tenir un de ses enfants à M......[211], en lui disant: «Monsieur, on m'a
dit que vous nourrissiez un merle[212], vous en nourrirez bien deux.» Il
en fit tenir encore un au fils aîné, et un jour il leur mena ses enfants
en leur disant: «Voilà les _fillaux_ de votre maison.» Une fois, il fit
je ne sais quels vers, o√π le merle se mettoit sous la protection de
l'aigle, son roi, son seigneur et son maître, à cause qu'il y avoit,
disoit-il, un aigle dans leurs armes; mais il se trompoit encore comme
au rossignol, car ce sont des pigeons. Il laissoit toujours l'enseigne
de son logis en grosses lettres: _Demeure de Merle, sieur de la Salle_.
Il disoit: «Je suis un pauvre gentilhomme, fils d'un procureur à la
Chambre de l'édit de Castres.» Il se mit en tête qu'il étoit de la
maison de Marle, la meilleure de la robe, mais qui est faillie[213].
¬´Mais pourquoi vous appelez-vous _Merle_?--C'est, disoit-il, qu'en
Champagne, d'o√π vient cette maison, on met un _a_ pour un _e_, et on dit
_Marle_ au lieu de _Merle_.»
[211] Le nom biffé est entièrement illisible.
[212] C'étoit un rossignol. (T.)
[213] La maison de Marle étoit une des plus anciennes de la robe.
Henri de Marle, quatrième président du parlement en 1393, fut
fait chancelier de France en 1413. Cette famille est depuis
long-temps éteinte. (Voyez _les Présidents au mortir du Parlement
de Paris_, par Blanchard; Paris, 1647; in-folio, p. 89.)
Un autre impertinent de Castres avoit fait des vers à la Reine-mère, et
il y avoit en un endroit:
Madame, vous avez trois uniques enfants,
Dont les uns sont petits et les autres sont grands.
En ce pays-là, un _enfant_, c'est un garçon.
Un conseiller-d'État, en mourant, défendit qu'on mît la qualité de
conseiller du Roi dans son billet d'enterrement. ¬´Il est si mal
conseillé, dit-il, que j'aurois peur qu'on ne m'en demandât compte en
l'autre monde.»
Les gueux qui demandoient sur le chemin de Charenton, ne demandoient
jamais qu'au nom de Dieu et de Notre Seigneur; jamais au nom de la
Vierge ni des Saints.
M. Lumagne, banquier, disoit à sa femme, comme elle alloit à confesse:
«Ma mie, ne manquez pas de vous confesser que vous en avez refusé à
votre mari.--Hé! répondit-elle, monsieur Lumagne, vous en ai-je jamais
refusé?»
M. de Gordes, capitaine des gardes, disoit à un garde dont il avoit
donné la charge, croyant qu'il avoit été tué: «Ce n'est pas vous, vous
êtes mort.»
Un paysan me disoit, parlant d'un de ses voisins qui étoit mort: «Il y
faudra bien tous venir. Mais ardez, monsieur, il y fera aussi bon dans
cent ans qu'à cette heure.»
Carlincas, languedocien, qui a fait de si jolies épigrammes, et qui est
mort capitaine en Hollande, vint à Paris sans un sou, trouver son aîné
qui étoit soldat aux gardes. «Hé! lui dit l'aîné, que viens-tu faire
ici? j'ai bien de la peine à vivre, je tire le diable par la queue, et
tu me viens encore tomber sur les bras.--Est-il possible, dit Carlincas
en pleurant, qu'un garçon qui n'a que dix-huit ans, et qui a de quoi
plaire aux dames, ne trouve pas à gagner sa vie dans une ville comme
Paris?....»
Bauyn, conseiller au parlement, voyant que lui et Perrot de la
Malemaison étoient entrés en même jour à la grand'chambre, se mit à lui
en faire compliment. «Je me réjouis, dit-il, qu'après avoir fait nos
classes ensemble, soutenu ensemble un acte, étudié en droit, été reçus
conseillers[214], et mariés en même temps, nous soyons encore montés
ensemble à la grand'chambre, on peut dire de nous: _Arcades ambo_.--Bon
pour vous et pour votre mulet», répondit l'autre. Ce Perrot n'étoit
pourtant pas un grand personnage, mais il rencontra bien cette fois-là.
Il avoit un clerc à qui il demandoit: «Un tel, suis-je prêt pour ce
procès?» Ce clerc s'appelle Bessin. On disoit: «Ce n'est pas un
conseiller-clerc, mais c'est un clerc-conseiller que Bessin.»
[214] Jean Bauyn avoit été reçu conseiller au Parlement le 13
décembre 1597 et Christophe Perrot l'étoit depuis le mois d'août
de la même année. (Voyez le _Catalogue de tous les conseillers du
Parlement de Paris_, par François Blanchard, à la suite des
_Présidents au mortier_; Paris, 1647; in-folio, p. 111.)
Le curé de Pantin, à une lieue de Paris, pria les marguilliers de sa
paroisse de lui laisser faire l'inscription d'une verrière qu'ils
avoient fait mettre à l'église, et, après y avoir rêvé long-temps, il
fit ces deux vers:
Les marguilliers de Sainte-Marguerite[215]
Ont fait bouter cette verrière icyte.
[215] L'église est dédiée à cette sainte. (T.)
Un sergent qui jouoit fort mal au piquet, disoit à ceux qui rioient de
ses bévues: «C'est vous qui me faites faillir; je ne fais pas une faute
quand personne ne me regarde.» Il n'avoit garde de les voir.
Une fois qu'il y avoit des comédiens espagnols à la cour, une dame pria
sérieusement mademoiselle de Neufvic de l'avertir quand il faudroit
rire.
Le cardinal Baronius empêcha qu'on ne fît pape le cardinal Tosco, en
disant: «A Dieu ne plaise que je donne ma voix à un homme qui a toujours
à la bouche le mot de _cazzo!_» Ce Tosco disoit après: «_Questi furfanti
non han voluto far mi papa Cazzo, ed han fatto un papa coglione._» Son
cocher, au sortir de là, lui ayant demandé où il vouloit aller: «_Al
Fiume_,» répondit-il. On l'eût appelé _Cazzo primo_. Il dit à Paul V,
qui le vouloit faire son vicaire: ¬´_Santissimo Padre, non ho potuto
esser vicario di Pietro, non voglio esser vicario di Paolo._»
Un ministre gascon, nommé Tournon, prêchant ici contre le purgatoire,
dit «que c'étoit une _rôtisserie d'âmes_.» Un autre, nommé d'Huisseau,
disoit: «Or, comme le cerveau est la partie la plus éloignée des
_feces_.» Il vouloit dire _fæces_[216], en latin. Le peuple entendoit
_fesses_, et des femmes me disoient: «Voilà un vilain homme, de parler
de c.l en chaire.»
[216] Ordures, souillures.
On appeloit Méreau et Briquet, l'un beau-frère, l'autre gendre de M.
Bignon: _les martyrs de M. Bignon_; car il leur fit prendre des charges
d'avocat-général au grand conseil et au parlement, dont ils n'étoient
point capables, et ils crevèrent tous deux à force de se tourmenter à
étudier et à travailler.
Les jésuites, quand le prince de Conti fut mis dans leur collége, firent
peindre feu M. le Prince couché, qui montroit du doigt une montagne
éclairée, sur laquelle un ange tenoit le portrait du prince de Conti
avec ces mots: _Claro lux addita monti_. Leur collége s'appelle le
collége _de Clermont_. Ne voilà-t-il pas qui est beau!....
Un valet maltois, qui étoit à un chevalier de la suite de l'abbé de
Retz, comme nous étions au palais Farnèse[217], à Rome, voyant qu'on
nous disoit qu'un certain marmouset avoit été adoré par les païens, y
alla dévotement faire toucher son chapelet.
[217] Tallemant fit avec son frère aîné et l'abbé de Retz un
voyage en Italie, vers 1637. (Voyez le chapitre intitulé _les
Amours de l'auteur_, précédemment, p. 81, et l'Historiette du
_Cardinal de Retz_, tom. 4, p. 109 et suivantes.)
Madame Sanquin, femme du maître-d'hôtel ordinaire de Henri IV le feu
s'étant pris à sa chambre, jeta un grand miroir par la fenêtre, de peur
qu'il ne fût brûlé.
On alloit pendre un Gascon et un Picard; le Picard pleuroit, le Gascon
lui en faisoit honte. ¬´Cela est bon, dit le Picard, pour vous autres
Gascons qui avez accoutumé d'être pendus.»
Un Allemand, à la paume, demanda à boire; on lui donna de la bière: il
en souffla l'écume, en disant que cela faisoit venir la gravelle.
Le fermier de madame de L'Estang[218] (en 1652) lui écrivoit: «Je n'ai
pu tenir contre l'armée des Princes; car il y a une brèche à votre cour,
comme vous savez.» Notez que c'est une maison plate.
[218] Belle-sœur de Tallemant des Réaux.
Madame d'Usez, seconde femme de feu M. d'Usez[219], alla voir la Reine
un peu après ses noces; la Reine lui dit: «Eh bien, madame d'Usez, M.
d'Usez vous a-t-il donné de beaux habits?--Non, dit-elle, madame, il ne
m'a pas encore accoutrée.»
[219] Marguerite d'Apchier, fille unique et héritière de
Christophe, comte d'Apchier, et de Marguerite de Flageac, seconde
femme du duc d'Uzès, épousa François de Crussol, duc d'Uzès,
après son père, par contrat du 28 septembre 1636.
En un village d'Espagne, on condamna un tailleur à être pendu; les
habitants allèrent trouver le juge, et lui dirent: «Cela nous
incommodera bien, car il n'y a que ce tailleur. Laissez-le-nous, et, si
c'est que vous vouliez pendre quelqu'un, nous avons deux charrons,
prenez lequel il vous plaira: ce sera assez d'un de reste.»
Un Allemand disoit à un Italien: «_Non sum fœmina, sed masculus.--Tanto
melius_,» répondoit l'autre.
La veuve d'un chandelier avoit un garçon qui lui demanda en grâce
qu'elle le laissât coucher au coin de son feu; après il lui demanda
permission de se mettre au pied du lit; enfin, il se met dedans, et là,
vous m'entendez bien. Elle faisoit semblant de dormir, puis quand elle
sentit que c'étoit fait, elle dit: «Ah! méchant garçon.--Maîtresse, lui
dit-il, ne vous hobez; ceu qui y est, y est; Dieu y boute l'âme!»
Le maréchal de Cossé, pour ne pas faire la guerre contre les huguenots,
disoit: «Si Dieu est dans l'hostie, ils ne l'en ôteront pas; s'il n'y
est point, nous ne l'y mettrons pas.»
Un bourreau vouloit quitter la ville d'Angers parce qu'on n'y faisoit
point _d'œuvre délicate_, qu'on n'y faisoit que pendre.
Loyauté, avocat, disoit aux conseillers qu'il faisoit une compilation
d'arrêts impertinents; mais qu'il étoit accablé, qu'il en avoit déjà six
volumes in-folio.
Deux avocats bègues plaidèrent à Angers devant le lieutenant
particulier, qui étoit un rieur; il les avertit l'un et l'autre de mieux
prononcer; ils n'en firent rien. Lui, pour se moquer d'eux, au lieu
d'une sentence, dit: «Après qu'un tel a dit: _Babe, babe, babe_, et
qu'un tel a dit _babe, babe_, etc., nous avons ordonné et ordonnons:
_Babe, babe, babe_.» Il y eut procès pour cela: à Paris on n'en fit que
rire.
Un autre lieutenant particulier du Châtelet avoit promis à un homme de
lui donner surséance, sans intérêts, quoiqu'il eût passé une obligation;
il prononça donc comme il avoit promis. Le procureur lui cria:
«Monsieur, je suis fondé en obligation.--Et moi, dit-il, en _promesse_.»
Une femme, ayant été mise à la Bastille, crut que les prisonniers
pouvoient épargner sur ce que le Roi payoit pour eux à M. Du
Tremblay[220], et qu'ils ne payoient que selon qu'ils mangeoient; elle
ne demandoit quasi que des œufs, et en sortant elle dit qu'elle vouloit
parler à madame la geôlière pour compter avec elle.
[220] Le Clerc du Tremblay, gouverneur de la Bastille sous Louis
XIII. (Voyez _la Bastille dévoilée_; Paris, 1789; 3e livraison,
p. 148.)
Une huguenotte ayant à passer une grande cour au grand soleil, dit: «Il
faut passer ce torrent de Cédron.» Une autre disoit: «Cette _zautaride_
du Pont-Neuf,» pour cette _zone torride_.
On demandoit à un Saintongeois: «Est-ce toi ou ton frère qui est
mort?--Ce n'est pas moi, dit-il; mais j'ai été bien plus malade que
lui.»
Il y avoit un impertinent à Chinon, qui avoit fait des harangues pour
tous les accidents de la vie, et même pour la potence.
Bautru sauva je ne sais quel homme de la corde. ¬´Monsieur, lui dit-il,
je vous remercie. Ce n'est pas que le monde ne soit composé de gens qui
sont pendus et de gens qui ne le sont pas.»
Du Haillan demanda un jour un bénéfice à Henri IV, et lui dit: «Sire,
vous faites du bien à des traîtres, et n'en faites pas à vos véritables
serviteurs.--Pardieu! dit le Roi en colère, je fais du bien à qui il me
plaît.--Il est vrai, Sire, répliqua Du Haillan; mais il vous doit plaire
d'en faire à des gens comme moi.»
Philippe III dit au marquis de Sainte-Croix, à une promenade:
«_Cobrios, marquez di Santa-Cruz._» Le marquis lui fait une grande
révérence comme pour le remercier, quand le Roi ajouta: «_Porque il sol
no le haga mal[221]._»
[221] Les grands d'Espagne se couvrent devant le Roi. Le marquis
de Santa-Cruz avoit pensé qu'en lui disant de se couvrir,
Philippe III le faisoit grand d'Espagne.
Son fils, Philippe IV, avoit gagné je ne sais quelle Espagnole sans se
faire connoître, en lui promettant une bague de cinq cents écus; mais
quand il fut près de conclure, il se découvrit. Elle, à l'instant, tire
la bague de son doigt et la lui rend en disant: ¬´_Assez vuestra
maestad._» Lui, pensant qu'elle croyoit être assez payée de l'honneur
qu'il lui faisoit, la lui voulut remettre au doigt. ¬´Non, non, dit-elle,
puisque vous êtes roi, vous paierez en roi; il me faut dix mille écus.»
Et il n'en put rien avoir.
Un procureur, las de tous les interrogatoires que sa femme faisoit à une
servante qu'elle vouloit prendre, en lui demandant: ¬´Savez-vous faire
ceci? savez-vous faire cela?» dit: «Savez-vous f......?» La fille, qui
ne savoit ce que cela vouloit dire, répondit: «Monsieur, pour peu qu'on
me le montre, je l'aurai bientôt appris.»
Les Hollandois ayant pris Wesel, le curé pria le prince d'Orange qu'on
le fît ministre du lieu. «Je suis accoutumé, lui dit-il, à gouverner ce
peuple ici, et eux sont accoutumés à moi; je les rendrai bons sujets des
États.»
Ceux de Saint-Maixent, en Poitou, quand le feu Roi y passa, mirent une
belle chemise blanche à un pendu qui étoit à leurs justices[222], à
cause que c'étoit sur le chemin.
[222] Aux fourches patibulaires.
La femme du ministre Aubertin disoit de son mari, chez qui il y avoit
souvent concert de musique, que de tous les instruments, il n'y en avoit
point qu'elle aimât tant que la flûte de M. Aubertin. Il jouoit de la
flûte douce.
Un apothicaire gascon écrivoit: «Je couche toutes les nuits avec madame
de Pranzac.» C'étoit une belle personne. Il vouloit dire qu'il couchoit
dans la même chambre qu'elle.
Un maire de La Rochelle, nommé Fiefmignon, pour voir si une cuirasse
étoit à l'épreuve, fut si sot que de se la mettre sur le corps, et de se
faire tirer par son valet un grand coup de mousquet. Par bonheur, la
cuirasse se trouva bonne; mais le coup le porta par terre tout hors de
lui.
Une mademoiselle Massane, fort jolie fille, un jour qu'on lui avoit dit
qu'elle ordonnât à dîner, fit mettre un lapin au pot, et ma femme[223],
à l'âge de treize ans, ordonna qu'on apportât un demi-bœuf de la
boucherie.
[223] Elisabeth Rambouillet n'avoit que treize ans quand elle
épousa Tallemant des Réaux, son cousin.
Le baron de Ville enlevoit avec quarante chevaux mademoiselle de
Longueval[224], qui avoit pour toute défense sa tante, une suivante et
un petit laquais: elle étoit en carrosse. Un des braves qui assistoient
le baron lui vint demander avec grand empressement: ¬´Monsieur,
tuerons-nous d'abord?» Depuis on a pensé en faire enrager ce pauvre
_nobilis_.
[224] La _Revue rétrospective_ (t. 5, p. 321, première série) a
donné le récit, par mademoiselle Angélique de Longueval, fille de
M. d'Harancourt, d'un enlèvement dont elle fut l'héroïne en 1632.
Le ravisseur se nommoit La Corbinière. Est-ce cette même
demoiselle de Longueval que le baron de Ville enleva plus tard?
C'est ce qu'il nous est impossible de vérifier.
Un sot de Paris, nommé Mortfontaine-Hotteman, jouoit à un petit jeu où
il faut dire la pensée de toute la compagnie, et n'ayant pas bien dit à
sa fantaisie, s'écria: «Ah! je suis un sot!...--Vous l'avez trouvé cette
fois-là; vous avez dit la pensée de toute la compagnie.»
Un homme que je n'avois jamais vu, en voyant marier des gens à
Charenton, me dit: «Je serois bien fâché d'être en leur
place.--Haïssez-vous tant le mariage? lui dis-je.--C'est, répliqua-t-il,
que ma femme seroit morte.»
Une bourgeoise, qui avoit un fils au collége des jésuites, lui disoit:
«Seras-tu toujours dans ces _écuries_?» Elle vouloit dire _décuries_.
Le feu Roi d'Angleterre[225] aimoit fort M. de Bellièvre, depuis
premier président. Un jour il le mena promener, et voulut que tous ceux
qui l'avoient accompagné en fussent, jusqu'à un valet de chambre. M. de
Bellièvre, voyant que le Roi le vouloit absolument, ne lui dit point qui
étoit cet homme. On alla quasi au galop, car les carrosses vont vite en
ce pays-là. «Or çà, monsieur l'ambassadeur, dit le Roi, combien
croyez-vous que nous ayons fait de chemin?--Trois milles, Sire.» Après,
le Roi demanda à tout le monde, jusqu'à ce valet de chambre qui dit:
«Ah! Sire, nous sommes bien à dix milles d'_ici_.»
[225] Charles Ier.
Mario Frangipani, cadet et héritier de Pompeo, son frère, haïssoit
toujours le pape et les cardinaux. Quelqu'un lui disoit: ¬´Mais pourquoi
haïssez-vous les cardinaux?--Je les hais si peu, dit-il, que je voudrois
qu'ils fussent tous papes.»
Madame Cormel faisoit un jour des réprimandes à une gueuse qui traînoit
deux ou trois petits enfants, de ce qu'elle ne se contenoit point,
n'ayant pas de quoi se nourrir elle seule. ¬´Que voulez-vous? lui
répondit la pauvre femme, quand le pain nous manque, nous nous ruons sur
la chair.»
Rotrou[226], le poète comique, ou tragique, ou tragi-comique, comme il
vous plaira, cajoloit une fille à Dreux, sa patrie. Elle le recevoit
assez mal. On lui dit: ¬´Vous maltraitez bien cet homme: savez-vous bien
qu'il vous immortalisera.--Lui? dit-elle. Ah! qu'il y vienne pour voir.»
[226] Jean de Rotrou, né à Dreux en 1609, y mourut en 1650. Il a
eu la gloire d'approcher de P. Corneille dans sa tragédie de
_Venceslas_.
Un laquais qu'on envoyoit dans la rue Dauphine, comme on lui demandoit
s'il reviendroit bientôt: «C'est, répondit-il, selon les chansons qu'on
chantera sur le Pont-Neuf.»
Un laquais qu'on avoit envoyé d'une campagne à trois lieues de Paris,
pour savoir à la ville des nouvelles de quelqu'un, fut deux ou trois
jours en son voyage, et, arrivant comme on se réjouissoit à table, dès
la porte, il se mit à crier: «_All' a dit comme cela: Il se porte un peu
mieux._» Il entendoit parler de la femme du malade.
Des porteurs de chaises disoient: ¬´Regardez quel embarras depuis qu'on
joue _le Camard_.» Ils vouloient dire _Camma_[227] qu'on jouoit à
l'Hôtel de Bourgogne.
[227] _Camma, reine de Galatie_, tragédie de Thomas Corneille,
représentée en 1661. Cette pièce eut un grand succès. Ecoutons
Loret:
Un curieux assuré m'a
Qu'hier la pièce de _Camma_,
Sujet tiré des opuscules
De Plutarque, auteur sans macules,
Fut représenté à l'Hôtel,
Avec un ravissement tel,
Des judicieux qui la virent,
Qui mille et mille biens en dirent,
Qu'on n'avoit vu depuis long-temps
Tant de rares esprits contents.....
Tout de bon le cadet Corneille,
Quoiqu'il ait fait mainte merveille
Et maint ouvrage bien sensé,
En celuy-cy s'est surpassé, etc.
(_Muse historique_, 29 janvier 1661.)
Un intendant de Languedoc, dont la femme étoit morte dans Béziers,
vouloit que la province la fît enterrer à ses dépens. Un député qu'on
lui envoya lui dit que cela tireroit à conséquence. «Si c'étoit vous,
Monsieur, on le feroit volontiers.»
Un Languedocien, qui croyoit qu'on voloit à toutes heures sur le
Pont-Neuf, y passant, se mit à courir de toute sa force, en tenant son
chapeau à deux mains. Il trouva un homme du pays qui lui dit: «Qu'y
a-t-il?--J'ai passé, dit-il, et j'ai encore mon chapeau.» Un autre
laissa sa montre à un de ses amis à Orléans, de peur qu'on ne la lui
vol√¢t ici.
Boisset, le musicien, fut prié par Gombauld d'assister à la lecture
d'une pièce de théâtre; il s'y ennuyoit terriblement, et quand un acte
fut lu, il demanda à L'Estoile[228]: «Monsieur, y a-t-il bien des actes
à une pièce?--Selon, dit L'Estoile, quelquefois onze, quelquefois
vingt-quatre.» Cela l'épouvanta. Il donna un tour de pilier[229] sans
attendre davantage.
[228] Claude de L'Estoile, poète dramatique, membre de l'Académie
françoise, mourut en 1652.
[229] Expression empruntée du manége; il fit une _volte_ pour se
retirer.
Un cocher, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, ôtoit son chapeau,
et disoit _Benedicite_ tout du long.
En Hollande, on fait payer la qualité et le bruit; ils demandent assez
plaisamment quand il y a deux ou trois François: «Quel régiment est logé
céans?» Une fois, M. de Vendôme, étant à cheval, s'arrêta sous la porte
de l'hôtellerie, pour laisser passer une ondée. Il fallut payer le
couvert et l'ordure que ses chevaux avoient faite sous la porte.
Morin, le fleuriste (c'est le jeune), est une espèce de philosophe; une
fois qu'il étoit bien malade, son curé lui disoit: «Ramassez toutes vos
peines et les offrez à Dieu.--Je lui ferois là, dit-il, un beau
présent!»
Furetière soupoit dans une compagnie où il y avoit un chirurgien qui,
voulant faire réchauffer un plat, le fit fondre, de façon qu'on eût dit
d'un bassin de barbier. «Je me doutois bien, dit Furetière, que vous
nous voudriez donner un plat de votre métier.»
On disoit de madame d'Herbelay, femme d'un maître des requêtes, qu'elle
faisoit bien d'être grande et forte, car elle portoit trente procureurs
à son cou. Le premier président Le Jay lui avoit donné un collier dont
les perles coûtoient mille livres pièce; c'étoit la finance des offices
de procureur qu'il avoit eue.
Il y a au carrosse du premier président Pontac, à Bordeaux, quatre P
entrelacés. On disoit que cela vouloit dire: «_Pauvres plaideurs, prenez
patience._»
Un fou nommé Cyrano[230] fit une pièce de théâtre, intitulée: _la Mort
d'Agrippine_, où Séjanus disoit des choses horribles contre les dieux.
La pièce étoit un pur galimatias. Sercy, qui l'imprima, dit à Boisrobert
qu'il avoit vendu l'impression en moins de rien. «Je m'en étonne, dit
Boisrobert.--Ah! Monsieur, reprit le libraire, il y a de belles
impiétés.»
[230] Nicolas-Savinien Cyrano de Bergerac, né vers 1620, mourut
en 1655. Il a composé divers ouvrages singuliers, où la hardiesse
des pensées est voilée sous une forme facétieuse. Son _Histoire
comique des états et empires de la lune_, l'_Histoire comique des
états et empires du soleil_, son _Pédant joué_, ses Lettres,
etc., etc., n'ont été imprimés qu'avec des retranchements
considérables. Un manuscrit des _Etats de la lune_ et du _Pédant
joué_ existe dans la bibliothèque de M. Monmerqué. Il contient
des passages inédits qui ne sont pas sans quelque curiosité.
MADAME DE LANGEY.
Le marquis de Courtomer[231], qui fut tué à l'expédition du colonel
Gassion, depuis maréchal de France, contre les Pieds-nuds[232], à
Avranches, ne laissa qu'une fille, qui fut mariée fort jeune au fils
unique d'un M. de Maimbray, homme de qualité du pays du Maine. Ce garçon
s'appeloit Langey[233], du nom d'une terre. Il y avoit de grands procès
dans la maison de cette héritière, à cause qu'elle avoit un oncle, cadet
de feu son père, à qui la mère avoit fait tout l'avantage qu'elle avoit
pu. Langey et l'oncle eurent donc bien des choses à démêler. Au bout de
trois ans, comme ils étoient à Rouen, sur le point de s'accommoder, il
arriva du désordre entre le mari et la femme. Il l'accusoit d'être pour
son oncle; cela venoit de ce qu'il ne vouloit point qu'elle eût trop de
communication avec ses parents, pour les raisons qu'on verra ensuite.
Cela fit du bruit. Elle en écrivit à madame Le Cocq, veuve du conseiller
huguenot, sœur aînée de feue sa mère, et à M. Magdelaine, son
grand-père maternel, afin qu'ils fissent tous leurs efforts pour les
délivrer de la misère où elle étoit. Déjà le bonhomme et la tante
s'étoient aperçus de la mauvaise humeur du cavalier.
[231] Leur nom est Saint-Simon; ils sont de Normandie. (T.)
[232] _Voyez_ la note de la page 204 du tome 5.
[233] René de Courdouan, marquis de Langey, ou _Langeais_.