Malherbe. (Voyez ces _Mémoires_, t. 1er, p. 184.) Il avoit une
singulière charge; il se qualifioit _orateur du roi pour les
affaires d'Etat_. (Voyez l'_Histoire de l'Académie françoise_, de
Pélisson, éd. de 1730, t. 1er, p. 289.)
Un gentilhomme du feu comte du Lude étant à l'extrémité, comme on lui
parla de se confesser, dit: ¬´Je n'ai jamais rien voulu faire sans le
consentement de Monsieur, il faut savoir s'il le trouve bon.» Le
consentement venu, le curé le pressa fort de restituer certain argent.
«Mon cher, disoit-il, si je ne meurs pas, je n'aurai plus rien.» Enfin,
il envoie quérir un de ses amis. «Écoute, un tel, lui dit-il, rends cet
argent qui est dans un coffre dont voilà la clef; mais garde-toi bien de
te tromper, viens bien voir si je suis mort avant que de le rendre.»
Un officier de M. de Rheims venoit de boire, disoit-il, avec ses
_intimes_. ¬´Et comment les appelez-vous? lui dit-on.--Ma foi,
répondit-il, je ne sais pas comment ils se nomment.»
Montaigne[91] étant un jour malade, on le pressa tant qu'il souffrit
qu'on fît venir un médecin. Il demanda à ce médecin comment il se
nommoit: ¬´Les savants, dit cet homme, me nomment _Egidius_, et les
ignorants m'appellent _Gilles_.» Montaigne le chassa, et oncques plus
n'en voulut voir.
[91] Michel de Montaigne, l'immortel auteur des _Essais_. Nous ne
pensons pas que cette anecdote ait été racontée par lui.
Une parente de M. le marquis de Rambouillet emprunta deux chevaux de
carrosse à madame de Rambouillet; ces chevaux ne revenant pas, on y
envoya, et on trouva qu'elle les faisoit labourer.
Un maire d'Amiens haranguant M. d'Aumale, de la Ligue, qui y faisoit son
entrée, lui dit entre autres belles choses: «J'on veu vo' mère, elle
n'est mie si grande que vous, mais on dit volontiers que petite vache
fait grand viau.»
Une fermière à qui on disoit: «Vous avez mal à la rate.--C'est mon,
dit-elle, nos pères plaquent là nos mères; ils s'amusont ben à nous
faire des rates. C'est les gentilshommes qui en ont.--Je crois,
ajoutoit-elle, que le Roi en a une belle et grosse, car on dit qu'il est
ben gentilhomme.»
Un nommé Le Sage se fit catholique, moyennant quoi M. de Montmorency lui
donna deux cents pistoles, un cheval et une place de gendarme. M. Le
Faucheur[92] lui dit: «Or ça, ne savez-vous pas que notre religion est
la meilleure?--Aussi, dit cet homme, ai-je pris du retour.»
[92] Ministre protestant.
M. de Matignon, entendant parler du don gratuit, demanda si c'étoit un
feuillant ou un chartreux.
Montpipeau disoit à madame d'Auvray, belle femme de son voisinage, ce
vers de Corneille:
Vous quitter et mourir m'est une même chose.
Sa femme l'épioit et l'entendit; et quand madame d'Auvray alla prendre
congé d'elle, en présence de son mari, elle lui dit: «Ah! Madame,
Vous quitter et mourir m'est une même chose.»
Un homme de la province, dont la femme avoit eu un enfant au bout de
trois mois de mariage: quand ce vint au carnaval, de peur des
railleries, il se mit devant sa porte avec une table et des jetons.
«Que faites-vous là? lui demanda-t-on.--Je suppute combien j'aurai
d'enfants, à un tous les trois mois, si je suis quarante ans en ménage.»
Patin[93], le médecin, dit que la fièvre continue dans un corps, c'est
un Jésuite dans un État.
[93] Guy-Patin, dont les lettres nous apprennent tant de choses
sur son temps.
Une femme de Montpellier, qui vouloit bien parler françois, pour dire la
migraine, disoit _la grenade_, à cause que _miougrane_, en languedocien,
veut dire _grenade_.
Une couturière, nommée madame Colin, payoit par jour la nourrice de son
enfant, et comme on lui disoit: ¬´Vous moquez-vous? vous en auriez
meilleur marché par mois.--Oh! vous vous trompez, répondit-elle, vous ne
savez pas combien les mois vont vite.»
LES AMOURS DE L'AUTEUR.
J'étois encore en logique, quand Louvigny[94], mon parent, me mena à la
campagne voir ses sœurs. Je ne les avois jamais vues chez elles; je
songeai, la nuit avant que de partir, que je devenois amoureux de
l'aînée. C'étoit une veuve qui, quoique petite et de l'âge de trente
ans, ne laissoit pas que d'être fort jolie. Plusieurs personnes avoient
soupiré pour elle; mais on n'avoit point dit qu'elle en eût aimé pas un.
Mon songe ne fut pas faux; je m'attachai à la veuve dès le premier soir.
Il falloit que nous eussions quelque sympathie l'un pour l'autre; car
elle me traita toujours avec la plus grande bonté du monde; et quand je
lui dis adieu, elle me baisa si fort au milieu de la bouche, que ce
baiser me fit une profonde plaie au cœur. Louvigny, qui avoit une belle
femme, et qui étoit marié il n'y avoit pas long-temps[95], ne voulut
pas demeurer là plus de six jours, et me fit partir par une pluie
effroyable. Nous étions à cheval; un écolier n'a pas, pour l'ordinaire,
tout ce qu'il lui faut. Je ne sais si c'étoit ma casaque qui étoit trop
courte, ou si c'étoient mes bottes, mais jamais je ne les pus faire
joindre, et l'eau entroit dans mes jambes tout à son aise. Hélas! le
cœur me saigne quand je songe à un pauvre bas de soie vert qui fut tout
déteint.
[94] Tallemant avoit effacé le nom de Louvigny, et il avoit écrit
_Lisis_ à la place. Henri de Louvigny, secrétaire du roi, en
1626, mourut en 1652. (Voyez l'_Histoire de la Chancellerie de
France_, de Tessereau.) On voit dans le cours de ce chapitre que
ceci se passoit vers 1636. Tallemant avoit dix-sept ans; ainsi il
a dû naître vers 1619. Nous sommes parvenus à retrouver sous les
ratures de Tallemant plusieurs des noms qu'il avoit fait
disparoître.
[95] Louvigny avoit épousé la fille aînée de Nicolas Bigot, sieur
de La Honville, secrétaire du roi et contrôleur-général des
gabelles. (_Voyez_ plus haut l'article de madame de Gondran, t.
4, p. 271 de ces Mémoires, et ceux de Conrart, t. 48, p. 189 de
la deuxième série de la _Collection des Mémoires relatifs à
l'Histoire de France_.)
A la Saint-Martin, ma veuve[96] revint à Paris; j'y allai tout aussitôt.
J'avois honte de paroître crotté devant elle; alors il n'y avoit ni
chaises ni galoches, et de la Place-Maubert, o√π je logeois, il y avoit
bien loin à la rue Montorgueil, où elle logeoit avec sa sœur. Je
cherche chez les loueurs; j'y trouve un cheval qui pouvoit passer pour
un cheval bourgeois; je louai une selle honnête et une bride à un
sellier; j'avois déjà un laquais. En cet équipage, mon frère aîné[97] me
trouve vers Saint-Innocent, _rue St.-Denis_. «Où vas-tu, chevalier?» me
dit-il. On m'appeloit ainsi à cause que j'étois fou de l'_Amadis_.--«Je
m'en vais, lui dis-je, chez M. d'Agamy[98], on y doit lire une
comédie.--Je ne te demande pas, me dit-il, ce que tu y vas faire?» Il
sut après que l'on n'y devoit rien lire. En ce commencement je
m'excusois toujours, sans qu'on m'accus√¢t, et quand on me trouvoit chez
la belle et qu'on me disoit: «Ah! vous voilà, chevalier,» je disois
toujours, ou: «Je suis venu jouer aux quilles,» ou: «Je suis venu jouer
au volant.» Le monde se mettoit à rire. Insensiblement je m'enferrai si
bien que je ne songeois plus qu'à cela. Les gens en railloient; moi, je
m'en déferrois. Elle croyoit badiner et se plaisoit à être aimée; mais
cela alla plus loin qu'elle ne pensoit. L'abbé de Cérisy[99], un des
plus beaux esprits du siècle, en étoit amoureux il y avoit plus de deux
ans; elle le souffroit, et il y étoit fort familier en ce temps-là; lui
et trois autres frères qu'il avoit, dont l'un a eu une grande réputation
pour la poésie[100]. Ils étoient dans cette maison tous les jours et à
toutes les heures. Deux autres beaux-esprits, Malleville et Gombauld, y
venoient souvent l'après-dînée; Rénevilliers[101] n'en bougeoit: on s'y
divertissoit assez bien.
[96] Cette jolie veuve, dont nous ne savons pas le nom, étoit
sœur de Louvigny. C'étoient les enfants d'un orfèvre qui, ayant
fait une grande fortune, étoit devenu valet de chambre du roi.
(_Mémoires de Conrart_, audit lieu.)
[97] Pierre Tallemant, sieur de Boisneau; il étoit banquier.
[98] Le nom du beau-frère de la veuve (T.).--Le nom Agamy a été
effacé par Tallemant qui l'a remplacé par _Tircis_. Agamy étoit
beau-frère de Louvigny, ayant aussi épousé une demoiselle Bigot
de La Honville. (_Voyez_ plus haut ces Mémoires, t. 4, p. 271.)
Cette leçon présente au reste une assez grande difficulté; car la
veuve ne pouvoit pas être une demoiselle Bigot de La Honville. On
verra plus bas qu'elle n'alloit pas au ch√¢teau de La Honville, et
d'Agamy, mari de sa sœur, avoit cependant épousé une fille de M.
Bigot.
[99] On lit encore assez distinctement ce nom que Tallemant a
remplacé par _Cérilas_. Ainsi Tallemant avoit pour rival Germain
Habert, abbé de _Cérisy_, membre de l'Académie françoise, auteur
de la _Métamorphose des yeux de Philis en astres_. Cette pièce,
imprimée en 1630, a été insérée dans les Recueils du temps, et
notamment dans celui de _Champhoudry_; Paris, 1651.
[100] Philippe Habert, auteur du _Temple de la Mort_; il étoit,
ainsi que son frère, membre de l'Académie françoise.
[101] _Voyez_ l'historiette de Rénevilliers, t. 4, p. 395.
L'abbé fut bientôt jaloux de moi; aussi, pour dire le vrai, la veuve ne
prenoit guère garde à tout ce qu'elle faisoit; elle l'appeloit d'un bout
de la chambre pour lui demander s'il ne trouvoit pas que le noir me
seïoit[102] bien. Alors les jeunes gens ne prenoient pas le noir de si
bonne heure qu'on fait maintenant. Un jour qu'elle étoit au lit, voyant
qu'il n'y avoit plus de place dans la ruelle, elle me fit mettre dessus,
et, pour cela, il fallut que le pauvre abbé se rangeât afin de me
laisser passer. Le pis de tout, ce fut quand il la trouva comme elle me
mettoit des mouches sur des égratignures que m'avoit faites un
impertinent de notre auberge, à qui j'avois donné un soufflet pour
quelque sottise qu'il avoit dite d'un de mes oncles. Un jour on me dit
que l'abbé avoit parlé de moi comme d'un écolier; je fis ce couplet sur
un air qui couroit alors:
Mon rival, il est vrai, vous avez du mérite;
Contre vous ma force est petite.
Vous en faites peut-être aussi trop peu d'état:
David étoit ainsi méprisé par Goliath.
[102] Ce conditionnel du verbe impersonnel _il sied_ est hors
d'usage. On le trouve néanmoins indiqué dans le Dictionnaire de
Richelet, édition de Genève, 1690.
Et puis, je le chantai à la belle, qui le trouva fort plaisant. Elle
écrivit de sa main de méchants rondeaux que j'avois faits pour elle, car
c'est l'amour qui m'a fait faire des vers; elle pour qui l'abbé avoit
fait tant de belles choses. Elle et sa sœur n'étoient jamais d'accord;
elle lui dit une fois familièrement: «Sans moi, vous ne verriez pas une
âme.» Il est vrai que sa sœur étoit et est encore fort laide, car le
temps n'embellit pas; mais elle ne laissoit pas d'être coquette. J'ai eu
quelquefois bien du plaisir à voir toutes les façons qu'elle faisoit
quand le commissaire d'artillerie[103] étoit auprès d'elle. Ce garçon,
peut-être pour servir son frère, lui rendoit quelque complaisance; mais,
par malheur, il fut tué dès la première année de mes amours[104]. Cette
sœur a de l'esprit, mais elle vouloit toujours chercher midi à quatorze
heures, et il lui échappoit souvent des pointes; à l'autre, il lui
échappoit des naïvetés. Elle lui disoit une fois, pour la consoler de ce
que ses enfants n'étoient pas jolis: «Ma sœur, que voulez-vous? les
souris font des souris.» Pour la veuve, jamais il n'y eut une femme qui
se dorlotoit comme elle; un jour, à la campagne, d'Agamy, Rénevilliers,
et autres chasseurs, avoient dîné-déjeûné à dix heures, pour aller à la
chasse, et avant que de partir, ils avoient déchargé leurs arquebuses.
«Jésus! dit cette femme, le moyen de dormir céans! On n'a fait que tirer
toute la nuit?» Elle soutenoit qu'il venoit du vent par une croisée
qu'on avoit murée, et que, puisqu'il y avoit eu une fenêtre en cet
endroit-là, il ne pouvoit jamais être si bien joint que le reste.
Quelquefois elle disoit, car elle étoit assez gaie naturellement: «J'ai
pensé dire une bonne chose, mais je l'ai bien rengaînée;» et, après,
pour peu qu'on la press√¢t, elle la disoit. Il lui prenoit de temps en
temps des accès de dévotion. On conte qu'allant à Bourbon avec Madame
de....[105], elles avoient deux carrosses; elle s'amusa à la dînée à
lire un sermon avec une demoiselle de cette dame; on met les chevaux; un
carrosse part; l'autre crut qu'elle et cette demoiselle étoient dedans.
On eût été comme cela jusqu'au gîte, si par hasard, dans un chemin fort
large, les deux carrosses ne se fussent joints; quelqu'un du premier
carrosse cria: «Mademoiselle Le G....[106], parlez un peu.» On répond:
«Elle est avec vous.--Point, c'est avec vous.» On ne la trouve pas; il
fallut retourner la quérir. Elle et cette demoiselle lisoient encore de
tout leur cœur. Une fois une de leurs amies disoit: «Il n'y a pas loin
d'ici à notre maison des champs; j'y vais avec mes mules en deux
heures[107].--Jésus! dit la veuve, comment pouvez-vous faire? Je ne
saurois aller avec les miennes jusqu'au bout de ce jardin sans me rompre
le cou.» On lui faisoit accroire qu'elle avoit dit que son fils étoit
mort à cause qu'un ver lui avoit pissé contre le cœur.
[103] Philippe Habert, le poète dont il vient d'être parlé. Il
étoit commissaire d'artillerie.
[104] Philippe Habert fut tué en 1637. Il avoit environ
trente-deux ans. Une mèche allumée tombant sur un baril de poudre
renversa une muraille qui l'écrasa. (_Histoire de l'Académie
françoise_, par Pélisson; 1730, t. 1er, p. 233.)
[105] Ce nom est entièrement effacé dans le manuscrit.
[106] On aperçoit encore ces initiales sous les ratures; elles
peuvent servir à faire retrouver le nom de la belle veuve.
Tallemant y a substitué _Madame une telle_. On retrouve encore
ces initiales à la fin de l'article; le nom paroît être _Le Goux_
ou _Le Geay_.
[107] Ces mules servoient à la charrue et au carrosse en un
besoin. (T.)
Elle eut une fois une plaisante bizarrerie. D'Agamy avoit prié l'abbé
(_de Cérisy_) de faire une chanson qui commence:
_La commère au cul crotté
Veut toujours qu'on la gratte_, etc.
ou plutôt des couplets que chantoit Gauthier-Garguille autrefois, et
sur le sens de sa chanson qui commençoit aussi _la Commère au cul
crotté_[108]. Il les fit et les lui dit: la veuve ne trouva pas bon que
son _mourant_ eût fait cela pour le mari de sa sœur, et elle lui
défendit de la donner; lui qui n'osoit dire la vérité, disoit: «Cette
chanson me pourra nuire si elle est vue;» et il trouvoit toujours
quelque échappatoire. On découvrit enfin ce que c'étoit; et son
frère[109], pour l'obliger à ne plus faire le renchéri: «Laissez-le là,
dit-il, j'en ferai une plus belle.» Il en fit cinq ou six couplets; mais
ceux de l'abbé étoient plus naturels; car il réussissoit admirablement
bien en chansons à danser. L'abbé, voyant qu'on chantoit les couplets de
son frère, fut tout glorieux de donner les siens.
[108] Cette chanson n'est pas dans le recueil imprimé de
Gauthier-Garguille.
[109] Philippe Habert.
Pour revenir à mon amour, j'eus bientôt des bracelets de cheveux, et la
pauvre femme en tenoit, quand tout-à-coup je lui fis un tour de jeune
homme. J'étois sur le point de sortir du collége, lorsque mon père ayant
changé de logis, un samedi que je pensois coucher chez lui, la maison où
il alloit n'étant pas encore toute meublée, on m'envoya coucher chez une
de nos cousines[110]. Le père étoit à la cour; on me mit dans le lit de
la fille, qui alla coucher avec sa mère. Cette fille étoit toute jeune
et toute belle; je n'y fis que rêver toute la nuit, et le lendemain je
trouvai que j'avois une grande disposition à l'aimer; insensiblement je
me pris, et un sot camarade que j'avois eu au collége, et qui étoit un
peu roman[111], acheva de me g√¢ter. Nous prenions tous deux la
générosité de travers; et, quoique ce parti me fût fort désavantageux,
j'eusse fait volontiers une sottise, si on me l'eût laissé faire. Elle
aimoit un garçon[112], qui avoit aimé sa sœur aînée, qui étoit morte,
disoit-on, d'amour pour lui, mais avec une bonne fluxion sur le poumon,
et à cause de laquelle on lui fit faire un voyage en Hollande, où il
n'avoit aucune affaire. Pour dire ce que je pense brièvement, je crois
que cette fille, se trouvant un parti fort au-dessous de moi, car on
parloit de me faire conseiller, ne crut nullement que je fusse pour
elle, et qu'elle avoit plus d'espérance d'épouser l'autre. Quoi qu'il en
soit, me voilà triste à un point étrange, et plus transi que l'abbé, mon
rival. Je tombai dans une telle mélancolie, que mon oncle de La
Leu[113], je ne sais si c'est son esprit qui lui suggéra cela, s'alla
mettre dans la tête que j'avois quelque maladie de garçon. On députe mon
frère aîné pour m'en parler: «Qu'à cela ne tienne, lui dis-je, vous en
aurez le cœur éclairci;» et sur l'heure je lui fis exhibition des
pièces. Au bout de trois mois, convaincu que la demoiselle étoit un peu
férue de l'autre, je fis un effort pour me délivrer. Je passai une nuit
entière sans dormir; mais le lendemain, il n'y avoit pas un chaînon
entier à mes chaînes. Le dépit fit ce que la raison n'avoit pu faire. Je
trouvai à propos, pour plus grande sûreté, de faire un petit voyage en
Berry chez madame d'Harambure[114].
[110] Tallemant, qui dans ce chapitre a voulu dérouter ses
lecteurs, a rayé ces derniers mots et les a remplacés par
ceux-ci: _chez une de nos voisines_.
[111] Comme on diroit aujourd'hui _romanesque_.
[112] Tallemant avoit nommé l'amant de sa cousine; mais il est
impossible de rien lire sous la rature.
[113] _La Leu_ se lit distinctement sous la rature. C'étoit
l'oncle des Tallemant. (Voyez l'art. _La Leu_, plus haut, t. 5,
p. 43.)
[114] C'étoit la cousine-germaine des Tallemant. (_Voyez_ plus
haut son article, t. 5, p. 39 de ces Mémoires.)
Cependant la veuve, comme j'ai su depuis, avoit pensé enrager. Il y
avoit une jeune veuve dans notre rue, qui me témoignoit la meilleure
volonté du monde; elle reçut des vers où je disois qu'elle m'aimoit;
elle me permit de lui écrire; mais en jeune homme, j'oubliai de lui
demander l'adresse; ce qu'il y avoit de bon en cette affaire, c'est
qu'elle étoit accordée, et effectivement elle fut mariée à un mois de
là. Je pars avec Tallemant, frère de madame d'Harambure[115]; il voulut
passer par cette maison, où j'étois devenu amoureux de la veuve. Là je
me renflammai quasi, car la pauvre femme me vouloit rattraper en Berry.
Il fut question de voir si je devois écrire à cette veuve qui étoit
mariée. Tallemant, qui tout le long du chemin m'avoit conté ses bonnes
fortunes de Languedoc, et que je prenois pour un héros en galanterie, me
fit écrire contre mon avis, et chargea un si habile homme de rendre ma
lettre en main propre, que le mari la reçut au lieu de la femme, et
toute ma galanterie s'en alla au diable.
[115] C'étoit Gédéon Tallemant, le maître des requêtes, qui a été
intendant en Guyenne, en 1653. Il étoit cousin-germain de notre
Tallemant.
Je cajolai un peu la fille d'un gentilhomme voisin de madame
d'Harambure; après nous allâmes voir madame Bigot à Argent[116], où je
m'épris terriblement de mademoiselle de Mouriou[117]. Ils me faisoient
la guerre, qu'en un bal, quand je lui tenois la main, je mettois mon
chapeau dessus, de peur qu'on ne s'en aperçût, et qu'une fois je
m'endormis quasi sur son épaule. J'étois pourtant bien amoureux, et en
revenant je songeai tant à elle toute la nuit, que je ne fis que pleurer
et me plaindre jusqu'au jour.
[116] Argent, gros bourg du Berry, sur la route de Gien à
Bourges.
[117] Cette demoiselle de Mouriou ne peut être la femme de celui
dont on a vu l'article, t. 5, p. 377. Elle se maria à l'âge
d'environ cinquante ans.
Me voilà revenu à Paris. Je fis des vers sur mon absence; car j'en tins
encore un mois durant pour mademoiselle de Mouriou. On me les fit lire
chez la veuve, où étoit l'abbé de Cérisy, à qui j'avois donné bien du
relâche; il les loua fort. Or, la petite fille[118] que j'avois quittée,
et cette autre, à qui Tallemant m'avoit fait écrire si à propos, s'y
rencontrèrent; elles étoient parentes de la veuve. Cette dernière et
chacune d'elles croyoient que c'étoit pour elle que j'avois fait ces
vers dans mon voyage; car toute femelle aime à être aimée. Cela me
servit auprès de ma veuve; elle s'imagina que je ne l'avois pas oubliée;
et, un jour, à propos de je ne sais quoi, elle me dit: «Cela n'est pas
si vrai, qu'il est vrai que je suis votre servante.» Nous voilà mieux
ensemble que jamais. Ce fut de ce temps-là qu'elle me conta combien
l'abbé étoit jaloux: «Il ne me demande qu'un peu d'amitié; et il lui
arrive souvent de pleurer auprès de moi; il ne parle jamais de vous.» Je
m'aperçus bien à son discours que les amants qui prétendent si peu de
chose ne sont pas les mieux reçus; d'ailleurs on avoit là-dedans une
certaine opinion qu'il avoit toujours la foire; en effet, son teint un
peu jaune et pâle étoit le teint d'un foireux. Il avoit beaucoup
d'esprit et beaucoup de vivacité; mais il disoit quelquefois des
pointes; et, quand il lui sembloit qu'il avoit dit quelque chose de
plaisant, il en rioit tout le premier, et, si quelqu'un ne l'avoit pas
entendu, il lui disoit: «Vous ne savez pas que je disois telle chose.»
Pour moi, j'étois gai, remuant, sautant, et faisant une fois plus de
bruit qu'un autre; car, quoique mon tempérament penchât vers la
mélancolie, c'était une mélancolie douce, et qui ne m'empêchoit jamais
d'être gai quand il le falloit; avec cela, la veuve me trouvoit beaucoup
de brillant dans l'esprit: je ne sais si les autres étoient de son avis.
J'étois de toutes les promenades, de tous les divertissements, et la
belle ne pouvoit rien faire sans moi; aussi n'étois-je guère sans elle;
j'étudiois le matin, et l'après-dîner, je la lui donnois tout entière.
Je n'ai jamais mieux passé mon temps, car j'étois bien aimé et bien
amoureux: on avoit toute liberté de se parler et de se baiser, car les
deux sœurs ne mangeoient point ensemble, et étoient moins unies que
jamais. D'Agamy et sa femme voyoient bien que la veuve en tenoit, et
cela commençoit à leur déplaire, aussi bien qu'à l'abbé. Dans nos
caresses nous avions quelquefois les plus violents transports du monde;
nous étions bien épris tous deux. Elle avoit de l'esprit, et faisoit
parfois des vers dans sa passion. Un jour je la trouvai p√¢le au Cours;
je lui envoyai le lendemain des vers que j'ai perdus, o√π je parlois de
la frayeur que cette pâleur me donnoit. Elle me répondit par ce
quatrain:
Si tu n'as point trouvé les roses
Qui sur mon teint étoient écloses,
Daphnée, ne t'en étonne pas,
C'est qu'elles descendoient plus bas.
[118] Ces mots remplacent un nom raturé qu'on ne peut lire.
Moi qui aime à conclure, je voulus voir si je pourrois mettre l'aventure
à fin. Je me hasarde; on me rebute, on me gronde, on me menace; mais, en
sortant, on me dit: «Je vous aurois bien plus maltraité, si je ne
craignois de vous perdre encore une fois.» Cela me rassure fort: je
recommence; on me repousse, on me déclare que pour tout le reste on me
le permettoit, mais que, pour cela, je n'avois que faire d'y prétendre.
Désespérant d'en venir à bout, j'entendis bien plus volontiers que je
n'eusse fait, à un voyage d'Italie que deux de mes frères me
proposèrent[119]; et puis je n'avois que dix-huit ans, j'étois en âge
d'aimer à courir.
[119] _Voyez_ l'article du cardinal de Retz, t. 4, p. 102.