J'ai vu mille fois un homme muet et sourd, assez bien fait de sa

personne et assez propre. Il plioit le linge admirablement bien en

toutes sortes d'animaux[146], et se faisoit entendre aussi bien que

personne ait jamais fait. Il alloit à Charenton, et, quand par signes on

lui demandoit de quelle religion il étoit, il mettoit son chapeau sur sa

tête, et son manteau sur les deux épaules, puis mettoit une table devant

lui; il faisoit des mains comme un ministre en chaire. Avec tout cela,

quand il y avoit procession à Saint-Sulpice, sa paroisse, il prenoit une

hallebarde et, marchant devant, il faisoit ranger le monde. Il lui prit

envie de se marier, et pour faire entendre sa volonté il se présenta au

consistoire. Mestrezat, le ministre, fut le premier qu'on envoya pour

t√¢cher d'entendre ce qu'il vouloit. Le muet lui fit quelques signes, et

se touchoit, mettoit les mains l'une dans l'autre, comme ceux qui se

donnent la foi; mais le bonhomme n'y comprit rien. On y envoya ensuite

Daillé, aussi ministre, à qui, outre tous les signes précédents, il en

fit encore un autre, car faisant un rond de son pouce et du doigt index

de la main gauche, il passoit dedans le doigt index de la droite. On lui

permit de se marier, voyant qu'il savoit si bien ce qu'il demandoit, et

qu'il étoit si bien préparé. Sa femme et lui se mirent à se mêler de

maquerellage. Un jour de petits enfants lui avoient fait quelque niche;

il prit un pistolet et en suivit un. Un armurier l'arrêta; il tira à cet

homme sans le blesser; pourtant voilà de la rumeur: on pilla la maison

du muet, et je ne sais ce qu'il devint.

[146] C'étoit alors l'usage de donner toutes sortes de formes aux

serviettes de table; nous en citerons un exemple tiré d'un livre

rare et singulier: ¬´Estant venus au quartier de madame Iceosine,

nous trouvâmes plusieurs gentilshommes qui portoient les plats à

la table de leur maîtresse..... Nous entrasmes dans la chambre où

l'on devoit manger, le long des fenestres de laquelle...... nous

vismes une fort longue table, et assez large, couverte d'une

nappe mignonnement damassée; mais d'autant qu'en de telles

maisons les choses qui sont en leur naturel, bien que rares et

exquises, ne sont jamais assez agréables, si elles ne sont

déguisées, ceste nappe avoit été ployée de telle façon qu'elle

ressembloit fort bien à quelque rivière ondoyante qu'un petit

vent fait doucement souslever. Les assiettes estoient rangées

tout à l'entour, et chacune avoit son pain chappelé couvert de

serviettes desguisées en plusieurs sortes de fruits et

d'oiseaux.» (_Le Philaret, divisé en deux parties, Erres et

Ombre, de l'invention de Guillaume de Rebreviettes, sieur

d'Escœuvre_; Arras, 1611; in-8º, p. 52.)

Il y avoit sur le chemin de Notre-Dame-de-Liesse[147] un gueux qui

faisoit le muet; effectivement, il savoit si bien retirer sa langue

qu'on ne la voyoit point du tout. Une dame de mes amies (madame Perreau)

se douta qu'il y avoit de la subtilité, et lui promit dix sous s'il lui

vouloit dire combien il y avoit qu'il étoit muet. Il fut long-temps à

s'y résoudre; enfin il lui dit: «Madame, il y a quatre ans que je suis

muet.» Et il eut son demi-quart d'écu.

[147] Notre-Dame-de-Liesse, lieu célèbre par un pélerinage, est

un bourg situé à trois lieues de Laon, dans le département de

l'Aisne.

Tillet-Saint-Leu, conseiller à la grand'chambre, a un grand fils bien

fait, qui est d'église: ce garçon est sourd et muet naturellement.

Cependant insensiblement il a appris quelques mots; il parle comme un

enfant qui ne sait que quelques façons de parler; il écrit des lettres

comme celles que les enfants dictent: cela ne se suit point. Il n'entend

que certaines personnes, encore est-ce plutôt au mouvement de leurs

lèvres qu'autrement; il est propre, il fait bien des choses de ses

doigts; et ce qui m'étonne le plus, c'est qu'il danse bien et en

cadence.

CONTES SUR LE MARIAGE.

Milord Digby, homme de qualité en Angleterre, étoit un homme qui aimoit

fort les secrets; il a cherché la pierre philosophale. La peinture étoit

une de ses passions. Or cet homme avoit une femme qui étoit une des plus

belles personnes de l'Angleterre[148], il l'aimoit tendrement; mais il

vouloit bien qu'on le sût; et comme il affectoit de passer pour le

meilleur mari du monde, et que son esprit se portoit assez de soi-même

aux choses extraordinaires, il fit peindre sa femme nue, puis en mettant

sa chemise, en habit du matin, habillée, coiffée de nuit, les cheveux

épars, se coiffant; bref, de toutes les manières dont il put s'aviser;

et, comme elle mourut jeune, il la fit peindre dès le commencement de

son mal, puis quand elle fut affoiblie, et ensuite quasi tous les jours

jusqu'à sa mort. Ces derniers portraits étoient bien faits, mais ils

faisoient peur. Ils étoient tous de la main d'un excellent enlumineur.

[148] Le chevalier Kenelm Digby avoit épousé la fille d'Edouard

Stanley, nommée Venetia Anastasia, et célèbre par sa beauté.

Demeuré fidèle à Charles Ier, Digby fit en France un long séjour.

Il aimoit les nouveautés, et il contribua à répandre l'usage de

la _poudre à sympathie_, rêverie médicale du dix-septième siècle.

(_Voyez_ l'édition de Sévigné, donnée par M. Monmerqué; Paris,

1818, t. 7, note de la page 224.)

Feu M. de Noailles avoit un Suisse qui se marioit en tous les lieux o√π

son maître faisoit d'ordinaire du séjour. Il avoit une femme en

Rouergue, une en Limosin une en Gascogne et une à Paris.

Un homme qui fut en prison parce qu'il avoit quatre femmes, interrogé à

la Tournelle pourquoi il en avoit tant épousé, répondit naïvement qu'il

avoit voulu voir s'il en trouverait une bonne; que la première ne valoit

rien du tout, la seconde guère mieux, la troisième n'étoit pas si

méchante, la quatrième un peu meilleure que la précédente, et qu'il

espéroit enfin rencontrer ce qu'il cherchoit. On trouva qu'il disoit

cela si bonnement, qu'on se contenta de l'envoyer aux galères[149] pour

punition de la folle entreprise qu'il avoit faite.

[149] Quoique l'on ait dit que la bigamie étoit un _cas

pendable_, dans l'ancienne jurisprudence de même que dans notre

nouvelle législation, on se contente de punir des galères ce

crime social. (Voyez _les Lois criminelles_ de Muizart de

Vouglans; Paris, 1780, p. 226.)

A propos de cela, outre la vigne qu'on dit que M. l'archevêque doit

donner à celui qui au bout de l'an n'aura point de repentir de s'être

marié, on dit qu'il y avoit un curé à Sainte-Opportune qui disoit au

prône qu'il donneroit des pois pour le carême à ceux qui n'obéissoient

point à leurs femmes. Quand il avoit questionné les maris, pas un

n'emportoit de ses pois. Un crocheteur y alla, bien résolu d'en avoir;

le curé l'interroge sur la taverne, etc., il ne le pouvoit attraper.

«Prenez donc des pois, lui dit-il.» Comme le crocheteur remplissoit son

sac: ¬´Vous deviez, ajouta-t-il, en prendre un plus grand.--Je le

voulois, dit le crocheteur, mais notre femme n'a pas voulu.--Ah! je vous

tiens, dit le curé: vous n'avez que faire de sac; laissez mes pois.»

Un procureur disoit à une partie: «Ne vous mettez pas en peine pour vos

_contredits_; au pis aller, ma femme les fera.»

MADAME DE LAUNAY.

Feu Jean Gravé, sieur de Launay, étoit fils d'un riche marchand de

Saint-Malo. Le trafic d'Espagne a fait de bonnes maisons dans cette

ville-là, et il y a eu des marchands riches de cinq cent mille écus.

Launay fit la marchandise aussi lui-même, et tint quelques fermes du

roi. Il devint plus riche que son père, et quelques envieux l'accusèrent

de fausse monnoie, quand Montauron fit un parti de faux monnoyeurs et de

rogneurs. On n'a jamais su parfaitement la vérité de cette affaire; car,

par l'arrêt qu'il obtint ici, il ne fut pas entièrement déchargé, et

cependant quelques-uns des accusateurs furent appliqués à la question,

et d'autres bannis. Pour moi, je pense qu'il étoit innocent[150].

[150] Tallemant, allié à la famille des Puget, son

cousin-germain, Gédéon Tallemant, maître des requêtes, ayant

épousé la petite-fille de Puget de Montauron, doit naturellement

leur avoir été favorable. (_Voyez_ l'Historiette des Puget, t. 5

de ces Mémoires, p. 5.) On lit dans un libelle dirigé contre les

financiers, qu'un des commissaires chargés d'instruire le procès

de Puget lui fit cette question embarrassante: ¬´Je vous prie de

m'enseigner _comment je pourrois, avec deux ou trois mille écus,

en acquérir en peu de temps cinq ou six cent mille_. Paroles qui

le rendirent muet, dit l'auteur; il devint pâle, défait et

tremblant de crainte, et possédé des froides appréhensions de la

mort, qui le talonnoient comme s'il eût été condamné. (_Le Trésor

du trésor de France volé à la couronne_, par Jean de Beaufort,

parisien; 1615, in-8º, p. 31.)

Se voyant beaucoup de bien en fonds de terre et en argent, avec une

charge de trésorier des Etats de Bretagne, Launay vint s'établir à

Paris, o√π il se mit dans les affaires du Roi, et il y gagna encore

beaucoup. Cet homme n'étoit bon qu'à cela: hors le _numéro_[151], il

n'avoit pas le sens commun. La Grossetière[152], mon beau-frère, disoit

que c'étoit le fils d'un dogue de Saint-Malo. Il parloit comme un

paysan. Malleville m'a conté que cet homme, en sa petite jeunesse, fut

quelques années à Paris, logé chez son père. En ce temps-là, Malleville

avoit fait imprimer certaines lettres des Amours des Déesses qu'il a

désavouées depuis: en un endroit, Vénus écrivoit à Adonis qu'elle étoit

comme prisonnière, et que jamais _la pauvre Io_ ne fut gardée si

sévèrement. Launay, qui n'avoit jamais entendu parler de la pauvre Io,

corrige hardiment, et, au lieu de _la pauvre Io_, met _le pauvre Job_,

puis il dit à Malleville: «Vous avez pris un grand impertinent

d'imprimeur; regardez quelle faute il avoit faite.» La jeunesse du

quartier, à qui je contai cela, car Launay vint loger devant chez mon

père, ne l'appeloit plus que _le pauvre Job_. Une fois, il contait une

querelle, et il disoit: «Ils se donnèrent des coups de poing et des

_coups de soufflet_.»

[151] Tallemant a plusieurs fois employé cette expression.

(_Voyez_ dans l'article de _La Leu_, t. 5, p. 49.)

[152] Une sœur de Tallemant, du premier lit, avoit épousé un

d'Angennes, seigneur de La Grossetière.

Ce _bel-esprit_ avoit une petite femme qui n'étoit pas trop mal faite;

mais c'étoit une vraie petite bourgeoise de Saint-Malo, qui pourtant

faisoit fort la dame. ¬´Elle a raison, disions-nous, car elle est dame

_née_, et on ne l'appelle jamais _mademoiselle_.» De bourgeoise elle fut

_madame_.

Launay avoit une cousine-germaine, mariée en Normandie à un hobereau, ou

soi-disant, car je vois des gens qui en doutent. Madame de Launay

d'aujourd'hui[153], sa fille, m'a dit, mais elle a de la vanité à

revendre, qu'il étoit gouverneur de Honfleur. Peut-être étoit-ce quelque

officier. Cette parente étoit veuve et chargée d'un grand garçon et de

trois filles. La seconde étoit une fort belle personne: son frère, qui

étoit toujours chez Launay, lui proposa d'aller chercher cette fille, et

de la donner à madame de Launay. Il y va avec un des amis du _pauvre

Job_, nommé La Bouvraye. Ce La Bouvraye m'a dit qu'il n'a jamais vu un

tel _pouillier_[154] que cette maison: les filles étoient les servantes

de leur mère, et elles étoient habillées comme des gueuses. Cette belle

avoit des taches de rousseur sur la gorge, faute d'un mouchoir ou faute

de soin. Ils l'amènent chez Launay, et ce pauvre La Bouvraye en devint

amoureux en chemin. A peine fut-elle arrivée que madame de Launay

renvoie sa suivante, et cette belle fille l'a peignée bien des fois: il

est vrai qu'elle l'appeloit _ma cousine_, et Launay l'appeloit _ma

nièce_. En Bretagne, on appelle neveux et nièces ceux sur qui on a le

germain; de là vient qu'on dit _nièces_ et _neveux à la mode de

Bretagne_.

[153] C'est-à-dire mademoiselle des Marais, seconde femme de

Launay.

[154] _Pouillier_, mauvaise auberge, méchant logis. (_Dict. de

Trévoux._)

La première fois que je vis cette belle fille, ce fut chez ma mère; je

la trouvai qui se chauffoit dans l'antichambre avec la demoiselle de ma

mère; elle me parut trop bien faite pour être traitée en suivante.

«Jésus! mademoiselle; eh! que faites-vous ici? Ne voulez-vous pas venir

là dedans?» En disant cela, je la prends; elle étoit fort simple, et se

laissoit assez conduire[155], et je la fais asseoir en rang dans la

chambre de ma mère. Depuis, elle fut assise partout comme une parente.

Je donnai les violons ensuite, et je la fis danser des premières. Elle

étoit fort mal en habits, et une pauvre jupe de taffetas bleu déteint,

qui étoit sa plus belle jupe, avoit plus de cinquante taches. Tout le

monde pourtant la trouva fort belle, quoique ses yeux ne fussent pas si

doux, à beaucoup près, qu'ils le furent depuis; car la femme de chambre

de madame de Launay, croyant faire merveille, lui avoit fait les

sourcils. Je lui dis que cette coquetterie-là ne lui étoit pas

avantageuse. La pauvre fille crut avoir fait un grand crime, et souffrit

beaucoup plus patiemment une assez grande maladie qu'elle eut, parce

que, durant ce temps-là, ses sourcils eurent le loisir de revenir. Nous

lui faisions la guerre, que Guénault[156] lui tâtant le ventre, elle lui

disoit: «Pas si bas, M. Guénault, pas si bas.» C'étoit un drôle qui la

trouvoit fort à son goût. Le premier jour qu'elle se sentit indisposée,

elle mit une cornette. Hélas! il n'y a jamais eu de cornette si modeste,

il n'y avoit pas une dent de rat de dentelle, et, faute d'autre habit,

elle avoit une cornette blanche avec sa robe. Madame de Launay ne la

traitoit pas trop bien au commencement, et j'enrageois de voir cette

petite bourgeoise[157] se faire servir par une fille que tant d'honnêtes

gens eussent si volontiers servie. Enfin, comme elle vit que cette fille

jouoit bien et heureusement, elle fit un fonds, et la mit de moitié. La

belle gagna, et de son gain s'habilla passablement. Plusieurs la

cajolèrent; mais pas un n'y réussit; c'étoit une personne timide, et

persuadée que tous les hommes étoient des trompeurs. Je fus son premier

ami, elle avoit quelque confiance en moi; mais je ne m'en pus tenir à

l'amitié. Par vanité autant que par autre raison, j'eusse été ravi d'en

être aimé; car, pour dire le vrai, je voyois bien qu'il n'y avoit rien à

faire que par des voies qui n'étoient point les miennes, je veux dire

par _le légitime_. Je lui montrois l'italien à un baiser par mois; mais

elle ne voulut pas tenir long-temps ce marché-là. Elle l'a appris depuis

qu'elle fut mariée. Je fis des vers pour elle, et je fis si bien qu'elle

me permit, faute d'autre commodité, de les couler adroitement dans sa

robe, qui étoit troussée, et cela en un lieu où il y avoit assez de

gens. Elle en laissa tomber quelque chose, car il y avoit plus d'une

pièce. Comme elle les portoit sur elle pour les apprendre par cœur,

quelques jours après, comme je causois avec madame de Launay et elle, ma

belle-sœur Tallemant[158], leur amie, y vint; elle se mit à me faire la

guerre d'un certain sonnet qu'elle avoit trouvé, qui effectivement avoit

été fait pour mademoiselle Des Marais, et que je lui avois donné; mais

que je disois avoir fait pour une autre, dont elle savoit bien que je

n'étois point amoureux, et je lui en avois fait confidence. On le lut

tout haut, et notre peu fine demoiselle ne put s'empêcher de rougir et

de me faire signe. On parla ensuite d'autre chose, et, en sortant, je

lui dis qu'elle me faisoit tort de se défier de ma discrétion, et que je

n'avois garde de rien dire. «Ce n'est pas cela, répondit-elle, c'est que

je n'en ai encore rien dit à madame.--Comment, lui répliquai-je,

seriez-vous assez innocente pour lui en parler?» Il survint du monde, et

je ne lui en pus dire davantage. A quelque temps de là, je me trouvai

seul avec elle et madame de Launay; je ne sais comment on vint à

demander si une prude pourroit s'empêcher d'ouvrir une lettre qu'elle

trouveroit sur sa table, quand elle sauroit que ce seroit une lettre

d'amour, pourvu qu'elle fût seule et qu'elle fût assurée qu'on n'en

sauroit rien? Mademoiselle Des Marais dit ¬´que, pour elle, elle ne

seroit pas assez curieuse pour l'ouvrir.--Là, là, répondit l'autre, il

n'y auroit pas plus de danger qu'à recevoir des vers d'amour de

monsieur que voilà.» Je vous laisse à penser si je fus surpris;

cependant, je tournai tout cela en raillerie, quoique la fille s'en

défendît sérieusement et assez mal. Elle me dit des choses après

lesquelles une personne raisonnable, si une personne pouvoit faire ce

qu'elle fit là, me devoit au moins défendre de mettre le pied chez elle;

cependant, avant que de sortir, nous fûmes les meilleurs amis du monde.

La première fois que je pus parler à la belle, je lui fis bien des

reproches; mais elle me dit qu'elle étoit bien fâchée d'avoir attendu si

tard à le dire à madame; elle avoit cru que madame de Launay avoit

trouvé les vers qu'elle avoit perdus, et qu'elle n'en avoit voulu rien

témoigner pour voir si la fille continueroit d'en recevoir. Et puis la

pauvre mademoiselle Des Marais craignoit plus que toutes les choses du

monde de retourner chez sa mère. Je me contentai donc, voyant à qui

j'avois affaire, de l'aimer de bonne amitié.

[155] Quillet disoit que c'étoit ainsi que Dieu fit notre mère

Ève. (T.)

[156] Guénault, médecin de l'hôtel de Condé.

[157] On lit au manuscrit _cette petite se fait servir_, etc.; le

mot _bourgeoise_, indiqué par le sens, est resté au bout de la

plume de l'auteur.

[158] Anne Bigot, femme du frère aîné de Tallemant.

Je ne parle point de toutes les folies qu'on faisoit dans le quartier

avec _Lolo_ et ses sœurs[159]. Nous fûmes plusieurs fois trois et

quatre jours à la campagne ensemble, et je m'y divertissois toujours

mieux qu'un autre; car j'avois toujours quelque attachement pour la

belle, et cela m'occupoit l'esprit agréablement; je n'en étois que de

meilleure compagnie. Quand ceux qui étoient de cette société se

souviennent de toutes les folies qu'ils m'ont vu faire, ils en rient

encore, et _Lolo_ m'en a parlé plus de cent fois depuis.

[159] Voyez les _Mémoires de Conrart_, t. 48, p. 189 de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_,

deuxième série.

La petite madame de Launay n'étoit pas saine, et la grosse Champré[160],

qui logeoit tout contre chez elle, lui faisoit faire des choses qui la

tuèrent au bout de trois ans. Elle passoit les nuits à courir les

sérénades, et se baignoit avec une fluxion sur les oreilles. Je prédis

un jour à mademoiselle Des Marais qu'avant qu'il fût deux ans, elle

coucheroit au grand lit, et je fus prophète. Launay étoit sensuel; il

avoit beaucoup de bien; il avoit promis dix mille écus en mariage à

cette fille, il les gagnoit en l'épousant. Il la connoissoit, et elle

avoit tout le soin de son ménage; car la petite dame se déchargea enfin

de tout sur elle. Madame de Launay morte, cette fille se conduisit assez

bien; elle étoit devenue plus habile avec le temps. La Bouvraye voulut

l'épouser; mais elle n'en voulut pas. Elle fit dire à Launay, par son

frère, qu'elle ne pouvoit demeurer avec un homme de son âge, sans faire

parler: il n'avoit pas cinquante ans; qu'elle le prioit de trouver bon

qu'elle se retirât chez sa mère. Launay répondit: «Je n'ai pas juré de

ne me pas remarier, et j'épouserai aussi bien votre sœur qu'une autre;

donnez-vous un peu de patience.» Ma belle-sœur Tallemant fut du

conseil, où il fut résolu qu'elle ne verroit pas un homme, non pas même

moi qui étois accordé alors. Cette madame Tallemant ne la conseilla pas

toujours si bien. On a su depuis que Launay ne fut pas long-temps sans

promettre à sa nièce de l'épouser, et qu'aussitôt il songea à faire

venir la dispense. La dispense venue, il l'épousa secrètement, et, pour

coucher ensemble, elle se plaignoit que la petite de Launay lui donnoit

des coups de pied et l'empêchoit de dormir. On mit donc un petit garçon

en sa place qui n'étoit pas d'âge à rien remarquer, comme l'autre eût

fait. Ce qui l'embarrassoit le plus, c'étoit que son mari ne pouvoit

s'empêcher de la caresser devant ses gens, et qu'il l'appeloit

quelquefois _ma femme_, au lieu de _ma nièce_. Enfin elle se trouva

grosse, car elle a été fort féconde, et il fallut déclarer le mariage au

bout de deux mois. «Hé bien! me dit-elle quand je la vis, voilà la

prophétie accomplie.--Oui, lui dis-je, mais je n'eusse jamais prédit

qu'une prude comme vous dût coucher deux mois avec un homme sans en rien

dire, et qu'un dévergondé comme moi se mariât en face de l'Église.» Son

mari, dans le contrat de mariage, reconnut avoir reçu vingt mille écus;

mais il lui donna d'abord trois cents louis d'or pour jouer, et, faisant

une affaire, il y avoit toujours quelque chose pour elle. Elle a pu

épargner beaucoup. Il lui déclara qu'il vouloit la trouver au logis,

quand il revenoit de ville; cependant, dès qu'il avoit dit trois mots,

il dormoit, et en plein jour. Pour cela, il lui laissa recevoir qui elle

voulut, et jouir tout son soûl. Elle eut bien de la peine à le faire

résoudre à laisser mettre de l'argent à ses meubles[161]. Jamais femme

n'a tant gâté de belles hardes que celles-là.

[160] La Champré, l'une des _dames de Noyon_, étoit terriblement

dévergondée. (_Voyez_ son Historiette, t. 4, p. 53.)

[161] Le luxe étoit alors porté à un tel point qu'on avoit des

meubles d'argent massif. Cela dura jusqu'à la guerre de 1689, à

l'occasion de laquelle Louis XIV donna l'exemple à ses sujets en

envoyant à la Monnoie les chefs-d'œuvre de Ballin qui

garnissoient les appartements de Versailles. (_Voyez_ la lettre

de madame de Sévigné à madame de Grignan, du 18 décembre 1689.)

Madame Tallemant la mit dans la magnificence des habillements, en lui

disant: «Qui fera de la dépense que ceux qui sont bien riches?» Quand je

la voyois si magnifique, je disois ¬´que je voudrois avoir cette jupe de

taffetas bleu pour la lui montrer, comme une reine de la Chine montroit

la truelle de son père, qui étoit maçon, au roi son fils, quand il

faisoit trop le fier.» A la Chine, on cherche la plus belle fille pour

le roi, sans regarder à la naissance.

Elle n'en usa pas trop bien; car, comme si son mari en l'épousant eût eu

quelque grand avantage, elle lui fit prendre un plus grand air qu'il

n'avoit fait jusque là, et l'obligea à se faire président des comptes à

Nantes. Toute la famille étoit aux dépens de son mari. Des Marais, dans

le parti des tailles de Beauce, vola si bien en commandant les fusiliers

de Launay, qu'il se mit bientôt à son aise, et après il épousa la

bâtarde du feu marquis de Maulny, frère de M. de Bouillon La Mark. Il

avoit fait connoissance en Beauce avec cette fille, et son frère, qui se

fait appeler l'abbé de La Mark. Ils étoient tous deux fils d'une madame

de Talsy, qui ne fut pourtant jamais épousée; elle s'appeloit Salviati

en son nom: Maulny lui avoit fait ces deux enfants. La cadette de madame

de Launay vint demeurer avec elle, et enfin Launay la maria à un

gentilhomme de Normandie nommé Morinville. Elle est belle femme, mais

non pas comme sa sœur. Mademoiselle Des Marais, de tout temps, nous

avoit dit qu'elle avoit une petite sœur qui seroit admirablement belle.

Cette fille arrivée, elle la trouva fort changée, et la vouloit

renvoyer. «Ah! disoit-elle, qu'on se va moquer de moi!»

Voilà toute la cour chez madame de Launay. Un jour, elle alla jouer chez

madame de Nemours, qu'elle avoit vue à Bourbon; elle ne gagna que dix

pistoles, et les jeta pour les cartes assez dédaigneusement. Feu M. de

Nemours s'y trouva, qui les prit fort bien, et dit en riant: ¬´Vraiment,

cette madame de Launay est la plus généreuse personne du monde; elle

sait que nous n'avons pas trop d'argent, et elle nous rend ce qu'elle

nous a gagné.» Elle étoit fort belle alors, et je disois: «Si j'étois le

Roi, je me contenterois de ma fermière.» Son mari étoit fermier des

entrées. Depuis, les enfants l'ont un peu gâtée. Elle porta son mari à

acheter Sablé. Voyez le plaisant homme pour avoir une terre de cette

importance! les gentilshommes qui en relevoient juroient de le jeter

dans la rivière. L'affaire ne s'acheva pas.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 6 / 27 段