Elle réussissoit admirablement bien au bal, car elle dansoit fort bien,

est de belle taille, et ne rougit jamais. Il y avoit bien des femmes qui

en enrageoient, et le bruit couroit qu'on cabaloit pour l'empêcher

d'être conviée. Un homme lui envoya une fois un faux billet de bal; la

maîtresse de ce bal-là en avoit donné un, pour la convier, à un valet

qui le perdit; elle y alla donc sur ce faux billet. Le lendemain, cet

homme lui avoua la malice; mais elle le gronda fort, car, enviée comme

elle étoit, il ne falloit que cela pour lui faire recevoir un affront.

Ensuite elle voulut être des assemblées de la haute volée; enfin elle

fut chez madame de Chevreuse, mais on ne la mit qu'au deuxième rang, et

elle ne dansa point. Roquelaure, en sortant, l'aperçut: «Hélas! madame,

lui dit-il, je ne vous savois non plus ici qu'à mille diables.» Un an

après, comme elle étoit bien encore d'une autre façon dans le grand

monde, il lui arriva bien pis que cela au Louvre. Roquelaure, qu'elle ne

vouloit point voir au commencement, étoit devenu son bon ami; il lui mit

dans la tête qu'elle pouvoit aller danser au Louvre, à ces petites

assemblées particulières qui se faisoient dans le cabinet de la Reine,

et que, pour cela, il ne falloit qu'aller avec la comtesse de Ludre.

Elle le croit, se flattant de ce qu'elle est fille d'un hobereau; car

elle a fait tout ce qu'elle a pu pour faire croire que Launay l'avoit

épousée pour l'alliance. L'huissier voulut bien laisser entrer la

comtesse de Ludre, mais point madame de Launay. La comtesse ne la voulut

pas abandonner, et elles revinrent toutes deux. Cela se sut le

lendemain. Roquelaure, qui badine toujours avec Monsieur, lui dit: ¬´Oh!

vraiment, il y aura grand'presse à vous envoyer des beautés, vous leur

faites fermer la porte au nez.» La Reine l'entendit, et dit quelque

petite chose qui n'étoit pas trop bon pour la belle. Il lui arriva aussi

de faire une incongruité au bal chez M. le chancelier, où étoit le Roi;

car, étant allée prendre quelqu'un qui étoit derrière lui, Sa Majesté se

leva, et elle dit bonnement que ce n'étoit pas lui qu'elle avoit pris,

mais M. de Roquelaure, qui étoit auprès du Roi. Cependant tout cela ne

lui nuisit point dans le monde; on admiroit comment elle avoit pu

recevoir toute la cour chez elle, et même le roi d'Angleterre, sans

qu'on en eût jamais médit. La vérité est qu'elle n'est point encline à

l'amour; ce n'est pas qu'elle ne soit coquette de coquetterie de vanité;

mais ses passions dominantes, qui sont le jeu et le grand monde, étant

satisfaites, elle ne songeoit pas à l'amour; d'ailleurs, elle avoit

toujours le ventre plein. Elle disoit pour ses raisons qu'en jouant,

elle faisoit des amis à son mari. Je disois: «Il y a un moyen de lui en

faire, bien plus sûr que celui-là.»

Launay mourut neuf ans après l'avoir épousée. Elle eut le courage de

prendre le soin des affaires et y gagna; d'ailleurs elle a la garde

noble de ses enfants. Voilà aussitôt sa sœur aînée chez elle; c'est une

brutale, et qui avec cela s'est éreintée en tombant de cheval à la

chasse. Elle lui voulut donner deux mille livres tous les ans, et

qu'elle se retirât à la campagne, ou bien qu'elle demeurât dans un

monastère sans être religieuse, si elle ne vouloit; mais cette

impertinente vouloit demeurer à Paris. Elle trouva à la marier à je ne

sais quel vieux _hidalgo_, et lui donna dix mille écus. Cet homme la

devoit venir voir; un certain jour elle s'exerce à aller au-devant de

lui jusqu'à la porte, et lui faire la révérence sans bâton. Elle la fit

plusieurs fois; mais, quand ce fut au fait et au prendre, elle tomba si

rudement, qu'elle se pensa rompre le cou.

Madame de Launay effectivement est bonne parente; elle a fait aussi pour

les enfants de son frère, qui fut tué au combat de Saint-Antoine, tout

ce qu'elle pouvoit faire; mais elle eut une grande mortification. Cette

petite de Launay, qu'elle accusoit autrefois de lui donner des coups de

pied, lui fit un fort vilain tour: elle se laissa cajoler par Gadagne,

beau garçon, mais peu accommodé, et s'y engagea si bien, qu'enfin il la

lui fallut donner. Le grand abord qu'il y avoit là-dedans facilita cette

affaire; la veuve ne prenoit pas garde d'assez près à sa belle-fille; on

lui en donna avis; elle n'en voulut rien croire, et après il ne fut plus

temps d'y mettre remède. Cela fit crier les parents de la première

femme. Cette petite madame de Gadagne, au bout de huit jours, disoit:

_Nous autres femmes_. Elle a un emportement pour ce mari qui est le plus

incommode du monde: elle veut sans cesse badiner avec lui, jusqu'à

l'empêcher de boire à table; enfin il s'en fâcha un jour en compagnie.

Elle ne parle que de lui.

Cette femme a des vanités bien ridicules, comme d'avoir un valet de

chambre qu'elle appelle toujours _mon valet_. Elle affecte un certain

air de personne de qualité; elle fait fort la précieuse, et vous diriez

qu'elle fait honneur aux gens. Toutes ses habitudes sont à la cour; il

n'y a que la seule madame Tallemant qui soit de la ville; mais l'autre

aussi est toujours dans l'adoration. Cela fait dire bien des choses

qu'on ne diroit pas, si elle faisoit un peu moins l'entendue. Elle

disoit une fois que la Reine d'Angleterre, faute d'une chaise honnête,

n'avoit pas le jubilé en chaise. «Je pensai, ajouta-t-elle, lui en faire

faire une[162].»

[162] La Reine d'Angleterre manquoit du nécessaire; sa pension ne

lui étoit pas payée; les marchands ne lui faisoient plus de

crédit, et le cardinal de Retz fut obligé de lui envoyer du bois

dans l'hiver de 1649. (_Mémoires du cardinal de Retz_, dans la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_,

deuxième série; t. 44, p. 320.)

Le grand monde qu'elle a vu lui a ouvert l'esprit; elle est d'une

conversation raisonnable et aisée; mais elle ne dira jamais des choses

fort spirituelles. La plus grande faute de jugement qu'elle ait faite en

sa conduite depuis qu'elle est veuve, c'est d'avoir prétendu à M. de

Lesdiguières. L'année passée, il la vit quelque part; elle lui plut, et

comme c'est un homme fort coquet, et puis c'est tout, il se mit à lui en

conter et à la voir fort souvent. Elle, sous prétexte de jouer au mail

le matin, car sa maison a une porte qui rend dans le Palais-Royal,

souffroit qu'il vînt chez elle à huit heures du matin. Elle s'étoit mise

depuis la mort de son mari à jouer au mail et à courir à cheval avec la

comtesse du Lude. Elle avoit des bonnets de plumes et des justaucorps.

Elle fit pis, car un jour que cet homme étoit chez elle, la grosse

madame Tallemant dit: ¬´Allons-nous promener? Qu'on mette donc les

chevaux au carrosse.» Je ne sais si l'ordre fut bien ou mal donné, mais

quand on descendit, il n'y avoit que le carrosse du duc. Voilà madame

Tallemant dedans, qui l'y fit mettre aussi. A la promenade le long de

l'eau, quelqu'un voit un laquais de madame de Launay derrière avec ceux

de M. de Lesdiguières; il l'appelle: «Hé, laquais, est-ce que M. de

Lesdiguières a épousé madame de Launay?» Le duc, apercevant cela, fait

venir ce laquais, et lui demande ce que c'étoit; le laquais le dit

naïvement. Voilà les dames à éclater, comme s'il y eût bien eu de quoi

rire. Les amies de madame de Launay, si amies se peuvent dire, madame de

Brancas et mademoiselle de Beaumont, se déchaînèrent un jour en présence

de madame de Bonnelle contre l'étourderie de madame de Launay. Elle le

sut, et sa sœur de Mérinville, qui est ici six mois de l'année chez

elle, l'alla quereller de ce qu'elle n'avoit pas querellé les autres, et

qu'elle vouloit bien qu'on sût que, quand on étoit demoiselle, on

pouvoit prétendre à tout. Par là, il est clair que madame de Launay a

donné dans le panneau. Madame de Villeroy et toutes les parentes du duc,

qui n'est pas un grand personnage, en furent un peu alarmées. Il n'y

avoit pourtant pas de quoi excuser une folie; car il s'en faut bien

qu'elle soit si belle qu'autrefois, et c'eût été une extravagance à l'un

et à l'autre; mais le tabouret est une belle chose. Madame de Villeroy

en dit par où elle en savoit, elle soutint que cette femme n'étoit point

demoiselle, et alla rechercher tout ce que nous avons écrit touchant son

_avènement_ à Paris. Le duc se mit après à en cajoler d'autres, et on se

moqua de la pauvre madame de Launay; c'est un homme qui a beaucoup de

train: on disoit que c'étoit la maison de Paris où, à proportion, il se

dépensoit le plus en vin. «Jésus! dis-je, il eût donc bien fait

d'épouser madame de Launay; il eût beaucoup épargné sur les entrées.»

Elle y étoit intéressée. Pour faire la femme de grande qualité en toutes

choses, elle va à la messe aux Quinze-Vingts[163], en justaucorps; elle

y étoit une fois avec un justaucorps de velours noir, tout couvert de

rubans couleur de feu; et, ce qu'il y a de meilleur, c'est que, pour

être plus à la cavalière, elle ne met jamais qu'un genou en terre. Je

sais que madame de Montausier s'en est fort raillée. Avec tout cela elle

est dévote, et me disoit une fois qu'elle vouloit en être quitte pour

cent mille ans de purgatoire. ¬´Par ma foi! lui dis-je, vous seriez bien

_gresillée_ quand vous sortiriez de là.» Ce carnaval, le Roi l'ayant

trouvée chez madame la Comtesse[164], où elle joue presque tous les

jours, la mit d'une mascarade à l'improviste, et dernièrement il devoit

aller jouer au Palais-Royal avec elle; cela l'achèvera. Je voudrois

donc qu'il lui donnât après cela son pucelage[165].

[163] Les Quinze-Vingts étoient alors près du Louvre, sur

l'emplacement de la rue de Chartres et de la rue Saint-Nicaise.

[164] Olympe Mancini, comtesse de Soissons.

[165] On a prétendu que les premières affections de Louis XIV

furent pour madame de Beauvais, première femme de chambre de la

reine-mère, quoiqu'elle fût laide et vieille. (Voyez les

_Mémoires du duc de Saint-Simon_. Paris, 1829; tom. 1er, pag.

124.) C'est cette dame de Beauvais qui a fait bâtir l'hôtel de

Beauvais, rue Saint-Antoine, avec les pierres destinées au

Louvre, qu'à force d'importunité elle obtint d'Anne d'Autriche.

TOURS, MALICES.--TOURS DE BOHÊMES.

Un secrétaire du Roi, nommé Renouard, qui avoit grand crédit à la

Chancellerie, pour faire enrager Lugoli, grand-prévôt de l'hôtel, du

temps de Henri IV, dressa des lettres d'abolition de tous les crimes

imaginables, les fit sceller et puis les envoya à Lugoli. On conte de ce

Lugoli, qu'ayant pris un gentilhomme qui, étant du parti de la Ligue,

avoit fait bien des méchancetés, et se doutant que madame de Guise le

réclameroit, il le fit pendre brusquement. Madame de Guise n'y manqua

pas; le Roi lui accorde la grâce. Lugoli dit qu'il étoit dépêché. Voilà

madame de Guise à pester. «Ah! madame, dit-il, si vous saviez combien il

est mort bon catholique, vous ne le plaindriez pas.»

Le petit de Maincour-Gayan, voyant qu'on lui avoit défendu de manger de

certaines poires qui étoient dans un panier pour faire un présent, et

qu'on les avoit comptées en sa présence, les mordit toutes l'une après

l'autre, et les arrangea si bien qu'il n'y paroissoit pas; puis il dit:

«Le compte y est.»

Un autre enfant, auquel on avoit donné à choisir de deux pommes fort

égales, en lui disant: «Prenez celle qu'il vous plaira, et donnez

l'autre à votre cadet,» mordit dans l'une, et, la présentant à son

frère, lui dit: «Tiens, mon frère, voilà la tienne,» puis il mordit vite

dans l'autre.

Il y avoit un éveillé de cordonnier à la rue Saint-Antoine, à l'enseigne

du _Pantalon_, qui, quand il voyoit passer un arracheur de dents,

faisoit semblant d'avoir une dent gâtée, puis le mordoit bien serré, et

crioit après: «_Au renard!_» Un arracheur de dents, qui savoit cela,

cacha un petit pélican[166] dans sa main, et lui arracha la première

dent qu'il put attraper, puis il se mit à crier: «_Au renard!_»

[166] Le _pélican_ est une pince à l'usage des dentistes.

Un garçon d'arracheur de dents en arracha deux à un homme au lieu d'une.

Cet homme vouloit faire du bruit: ¬´Taisez-vous, lui dit-il, si mon

maître le sait, il vous fera payer pour deux.»

La Grossetière[167], qui en toutes choses est un homme tout de soufre,

eut une grande patience en pareille occasion: Dupont l'opérateur lui

arracha une bonne dent pour une mauvaise; il ne dit rien, sinon:

«Arrachez donc cette fois-là celle qui me fait mal.»

[167] La Grossetière, beau-frère de Tallemant des Réaux, étoit un

d'Angennes.

Le prince de Tingry, père de madame de Luxembourg, étoit un ridicule de

corps et d'esprit, et par-dessus tout cela fort glorieux. Le feu comte

de Tonnerre, qui étoit un faiseur de malices, l'attrapa bien une fois.

C'étoit à Tonnerre, où il y avoit un fort bel hôpital, contigu au

château: il fit retrancher et tapisser une salle de cet hôpital avec des

tapisseries magnifiques, mais il n'y avoit qu'un dais de natte et une

citrouille creusée pour cadenas, s'excusant sur ce que, _cadenas_ et

_dais_ n'étant pas à son usage, il n'en avoit pu trouver d'autres.

Lorsque le prince fut couché, il fit défaire la tapisserie, et le

lendemain ce beau seigneur se trouva en même salle que les pauvres. Il

s'en plaignit, mais tout le monde n'en fit que rire.

Saint-Gelais, pour se moquer de je ne sais quel grand _Halbreda_[168],

qui étoit lecteur aux Jeux Floraux de Rouen, y envoya une ballade dont

le refrain étoit:

Un grand pendard tel que je pourrois être.

Tout le monde se crevoit de rire de voir cet homme lire cela

sérieusement.

[168] _Halbreda_, ou plutôt _hallebreda_, comme l'écrit

l'Académie, se dit par mépris d'une grande femme mal bâtie, d'une

espèce de _virago_ et de harengère. Suivant le dictionnaire de

Trévoux, Voiture a employé ce mot au masculin. Tallemant en

fournit ici un second exemple.

Un jeune gentilhomme normand, nommé Maromme, qui avoit bien de l'esprit,

en dînant avec un autre, trouva certaines olives fort à son goût, et,

pour empêcher l'autre d'en manger: «Ami, lui dit-il, tu contes telle

chose d'une façon dont tout le monde ne tombe pas d'accord.--Ah! dit

l'autre, c'est pourtant la vérité.--Redis-la-moi donc.» Cet homme se met

à conter, et lui à manger les olives. Quand il n'y en eut plus: «Mon

cher, lui dit-il, en voilà assez; toutes les olives sont mangées.»

Le père de Clinchamp, dont, nous avons parlé[169] ailleurs, s'avisa,

pour se divertir un jour de mardi gras, de faire entre-convier à faux,

pour souper, sept ou huit familles des plus considérables de Caen, et

qui pour l'ordinaire se divertissoient le mieux au carnaval. Chacun

croyoit souper chez son voisin, et comme cela on n'apprêta à souper chez

personne, et on jeûna dès la veille du jour des Cendres. Lui, pour se

moquer d'eux, se tint en lieu o√π il les vit tous sortir de leurs maisons

pour aller les uns chez les autres: ce ne fut que gronderies jusqu'à ce

qu'on eût su la vérité.

[169] Voyez l'historiette de de Clinchamp, t. 4 de ces

_Mémoires_, p. 376. Il est parlé du père dans l'article du fils.

Camusat, le libraire de l'Académie, avoit acheté des livres de

mathématiques. Il y en avoit un de perspective fort commun, mais avec

lequel on avoit relié un petit traité fort rare, intitulé: _Alæ et scalæ

mathematic√¶_. Quelques gens lui avoient voulu donner une pistole de tout

ensemble. Le Pailleur et deux autres mathématiciens se mirent en tête

d'attraper ce libraire; ils envoyèrent un d'entre eux demander là-dedans

les livres de perspective. Camusat lui montra celui-là. «Ah! le bon

livre! dit cet homme. Si je ne l'avois point, je vous en donnerois trois

pistoles; mais qu'est-ce qu'il y a au bout? _Al√¶_, etc. Qu'est-ce que

cela? Je ne connois point ce traité-là!......» Il le méprisa tant que le

libraire le lui donna pour dix sols. Les autres y vont ensuite, et,

ayant vu le livre, ¬´Que faites-vous de cela? lui dirent-ils.--Ce que

j'en fais! Vous ne l'auriez pas pour deux pistoles.--Je vous en

fournirai à vingt sous pièce, dit Le Pailleur; mais qu'y avoit-il là au

bout?--_Al√¶_, etc., dit Camusat.--Et qu'avez-vous vendu cela?--Dix

sols.--Dix sols! je vous en aurois donné dix livres.» Il pensa crever,

car il étoit glorieux.

Le marquis de Resnel acheta un fief qui relevoit d'un autre fief

appartenant à un riche apothicaire de Paris. Ce sire lui fit dire qu'il

lui devoit foi et hommage, et cela assez incivilement. Le marquis,

résolu de s'en venger, vient à Paris, se met au lit, et le soir envoie

commander un lavement chez cet apothicaire, pour un grand seigneur qui

logeoit en tel lieu: le maître y voulut aller lui-même, et prit même ses

habits des dimanches. Le feint malade ne se laissa point voir au nez;

l'apothicaire lui donne le lavement, et, avant qu'il se fût retiré, le

marquis lui lâche tout au visage en lui disant: «Voilà comme je vous

fais foi et hommage, monsieur l'apothicaire.» Grand procès pour cela;

mais les juges rirent tant qu'il fallut que l'apothicaire s'accommod√¢t.

Un jeune garçon, natif de Palestrine, en Italie, servoit à Rome madame

de Pisani, mère de madame de Rambouillet. Il étoit naturellement enclin

à la bouffonnerie; il se débauche et se met avec des comédiens, et

devient un si excellent homme en son métier, qu'il faisoit également

bien toutes sortes de personnages; on le surnomma le _docteur de

Palestrine_, parce qu'il faisoit plus souvent le rôle de docteur. Il

voyagea par toute l'Europe, et étoit caressé de tout le monde; il

revenoit de temps en temps voir sa maîtresse à Paris, et logeoit chez

elle. Elle, pour divertir Henri IV, et depuis la Reine-mère, le prioit

de jouer avec les comédiens italiens qui étoient ici. Une fois, étant à

Rome, il s'avisa de faire _una burla_ à Paul Jordan, duc de Bracciane,

chef de la maison des Ursins[170]. Ce seigneur étoit fort humain et fort

populaire; il faisoit belle dépense et avoit toujours une assez belle

cour. En allant à la messe à pied, assez proche de chez lui, il étoit

toujours accompagné de beaucoup de gens de qualité, et parloit tantôt à

l'un et tantôt à l'autre. Le docteur loue des gueux qu'il fit bien

habiller à la juiverie; il avoit choisi ceux qui ressembloient le mieux

aux courtisans du duc, et leur donna à chacun le nom de ces courtisans

qui leur convenoit le mieux. Pour représenter je ne sais quel gros

homme, il prit un gueux qui contrefaisoit l'hydropique en demandant

l'aumône. Pour lui, il s'étoit habillé le plus approchant qu'il avoit pu

du duc de Bracciane. En cet équipage, il attend que Paul Jordan sortît

de chez lui, se met à sa suite de l'autre côté de la rue, et le

contrefait en toute chose jusqu'à l'église, y entre; l'un se met à

droite, l'autre à gauche; il continue à l'imiter, et l'accompagne jusque

chez lui en le contrefaisant. Paul Jordan se tenoit les côtes de rire.

[170] Paul Jourdain, duc de Bracciano, prince du Saint-Empire,

mourut en 1645.

Un soldat de fortune, nommé Maffecourt, qui est présentement major de

Vitry-le-Français, sa patrie, a fait bien des tours en sa vie. Il avoit

un frère curé de Saint-Denis en France. Notre homme, qui étoit alors

chevau-léger de la garde, y alla pour tâcher de l'escroquer. En

arrivant, il dit qu'il alloit à l'armée et qu'il lui venoit dire adieu.

«Ah! dit le curé, qui craignoit le coup d'estocade, vous me voyez bien

en colère, je n'ai pas un sol.--Ah! mon frère, dit Maffecourt, j'ai

vingt pistoles à votre service.» Cela attendrit le prêtre, qui lui en

donna soixante. Après avoir servi long-temps, il obtint des lettres de

noblesse, et les faisoit enregistrer à Vitry; l'assesseur, nommé L'abbé,

qui en enrageoit, lui dit: ¬´M. de Maffecourt, il y a bien plus de

plaisir à se faire _nobilis_[171] qu'à apprendre le métier de

chaussetier, devant le Palais[172].--Hé! répondit-il, il fait bien

meilleur être le premier noble de sa race que de voir mourir son père

dans l'hôpital[173].» Ce monsieur le major, quoique marié, aime les

fillettes, et pour cela il cache toujours son argent. Sa femme, qui est

adroite, quand elle savoit qu'il en avoit, se levoit la nuit pour

fouiller partout. Tout le jour il portoit son argent sur lui; et dès que

sa femme étoit endormie, il le mettoit dans la pochette de sa jupe de

dessus. Elle n'avoit garde de l'aller chercher là.

[171] Cette expression étoit dérisoire, témoin ces vers de Loret:

Certains _nobiles_ campagnards,

Gens à giboyer des canards,

Grands détrousseurs de marchandises,

De paquets, hardes et valises,

Ont volé, sans dire pourquoi,

Des habits qu'on portoit au Roi,

Parmi lesquels, sans menterie,

Se trouva force pierrerie

Appartenant au Mazarin,

Dont ils firent un gros larcin,

Et jurent qu'ils se lairont prendre

Cent fois plutôt que de le rendre.

(_Muse historique_ de Loret; 23 septembre 1650.)

[172] Il y étoit en apprentissage. (T.)

[173] Le père de l'assesseur y étoit mort. (T.)

Un Bohême, déguisé en maréchal, eut l'insolence de déferrer un des

chevaux d'un carrosse qui étoit avec plusieurs devant une église,

faisant semblant qu'il le ferreroit mieux à sa boutique. Le cocher n'y

étoit pas.

Jean-Charles, fameux capitaine de Bohêmes, fit une fois un plaisant tour

à un curé. Il étoit logé dans un village dont le curé étoit riche et

avare et fort haï de ses paroissiens; il ne bougeoit de chez lui, et les

Bohêmes ne lui pouvoient rien attraper. Que firent-ils? Ils feignent

qu'un d'entre eux a fait un crime, et le condamnent à être pendu à un

quart de lieue du village, o√π ils se rendent avec tout leur attirail.

Cet homme, à la potence, demande un confesseur; on va quérir le curé. Il

n'y vouloit point aller; ses paroissiens l'y obligent. Des Bohémiennes

cependant entrent chez lui, lui prennent cinq cents écus, et vont vite

joindre la troupe. Dès que le pendard les vit, il dit qu'il en appeloit

au Roi de la Petite-Egypte; aussitôt le capitaine crie: «Ah! le traître!

je me doutois bien qu'il en appelleroit.» Incontinent il trousse bagage.

Ils étoient bien loin avant que le curé fût chez lui. Ce

Jean-Charles-là mena quatre cents hommes à Henri IV, qui lui rendirent

de bons services.

Un Bohême vola un mouton auprès de Roye, en Picardie, il n'y a que deux

ans; il le voulut vendre cent sous à un boucher; le boucher n'en vouloit

donner que quatre livres. Le boucher s'en va; le Bohême tire le mouton

d'un sac, o√π il l'avoit mis, et y met au lieu un de leurs petits

garçons, puis il court après le boucher, et lui dit: «Donnez en cinq

livres et vous aurez le sac par-dessus.» Le boucher paie et s'en va.

Quand il fut chez lui, il ouvre son sac; il fut bien étonné quand il en

vit sortir un petit garçon qui, ne perdant point de temps, prend le sac

et s'enfuit avec. Jamais pauvre homme n'a été tant raillé que ce

boucher.

Jean-Charles a dit au Pailleur qu'un petit cochon ne crioit point quand

on le tenoit par la queue, et que leur plus sûre invention pour ouvrir

les portes, c'étoit d'avoir grand nombre de clefs; qu'il s'en trouvoit

toujours quelqu'une propre pour la serrure.

La Melson[174], belle-fille, femme de conscience de Camus, surnommé

_Gambade_, fils de Camus _le riche_, s'avisa un jour de faire sécher de

la plus fine pour la mettre en poudre, et après elle s'en alla en

carrosse chez des apothicaires demander de cette poudre. Quelques-uns,

après l'avoir goûtée, se contentèrent de dire qu'ils n'en connoissoient

point et qu'ils ne devinoient point ce que ce pouvoit être, qu'il n'y

avoit rien de plus mauvais goût. Un plus délicat dit que c'étoit de la

merde, et excita une si bonne garde contre eux qu'ils eurent de la peine

à se sauver.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 7 / 27 段