quelques années; la rue des Beaux-Arts a été construite sur son

emplacement.

[243] Madame de Liancourt avoit contracté avec le comte de

Brissac un premier mariage, qu'elle parvint à faire déclarer nul,

sous prétexte d'impuissance. (Voyez les _Mémoires de Tallemant_,

t. 3, p. 304.) Quant à madame de Guébriant, elle avoit aussi été

_démariée_ d'avec un homme de qualité, nommé Des Spy ou Chepy.

(_Ibid._, p. 181.)

Cette madame de Langey ne témoigna pas beaucoup de cœur, car, dans une

rencontre qui eût mis une autre personne au désespoir, elle jouoit aux

épingles avec sa cousine Le Cocq, et n'a pas paru extrêmement touchée de

toutes les indignités qu'on lui a fait souffrir. Les juges de l'édit

étoient assez mal satisfaits d'elle, et si Langey n'eut point été si sot

que de demander le congrès, elle eût été bien empêchée. Il ne tint qu'à

lui de s'accommoder assez avantageusement. Pour peu qu'il y eût eu de

galanterie du côté de madame de Langey, elle étoit perdue, car même on

ne trouva pas bon qu'elle fût allée en cachette, chez un des parents de

sa tante, voir un feu d'artifice sur l'eau; il est vrai que c'étoit au

sortir de chez le rapporteur, o√π Langey avoit permission de lui parler

durant trois jours. Le père et la mère de Langey vinrent ici exprès pour

le faire résoudre à s'accommoder; ils n'en purent jamais venir à bout.

On n'a jamais vu un tel esprit d'étourdissement.

Cependant sa maison est ruinée de cette belle affaire, car il n'est pas

la moitié si riche qu'on le faisoit, et le bonhomme Magdelaine et madame

Le Cocq se fièrent sottement à un Normand, leur voisin, qui les trompa,

ou du moins fut trompé lui-même en les trompant.

Le jour qu'on ordonna le congrès, Langey crioit victoire; vous eussiez

dit qu'il étoit déjà dedans: on n'a jamais vu tant de fanfaronnades.

Mais il y eut bien des mystères avant que d'en venir là. Il fit ordonner

qu'on la baigneroit auparavant; c'étoit pour rendre inutiles les

restringents, et qu'elle auroit les cheveux épars, de peur de quelque

caractère[244] dans sa coiffure. Faute d'autre lieu, on prit la maison

d'un baigneur au faubourg Saint-Antoine.

[244] Quelques caractères magiques, quelques prétendus talismans.

La veille, lui et elle furent encore visités par quinze personnes, et,

le jour, je pense qu'il avoit aposté de la canaille, la plupart des

femmes, au coin de la rue de Seine, qui dirent quelques injures à la

patiente. Plusieurs fois, il en a fait dire à madame Le Cocq, au Palais.

Elle y alla bien accompagnée, et les laquais disoient à ceux qui

demandoient qui c'étoit: «C'est _M. le duc de Congrès_.» Elle étoit fort

résolue en y allant, et dit à sa tante, qui demeura: «Soyez assurée que

je reviendrai victorieuse; je sais bien à qui j'ai affaire.» Là, il lui

tint toute la rigueur, jusqu'à ne vouloir pas souffrir, quand on la

coucha, qu'on la coiff√¢t d'une cornette que deux femmes des parentes de

son grand-père avoient apportées; il en fallut prendre une de celles de

la femme du baigneur. En s'allant mettre au lit, il dit: ¬´Apportez-moi

deux œufs frais, que je lui fasse un garçon tout du premier coup.» Mais

il n'eut pas la moindre émotion où il falloit; il sua pourtant à changer

deux fois de chemise: les drogues qu'il avoit prises l'échauffoient. De

rage, il se mit à prier. «Vous n'êtes pas ici pour cela,» lui dit-elle;

et elle lui fit reproche de la dureté qu'il avoit eue pour elle, lui qui

savoit bien qu'il n'étoit point capable du mariage. Or, il y avoit là

entre les matrones une vieille madame Pezé, âgée de quatre-vingts ans,

nommée d'office, qui fit cent folies; elle alloit de temps en temps voir

en quel état il étoit, et revenoit dire aux experts: «C'est grand'pitié;

il ne _nature_ point.» Le temps expiré, on le fit sortir du lit: «Je

suis ruiné,» s'écria-t-il en se levant. Ses gens n'osoient lever les

yeux, et la plupart s'en allèrent. Au retour de là, un laquais contoit

naïvement à un autre: «Il n'a jamais pu se mettre _en humeur_. Pour ce

mademoiselle de Courtomer, elle étoit en chaleur; il n'a pas tenu à

elle.»

L'hiver suivant, il arriva une chose quasi semblable à Reims: la femme,

par grâce, accorda au mari toute une nuit. Les experts étoient auprès du

feu; ce pauvre homme se crevoit de noix confites. A tout bout de champ,

il disoit: «Venez, venez;» mais on trouvoit toujours blanque[245]. La

femelle rioit et disoit: «Ne vous hâtez pas tant, je le connois bien.»

Ces experts disent qu'ils n'ont jamais tant ri, ni moins dormi que cette

nuit-là.

[245] _Trouver blanque_, c'est ne pas trouver ce qu'on cherche.

Cette expression est empruntée de la loterie, où tirer un billet

blanc, c'est avoir perdu son argent. (_Dict. de Trévoux._)

Le lendemain qui étoit la cène de septembre à Charenton, on ne fit que

parler de l'aventure de Langey. Jamais on n'a dit tant d'ordures le jour

de mardi gras. Le ministre Gache étoit si confus que vous eussiez dit

que c'étoit à lui que cela étoit arrivé. Jusque là, quand il marioit

quelqu'un, il se tournoit vers le bonhomme Magdelaine, à l'endroit où il

y a: _Donc, ce que Dieu a joint, que l'homme ne le sépare point_, et

crioit à haute voix. Depuis, il a lu cela comme le reste. Les femmes qui

avoient été pour Langey étoient déferrées: «C'est un vilain,

disoient-elles, n'en parlons plus.»

Dès le lundi, une infinité de gens allèrent se réjouir chez madame Le

Coq; elle leur dit une bonne chose: «Excusez ma nièce, leur disoit-elle;

elle est si fatiguée qu'elle n'a pu descendre.» Langey ne laissa pas de

présenter encore requête, disant qu'il avoit été ensorcelé, qu'on

l'avoit bassiné d'une autre eau qu'elle. Cela fut cause qu'on ne put

avoir arrêt à ce parlement-là. On fit un couplet de chanson à

l'imitation de celle du maréchal _Lampon_, où il y avoit:

Monsieur Daillé[246], ouvrez-moi votre porte;

Je n'en puis plus, la douleur me transporte;

Je suis Langey, qui viens faire retraite,

Je suis Langey,

Qui reviens du Congrès.

[246] Un ministre. (T.)

Depuis la Saint-Martin jusqu'à ce qu'il y eût eu arrêt, il alla partout

à son ordinaire, et tout le monde en étoit embarrassé. Il y eut arrêt au

commencement de février[247], par lequel il fut condamné à restituer

tous les fruits, et, pour dépens, dommages et intérêts, à ne rien

demander pour la pension de la demoiselle qui avoit été quatre ans avec

lui. Il s'avisa de dire qu'il avoit gagné, et qu'il étoit délivré d'une

vilaine. Il n'eut pourtant plus de carrosse; car je crois qu'il ne

trouve plus d'argent. Ce procès lui coûte étrangement. Après cela, il

eut l'effronterie d'aller au bal; on le pria par malice à danser; ce fut

une huée étrange. Il ne sentit point tout cela, et il dansa encore une

autre fois qu'on le reprit[248]. Il vouloit même donner les violons à la

Motte-Argencourt[249], si la mère l'eût voulu souffrir. On dit qu'il en

est amoureux. Durant son procès, il le fut un peu de mademoiselle de

Marivaux, et Cauvisson[250], qui veut épouser cette fille, en eut de la

jalousie. Il n'y a pas long-temps que le bruit courut qu'il épousoit

mademoiselle d'Aumale[251], puis on le dit bien davantage de

mademoiselle d'Haucourt[252], sa sœur, et on faisoit dire à ce fat:

«Au moins, sage et dévote comme elle est, quand elle aura des enfants,

on ne dira pas que ce sera d'un autre que de moi.» Voici d'où est venu

ce bruit-là: quand M. de Lillebonne épousa feu mademoiselle

d'Estrées[253], qui étoit précieuse, on dit de lui comme de Grignan,

quand il épousa mademoiselle de Rambouillet, un des originaux des

Précieuses[254], qu'il avoit fait de grands exploits la nuit de leurs

noces. Madame de Montausier écrivit à sa sœur, en Provence: «On fait

des médisances de madame de Lillebonne comme de vous.» Madame de Grignan

répondit que, pour remettre les _précieuses_ en réputation, elle ne

savoit plus qu'un moyen, c'étoit que mademoiselle d'Aumale épousât

Langey. Cela se répandit par la ville, et à tel point, qu'un conseiller

des amis de l'aînée (car comme on trouva cela plus sortable, on le dit

bien plus affirmativement), alla trouver cette dernière, et lui dit que

pour l'amour d'elle, si elle le vouloit, il feroit ôter de l'arrêt la

défense de se marier. Madame de Courcelles-Marguenat, comme on disoit

qu'il devoit épouser une veuve, dit: «Hé! il y a tant de filles qui

naissent veuves.» Deux ou trois mois après son arrêt, madame de Langey

s'en alla en Normandie.

[247] L'arrêt est du 8 février 1659.

[248] La danseuse choisissoit alors son cavalier.

[249] Louis XIV adressa quelques hommages à mademoiselle de La

Motte-Argencourt. Mais il ne peut être ici question d'elle, car,

n'ayant pu conserver son royal amant, elle se retira aux Filles

de Sainte-Marie de Chaillot, o√π elle est morte. (Voyez les

_Mémoires de madame de Motteville_, deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France_, t. 39,

p. 401.) Peut-être Tallemant a-t-il voulu parler de mademoiselle

de La Motte-Houdancourt, qui a souvent été confondue avec

mademoiselle de La Motte-Argencourt.

[250] Jean-Louis de Louet, marquis de Calvisson, lieutenant de

roi au gouvernement de Languedoc, épousa, le 17 février 1661,

Anne-Madeleine de Lisle, fille du marquis de Marivaux.

[251] Suzanne d'Aumale, dame d'Haucourt, fille de Daniel

d'Aumale, seigneur d'Haucourt, épousa depuis le maréchal de

Schomberg. Son nom de _précieuse_ étoit _Dorinice_. Voici son

article tiré de leur _Dictionnaire_: «Dorinice est une précieuse

de grand esprit et de grande naissance; cette fille voit le grand

monde et écrit fort bien en vers et en prose.» (Voyez le _Grand

Dictionnaire des précieuses_ et sa _Clef_, par le sieur de

Saumaize; Paris, 1661, t. 1er, p. 140.)

[252] Sœur aînée de mademoiselle d'Aumale.

[253] Christine d'Estrées, fille du maréchal, avoit épousé, le 3

septembre 1658, François-Marie de Lorraine, comte de Lillebonne.

Elle mourut le 18 décembre suivant.

[254] Le comte de Grignan, qui fut depuis le gendre de madame de

Sévigné, avoit épousé, le 27 avril 1658, mademoiselle de

Rambouillet. (_Voyez_ plus haut, t. 2, p. 362 de ces _Mémoires_.)

Or, depuis cela, quelque fol√¢tre s'avisa de faire un almanach, o√π il y

avoit une espèce de forgeron grotesquement habillé, qui tenoit avec des

tenailles une tête de femme, et la redressoit avec son marteau. Son nom

étoit _L'eusses-tu-cru_, et sa qualité, _médecin céphalique_, voulant

dire que c'est une chose qu'on ne croyoit pas qui pût jamais arriver que

de redresser la tête d'une femme. Pour ornement, il y a un âne mené par

un singe, chargé de têtes de femmes; il en arrive par eau et par terre,

de tous côtés. Cela a fait faire des farces, des ballets et mille

folies. On dit qu'il falloit faire un autre almanach, o√π seroient

Vardes, Riberpré et Langey, et au bas _L'eusses-tu-cru_. Ce sont deux

hommes mariés, aussi bien faits qu'il y en ait à la cour, mais qui ne

passoient pas pour trop bons compagnons; quant au deuxième, on dit que

c'est d'un coup de pique en une de ses parties nobles d'en bas. Pour le

premier, nous en parlerons ailleurs, et de sa femme aussi[255].

[255] On fit alors une multitude de caricatures sur _Lustucru_.

Celle que Tallemant a décrite est au cabinet des estampes de la

Bibliothèque du Roi, au volume 2133, p. 58. Elle est répétée dans

le _Recueil des plus illustres proverbes_, no 2239 du même

cabinet. On lit au bas: «_Céans M. Lustucru a un secret admirable

qu'il a apporté de Madagascar, pour reforger et repolir, sans

faire mal ni douleur, les testes des femmes acariastres,

bigeardes, criardes, diablesses, enragées, fantasques,

glorieuses, hargneuses, insupportables, lunatiques, meschantes,

noiseuses, obstinées, pie-grièches, revesches, sottes, testues,

volontaires et qui ont d'autres incommodités, le tout à prix

raisonnable, aux riches pour de l'argent, et aux pauvres

gratis._» On voit à la page 24 du volume 2133, _l'Illustre

Lustucru en son tribunal_; des maris viennent de toutes les

parties du monde le remercier et lui offrir des présents en

reconnoissance des services qu'il leur a rendus. Au _Recueil des

plus illustres proverbes_, no 69, on voit _le massacre de

Lustucru par les femmes_. Ces dernières ne se contentèrent pas de

cette vengeance. On trouve au volume 2133, page 83, _l'Invention

des femmes qui font ôter la méchanceté de la tête de leurs

maris_.

Au bout d'un an et demi, Langey prit des lettres en forme de requête

civile, pour faire ôter de l'arrêt la défense de se marier; mais M. le

chancelier le rebuta, en disant: «A-t-il _recouvré de nouvelles

pièces_?»

Depuis la mort de sa grand'mère de Teligny, il se fait appeler _le

marquis de Teligny_, mais il ne laisse pas d'être _Langey_ pour cela.

Au bout de quelques mois pourtant, Langey ne laissa pas de trouver qui

le voulut; il épousa une fille de trente ans, huguenotte, nommée

mademoiselle de Saint-Geniez, sœur de M. le duc de Navailles. Il prit

là une étrange poulette. Voici ce que j'en ai ouï dire à Tallemant,

maître des requêtes. Comme il étoit intendant en Guienne, la goutte et

la fièvre le prirent à Saint-Sever en Limosin. On n'entroit point dans

sa chambre, lorsqu'un prêtre essoufflé vint prier madame Tallemant de le

faire parler à M. l'intendant, et qu'il y alloit de la vie de deux

hommes; elle le fait entrer. C'étoit qu'une vieille tante du duc, ne

pouvant avoir sa légitime, s'étoit emparée du château où, mademoiselle

de Saint-Geniez, l'ayant forcée, l'avoit mise en prison dans une chambre

où il n'y avoit que les quatre murs, sans pain ni eau, et avoit enfermé

deux gentilshommes de son parti, dans une armoire qui étoit dans le mur,

où l'on a accoutumé en ce pays de mettre du salé; et ces trois

personnes, depuis deux fois vingt-quatre-heures, n'avoient ni bu ni

mangé. L'intendant les envoya délivrer. Il y a apparence qu'elle salera

Langey.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 12 / 27 段