Ce voyage ne fut pas plus tôt conclu, que la veuve se met en courroux,

et elle le témoignoit si visiblement que tout le monde s'en apercevoit.

En jouant aux quilles, elle ne vouloit plus prendre la boule de ma main,

et faisoit mille autres choses d'une grande prudence. Je l'apaisai

pourtant en une visite de quatre heures, où je lui représentai qu'elle

me désespéroit; et je l'attendris si bien que, moitié figue, moitié

raisin, j'en eus ce que je demandois, il y avoit si long-temps. Je

voulus rompre mon voyage, ou du moins je m'en remis entièrement à elle;

c'étoit une chose si arrêtée qu'elle eut assez de sens pour me dire

qu'il falloit le faire, et que cela feroit trop parler les gens.

Regardez quelle bizarrerie, d'attendre à la veille de mon départ. Elle

me laissa encore, en une autre visite, faire tout ce que je voulus; elle

me donna son portrait, elle voulut avoir le mien. Elle me chargea de

bagues et de bracelets; mais ni elle ni moi ne songeâmes à aucune

adresse pour nous écrire. Je fus dire adieu à mon rival, qui eut la plus

grande joie du monde de me voir partir.

A Lyon, comme si je ne pouvois voyager sans devenir amoureux, je m'épris

terriblement de la fille d'un de nos amis chez lequel nous logions.

C'étoit une fille bien faite, bien brusque, qui avoit de la voix et de

l'esprit. Pour cette fois-là, je n'ai pas tant de tort qu'à l'autre,

car, je ne sais par quelle fatalité, cette fille eut d'abord de la bonne

volonté pour moi, quoique je ne fusse pas le plus beau des trois; elle

fit, dès le premier jour, une alliance avec moi, et m'appela _sa

sympathie_. On nous mena promener aux jardins de l'Athénée, qu'on

appelle aujourd'hui Ainay[120]; nous nous détournâmes un peu, elle et

moi; j'étois le plus aise du monde, et il me sembloit que j'étois pour

le moins _Périandre_ ou _Merindon_[121]. Il fallut partir au bout de

trois jours; mais, pour me consoler, j'emportai des bracelets de

cheveux, et j'eus permission d'écrire. Tout cela ne m'empêcha pas de me

bien divertir en Italie, tant c'est belle chose que jeunesse; à la

vérité, j'avois quelquefois de mauvaises heures. La veuve m'écrivit à

Rome, par la voie du petit Guénault, son médecin[122];....... il n'y

avoit rien de particulier. Je lui répondis, et n'en reçus jamais qu'une

seule lettre.

[120] C'est le nom d'un quartier de la ville de Lyon.

[121] Personnages de l'_Amadis_.

[122] Ces derniers mots étoient effacés; il en reste encore

quelques-uns sous la rature que nous n'avons pas pu retrouver.

De retour en France, nous voilà encore logés à Lyon chez la belle. Je

voulois familièrement qu'elle me laissât monter dans sa chambre par une

échelle de corde, et je lui proposai de l'aller trouver l'été à la

campagne, o√π elle devoit demeurer trois mois. Elle me dit qu'il y avoit

trop de péril à tout cela. Je reçus de ses lettres à Paris pendant

quelque temps: elle écrivoit bien; puis tout-à-coup elle cessa de

m'écrire. Je n'ai jamais pu savoir pourquoi, car elle mourut bientôt

après.

Revenons à la veuve. Je croyois qu'elle me recevroit avec la plus grande

joie du monde; mais je fus bien attrapé, quand elle me rebuta plus que

jamais, et me reprocha la peine o√π je l'avois mise; cette peine venoit

de ce que, s'étant saisie, à mon départ ou depuis, en songeant à ce

qu'elle venoit de faire pour moi, ce que vous savez s'arrêta

aussitôt...... Elle crut être grosse, se découvrit au jeune Guénault, et

ce fut dans cette inquiétude qu'elle m'écrivit[123].

[123] Tallemant avoit effacé ce passage, et il avoit mis à la

place: Elle se découvrit _à son médecin_.

Je la blâmai fort de s'être effrayée si à la légère, et d'avoir tout dit

à un tiers. «Hé, pourquoi? me répondit-elle; il sait bien que c'est à

bonne intention, et je lui ai dit que vous m'aviez promis de m'épouser.»

Je crois, mais je ne l'assurerois pas, qu'en badinant...... elle

pourroit bien m'avoir dit: «N'es-tu pas mon mari?» et que lui ayant

répondu: «Oui,» elle pourroit avoir pris cela pour argent comptant. Nous

voilà brouillés. L'abbé, bien loin de profiter de mon absence, l'avait

trouvée plus chagrine que jamais. Le crucifix prit ce temps-là pour lui

donner un coup de pied, et depuis il ne fut amoureux que de la vierge

Marie. La pauvre Lyonnoise mourut durant notre divorce, et la veuve, qui

passoit déjà pour une capricieuse dans mon esprit, avoit besoin de cela

pour me retenir; car, n'ayant plus personne, je fis bien plus de choses

que je n'en eusse fait pour me remettre bien avec elle.

Un peu plus habile que je n'étois, je m'avisai de cajoler une fille qui

en avoit bonne envie: elle étoit parente et suivante d'une madame de

Mérouville[124], avec laquelle Louvigny demeuroit.

[124] Le nom de _Mérouville_ se laisse apercevoir sous la rature;

Tallemant, qui a biffé ce passage, y a substitué celui-ci: «Elle

étoit parente et suivante d'une _tante de la femme de Lisis_

(Louvigny).» Or, madame de Louvigny, fille aînée de Bigot de La

Honville, étoit nièce de madame de Mérouville, sœur de son père.

(_Voyez_ plus haut l'Historiette de madame de Gondran, t. 4, p.

271 et 272.)

Tout ce monde-là, aussi bien que mon père, ne logeoit pas loin du logis

de la veuve, où, à cause du grand jardin qui y étoit, on se divertissoit

plus qu'en aucune autre maison. Je badinois avec cette fille à ses yeux;

cela la fit revenir, et je remontai sur ma bête. Cette fille m'appeloit

_mon mari_, et m'aimoit de tout son cœur.

J'ai parlé ailleurs de la maison de La Honville[125]. Quoique la veuve

ne fût pas de ces parties-là, j'y allois souvent. Tout le monde de chez

M. de La Honville m'aimoit fort; j'étois le bel-esprit de la troupe, et

on m'estimoit terriblement. Une fois, une madame Du Candal, veuve d'un

conseiller au Parlement, grande femme fort bien faite et fort

raisonnable, mais un peu coiffée de sa parente, vint à La Honville que

j'y étois. Elle étoit fille d'une sœur[126] de La Honville qui logeoit

avec son frère. De tout temps cette femme m'avoit plu; aussi a-t-elle un

agrément que j'ai vu à peu de personnes. Mon humeur, mon emportement, ma

gaîté ne lui déplurent pas non plus. En badinant, nous faisons une

alliance; nous voilà aussi mari et femme. Depuis cela, je la visitai

plus soigneusement; mais il n'y avoit aucune liberté chez son beau-père,

où elle logeoit. La première femme[127], voyant que je me trouvois

presque toujours chez La Honville quand l'autre[128] y venoit dîner,

entra en quelque jalousie et me fit la mine. Le lendemain, je la vais

trouver dans sa chambre, et, après l'avoir bien haranguée pour l'obliger

à me dire ce qu'elle avoit contre moi, elle me prend la main et me

baise. ¬´Allez, dit-elle, vous ne le saurez jamais, mais je ne vous en

aimerai pas moins.» Voyant cela, je voulus tenter si je ne trouverois

point l'heure du berger. «Mon Dieu! me dit-elle, si j'étois capable de

faire une sottise, ce seroit pour l'amour de vous; contentez-vous de

cela, et aimez-moi à cela près, si vous en êtes capable.» Avec elle,

j'en suis toujours demeuré là; elle est encore fille, et nous nous

aimons de bonne amitié.

[125] _Voyez_ plus haut, sur les voyages faits à la terre de La

Honville, l'Historiette de madame de Gondran, t. 4, p. 271.

[126] Madame de Candal s'appeloit Marie Causse; Marie Bigot, sa

mère, avoit épousé Jacques Causse. (_Voyez_ une note plus bas

dans le cours de cet article.)

[127] C'est-à-dire la parente de madame de Mérouville, qui, comme

on vient de le voir, appeloit Tallemant son mari.

[128] Madame de Candal.

La veuve grondoit assez de ces petits voyages à La Honville, mais je lui

disois qu'il falloit donc que je rompisse avec mes frères, et ma

belle-sœur[129], et toute ma famille. Sa sœur[130] malicieusement ne

manquoit pas de lui faire remarquer que je n'étois jamais si ajusté que

quand j'allois voir madame du Candal, qui alors délogea de chez son

beau-père, et alla demeurer avec sa mère, vers le Marais. Tout ce

qu'elle et son mari disoient contre moi ne servoit qu'à les faire

regarder comme des espions. Une fois que nous étions à un divertissement

chez une des parentes de la veuve, on se mit à danser aux chansons; elle

me tenoit par la main, et sans y penser elle alla chanter:

Guillot est mon ami,

Quoique le monde en raille;

Il n'est point endormi

Quand il faut qu'il travaille.

Ah! je ris alors qu'il me baise;

Car il meurt de plaisir et moi d'aise.

Ma foi, le monde en railla cette fois-là, et nous fûmes un peu déferrés

tous les deux.

[129] Pierre Tallemant, sieur de Boineau, frère aîné de notre

Tallemant, avoit épousé Anne Bigot, fille de Nicolas Bigot, sieur

de La Honville. (_Quittance du 29 mai 1638_, conservée à la

bibliothèque du Roi.)

[130] Madame d'Agamy.

La veuve, qui déjà étoit assez capricieuse, le devint encore davantage

par les soupçons que ses parens lui mirent dans l'esprit. Un jour que je

la trouvai seule auprès du feu, elle se glisse dans un cabinet au coin

de la cheminée, dont la porte avait un petit poids qui la faisoit fermer

fort aisément. Voilà visage de bois: je presse, je prie; elle ne veut

point ouvrir. Je m'en vais: à la porte de la rue, je me ravise, et me

viens cacher de l'autre côté de la cheminée, après être rentré fort

doucement; puis je laisse aller l'huis vert[131] de toute ma force, pour

lui faire accroire que je m'en allois: cela réussit. Elle sort; je la

happe, _et c√¶tera_. Cette bizarrerie me le fit trouver trois fois

meilleur. Comme cette femme n'étoit pas naturellement dévergondée, et

que ce n'étoit que la force de la passion qui l'emportoit, elle ne se

put jamais résoudre à me donner un rendez-vous: il la falloit toujours

prendre de force. Comme c'étoit toujours à recommencer, on ne pouvoit

pas bien prendre ses mesures, et se cacher de sa femme de chambre comme

on eût fait. J'ai assez vu de femmes, mais je n'en ai jamais vu une si

désintéressée; elle ne voulut pas seulement prendre des gants quand je

revins d'Italie.

[131] L'huis vert paroît signifier ici une porte battante, en

drap ou en toile de couleur verte.

Elle devint insensiblement si jalouse, qu'elle l'étoit de toutes les

femmes que je voyois, mais bien plus de madame d'Harambure que de pas

une autre: elle a toujours eu plus de jalousie de celles que je n'aimois

pas que de celles que j'aimois; car elle n'en a pas le quart autant de

madame du Candal et de mademoiselle des Marais, dont nous parlerons

ailleurs[132].

[132] M. de Launay l'épousa en secondes noces. (_Voyez_ ci-après

l'Historiette de madame de Launay.)

Cependant je m'enflammai pour cette autre veuve, car la première me

grondoit trop. Chez sa mère, on avoit un peu plus de liberté. Un jour

que nous y faisions collation, elle nous donna des abricots, et nous

conta que, croyant en avoir fait de bien plus beaux que sa mère, elle

met sur les siens: _Abricots de ma façon_. Par malheur, ses abricots se

candirent, et ceux de sa mère se conservèrent fort bien: elle en changea

un beau matin toutes les couvertures, et dit: ¬´Regardez comme les miens

se sont bien conservés.» Or, elle avoit une fille qui n'étoit guère

jolie. ¬´Ma foi, ce lui dis-je, madame, votre bonne maman vous surpasse

bien autant en filles qu'en abricots: vous êtes une belle ouvrière

auprès d'elle.»

Une fois, je trouvai bien du _crachottis_ auprès du feu. «Jésus! lui

dis-je, qu'est-ce que cela?--Hélas! dit-elle, c'est M. Mestresat qui a

fait là le _lac de Genève_[133].» Je lui donnois fort souvent des vers;

mais, comme elle vit que j'en tenois, elle me fit une petite querelle

pour ne m'appeler plus son _mari_; j'entendis bien sa finesse, et fis

semblant d'en être un peu alarmé. Comme elle logeoit fort loin, je ne la

voyois pas bien à mon aise, et je fus ravi quand on parla de la faire

loger auprès de M. de La Honville. Toute la difficulté étoit que, pour

avoir la maison qu'on vouloit faire prendre à sa mère, il falloit perdre

un quartier de celle qu'elle quittoit: la bonne femme ne pouvoit s'y

résoudre. J'envoyai un de mes amis qui loua cette maison sous main pour

un quartier, disant qu'une dame de sa connoissance se trouvoit sur le

carreau. Je trouvai moyen de le faire savoir à la belle, qui prit cela

le mieux du monde, et fit pourtant en sorte qu'elle délogea sans qu'il

en coûtât un sou, ni à sa mère, ni à moi; car elle persuada au

propriétaire d'y aller loger lui-même. Mais je fus bien attrapé, car ses

tantes ou ses cousines étoient toujours avec elle, et je lui parlois dix

fois moins que je ne faisois auparavant. Enfin elle se résolut, croyant

n'avoir point d'enfants, d'épouser M. de Montlouet d'Angennes[134],

parce qu'il n'en avoit point eu avec sa première femme; elle n'en eut

que tous les ans[135]. Il étoit de mes amis, et m'appeloit son pupille;

j'étois même le confident de ses amours, et j'ai quelquefois fait des

vers pour lui. Elle lui fut long-temps cruelle jusqu'au mépris. «Hélas!

disois-je, le pauvre homme! il ne fait que blanchir contre.» Il étoit

trop vieux pour elle. Dès qu'il l'eut épousée, je résolus de ne plus

penser à elle, et un jour je lui dis: «Je gage, madame, que vous avez

brûlé tous les vers que je vous ai donnés.--Point, dit-elle; je vous les

montrerai encore tous.--Cela n'est plus bon à rien, lui dis-je; vous

êtes devenue la femme de mon ami: je vous conseille de les brûler, cela

pourroit faire du désordre.» Elle vit pourquoi je le disois, et me

répondit en rougissant: «On en fera ce que vous voudrez.» Je ne sais ce

qui en est arrivé depuis, mais nous avons toujours eu bien de l'estime

l'un pour l'autre.

[133] Il étoit de Genève, et il crachoit beaucoup.

(T.)--Mestresat étoit un ministre de Charenton. Le cardinal de

Retz raconte qu'il disputa un jour avec lui, en présence d'un

nonce, et que Mestresat le ménagea sur certains principes de

Sorbonne qui n'obtiennent pas l'assentiment de la Cour de Rome,

«n'étant pas juste, disoit-il, d'empêcher l'abbé de Retz d'être

cardinal.» (_Mémoires du cardinal de Retz_, deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 44,

p. 130.)

[134] Ce nom a été soigneusement biffé par Tallemant; nous sommes

cependant parvenus à le lire distinctement, à l'aide d'un acide.

En effet, Jacques d'Angennes, marquis de Montlouet et de

Lisy-sur-Ourques, se remaria en 1643 avec Marie Causse, fille de

Jacques Causse et de Marie Bigot, et veuve de Martin Du Candal,

conseiller au Parlement. (_Histoire généalogique de France_, t.

2, p. 429.) Il est seulement extraordinaire que madame Du Candal

eût espéré de ne pas avoir d'enfants en contractant ce mariage,

car le marquis de Montlouet en avoit eu six d'Elisabeth de

Nettancourt.

[135] Madame Du Candal a eu trois filles de son second mariage.

(Voyez _le Père Anselme_ audit lieu.)

Madame d'Harambure morte, je croyois que la veuve ne seroit plus si

folle que par le passé; mais ce fut encore pis que jamais. Elle étoit si

extravagante sur ce chapitre, qu'elle croyoit que je couchois avec

toutes les femmes que je voyois. ¬´Le moyen que les autres vous

résistent, disoit-elle, si je ne vous ai pu résister!» Enfin elle vint à

un tel excès qu'elle m'accusoit de coucher avec ses sœurs; elle en

avoit deux, toutes deux laides[136], et qui me haïssoient comme la

peste; elle m'en accusoit aussi avec les miennes. ¬´Oui, disoit-elle, et

je ne voudrois pas jurer que même vous épargnez vos tantes.--Mais

comment est-ce donc que j'y puis suffire?--Ah! répondit-elle, il n'y a

jamais rien eu de si brutal, de si animal que vous; vous avez une

sensualité infatigable.»

[136] Il en est mort une. (T.)

Elle me faisoit beaucoup plus d'honneur qu'à moi n'appartenoit.

Voici deux des plus plaisantes visions qu'elle ait eues. Madame

Tallemant, la maîtresse des requêtes[137], se blessa; elle s'alla mettre

dans l'esprit que cette femme étoit grosse de mon fait, et qu'ayant

reconnu combien j'étois infidèle, elle avoit mieux aimé se blesser que

de mettre au jour l'enfant d'un si méchant homme. L'autre fut qu'une

fille de madame _Cramail_, aujourd'hui la marquise de La

Barre-_Chivray_[138], ayant eu la petite vérole, au retour d'un petit

voyage de La Honville, où j'avois été avec elle, la veuve raisonna

ainsi: «Il n'y a rien qui donne tant la petite vérole que l'émotion.

Cette fille lui a tout accordé, cela l'a émue.» Si la moindre des trois

personnes avec lesquelles elle disoit que je concubinois eût voulu me

laisser faire, je l'eusse bien plantée là; car elle ne me faisoit

coucher qu'avec Lolo, madame Du Candal et mademoiselle Des Marais,

aujourd'hui madame de Launay[139], sans conter madame de Louvigny et

bien d'autres.

[137] Marie Du Puget de Montauron, femme de Gédeon Tallemant,

cousin-germain de l'auteur.

[138] Ces noms étoient raturés; les deux mots en lettres

italiques sont douteux.

[139] Voyez plus bas l'article de madame de Launay, personnage

assez singulier.

Une fois, à La Honville, cette Lolo, car je badinois toujours, avoit les

mains embarrassées à je ne sais quoi; je me mis à la baiser: «Hé! que

faites-vous? me dit-elle.--Je prends mon temps.» Depuis, quand je la

baisois, elle crioit: «Ma sœur,[140] comme il prend son temps! venez

vite, il prend son temps.» Un jour que je lui baisois la main gauche,

finement elle la couvroit de la droite qui étoit nue. «Celle-là, lui

dis-je, m'est tout aussi bonne que l'autre.» J'ai oublié bien des folies

et bien des impromptus, et mille autres bagatelles. La vision qu'elle

eut de sa sœur, avec laquelle elle logeoit, vint de ce que cette femme

eut un mal de mère si furieux, qu'elle parla un langage articulé que

personne n'entendoit, et elle vouloit que cela vînt de ce que je lui

avois brouillé la cervelle. Je ne savois plus où j'en étois; je ne

voulois pas pourtant jeter le manche après la cognée, parce que j'avois

dessein de faire durer cela jusqu'à ce que je pusse me déclarer pour la

petite Rambouillet. Elle me fit un jour une proposition: ¬´Mettez,

disoit-elle, ma conscience en repos.--Eh bien! voulez-vous que je vous

épouse?--Non.--Que voulez-vous donc?--Trouvez quelque invention.» Et

après, elle me disoit: «Mais n'est-ce pas assez que vous m'ayez durant

cinq ans violée?» Elle appeloit cela _violer_, parce qu'elle faisoit

d'abord quelque résistance; puis elle changeoit tout-à-coup de discours.

«Ah! si j'étois assurée que vous m'aimassiez bien, je ne m'en

soucierois; mais vous avez honte de m'aimer.» Et alors elle me vouloit

obliger à faire des extravagances pour lui témoigner que je l'aimois.

Tout ce que je pus faire, ce fut de prendre quelque prétexte, comme je

fis, pour ne plus voir sa sœur avec qui elle étoit mal; car l'autre

l'avoit obligée d'assez mauvaise grâce à déloger d'avec elle. Il lui

prit une nouvelle bizarrerie. Elle avoit je ne sais quelle espèce de

demoiselle avec elle qu'elle faisoit toujours venir dans sa chambre. Un

beau jour je l'attrapai plaisamment. Comme elle étoit allée conduire une

dame jusqu'à la porte de l'antichambre, je la suivis; sa petite

demoiselle demeura auprès du feu. Je prends la veuve et je l'emporte de

l'antichambre dans une garde-robe, o√π je m'enferme avec elle, et je la

tins tant que je voulus. Je la fis un peu revenir de ses folies. Elle

sortit de sa maison parce que l'horloge de l'hôtel d'Épernon[141]

sonnoit les demi-heures et les quarts, et que cela lui coupoit,

disoit-elle, sa vie en trop de morceaux.

[140] La sœur de _Lolo_ étoit madame de Louvigny. (_Voyez_ plus

haut l'article de madame de Gondran, t. 4, p. 273, et les

_Mémoires de Conrart_, au lieu déjà cité.)

[141] L'hôtel d'Épernon étoit situé Vieille rue du Temple, près

de la rue Saint-François.

Quand l'abbé de Cérisy eut fait la _Vie du cardinal de Bérulle_[142],

qui étoit son ami, il lui en envoya un exemplaire. Elle lui manda

gracieusement, quelques jours après, qu'elle n'avoit jamais cru qu'il

pût devenir assez idiot pour écrire de si sots miracles. On n'en vendit

quasi point. M. de Grasse (_Godeau_) disoit que c'étoit une vie écrite

par épigrammes, tant il y avoit de traits. Patru disoit qu'il y avoit

cinq ou six cents têtes à cet ouvrage, car il commence à tout bout de

champ, comme s'il étoit à la première ligne. Le libraire s'y pensa

ruiner. Le bon abbé avoit plus d'esprit que de jugement.

[142] La Vie du cardinal de Bérulle, en 1 volume in-4º parut en

1646.

Nous nous brouill√¢mes encore bien des fois, et nous raccommod√¢mes aussi.

Enfin, las de ses bizarreries, et ayant été obligé, par des

considérations de famille, à faire demander la petite Rambouillet, me

voilà accordé sans le lui dire[143]. Mon frère l'abbé, par malice, lui

alla annoncer cette nouvelle. Elle n'a jamais été si sage que cette

fois-là; car elle reçut cela comme une chose indifférente. Je ne

laissois pas d'aller chez elle; mais je prenois garde qu'il y eût

compagnie. Une fois, par malheur, je la trouvai seule; elle sortit de sa

chambre en colère et me donna un grand coup de poing; après je ne m'y

frottai plus. La sœur et son mari eurent une joie étrange de voir que

je me mariois: nous nous étions remis bien ensemble, il y avoit quelque

temps, du consentement de la veuve; elle-même s'étoit réconciliée avec

eux. Or, quand M. Rambouillet se voulut remarier, elle y prétendit fort,

tant pour être plus magnifique que sa sœur, que peut-être pour me faire

enrager à mon tour. Le bonhomme n'y voulut point entendre. Il étoit

accordé, il y avoit deux jours, quand une fille que je ne connoissois

point me vint dire que M. Le Faucheur, le ministre, qui logeoit en même

maison que la veuve, étoit fort mal et demandoit à parler à moi. Je fais

mettre les chevaux au carrosse, et cependant je dis à tous ceux que je

rencontrai que le pauvre M. Le Faucheur étoit bien mal. J'y vais vite;

mais je trouve cette même fille au bas de l'escalier qui me dit:

«Monsieur, c'est mademoiselle Le G....[144] qui veut vous parler.» Je

monte. Elle commence par des larmes et par des reproches, et me dit

enfin qu'il falloit que je l'épousasse, ou que je lui fisse épouser mon

beau-père. «Pour moi, lui dis-je, mes articles sont signés il y a

long-temps, et ceux de mon beau-père futur le furent avant-hier.» Elle

se mit à tempêter, que je m'en repentirois, que quelque jour son fils

seroit grand, que j'avois beau faire, que la petite Rambouillet ne

seroit jamais que ma g...., et que si elle eût su cela, elle l'eût

laissée tomber en la présentant au baptême. Elle est sa marraine. Je lui

parlai doucement, la remis du mieux que je pus, et me retirai quand je

la vis un peu apaisée. Cependant je fus en transes jusque devant

l'arche[145], que j'appris qu'elle n'étoit point au prêche; car elle

étoit si outrée, que je craignois qu'elle n'allât faire quelque

opposition ridicule. Sa sœur a été assez étourdie pour me dire depuis:

«Il me semble que vous deviez marier ma sœur avec votre beau-père;

c'étoit le moins que vous fussiez obligé de faire pour elle.» Cette

pauvre femme ne me sauroit encore voir sans surprise. J'ai eû du

déplaisir de ne pouvoir l'assister en quelques affaires qu'elle a eues;

mais il n'y a jamais eu moyen d'en approcher. Elle hait le cardinal, et

dit assez plaisamment que le soleil de mars est _mazarin_, à cause qu'il

lui fait mal à la tête.

[143] Elisabeth Rambouillet n'avoit que onze ans quand elle fut

accordée avec son cousin. (_Voyez_ l'article de l'abbé Tallemant,

t. 4, p. 72 de ces Mémoires.)

[144] Nom de la veuve.

[145] Tallemant a effacé ces trois derniers mots et les a

remplacés par ceux-ci: _jusques au jour de mes noces_. Sa

première leçon, qui a trait aux usages du prêche, nous a semblé

préférable.

MUETS.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 5 / 27 段