Il disoit que ce qui étoit enclos de parenthèse étoit superflu. Il fit

tenir un de ses enfants à M......[211], en lui disant: «Monsieur, on m'a

dit que vous nourrissiez un merle[212], vous en nourrirez bien deux.» Il

en fit tenir encore un au fils aîné, et un jour il leur mena ses enfants

en leur disant: «Voilà les _fillaux_ de votre maison.» Une fois, il fit

je ne sais quels vers, o√π le merle se mettoit sous la protection de

l'aigle, son roi, son seigneur et son maître, à cause qu'il y avoit,

disoit-il, un aigle dans leurs armes; mais il se trompoit encore comme

au rossignol, car ce sont des pigeons. Il laissoit toujours l'enseigne

de son logis en grosses lettres: _Demeure de Merle, sieur de la Salle_.

Il disoit: «Je suis un pauvre gentilhomme, fils d'un procureur à la

Chambre de l'édit de Castres.» Il se mit en tête qu'il étoit de la

maison de Marle, la meilleure de la robe, mais qui est faillie[213].

¬´Mais pourquoi vous appelez-vous _Merle_?--C'est, disoit-il, qu'en

Champagne, d'o√π vient cette maison, on met un _a_ pour un _e_, et on dit

_Marle_ au lieu de _Merle_.»

[211] Le nom biffé est entièrement illisible.

[212] C'étoit un rossignol. (T.)

[213] La maison de Marle étoit une des plus anciennes de la robe.

Henri de Marle, quatrième président du parlement en 1393, fut

fait chancelier de France en 1413. Cette famille est depuis

long-temps éteinte. (Voyez _les Présidents au mortir du Parlement

de Paris_, par Blanchard; Paris, 1647; in-folio, p. 89.)

Un autre impertinent de Castres avoit fait des vers à la Reine-mère, et

il y avoit en un endroit:

Madame, vous avez trois uniques enfants,

Dont les uns sont petits et les autres sont grands.

En ce pays-là, un _enfant_, c'est un garçon.

Un conseiller-d'État, en mourant, défendit qu'on mît la qualité de

conseiller du Roi dans son billet d'enterrement. ¬´Il est si mal

conseillé, dit-il, que j'aurois peur qu'on ne m'en demandât compte en

l'autre monde.»

Les gueux qui demandoient sur le chemin de Charenton, ne demandoient

jamais qu'au nom de Dieu et de Notre Seigneur; jamais au nom de la

Vierge ni des Saints.

M. Lumagne, banquier, disoit à sa femme, comme elle alloit à confesse:

«Ma mie, ne manquez pas de vous confesser que vous en avez refusé à

votre mari.--Hé! répondit-elle, monsieur Lumagne, vous en ai-je jamais

refusé?»

M. de Gordes, capitaine des gardes, disoit à un garde dont il avoit

donné la charge, croyant qu'il avoit été tué: «Ce n'est pas vous, vous

êtes mort.»

Un paysan me disoit, parlant d'un de ses voisins qui étoit mort: «Il y

faudra bien tous venir. Mais ardez, monsieur, il y fera aussi bon dans

cent ans qu'à cette heure.»

Carlincas, languedocien, qui a fait de si jolies épigrammes, et qui est

mort capitaine en Hollande, vint à Paris sans un sou, trouver son aîné

qui étoit soldat aux gardes. «Hé! lui dit l'aîné, que viens-tu faire

ici? j'ai bien de la peine à vivre, je tire le diable par la queue, et

tu me viens encore tomber sur les bras.--Est-il possible, dit Carlincas

en pleurant, qu'un garçon qui n'a que dix-huit ans, et qui a de quoi

plaire aux dames, ne trouve pas à gagner sa vie dans une ville comme

Paris?....»

Bauyn, conseiller au parlement, voyant que lui et Perrot de la

Malemaison étoient entrés en même jour à la grand'chambre, se mit à lui

en faire compliment. «Je me réjouis, dit-il, qu'après avoir fait nos

classes ensemble, soutenu ensemble un acte, étudié en droit, été reçus

conseillers[214], et mariés en même temps, nous soyons encore montés

ensemble à la grand'chambre, on peut dire de nous: _Arcades ambo_.--Bon

pour vous et pour votre mulet», répondit l'autre. Ce Perrot n'étoit

pourtant pas un grand personnage, mais il rencontra bien cette fois-là.

Il avoit un clerc à qui il demandoit: «Un tel, suis-je prêt pour ce

procès?» Ce clerc s'appelle Bessin. On disoit: «Ce n'est pas un

conseiller-clerc, mais c'est un clerc-conseiller que Bessin.»

[214] Jean Bauyn avoit été reçu conseiller au Parlement le 13

décembre 1597 et Christophe Perrot l'étoit depuis le mois d'août

de la même année. (Voyez le _Catalogue de tous les conseillers du

Parlement de Paris_, par François Blanchard, à la suite des

_Présidents au mortier_; Paris, 1647; in-folio, p. 111.)

Le curé de Pantin, à une lieue de Paris, pria les marguilliers de sa

paroisse de lui laisser faire l'inscription d'une verrière qu'ils

avoient fait mettre à l'église, et, après y avoir rêvé long-temps, il

fit ces deux vers:

Les marguilliers de Sainte-Marguerite[215]

Ont fait bouter cette verrière icyte.

[215] L'église est dédiée à cette sainte. (T.)

Un sergent qui jouoit fort mal au piquet, disoit à ceux qui rioient de

ses bévues: «C'est vous qui me faites faillir; je ne fais pas une faute

quand personne ne me regarde.» Il n'avoit garde de les voir.

Une fois qu'il y avoit des comédiens espagnols à la cour, une dame pria

sérieusement mademoiselle de Neufvic de l'avertir quand il faudroit

rire.

Le cardinal Baronius empêcha qu'on ne fît pape le cardinal Tosco, en

disant: «A Dieu ne plaise que je donne ma voix à un homme qui a toujours

à la bouche le mot de _cazzo!_» Ce Tosco disoit après: «_Questi furfanti

non han voluto far mi papa Cazzo, ed han fatto un papa coglione._» Son

cocher, au sortir de là, lui ayant demandé où il vouloit aller: «_Al

Fiume_,» répondit-il. On l'eût appelé _Cazzo primo_. Il dit à Paul V,

qui le vouloit faire son vicaire: ¬´_Santissimo Padre, non ho potuto

esser vicario di Pietro, non voglio esser vicario di Paolo._»

Un ministre gascon, nommé Tournon, prêchant ici contre le purgatoire,

dit «que c'étoit une _rôtisserie d'âmes_.» Un autre, nommé d'Huisseau,

disoit: «Or, comme le cerveau est la partie la plus éloignée des

_feces_.» Il vouloit dire _fæces_[216], en latin. Le peuple entendoit

_fesses_, et des femmes me disoient: «Voilà un vilain homme, de parler

de c.l en chaire.»

[216] Ordures, souillures.

On appeloit Méreau et Briquet, l'un beau-frère, l'autre gendre de M.

Bignon: _les martyrs de M. Bignon_; car il leur fit prendre des charges

d'avocat-général au grand conseil et au parlement, dont ils n'étoient

point capables, et ils crevèrent tous deux à force de se tourmenter à

étudier et à travailler.

Les jésuites, quand le prince de Conti fut mis dans leur collége, firent

peindre feu M. le Prince couché, qui montroit du doigt une montagne

éclairée, sur laquelle un ange tenoit le portrait du prince de Conti

avec ces mots: _Claro lux addita monti_. Leur collége s'appelle le

collége _de Clermont_. Ne voilà-t-il pas qui est beau!....

Un valet maltois, qui étoit à un chevalier de la suite de l'abbé de

Retz, comme nous étions au palais Farnèse[217], à Rome, voyant qu'on

nous disoit qu'un certain marmouset avoit été adoré par les païens, y

alla dévotement faire toucher son chapelet.

[217] Tallemant fit avec son frère aîné et l'abbé de Retz un

voyage en Italie, vers 1637. (Voyez le chapitre intitulé _les

Amours de l'auteur_, précédemment, p. 81, et l'Historiette du

_Cardinal de Retz_, tom. 4, p. 109 et suivantes.)

Madame Sanquin, femme du maître-d'hôtel ordinaire de Henri IV le feu

s'étant pris à sa chambre, jeta un grand miroir par la fenêtre, de peur

qu'il ne fût brûlé.

On alloit pendre un Gascon et un Picard; le Picard pleuroit, le Gascon

lui en faisoit honte. ¬´Cela est bon, dit le Picard, pour vous autres

Gascons qui avez accoutumé d'être pendus.»

Un Allemand, à la paume, demanda à boire; on lui donna de la bière: il

en souffla l'écume, en disant que cela faisoit venir la gravelle.

Le fermier de madame de L'Estang[218] (en 1652) lui écrivoit: «Je n'ai

pu tenir contre l'armée des Princes; car il y a une brèche à votre cour,

comme vous savez.» Notez que c'est une maison plate.

[218] Belle-sœur de Tallemant des Réaux.

Madame d'Usez, seconde femme de feu M. d'Usez[219], alla voir la Reine

un peu après ses noces; la Reine lui dit: «Eh bien, madame d'Usez, M.

d'Usez vous a-t-il donné de beaux habits?--Non, dit-elle, madame, il ne

m'a pas encore accoutrée.»

[219] Marguerite d'Apchier, fille unique et héritière de

Christophe, comte d'Apchier, et de Marguerite de Flageac, seconde

femme du duc d'Uzès, épousa François de Crussol, duc d'Uzès,

après son père, par contrat du 28 septembre 1636.

En un village d'Espagne, on condamna un tailleur à être pendu; les

habitants allèrent trouver le juge, et lui dirent: «Cela nous

incommodera bien, car il n'y a que ce tailleur. Laissez-le-nous, et, si

c'est que vous vouliez pendre quelqu'un, nous avons deux charrons,

prenez lequel il vous plaira: ce sera assez d'un de reste.»

Un Allemand disoit à un Italien: «_Non sum fœmina, sed masculus.--Tanto

melius_,» répondoit l'autre.

La veuve d'un chandelier avoit un garçon qui lui demanda en grâce

qu'elle le laissât coucher au coin de son feu; après il lui demanda

permission de se mettre au pied du lit; enfin, il se met dedans, et là,

vous m'entendez bien. Elle faisoit semblant de dormir, puis quand elle

sentit que c'étoit fait, elle dit: «Ah! méchant garçon.--Maîtresse, lui

dit-il, ne vous hobez; ceu qui y est, y est; Dieu y boute l'âme!»

Le maréchal de Cossé, pour ne pas faire la guerre contre les huguenots,

disoit: «Si Dieu est dans l'hostie, ils ne l'en ôteront pas; s'il n'y

est point, nous ne l'y mettrons pas.»

Un bourreau vouloit quitter la ville d'Angers parce qu'on n'y faisoit

point _d'œuvre délicate_, qu'on n'y faisoit que pendre.

Loyauté, avocat, disoit aux conseillers qu'il faisoit une compilation

d'arrêts impertinents; mais qu'il étoit accablé, qu'il en avoit déjà six

volumes in-folio.

Deux avocats bègues plaidèrent à Angers devant le lieutenant

particulier, qui étoit un rieur; il les avertit l'un et l'autre de mieux

prononcer; ils n'en firent rien. Lui, pour se moquer d'eux, au lieu

d'une sentence, dit: «Après qu'un tel a dit: _Babe, babe, babe_, et

qu'un tel a dit _babe, babe_, etc., nous avons ordonné et ordonnons:

_Babe, babe, babe_.» Il y eut procès pour cela: à Paris on n'en fit que

rire.

Un autre lieutenant particulier du Châtelet avoit promis à un homme de

lui donner surséance, sans intérêts, quoiqu'il eût passé une obligation;

il prononça donc comme il avoit promis. Le procureur lui cria:

«Monsieur, je suis fondé en obligation.--Et moi, dit-il, en _promesse_.»

Une femme, ayant été mise à la Bastille, crut que les prisonniers

pouvoient épargner sur ce que le Roi payoit pour eux à M. Du

Tremblay[220], et qu'ils ne payoient que selon qu'ils mangeoient; elle

ne demandoit quasi que des œufs, et en sortant elle dit qu'elle vouloit

parler à madame la geôlière pour compter avec elle.

[220] Le Clerc du Tremblay, gouverneur de la Bastille sous Louis

XIII. (Voyez _la Bastille dévoilée_; Paris, 1789; 3e livraison,

p. 148.)

Une huguenotte ayant à passer une grande cour au grand soleil, dit: «Il

faut passer ce torrent de Cédron.» Une autre disoit: «Cette _zautaride_

du Pont-Neuf,» pour cette _zone torride_.

On demandoit à un Saintongeois: «Est-ce toi ou ton frère qui est

mort?--Ce n'est pas moi, dit-il; mais j'ai été bien plus malade que

lui.»

Il y avoit un impertinent à Chinon, qui avoit fait des harangues pour

tous les accidents de la vie, et même pour la potence.

Bautru sauva je ne sais quel homme de la corde. ¬´Monsieur, lui dit-il,

je vous remercie. Ce n'est pas que le monde ne soit composé de gens qui

sont pendus et de gens qui ne le sont pas.»

Du Haillan demanda un jour un bénéfice à Henri IV, et lui dit: «Sire,

vous faites du bien à des traîtres, et n'en faites pas à vos véritables

serviteurs.--Pardieu! dit le Roi en colère, je fais du bien à qui il me

plaît.--Il est vrai, Sire, répliqua Du Haillan; mais il vous doit plaire

d'en faire à des gens comme moi.»

Philippe III dit au marquis de Sainte-Croix, à une promenade:

«_Cobrios, marquez di Santa-Cruz._» Le marquis lui fait une grande

révérence comme pour le remercier, quand le Roi ajouta: «_Porque il sol

no le haga mal[221]._»

[221] Les grands d'Espagne se couvrent devant le Roi. Le marquis

de Santa-Cruz avoit pensé qu'en lui disant de se couvrir,

Philippe III le faisoit grand d'Espagne.

Son fils, Philippe IV, avoit gagné je ne sais quelle Espagnole sans se

faire connoître, en lui promettant une bague de cinq cents écus; mais

quand il fut près de conclure, il se découvrit. Elle, à l'instant, tire

la bague de son doigt et la lui rend en disant: ¬´_Assez vuestra

maestad._» Lui, pensant qu'elle croyoit être assez payée de l'honneur

qu'il lui faisoit, la lui voulut remettre au doigt. ¬´Non, non, dit-elle,

puisque vous êtes roi, vous paierez en roi; il me faut dix mille écus.»

Et il n'en put rien avoir.

Un procureur, las de tous les interrogatoires que sa femme faisoit à une

servante qu'elle vouloit prendre, en lui demandant: ¬´Savez-vous faire

ceci? savez-vous faire cela?» dit: «Savez-vous f......?» La fille, qui

ne savoit ce que cela vouloit dire, répondit: «Monsieur, pour peu qu'on

me le montre, je l'aurai bientôt appris.»

Les Hollandois ayant pris Wesel, le curé pria le prince d'Orange qu'on

le fît ministre du lieu. «Je suis accoutumé, lui dit-il, à gouverner ce

peuple ici, et eux sont accoutumés à moi; je les rendrai bons sujets des

États.»

Ceux de Saint-Maixent, en Poitou, quand le feu Roi y passa, mirent une

belle chemise blanche à un pendu qui étoit à leurs justices[222], à

cause que c'étoit sur le chemin.

[222] Aux fourches patibulaires.

La femme du ministre Aubertin disoit de son mari, chez qui il y avoit

souvent concert de musique, que de tous les instruments, il n'y en avoit

point qu'elle aimât tant que la flûte de M. Aubertin. Il jouoit de la

flûte douce.

Un apothicaire gascon écrivoit: «Je couche toutes les nuits avec madame

de Pranzac.» C'étoit une belle personne. Il vouloit dire qu'il couchoit

dans la même chambre qu'elle.

Un maire de La Rochelle, nommé Fiefmignon, pour voir si une cuirasse

étoit à l'épreuve, fut si sot que de se la mettre sur le corps, et de se

faire tirer par son valet un grand coup de mousquet. Par bonheur, la

cuirasse se trouva bonne; mais le coup le porta par terre tout hors de

lui.

Une mademoiselle Massane, fort jolie fille, un jour qu'on lui avoit dit

qu'elle ordonnât à dîner, fit mettre un lapin au pot, et ma femme[223],

à l'âge de treize ans, ordonna qu'on apportât un demi-bœuf de la

boucherie.

[223] Elisabeth Rambouillet n'avoit que treize ans quand elle

épousa Tallemant des Réaux, son cousin.

Le baron de Ville enlevoit avec quarante chevaux mademoiselle de

Longueval[224], qui avoit pour toute défense sa tante, une suivante et

un petit laquais: elle étoit en carrosse. Un des braves qui assistoient

le baron lui vint demander avec grand empressement: ¬´Monsieur,

tuerons-nous d'abord?» Depuis on a pensé en faire enrager ce pauvre

_nobilis_.

[224] La _Revue rétrospective_ (t. 5, p. 321, première série) a

donné le récit, par mademoiselle Angélique de Longueval, fille de

M. d'Harancourt, d'un enlèvement dont elle fut l'héroïne en 1632.

Le ravisseur se nommoit La Corbinière. Est-ce cette même

demoiselle de Longueval que le baron de Ville enleva plus tard?

C'est ce qu'il nous est impossible de vérifier.

Un sot de Paris, nommé Mortfontaine-Hotteman, jouoit à un petit jeu où

il faut dire la pensée de toute la compagnie, et n'ayant pas bien dit à

sa fantaisie, s'écria: «Ah! je suis un sot!...--Vous l'avez trouvé cette

fois-là; vous avez dit la pensée de toute la compagnie.»

Un homme que je n'avois jamais vu, en voyant marier des gens à

Charenton, me dit: «Je serois bien fâché d'être en leur

place.--Haïssez-vous tant le mariage? lui dis-je.--C'est, répliqua-t-il,

que ma femme seroit morte.»

Une bourgeoise, qui avoit un fils au collége des jésuites, lui disoit:

«Seras-tu toujours dans ces _écuries_?» Elle vouloit dire _décuries_.

Le feu Roi d'Angleterre[225] aimoit fort M. de Bellièvre, depuis

premier président. Un jour il le mena promener, et voulut que tous ceux

qui l'avoient accompagné en fussent, jusqu'à un valet de chambre. M. de

Bellièvre, voyant que le Roi le vouloit absolument, ne lui dit point qui

étoit cet homme. On alla quasi au galop, car les carrosses vont vite en

ce pays-là. «Or çà, monsieur l'ambassadeur, dit le Roi, combien

croyez-vous que nous ayons fait de chemin?--Trois milles, Sire.» Après,

le Roi demanda à tout le monde, jusqu'à ce valet de chambre qui dit:

«Ah! Sire, nous sommes bien à dix milles d'_ici_.»

[225] Charles Ier.

Mario Frangipani, cadet et héritier de Pompeo, son frère, haïssoit

toujours le pape et les cardinaux. Quelqu'un lui disoit: ¬´Mais pourquoi

haïssez-vous les cardinaux?--Je les hais si peu, dit-il, que je voudrois

qu'ils fussent tous papes.»

Madame Cormel faisoit un jour des réprimandes à une gueuse qui traînoit

deux ou trois petits enfants, de ce qu'elle ne se contenoit point,

n'ayant pas de quoi se nourrir elle seule. ¬´Que voulez-vous? lui

répondit la pauvre femme, quand le pain nous manque, nous nous ruons sur

la chair.»

Rotrou[226], le poète comique, ou tragique, ou tragi-comique, comme il

vous plaira, cajoloit une fille à Dreux, sa patrie. Elle le recevoit

assez mal. On lui dit: ¬´Vous maltraitez bien cet homme: savez-vous bien

qu'il vous immortalisera.--Lui? dit-elle. Ah! qu'il y vienne pour voir.»

[226] Jean de Rotrou, né à Dreux en 1609, y mourut en 1650. Il a

eu la gloire d'approcher de P. Corneille dans sa tragédie de

_Venceslas_.

Un laquais qu'on envoyoit dans la rue Dauphine, comme on lui demandoit

s'il reviendroit bientôt: «C'est, répondit-il, selon les chansons qu'on

chantera sur le Pont-Neuf.»

Un laquais qu'on avoit envoyé d'une campagne à trois lieues de Paris,

pour savoir à la ville des nouvelles de quelqu'un, fut deux ou trois

jours en son voyage, et, arrivant comme on se réjouissoit à table, dès

la porte, il se mit à crier: «_All' a dit comme cela: Il se porte un peu

mieux._» Il entendoit parler de la femme du malade.

Des porteurs de chaises disoient: ¬´Regardez quel embarras depuis qu'on

joue _le Camard_.» Ils vouloient dire _Camma_[227] qu'on jouoit à

l'Hôtel de Bourgogne.

[227] _Camma, reine de Galatie_, tragédie de Thomas Corneille,

représentée en 1661. Cette pièce eut un grand succès. Ecoutons

Loret:

Un curieux assuré m'a

Qu'hier la pièce de _Camma_,

Sujet tiré des opuscules

De Plutarque, auteur sans macules,

Fut représenté à l'Hôtel,

Avec un ravissement tel,

Des judicieux qui la virent,

Qui mille et mille biens en dirent,

Qu'on n'avoit vu depuis long-temps

Tant de rares esprits contents.....

Tout de bon le cadet Corneille,

Quoiqu'il ait fait mainte merveille

Et maint ouvrage bien sensé,

En celuy-cy s'est surpassé, etc.

(_Muse historique_, 29 janvier 1661.)

Un intendant de Languedoc, dont la femme étoit morte dans Béziers,

vouloit que la province la fît enterrer à ses dépens. Un député qu'on

lui envoya lui dit que cela tireroit à conséquence. «Si c'étoit vous,

Monsieur, on le feroit volontiers.»

Un Languedocien, qui croyoit qu'on voloit à toutes heures sur le

Pont-Neuf, y passant, se mit à courir de toute sa force, en tenant son

chapeau à deux mains. Il trouva un homme du pays qui lui dit: «Qu'y

a-t-il?--J'ai passé, dit-il, et j'ai encore mon chapeau.» Un autre

laissa sa montre à un de ses amis à Orléans, de peur qu'on ne la lui

vol√¢t ici.

Boisset, le musicien, fut prié par Gombauld d'assister à la lecture

d'une pièce de théâtre; il s'y ennuyoit terriblement, et quand un acte

fut lu, il demanda à L'Estoile[228]: «Monsieur, y a-t-il bien des actes

à une pièce?--Selon, dit L'Estoile, quelquefois onze, quelquefois

vingt-quatre.» Cela l'épouvanta. Il donna un tour de pilier[229] sans

attendre davantage.

[228] Claude de L'Estoile, poète dramatique, membre de l'Académie

françoise, mourut en 1652.

[229] Expression empruntée du manége; il fit une _volte_ pour se

retirer.

Un cocher, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, ôtoit son chapeau,

et disoit _Benedicite_ tout du long.

En Hollande, on fait payer la qualité et le bruit; ils demandent assez

plaisamment quand il y a deux ou trois François: «Quel régiment est logé

céans?» Une fois, M. de Vendôme, étant à cheval, s'arrêta sous la porte

de l'hôtellerie, pour laisser passer une ondée. Il fallut payer le

couvert et l'ordure que ses chevaux avoient faite sous la porte.

Morin, le fleuriste (c'est le jeune), est une espèce de philosophe; une

fois qu'il étoit bien malade, son curé lui disoit: «Ramassez toutes vos

peines et les offrez à Dieu.--Je lui ferois là, dit-il, un beau

présent!»

Furetière soupoit dans une compagnie où il y avoit un chirurgien qui,

voulant faire réchauffer un plat, le fit fondre, de façon qu'on eût dit

d'un bassin de barbier. «Je me doutois bien, dit Furetière, que vous

nous voudriez donner un plat de votre métier.»

On disoit de madame d'Herbelay, femme d'un maître des requêtes, qu'elle

faisoit bien d'être grande et forte, car elle portoit trente procureurs

à son cou. Le premier président Le Jay lui avoit donné un collier dont

les perles coûtoient mille livres pièce; c'étoit la finance des offices

de procureur qu'il avoit eue.

Il y a au carrosse du premier président Pontac, à Bordeaux, quatre P

entrelacés. On disoit que cela vouloit dire: «_Pauvres plaideurs, prenez

patience._»

Un fou nommé Cyrano[230] fit une pièce de théâtre, intitulée: _la Mort

d'Agrippine_, où Séjanus disoit des choses horribles contre les dieux.

La pièce étoit un pur galimatias. Sercy, qui l'imprima, dit à Boisrobert

qu'il avoit vendu l'impression en moins de rien. «Je m'en étonne, dit

Boisrobert.--Ah! Monsieur, reprit le libraire, il y a de belles

impiétés.»

[230] Nicolas-Savinien Cyrano de Bergerac, né vers 1620, mourut

en 1655. Il a composé divers ouvrages singuliers, où la hardiesse

des pensées est voilée sous une forme facétieuse. Son _Histoire

comique des états et empires de la lune_, l'_Histoire comique des

états et empires du soleil_, son _Pédant joué_, ses Lettres,

etc., etc., n'ont été imprimés qu'avec des retranchements

considérables. Un manuscrit des _Etats de la lune_ et du _Pédant

joué_ existe dans la bibliothèque de M. Monmerqué. Il contient

des passages inédits qui ne sont pas sans quelque curiosité.

MADAME DE LANGEY.

Le marquis de Courtomer[231], qui fut tué à l'expédition du colonel

Gassion, depuis maréchal de France, contre les Pieds-nuds[232], à

Avranches, ne laissa qu'une fille, qui fut mariée fort jeune au fils

unique d'un M. de Maimbray, homme de qualité du pays du Maine. Ce garçon

s'appeloit Langey[233], du nom d'une terre. Il y avoit de grands procès

dans la maison de cette héritière, à cause qu'elle avoit un oncle, cadet

de feu son père, à qui la mère avoit fait tout l'avantage qu'elle avoit

pu. Langey et l'oncle eurent donc bien des choses à démêler. Au bout de

trois ans, comme ils étoient à Rouen, sur le point de s'accommoder, il

arriva du désordre entre le mari et la femme. Il l'accusoit d'être pour

son oncle; cela venoit de ce qu'il ne vouloit point qu'elle eût trop de

communication avec ses parents, pour les raisons qu'on verra ensuite.

Cela fit du bruit. Elle en écrivit à madame Le Cocq, veuve du conseiller

huguenot, sœur aînée de feue sa mère, et à M. Magdelaine, son

grand-père maternel, afin qu'ils fissent tous leurs efforts pour les

délivrer de la misère où elle étoit. Déjà le bonhomme et la tante

s'étoient aperçus de la mauvaise humeur du cavalier.

[231] Leur nom est Saint-Simon; ils sont de Normandie. (T.)

[232] _Voyez_ la note de la page 204 du tome 5.

[233] René de Courdouan, marquis de Langey, ou _Langeais_.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 11 / 27 段