langues étrangères, épousa André-Girard Le Camus, conseiller
d'état. C'étoit une femme très-spirituelle; elle étoit de
l'académie des _Ricovrati_ de Padoue. Le Père Bouhouse a inséré sa
pièce _à Uranie_ dans son _Recueil des vers choisis_. (Paris,
1693; p. 151.) On trouve son portrait, composé par elle-même, dans
la _Galerie des peintures_, ou _Recueil des portraits et éloges en
vers et en prose, dédié à Mademoiselle_. (Paris, Charles de Sercy,
1663; in-12, p. 433.) Titon du Tillet a donné place à madame Le
Camus de Melson dans le _Parnasse françois_ (p. 489). Elle est
morte le 22 juin 1702.
Il y avoit à Paris un maître des Comptes, nommé Belot, qui avoit une
jolie femme. Elle fut la première qui prit un justaucorps, avec un
bonnet de plumes, et qui alla à cheval. Elle apprit à tirer en volant,
et souvent, avec sa robe de velours, il lui est arrivé d'aller tirer aux
hirondelles, au Pré-aux-Clercs. Le mari étoit jaloux, et se tenoit fort
souvent dans la chambre de sa femme, et, selon que les gens lui
déplaisoient, il les conduisoit plus ou moins loin. Une fois, il dit à
Saucour, qui lui faisoit compliment: ¬´Si je me croyois, je vous
accompagnerois jusques au bout de la rue.» C'étoit à dire _n'y revenez
plus_. En Brie, chez une madame de Passy, on lui fit une terrible
méchanceté à la chasse; on monta bien tout le monde, et on ne lui donna
qu'un bidet. Il demeura derrière et voyoit sa femme courir belle allure
avec des galants. Il pensa enrager. Au bout de quelque temps, par le
moyen de la _frérie_, elle le réduisit; il aimoit la tourte de
pigeonneaux. A un certain banquet, un homme apporta chez lui le dessert,
et il oublia du sucre; on mangea le fruit sans sucre; jamais Belot ne
voulut qu'on en donn√¢t. Il lui prenoit quelquefois des visions de
vouloir retenir les gens à coucher. On dit qu'il étoit réduit quand il
mourut, et que sa femme en fut affligée, quoiqu'il fût gros comme un
tonneau.
La princesse de Savoie[175], qui épousa son oncle le cardinal, n'avoit
alors que quatorze ans et étoit assez enjouée. Un jour elle s'avisa de
faire mettre une traînée de poudre à canon sous les siéges qu'elle avoit
fait ranger dans sa chambre pour recevoir des dames, et quand la
compagnie fut assise, elle y fit mettre le feu.
[175] Louise-Marie-Christine de Savoie, née en 1629, épousa, vers
1642, Maurice de Savoie, son oncle, qui pour ce mariage remit au
pape son chapeau de cardinal. Elle mourut en 1692.
LA MARQUISE DE BROSSE
ET MAUCROIX[176].
C'étoit la fille de cette madame de Joyeuse, dont nous avons parlé dans
l'historiette de M. de Guise[177]. Elle avoit de l'esprit, chantoit
joliment, étoit de la plus fine taille qu'on pût voir, avoit les yeux
admirablement beaux; avec tout cela, ce n'étoit pas une grande beauté,
mais à tout prendre, on ne pouvoit guère trouver une plus aimable
personne. Elle n'avoit que quatre _ans_ quand Maucroix, alors jeune
garçon[178], suivant ou voulant suivre le barreau, sentit qu'il avoit de
l'inclination pour elle. Le père de ce garçon avoit été intendant d'un
parent de M. de Joyeuse, homme de bonne maison, nommé M. de Cany; cela
avoit fait la connoissance. Comme ce garçon est bien fait, a beaucoup de
douceur et beaucoup d'esprit, et fait aussi bien des vers et des lettres
que personne, à quinze ans elle eut de l'inclination pour lui. Il étoit
fort familier dans la maison, et le père et la mère n'étoient pas des
gens trop réguliers. Le père avoit je ne sais quelle petite demoiselle
qu'on appeloit Toussine, avec laquelle il couchoit entre deux draps, et
disoit qu'il n'offensoit point Dieu, parce qu'il ne lui faisoit rien. Un
jour il jeta sa fille en présence de sa femme sur un lit, disant qu'il
vouloit savoir comment Charlotte étoit faite..........
[176] M. Walkenaer a emprunté plusieurs traits de cette
historiette, qu'il a placés dans la _Vie de Maucroix_, à la tête
des poésies publiées avec celles de La Sablière. Paris, Nepveu,
1825, in 8º.
[177] Voyez cette _Historiette_, plus haut, t. 4, p. 197. Madame
de Joyeuse s'appeloit Anne Cauchon; elle étoit fille du baron du
Tour et d'Anne de Gondi. Elle épousa, le 2 juillet 1619, Robert
de Joyeuse, seigneur de Saint-Lambert, lieutenant du Roi au
gouvernement de Champagne.
[178] Tallemant avoit d'abord écrit jeune _avocat_. En effet,
Maucroix a commencé par suivre le barreau.
La mère étoit la meilleure femme du monde et la plus douce; à la vérité,
un peu encline à la luxure. Son propre père un jour lui dit, en présence
de l'évêque de Mende, frère de madame de Joyeuse: «Oui, ma fille, votre
mari est si impertinent que c'est offenser Dieu que de ne le pas faire
cocu.» Elle rioit comme une folle, et le Père en Dieu en sourioit. Fabry
lui vouloit donner cinquante mille écus pour coucher avec elle, et, pour
lui montrer combien il l'aimoit, il avala une fois l'urine de son pot de
chambre. Un jour Maucroix trouva sa confession par écrit, où il y avoit
¬´que quand elle regardoit attentivement le crucifix, elle avoit des
pensées de blasphème.»
Pour revenir à leur fille, un jour, à Reims, elle feignit de se trouver
mal, afin de laisser sortir sa mère, et de demeurer seule avec Maucroix.
Quelque temps après, elle fut accordée avec Lenoncourt, qui fut tué à
Thionville, quand M. le Prince la prit. Entre deux, le jeune homme, qui
avoit été obligé de venir à Paris, devint amoureux d'une jolie fille, et
l'aînée de cette fille devint amoureuse de lui. Il n'aimoit que la
cadette, et étoit aimé de l'une et de l'autre; mais cela n'alla qu'à
quelques baisers, et à quelques autres privautés. Cependant on maria
mademoiselle de Joyeuse au marquis de Brosses, de la maison de
Thiercelin[179]. C'est un homme fort brutal, peu brave, roux, et qui
avoit été fort débauché; en effet, il gâta sa femme, et fut enfin cause
de sa mort; car, comme elle étoit plutôt maigre que grasse, les remèdes
desséchants la rendirent enfin pulmonique.
[179] Henriette-Charlotte de Joyeuse épousa Adrien-Pierre de
Thiercelin, marquis de Brosse.
Notre avocat étant devenu chanoine de Rheims, la belle, qui l'aimoit
toujours, le renflamma bien aisément. Le mari ne se doutoit de rien; car
le galant avoit eu l'adresse de se mettre admirablement bien avec lui.
La première faveur qu'il en eut, ce fut de lui baiser la main; et quand
elle vit qu'il ne demandoit que cela, car il lui portoit beaucoup de
respect: «Ah! lui dit-elle, de tout mon cœur.» Une autre fois, comme
elle étoit dans le lit, il la voulut baiser; en cet instant quelqu'un
parut. «Ah! lui dit-elle, quand vous n'aurez que cela à me dire, il
n'est point nécessaire d'approcher de si près.» Elle avoit l'esprit
présent. Quand on jouoit au reversis, elle ne manquoit jamais de se
mettre auprès de lui, et tenoit toujours un des pieds du chanoine entre
les siens; puis, quand elle avoit le _talon_, qu'on appelle le _pied_ en
Champagne, elle crioit en riant: «J'ai le _pied_, j'ai le _pied_!» On
fit je ne sais quelle promenade sur la frontière, chez le comte de
Grandpré[180], son parent, qui étoit aussi un peu amoureux d'elle; il y
en avoit bien d'autres. Ce comte leur fit une malice: car, en chemin, il
leur fit donner une fausse alarme. Voilà tous les hommes à cheval; le
mari d'y aller mal envis[181]. Elle ne songea point à lui; mais elle se
mit à crier: «Monsieur de Maucroix, gardez-vous bien d'y aller.» Une des
dames de la compagnie disoit naïvement au cocher qui avoit le mot: «Hé!
mon pauvre cocher, romps-nous le cou si tu veux, pourvu que tu ailles à
toute bride.»
[180] Vers Joyeuse. Un jour, comme c'est un homme naïf, après
avoir monté devant elle un cheval d'Espagne fort bien dressé, il
s'en vint lui dire: «Ah! qu'il est bon, ma cousine! vous plaît-il
pas le monter un peu?» (T.)--Antoine-François de Joyeuse étoit
gouverneur de Mouzon, ville forte située sur la frontière,
démantelée en 1671. Il étoit devenu comte de Grandpré par son
mariage avec Marguerite de Joyeuse, sa cousine.
[181] _Mal envis_, de mauvais gré, malgré lui; du latin
_invitus_.
Elle contoit à Maucroix toutes les folies de ses autres amans; il y en
eut qui lui présentèrent un poignard pour avoir l'honneur de mourir de
sa main, et d'autres firent d'autres extravagances. Fabry, à qui la mère
avoit tant coûté, étoit bien disposé à faire encore plus de dépense pour
la fille, si elle eût voulu; mais elle le traita toujours fièrement.
Enfin un jour qu'elle avoua à Maucroix qu'elle l'aimoit plus que sa
vie, elle se mit à chanter ces paroles qu'on chantoit alors:
Tircis, que dois-je faire?
Tout m'est contraire.
Pour te guérir,
Je voudrois bien te secourir;
Mais, quand mon cœur le veut,
L'honneur me dit que cela ne se peut,
Et qu'il vaut mieux mourir.
Les confesseurs l'intimidoient et lui disoient que ce seroit un
sacrilége. Quand elle avoit été à confesse, elle disoit à son amant:
«Ils m'ont dit que c'étoit un sacrilége;» et, ce jour-là, elle ne le
baisoit qu'aux yeux. Elle lui avoit de l'obligation. Comme elle étoit
une fois à Paris, Fabry, enragé de ce qu'elle avoit été à Saint-Cloud, à
un cadeau du comte du Roule, parent de madame de Canaple, avec laquelle
et trois ou quatre autres dames elle étoit allée, écrivit, ou plutôt fit
écrire d'une main inconnue une lettre au mari, comme s'il y eût eu une
galanterie liée avec le comte, et que tout le monde en fût scandalisé.
Le mari, en colère, ordonne à sa femme de le venir trouver en Champagne,
et lui mit quelques mots de Saint-Cloud dans la lettre. La pauvrette
part, et alloit comme à la mort. De Brosses envoie aussitôt un
gentilhomme à M. de Joyeuse lui déclarer qu'il lui vouloit renvoyer sa
fille, etc. Le gentilhomme étoit à peine parti, que le chanoine, qui
étoit fort bien avec le marquis, se met à lui faire des remontrances, et
le ramène si bien, qu'il envoie un autre gentilhomme pour faire revenir
cet envoyé, dont la marquise lui rendit très-humbles grâces. Cependant
son mari la maltraita fort, sans la soupçonner pourtant d'aucune
galanterie; mais il étoit mal satisfait du père, qui ne lui donnoit
point ce qu'il lui avoit promis. Le père, s'étant aperçu de
l'attachement du chanoine, en écrit à sa fille, et il lui représentoit
qu'après avoir résisté au favori d'un roi (c'étoit M. le Grand qui en
avoit été un peu épris en un voyage de Champagne), il lui seroit
honteux, etc. Elle en avertit Maucroix, et lui dit: «Mon père enverra
tout dire à mon mari.» Le chanoine prend les devants, et déclare au
marquis que, pour ne pas les brouiller davantage, M. de Joyeuse et lui,
il se vouloit retirer, et ne plus le voir qu'en lieu tiers. ¬´Comment,
dit le mari, M. de Joyeuse prétend me tyranniser!» Il lui écrivit en
colère, et, depuis, le bonhomme n'eut plus lieu de parler contre le
chanoine. Une fois qu'elle étoit au lit et qu'ils étoient seuls, elle se
mit à trembler, et lui dit: «Tenez, voyez comme j'ai les mains froides,
j'ai le frisson; je vous prie, allez-vous-en.--Ah! madame, répondit-il,
vous défiez-vous de mon respect?» Il se contint, et jamais il ne lui a
mis le marché au poing. «Ah! dit-elle, je l'avoue, ce respect mérite
quelque récompense.» Elle se laissa baiser, elle se laissa toucher, et
lui avoua qu'après cela elle ne pouvoit plus répondre de rien. En effet,
il n'y en avoit pour quatre jours quand la marquise de Mirepoix[182],
qui étoit amoureuse d'elle, la vint enlever. La belle, qui étoit
coquette, mais point p....., n'en fut point fâchée; car elle voyoit bien
le péril. Le chanoine dit que c'étoit une plaisante chose que de voir
ces deux femmes ensemble; celle-ci, toute jeune, toute belle qu'elle
étoit, aimoit l'autre quasi comme elle en étoit aimée, et disoit: «De
quoi est-ce que je m'avise d'aimer une personne qui n'est ni jeune ni
belle?» Il y avoit mille querelles et mille réconciliations. On conte
une bonne vision de cette madame de Mirepoix. Quand il la faut saigner,
on est trois heures à la prêcher, et quand on la va piquer, tout le
domestique qu'on fait venir exprès jette de grands cris, et cela,
dit-elle, l'empêche de si fort sentir la piqûre. Mademoiselle de
Roquelaure, sa sœur, est quasi de même, et le chevalier fit saigner, il
y a quelque temps, son valet pour lui, et juroit que jamais saignée ne
lui avoit tant fait de bien. Voici une chose plus étrange d'un maître
des comptes de Montpellier, nommé Clauzel, homme d'honneur et de bon
sens. Pour le saigner, il faut faire sonner des trompettes ou battre des
tambours, et son sang s'arrête dès qu'on cesse de sonner ou de battre;
il faut qu'il s'imagine dans ce temps-là être à la guerre. Je le sais de
gens qui l'ont vu plus d'une fois.
[182] Aînée de Roquelaure. (T.)
Or, avant que de retourner à Rheims, la marquise de Brosses vint à
Paris, et se laissa cajoler par bien des gens. Vardes fut celui qui lui
plut davantage; il est vrai qu'elle a avoué depuis au chanoine que, dès
qu'elle l'entendoit parler, elle le méprisoit, et qu'elle n'avoit jamais
vu des sentiments moins d'honnête homme que les siens.
Au retour, notre chanoine trouva la belle bien changée; le voilà dans
une jalousie effroyable; il souffroit plus qu'une âme damnée. Je le
persuade de venir à Paris. Il n'y est pas plus tôt qu'elle y arrive; il
disoit: «Je la fuis, et elle me suit.» Mais la vérité est qu'il n'y
étoit venu qu'à cause qu'il espéroit qu'elle y viendroit. Elle y
accoucha, et cette couche la changea extrêmement; avec cela, son mal
commençoit à la presser. Il eut une petite consolation en ce qu'il lui
donna un peu de jalousie à son tour. On dit à la dame que le chanoine
logeoit chez un de ses amis, qui avoit une fort belle femme. En effet,
on ne mentoit pas, et c'est une des plus belles et des mieux dansantes
de Paris. Un jour donc, elle lui dit en sortant: ¬´Adieu, et n'oubliez
pas les gens, encore qu'ils ne soient plus beaux.»
Le mari se mit en ce temps-là à la maltraiter; apparemment il s'étoit
aperçu des privautés que le chanoine avoit eues avec elle. La
coquetterie de Vardes et d'autres l'avoit choqué; il n'étoit pas
satisfait de son beau-père; il disoit que sa femme étoit fière; tout
cela ensemble fit qu'elle fut doublement affligée. L'état pitoyable où
elle étoit donnoit de la compassion au chanoine, et lui faisoit quasi
oublier le méchant tour qu'elle lui avoit fait. Enfin le mari la laissa
en Champagne, sans un sou et malade, et lui s'en alla en Touraine, o√π
est son bien. Le chanoine l'assiste, et la reçoit chez lui. Il a un
frère aîné, qui est aussi chanoine de Rheims, et qui, de plus, a un
bénéfice dont il avoit, je pense, quelque obligation à M. de Joyeuse. La
mère, étant malade, s'étoit fait porter dans leur logis à Rheims, et
elle y étoit morte; la fille en fit de même. Là, elle avoua au chanoine
que tout ce qu'elle avoit vu à la cour ne l'avoit jamais pu guérir,
qu'elle l'aimoit encore, mais qu'elle le prioit d'oublier toutes les
folies qu'ils avoient faites ensemble. Elle souffrit long-temps; il
souffroit assurément plus qu'elle. Je n'ai jamais vu un homme si
affligé, et, à cause de lui, je me suis réjoui de la mort de cette
belle, parce qu'il étoit en un tel état que je ne savois ce qui en
seroit arrivé. Il a été plus de quatre ans à s'en consoler, et il n'y a
eu qu'une nouvelle amour qui l'ait pu guérir; aussi est-ce une chose
bien cruelle que la fortune lui amène, s'il faut ainsi dire, dans son
propre lit, la personne qu'il aime en un état languissant, afin qu'il
ait le déplaisir de la voir mourir.
Vandy, aujourd'hui gouverneur de Montmédy, étoit un des amoureux de la
marquise; il m'a dit qu'avec un billet que M. de Joyeuse lui avoit
donné, il alla, bien accompagné, attendre à sept lieues d'ici le marquis
de Brosses, qui menoit sa femme à la campagne, et la lui ôta, après lui
avoir lu le billet qui contenoit que le père l'avoit prié de ramener sa
fille à Paris, où il l'attendoit. Le mari, enragé de cet écorne[183],
disoit qu'il se vouloit battre contre Vandy. Vandy lui dit que, pour le
lendemain, tant qu'il voudroit. La colère du marquis se passa sans qu'il
y eût de sang répandu. Vandy eut bien de la jalousie à son tour. Vardes
est parent du mari; cela lui donna un grand accès auprès de la belle; il
en eut une bague qui venoit de Vandy. La marquise, lorsque Vandy se
plaignit à elle de cette faveur faite à son rival (c'étoit en présence
de la marquise de Mirepoix), lui dit: «Ne vous jouez pas à penser la lui
ôter; car, outre qu'il ne le souffriroit pas autrement, vous
m'obligeriez à lui faire telle faveur que personne ne la lui pourroit
ôter.--Ah! ma cousine, ajouta-t-elle en jetant ses bras au cou de la
marquise de Mirepoix, que je viens de dire une grande sottise! Mais
aussi pourquoi me met-on en colère?» L'amant jaloux proposa à Vardes de
porter cette bague au Marché-aux-Chevaux, à sept heures du matin, pour
voir qui méritoit le mieux de l'avoir. Il jure que Vardes ne fit pas
semblant d'entendre. Il n'en demeura pas là; il envoya un brave, son
domestique, pour parler à la marquise. Saint-Thomas, sa suivante, lui
dit qu'on ne la voyoit point. ¬´Par la sang Dieu!...--Tu es donc venu
pour faire un appel à madame?--Je suis venu pour lui déclarer que M. de
Vandy est guéri, qu'il ne sera jamais son serviteur, et qu'il lui fera
du déplaisir partout où il pourra.»
[183] _Escorne_, _affront_, _échec_, _ignominie_. (_Dict. de
Trévoux._) Quoique cette expression soit depuis long-temps
vieillie, on la trouve encore dans la première édition de 1694,
du _Dictionnaire de l'Académie françoise_.
Quant au comte de Grand-Pré, il est toujours fait comme un Cravate[184].
Il avoit épousé, n'ayant pu avoir la marquise, une madame Couci, belle
personne, qu'il avoit faite à sa mode; elle chassoit avec lui, et même
elle alloit presque en parti; elle étoit demi-guerrière. Quatre fois le
jour il se couchoit avec elle, et quelquefois au milieu d'un bois; il
est de grand'vie: cependant Givry, son lieutenant de roi à Mouzon,
méchant arbalétrier, le faisoit cocu. On croit même qu'il le savoit;
cela n'empêchoit pas que le galant ne fût son meilleur ami.
[184] On disoit _Cravate_ pour _Croate_.--Charles-François de
Joyeuse, comte de Grandpré, mourut en 1680; il épousa en
premières noces Charlotte de Couci.
CONTES DE BÊTES.
Il y avoit chez M. de Morangis une biche et un singe; le singe
tourmentoit fort la biche, et étoit toujours sur son dos. Cette bête un
jour s'en va sur le Pont-Neuf, ayant ce singe sur la croupe (M. de
Morangis logeoit à la rue Dauphine); et de là elle se jette dans la
rivière. Elle se sauva et le singe fut noyé.
Un petit chien de M. de Vence (_Godeau_), dès qu'on prononçoit le nom
d'un gros chien dont il avoit été mordu, aboyoit et tiroit la soutane de
son maître comme pour lui demander vengeance; à Paris, deux ans après,
il faisoit la même chose, quoiqu'il eût été mordu en Provence.
Le comte de Saint-Paul, père du duc de Fronsac, qui fut tué à
Montpellier, avoit un dogue, du temps qu'il étoit gouverneur d'Orléans,
qui alloit et venoit chargé de lettres à son cou. On le connoissoit dans
les hôtelleries, où son maître logeoit avec lui, on lui faisoit bonne
chère, et personne n'eût osé lui ôter son paquet.
A un voyage de la cour, un chariot embourbé arrêtoit tous les équipages;
un cocher, las d'attendre, alla pour voir à quoi il tenoit; il reconnut
à ce chariot un cheval qu'il avoit mené autrefois, et avec lequel il
avoit fait une fort tendre amitié: le cheval le reconnut aussi, et se
mit à hennir. «Hé quoi! _Gros-Jean_ (c'était le nom de l'animal), nous
veux-tu faire coucher ici?» Ce cheval, à ces mots, fit un tel effort,
qu'il tira le chariot du bourbier.
Feu M. de Guise, étant à Florence, avoit un grand coursier fort vite; on
le voulut faire courir pour le prix à la Saint-Jean, car à Florence on a
gardé cela des anciens, et même de faire aller des chariots autour des
deux pyramides, comme dans le cirque; or, c'est dans une rue qui n'est
pas droite que les chevaux courent. Ce coursier fit un effort pour
gagner un tournant qu'il y avoit, au tiers ou au milieu de la carrière,
et, quand il l'eut gagné, la rue étant plus étroite, à coups de pied il
faisoit tenir derrière tous les autres chevaux qui étoient beaucoup plus
petits que lui, et il s'en alla gravement au petit pas jusqu'au bout de
la carrière.
A propos de chevaux, je ne saurois que je ne mette ici la pitoyable
aventure de chevaux de Chambonnière[185], cet excellent joueur de
clavecin. Il avoit un carrosse, mais, faute de nourriture, il envoyoit
paître ses chevaux sur le rempart du Marais. Je vous laisse à penser en
quel état ils étoient. Des écorcheurs les prirent pour des chevaux
condamnés, et un beau matin ils les écorchèrent tous les deux.
[185] Chambonnière, célèbre compositeur, avoit la charge de
clavecin de la chambre du Roi. Il mourut vers l'an 1670. (_Titon
du Tillet, Parnasse françois_, p. 402.)
Une femme de ma connoissance (mademoiselle Guedon) avoit une petite
épagneule qu'elle laissa en Poitou, en venant s'établir à Paris; à dix
ans de là, elle envoya des hardes à celle qui avoit la chienne; elle les
avoit arrangées elle-même dans le coffre. Cette petite chienne se mit à
baiser ces hardes, à les lécher, et à faire cent sauts à l'entour.
Il y peut avoir quatorze ans, qu'un capitaine françois mourut à Nancy,
et fut enterré aux Pères Picpus; cet homme avoit un chien qui ne l'avoit
jamais quitté; ce pauvre animal se met sur la tombe de son maître, et
n'en sortoit que pour aller chercher à manger. Il mena cette vie pendant
quatre ou cinq ans, et il y est mort. Tout le monde le connoissoit, et
on l'appeloit _le chien du capitaine_.
Un pâtissier de Vitry, nommé Jacquemard, a un barbet qui, sans qu'on y
prît garde, se mit dans un bateau de blé, que son maître conduisoit à
Paris. Le pâtissier s'en aperçoit à Châlons; il le donne à garder à une
femme chez qui il logeoit, car il avoit peur de le perdre à Paris; le
chien s'échappe, et ne sentant plus son maître, il se mit à suivre le
chemin qu'avoit fait le bateau de Vitry à Châlons, remonte la rivière
vingt lieues durant; elle étoit en bien des lieux débordée; il la passa
et repassa cent fois. Il arriva à Vitry au bout de trois jours et demi;
mais il n'en pouvoit plus.
Une dame, à qui je me fie, a vu une ânesse, à Surênes, tourner avec sa
bouche une grosse clef d'écurie, et ouvrir la porte pour aller trouver
son petit.
Cette femme-là a un chat qui a autant d'esprit que le fameux chat de
Mondory[186], dont parle La Chambre[187], car ayant remarqué que la
chatte descend quand on sonne une clochette pour dîner, il la sonne
quand il a envie qu'elle vienne, et elle vient. Il l'a vue cent fois
nettoyer ses pattes avant que de sauter sur le lit de sa maîtresse.
[186] Le célèbre acteur. (_Voyez_ son Historiette, au
commencement de ce volume.)
[187] Marin Cureau de La Chambre, médecin, membre de l'Académie
françoise, mourut en 1669. Les _Caractères des passions_ sont
l'ouvrage le plus remarquable de ceux qu'il a laissés.
Un nommé Néron avoit attelé des cerfs à un chariot; après il enchaîna
des puces à un chariot aussi. Il avoit appris à une chèvre à marcher sur
la corde, ou plutôt sur deux cordes; il avoit un petit chat-huant qu'il
tenoit dans une cage; il lui avoit plumé les moignons des ailes, avoit
attaché à l'une une rondache, et à l'autre une épée; il l'avoit habillé
en cavalier. Il disoit qu'il n'y avoit point d'animal, hors une poule, à
qui il n'eût appris quelque chose. Il est parlé dans les lettres de
Voiture[188] du singe de mademoiselle Coinet; c'étoit une chanteuse qui
avoit appris à un singe à jouer de la guitare; il y jouoit effectivement
une sarabande, mais il manquoit toujours en un endroit.
[188] _Voyez_ la lettre soixante-unième de Voiture, adressée à
mademoiselle de Rambouillet. Mademoiselle Coinet n'y est pas
nommée.
CONTES DE MOURANTS.
Un soldat espagnol, comme on étoit prêt de faire naufrage, se mit à
manger un petit morceau de pain, en disant: _Menester comer un poquito
para bever tanto_[189].
[189] Pour boire tant, il faut manger un peu.
A Toulouse, un jeune homme de dix-huit ans dit, en riant, au bourreau
qu'il connoissoit: «Compère, tu devois mettre un peu de coton, à cause
de la connoissance.»