Un Juif, converti depuis, voyant que ses affaires alloient mal, et que

tout lui réussissoit de travers, s'adressant à des gens qui lui

représentoient que c'étoit que Dieu l'aimoit, et qu'il le visitoit,

répondit plaisamment: «Mais que ne visite-t-il le pape et les cardinaux

qui sont ses anciens amis, au lieu de moi, qui ne le connois que depuis

trois jours?»

Une fille de quelque √¢ge, qu'on appeloit mademoiselle de Bordeaux,

disoit que c'étoit une sottise que de se marier, que les gens d'esprit

se jetoient dans l'église, ou demeuroient garçons, et étoient presque

toujours de bonne humeur; et que, pour le reste, on le mettoit au haras,

pour empêcher le monde de finir.

A Alençon, il y avoit un M. Fouteau; pour rire, on appeloit sa femme

mademoiselle Foutelle. Un homme alla le demander, et dit: ¬´Monsieur

Fouteau y est-il?--Non, dit une fille.--Et mademoiselle Foutelle?--Non,

monsieur; elle mange son potage.»

A Rome, on dit, quand on voit un vieux cardinal courbé, qu'il cherche

les clefs; car dès qu'ils les ont trouvées, ils se portent le mieux du

monde.

On demanda une fois quelle sorte de gouvernement c'étoit que la

Rochelle: «C'est une _Jobelinocratie_,» répondit un galant homme.

La Des Urlis, comédienne au Marais, pour dire le premier personnage,

disoit: «_Le grand emploi._»

Le vieux Péna, célèbre médecin, fut appelé pour voir un malade à Paris.

«De quel pays êtes-vous? lui demanda-t-il.--De Saumur.--De Saumur, et

vous êtes malade! Quel pain mangez-vous?...--Du pain de la belle

Cave[72].--Vous êtes de Saumur, vous mangez du pain de la belle Cave, et

vous êtes malade!... Quelle viande mangez-vous?--Du mouton qui paît au

Chardonnet.--Vous êtes de Saumur, vous mangez du pain de la belle Cave,

et du mouton qui paît au Chardonnet, et vous êtes malade!... Quel vin

buvez-vous?--Des coteaux.--Vous êtes de Saumur, etc., vous buvez du vin

des coteaux, et vous êtes malade!.... Allez, vous vous moquez des gens.»

Et il le laissa là. Quand il abandonnoit un malade, il disoit:

¬´Faites-lui ceci et cela, et de temps en temps donnez-lui quelque

boutade de paradis.»

[72] C'est le Gonesse de Saumur. (T.)

En voici un quasi semblable. Un rousseau alla se confesser; le prêtre

lui demanda combien il y avoit qu'il ne s'étoit confessé. «Dix ans, car

je n'ai point péché depuis.--Et de quel métier êtes-vous?--Sergent.--Et

de quel pays?--Normand.--Vous êtes sergent, Normand et rousseau, et

vous n'avez péché il y a dix ans. Allez, dit-il, il en faut avoir des

reliques;» et avec son couteau il lui coupe un petit bout de l'oreille.

Le petit de Chavigny, qui se fait à cette heure appeler M. le marquis de

Chavigny[73], à l'âge de treize ans, étoit à une assemblée où madame des

Réaux[74] et son frère Sablière étoient. Sablière, en buvant après lui,

lui dit: «N'y a-t-il rien à gagner, au moins?--Non, dit-il, tu n'en

aimeras qu'un peu mieux ta sœur.» Il l'avoit trouvée fort à son goût.

[73] Gaston Jean-Baptiste Bouthillier, marquis de Chavigny,

mestre-de-camp du régiment de Piémont.

[74] Élisabeth Rambouillet, femme de l'auteur de ces Mémoires.

Un marchand de Montauban, tenté de se marier, prioit Dieu sur ce sujet

avec beaucoup de ferveur; et, parce qu'il ne pouvoit s'empêcher de

parler haut, il alloit sur le toit de sa maison. Une fois on l'épia, et

on ouït qu'il disoit: «Seigneur, qui as fait le soleil chaud et la lune

morfondante, donne-moi une bonne femme; tu en penses quelquefois donner

de bonnes, que tu en donnes de bien mauvaises.»

Mon père avoit un commis naïf, fort dévot et fort chaste: un jour il ne

trouvoit pas son compte; on ouït qu'il prioit Dieu, et disoit:

¬´Seigneur, tu sais que j'ai mon pucelage, et cependant je ne trouve pas

mon compte.»

Un homme disoit: «Cicéron aimoit bien son cinquième frère; car il

adresse tant de choses, _ad Quintum fratrem_.»

Feu M. d'Épernon, étant chez le feu Roi, le Roi dit à Marais, qui

contrefait tout le monde: «Fais comme fait M. d'Épernon, quand il est

malade.--Holà! aucuns, faites-moi _benir Vlaise_ (c'étoit son

bouffon).--Monseigneur, nous ne saurions.--Comment, à un homme de ma

condition...--Il est mort, il y a deux mois.--Faites-le-moi venir

nonobstant toutes choses.» M. d'Épernon rioit du bout des dents. Le Roi

sort. Marais lui voulut faire des excuses. ¬´Non, non, dit-il, je ne vis

jamais un meilleur bouffon que vous.»

Un huguenot, nommé M. Dangeau, qui a la mine fort niaise, au sortir de

l'Académie, alla à la cour; je ne sais quel éveillé lui vint dire:

«Monsieur, pensez que vous avez étudié en philosophie.--Oui, répondit-il

naïvement, j'ai fait mon cours.--Hé bien! ajouta l'autre, vous répondrez

donc bien à cet argument: Tout homme est animal, etc.--Voyons si vous

répondrez bien à celui-ci, reprit Dangeau: Tout homme est menteur; vous

êtes homme, donc vous êtes menteur.» Et lui donna un grand soufflet.

Chavanes, un des Rambouillet, un peu avant que d'aller à Barcelone, où

il fut tué, s'amusoit fort à lire les Épîtres de Sénèque, où ce

philosophe parle de la mort, et disoit: ¬´On ne fait cela qu'une fois en

sa vie; je veux apprendre à le faire de bonne grâce; car j'aurois

grand'honte de le faire aussi sottement que beaucoup de gens que je

vois.»

Il y avoit trois Martin à Paris: Martin _mangé_, un qui s'étoit ruiné à

tenir table; Martin _qu'on mange_, l'oncle de Villemontée, et Martin

_qui mange_, celui du cardinal de Richelieu. Ce Martin qu'on mange vit

encore, et tient encore table; il étoit je ne sais quoi à la grande

écurie. Il traita autrefois feu M. de Bellegarde, et toute la pâtisserie

et autres choses étoient en figures de mors de bride, même on en fit des

pâtés tout pleins[75].

[75] Ceci fait souvenir d'une plaisanterie de Brusquet, le fou de

François Ier, qui, ayant invité à dîner le maréchal Strozzi, lui

fit servir des pâtés de la plus belle apparence qui ne

contenoient que des vieux mors, des brides, des vieilles sangles,

etc. (_OEuvres de Brantôme_, tome 1, page 440, édition de 1823,

faisant suite aux _Mémoires sur l'histoire de France_.)

Le duc de Savoie, le bossu, étant amoureux de sa belle-fille, Madame

Royale, lui donna une collation, où toute la vaisselle d'argent étoit en

forme de guitare, à cause qu'elle en jouoit. Elle le contrefaisoit avec

Cesy, qu'il chassa ainsi que toutes les autres[76].

[76] Tous les domestiques françois de Madame Royale furent

renvoyés vers 1630, quand on eut le soupçon d'une intrigue de

cette princesse avec Pommeuse, le fils de Puget, trésorier de

l'Épargne. (_Voyez_ t. 5, p. 11, à l'article _Puget_. Voyez aussi

la _Relation de la cour de Savoie, ou les Amours de Madame

Royale_, à la Sphère; Paris, 1668, p. 5.)

Un bourgeois de Thouars, appelé au Consistoire, où le ministre Rivet

présidoit, on lui fit réprimande de ce qu'il buvoit. «Je bois, dit-il en

riant, et il n'y a personne de vous autres, messieurs, qui ne

boive.--Mais vous battez votre femme.--Et qui voulez-vous qui la batte?

Si mademoiselle Rivet fait quelque chose qui ne soit pas bien,

appellerez-vous vos voisins pour la châtier?» Et il s'en sauva ainsi en

goguenardant.

La Cuisse, chirurgien qui accouche les femmes, dit qu'un jour une

personne bien faite et bien vêtue, le vint prier chez lui de

l'accoucher, le contenta bien, et après le pria de donner l'enfant à un

homme fait de telle façon. Quelque temps après, on vint quérir La Cuisse

pour une maîtresse des requêtes; c'étoit elle-même, et elle lui dit tout

bas: «Je crierai cette fois pour celle-ci et pour l'autre.»

Le jeune Guenaut, médecin[77], venoit d'accoucher une fille de bon lieu,

et, comme il en emportoit l'enfant sous son manteau, un grand laquais de

la maison lui vint dire tout bas à l'oreille: «Monsieur, se porte-t-il

bien?--Quel coquin est-ce-là? dit le médecin.--Monsieur, répond le

laquais, j'y ai autant d'intérêt qu'un autre, pour le moins; c'est de

mon fait.»

[77] C'étoit le médecin de l'hôtel de Condé. (Voyez les _Lettres

de Guy-Patin_, _passim_.)

Un conseiller, dans la deuxième des enquêtes, pensant tirer un procès

d'un sac, en tira un chapon tout lardé. Voilà un éclat de rire qui prend

à tout le monde. «C'est, dit le conseiller, mon coquin de clerc qui,

étant ivre, a pris l'un pour l'autre.»

Un nommé M. Heroüard, qui étoit assez fort en gueule, sortoit de Paris

pour aller aux champs; c'étoit la semaine sainte. Il trouva à la porte

un embarras de charrettes chargées de veaux. «Il entre bien des veaux à

Paris, dit-il.--Il en sort bien aussi,» dit le charretier.

Feu M. d'Humières étoit rousseau; sa mère lui fit teindre les cheveux,

et un jour, étant chez mademoiselle de Jonquières, qui étoit de ses

voisines à la campagne, elle lui dit: «Ne trouvez-vous pas mon fils bien

mieux comme cela?--Madame, je l'ai toujours trouvé fort bien.--Mais

dites, dites en conscience.--Madame, je ne l'ai jamais vu autrement.» Et

elle fit toujours semblant de ne s'être point aperçu qu'il eût été

rousseau.

Le feu évêque de Rennes étoit homme de bien et savant; les tailleurs lui

allèrent demander un saint pour patron. «Mais nous en voulons un,

dirent-ils, qui sans doute soit en paradis.--J'y rêverai, leur dit-il,

revenez demain.» Ils reviennent. «Mes amis, leur dit-il, prenez le bon

larron; car, ou Notre Seigneur n'a pas dit vrai, ou il est en paradis.

Vous savez qu'il lui dit: _Tu seras ce soir en paradis avec moi_.» Ils

le prirent. Il s'appelle Dimas en je ne sais quelle légende.

Il y a cinq ans que, dans l'île Notre-Dame[78], on voyoit pour de

l'argent quatre pièces de tapisserie à l'antique, les plus belles du

monde; dans la première, il y avoit un jeune homme avec ces deux vers:

De ce beau jeu d'amours

J'en veux parler toujours;

dans la seconde, un homme de trente ans:

Et moi pareillement

J'en parle bien souvent;

dans la troisième, un homme de quarante-cinq ans avec une dame de

trente:

Et moi, tel que je suis,

J'en parle quand je puis;

dans la dernière, un vieillard tout blanc avec une vieille. Il levoit

les mains au ciel, et disoit:

O grand Dieu que j'adore!

En parle-t-on encore?

[78] Aujourd'hui l'île Saint-Louis.

Un docteur s'avisa de vouloir haranguer un jour qu'on recevoit des

maîtres-ès-arts; il demeura court dès la seconde ligne. Il appelle son

cuistre[79], et lui donne la clef de sa chambre pour aller quérir sa

harangue; cependant il pria la compagnie de se donner patience. Le

cuistre mêle la serrure et revient les vides. Il fallut que le docteur

descendît.

[79] On donnoit ce nom aux valets de collége. (_Dict. de

Trévoux._)

Le duc d'Ossone, ayant à juger un cordonnier qui avoit tué un prêtre,

lui demanda: «Pourquoi l'as-tu tué?--Il avoit tué mon père, et pour

cela on ne fit que le suspendre _à divinis_ pour six mois.--Hé bien, dit

le duc, je te condamne aussi à ne faire de souliers de six mois.»

Un neveu de Voiture, nommé l'abbé Du Val, jeune homme qui a de l'esprit,

mais peu de cervelle, s'est jeté dans la dévotion, et, en répondant à

des vers que des dames lui avoient envoyés, il mit au haut une croix et

ces mots: _In hoc signo vincam_[80].

[80] C'est la légende que Constantin fit mettre sur ses

étendards.

Quelqu'un écrivoit de l'armée: «Un tel régiment est arrivé trop tard,

quoiqu'il soit venu toujours _volant_.»

Un Basque, entendant prêcher le miracle des cinq poissons, dit: «Il

falloit donc que ce fussent des _balenats_[81].»

[81] Des baleines.

M. de Bouchu, maître des requêtes, dit que sa femme, sept ou huit jours

après leurs noces, voyant que cela diminuoit étrangement, alla trouver

sa belle-mère, et lui dit tout en pleurs «qu'elle ne savoit pas ce

qu'elle pouvoit avoir fait à M. de Bouchu; mais qu'elle voyoit un si

grand changement dans les caresses qu'il lui faisoit, qu'assurément il

étoit mal satisfait d'elle.» La belle-mère se mit à rire, et la

désabusa. C'est une grande sottise d'aller se tuer si mal à propos.

Une femme de Paris qu'on avoit menée voir quelques parents à

Vitry-le-François, disoit naïvement: «Voici une jolie ville; mais je

n'aime point ces villes qui sont en mi les champs.»

Deux cordeliers qui faisoient fort bonne chère à dîner se moquoient de

deux minimes, qui ne mangeoient que des carottes, et leur disoient:

«Notre saint François vaut bien le vôtre.» Après dîner, les minimes

montent à cheval, et les cordeliers sur la haquenée des cordeliers;

alors les minimes eurent leur revanche, et leur dirent: ¬´Notre saint

François vaut bien le vôtre.»

D'Allancourt avoit un laquais qui lui disoit: ¬´N'allez pas si vite avec

votre cheval, car on dira: Voilà un laquais qui est fou et son maître

aussi.»

Bertaut le Châtré[82], voulant mettre son laquais en métier, lui dit:

«Regarde de quel métier tu veux être. Veux-tu être chapelier?--Non,

monsieur; il n'y a rien au-dessous.--Hé bien! menuisier?--Il n'y a rien

au-dessous.--Potier d'étain?--Il n'y a rien au-dessous.--Hé! quoi

donc?--Tailleur ou cordonnier; car si je ne suis bon tailleur, je serai

raccommodeur; si je ne suis bon cordonnier, je serai bon savetier.»

[82] _Voyez_ sur ce Bertaut, musicien de la chapelle du roi, les

Mémoires de Tallemant, t. 3, p. 179.

Un gentilhomme de Languedoc ayant gagné son procès à Castres, avec

dépens, convia tout ce qu'il trouva de gens à dîner, disant que sa

partie étoit condamnée aux dépens, et il vouloit renvoyer l'hôte à sa

partie pour être payé.

Dans les Cévennes, quand il faut faire une députation, on la fait au

rabais. N'est-ce pas le moyen d'avoir de bons députés?

Un capitaine wallon, en Hollande, voyant que tout le monde mettoit des

devises à son drapeau, mit dans le sien: «Bon capitaine wallon pour le

service de Son Excellence.»

M. de Châlons (_Vialart_), voulant instruire les paysans de son diocèse,

demanda à ceux d'un village où il y a un château: «Mes amis, que faut-il

faire pour se sauver?--Monseigneur, dirent-ils, il faut se retirer dans

le château, quand les gendarmes venont.»

Une femme, en pleurant son mari, disoit: «Hélas! il me disoit toujours:

Va-t'en au diable! mais il y est bien allé le premier.»

A l'éclipse de 1652, les gens de la comtesse de Fiesque regardoient dans

un miroir, la porte de la rue ouverte; il passa une chaise: ¬´Regardez,

dit un d'eux, on va en chaise dans le soleil.»

Un sergent, à Bordeaux, prit son père prisonnier, disant «qu'il valoit

mieux qu'il gagnât cet argent-là qu'un étranger.»

L'avocat du roi de La Rochelle s'appeloit Reveau; c'étoit un

impertinent _Jean de lettres_, s'il en fut jamais. Il épousa une veuve;

il disoit le lendemain qu'il avoit trouvé douze plus grands plaisirs en

son cabinet que celui-là. Il étoit puceau. Depuis, on appela cela le

_treizième_ de M. Reveau.

L'abbé Ruccellaï[83] et un homme de qualité du Dauphiné étoient une fois

chez madame de Rambouillet. On parla de voleurs; Ruccellaï dit: «_Subito

che si piglia un ladro, in Italia, s'impicca[84]._» Bressieu crut que

ladro vouloit dire ladre. «Mais je ne vois point de raison à cela,

dit-il. Il faut donc pendre M. de Rostaing.--_E ladro_, monsu de

Rostaing?» disoit l'abbé. Enfin, après en avoir bien ri, M. de

Rambouillet les mit d'accord.

[83] L'abbé Ruccellaï, florentin, attaché au maréchal d'Ancre,

demeura fidèle à Marie de Médicis. (Voyez l'_Histoire de Louis

XIII_, de Michel Le Vassor, l. 12, t. 2, p. 34, de l'édition

in-4º de 1757.)

[84] _En Italie, aussitôt qu'un voleur est pris, il est pendu._

Une Espagnole, s'étant confessée, refusa de dire son nom au confesseur

en lui disant: ¬´_Padre, mi nombre non es mis pecados_: Mon nom n'est pas

mes péchés.»

Un ivrogne en mourant demandoit des santés à ses amis, comme les autres

des messes; «car il n'y a rien, disoit-il, qui éteigne plus promptement

le feu du purgatoire.»

A Toulouse, les médecins font bien plus les entendus qu'ailleurs; ils ne

daignent pas fouetter leurs mules; leurs valets les fouettent derrière.

Un jour, le valet d'un d'eux nommé Le Coq, qui est un fameux médecin,

fouetta la mule de trop près; la mule lui donna un coup de pied. Le

garçon prend un pavé, et au lieu de donner dans les fesses à la mule, il

donna dans les reins à son maître. Le docteur se retourne: «Qu'est-ce

que cela?--C'est que la mule m'a donné un coup de pied.--Elle m'en a

donné un aussi à moi.» Ne voilà-t-il pas un grand personnage?

Le laquais de Boileau[85] fut, par l'ordre de son maître, pour voir si

le premier président de Bellièvre étoit si changé qu'on disoit, après sa

mort, en son habit de parade. «Voire, dit le laquais, il n'est changé

que par le visage.»

[85] Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux.

Madame Chaban, femme du commis du comptant de La Bazinière, elle dont

Benserade avoit été le galant, s'avisa, long-temps après les _Uraniens_

et les _Jobelins_[86], de dire qu'on lui avoit donné les plus jolies

stances du monde, et elle dit par cœur le sonnet de Job. On la berna;

on le lui fit redire trois fois, et on lui en fit donner copie.

[86] Les _Uraniens_, à la tête desquels étoit le prince de Conti,

soutenoient que le sonnet de Voiture,

Il faut finir mes jours en l'amour d'_Uranie_,

l'emportoit sur le sonnet de Job de Benserade. Madame de

Longueville avoit pris parti pour Benserade. (_Cours de

littérature de La Harpe._ Paris, Agasse, an VII; t. 4, p. 143.) On

trouve, à la fin du premier volume des _Poésies choisies_ de

Sercy, la réunion des pièces de vers auxquelles les querelles des

_Uraniens_ et des _Jobelins_ donnèrent lieu.

Madame de Grimault dit aussi une fois à l'hôtel de Rambouillet qu'elle

avoit vu la plus belle stance du monde. Elle en rompit tant la tête

qu'enfin on lui dit: «Si vous l'avez trouvée si belle, apparemment vous

l'aurez retenue; car, au pis aller, il n'y sauroit avoir que dix

vers?--Jésus! dit-elle, vous vous moquez; il y en avoit plus de

soixante.»

Henri IV, étant à Cîteaux, disoit: «Ah! que voici qui est beau! mon

Dieu, le bel endroit!...» Un gros moine, à toutes les louanges que le

Roi donnoit à leur maison, disoit toujours: _Transeuntibus_. Le Roi y

prit garde, et lui demanda ce qu'il vouloit dire: ¬´Je veux dire, Sire,

que cela est beau pour les _passans_, et non pas pour ceux qui y

demeurent toujours.»

Henri IV, à Poissy, demanda à la petite de Maupeou, depuis abbesse de

Saint-Jacques-de-Vitry: «Qui est votre père, mignonne?--C'est le bon

Dieu, Sire.--Ventre-saint-gris! je voudrois bien être son gendre.» Elle

en demanda plus d'un au bon Dieu, la bonne dame, et elle juroit

familièrement _par les six enfants que j'ai portés_.

Un jour on entendit recommander aux prières un vieux M. Guretin, agent

de quelque prince d'Allemagne; cependant il étoit au prêche lui-même.

Tout le monde lui demanda ce que cela vouloit dire. ¬´Je vous assure,

dit-il, qu'un homme de mon âge a à craindre quand il perd l'appétit.

J'avois accoutumé tous les soirs de manger une perdrix, et hier je n'en

ai mangé que la moitié.»

Une femme, qui s'étoit fait recommander aux prières, alla le jour même

en visite, disant «que les prières de l'Église étoient toujours bonnes.»

La Reine-mère demanda un jour, en riant, au passager du port de

Nully[87] si sa femme étoit belle. «Ma foi! ce dit-il, madame, l'on en

f..... de plus laides.»

[87] Le port de Neuilly.

Un solliciteur de procès de Castres écrivit une lettre d'amour dont on

n'a pu retrouver que le commencement; le voici: ¬´Je n'eusse jamais

pensé, belle Marion, que l'absence eût été une si cruelle passion, comme

à présent j'en fais l'office. Éloigné de l'orient de votre belle face,

toutes choses me semblent noires au prix de votre belle clarté, qui

remplissoit mon cœur de joie, et n'a mon dit cœur autre nourriture que

de soupirs et de larmes.» Or, il avoit un rival qui eut jalousie de

cette lettre, et fit écrire contre par un pédant qui la réfutoit

sérieusement. C'est encore une grande perte que d'avoir perdu cela.

La Hoguette[88] a mis sur sa porte: _Santé et badinage_; et sur son

colombier: _Ils sont pris s'ils ne s'envolent_.

[88] Pierre Fortin de La Hoguette, auteur du livre intitulé:

_Testament ou Conseils d'un père à ses enfants_. Il parut en 1655

et il a eu un grand nombre d'éditions: nous avons sous les yeux

la dixième. (Paris, Pierre Le Petit; 1661.) Livre du vieux temps,

trop oublié; c'est la conversation d'un preux gentilhomme, nourri

de saines doctrine, et assaisonnée d'anecdotes.

Un ministre, en priant Dieu, dit: ¬´Seigneur, tu nous conserveras, tu

nous l'as promis, tu n'es point Normand.»

D'Ablancour disoit à sa cousine Du Fort, qui s'étoit fait farder dans

son portrait: «Voilà comme tu seras à la résurrection.»

Le laquais de Gombauld, lisant le livre des Rois, disoit: ¬´Si j'eusse

été Dieu, je n'eusse point fait de si sots rois que cela.»

Un batelier à qui on demandoit si Jésus-Christ étoit Dieu, répondit: «Il

le sera quand le bonhomme sera mort.»

M. Desmarets étant à Nanteuil chez M. de Schomberg, il y trouva un vieux

gentilhomme qui se vantoit de faire bien des vers. Ce pauvre homme

envoya toute la nuit quérir son cercueil. Deux jours après, il envoya ce

quatrain à M. de Schomberg:

Je vous envoie des perdreaux,

Si j'avois meilleur, vous l'auriez;

Je ne vous envoie point de levrauts,

Car je n'ai pas de levriers.

Le même M. Desmarets trouva une fois à la campagne une fille qui faisoit

fort le bel esprit. Elle disoit que les _arondelles_ voloient sur

l'_orifice du chaos_. «Ouais, dit Desmarets, qu'est-ce que ceci?» Il se

met à l'entretenir en même style, et après lui écrivit une lettre de la

même force. Elle n'osa répondre; mais, tandis qu'il fut dans le pays,

elle ne vouloit parler qu'à lui. Un bon gentilhomme à qui elle montra

cette lettre, dit: «Vraiment, voilà de beaux vers.»

Une vieille madame Mousseaux, mère du grand-audiencier, avoit épousé un

jeune homme nommé Saint-André, qui, pour n'être pas avec elle, alloit le

plus souvent qu'il pouvoit à la campagne; elle en enrageoit, et écrivoit

sur son almanach: «Un tel jour _mon cœur_ est parti, un tel jour _mon

cœur_ est revenu.»

M. Montereul, de l'Académie, celui qui étoit au prince de Conti, comme

on lui demandoit s'il disoit son bréviaire dans les courses qu'il

faisoit, car il a été dépêché bien des fois, répondit:

Dieu, en courant, ne veut être adoré[89].

[89] Si ce vers est de Jean de Montereul, c'est le seul ouvrage

qui soit resté de cet académicien. Il mourut à l'âge de

trente-huit ans, le 13 février 1651. Il ne faut pas le confondre

avec son frère Matthieu de Montereul, qui a fait des madrigaux si

délicats.

Un Gascon avoit fait un sonnet sur la mort de M. de Montmorency, o√π il y

avoit à la fin:

La parque le prit par-derrière,

N'osant le prendre par-devant.

Un mari ayant trouvé sa femme dans un lieu obscur, la caressa sans rien

dire; elle résista, mais enfin il en vint à bout. Elle s'aperçut après

que c'étoit lui: «Hé! vraiment, dit-elle, si j'eusse su que c'eût été

vous, je n'eusse pas fait tant de façons.»

Un valet disoit à son maître: «Monsieur, si je rencontre des voleurs, je

me laisserai voler hardiment.»

Un laquais disoit: «Allons là-haut, madame nous fera rire.»

Un autre laquais ne vouloit point quitter son maître, et disoit: «Où en

trouverois-je un qui me fît autant rire que celui-là?»

Un moine prêchoit sur la mort à Fontevrault: il y avoit une fort jolie

religieuse à un coin de la grille; elle lui avoit été cruelle. Il

disoit: «On dit à la Mort: Prends cette vieille.--Je ne veux pas,

dit-elle; je veux cette jeune, je veux cette jeune.» Il trouva moyen de

dire deux fois _je veux cette jeune_.

Colomby l'académicien[90] étoit le plus vain de tous les hommes. Il

demanda un jour à M. de Vardes: «Que tirez-vous bien de la cour?--Six

mille livres, dit Vardes.--Ah! siècle ingrat, s'écria Colomby, je n'en

ai que douze, moi!»

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 3 / 27 段