l'astrologie judiciaire: lui étant né un fils, il fit aussitôt son
horoscope. Le chancelier de Sillery, qui savoit comme il s'adonnoit à
cette science, lui demanda ce que les astres promettoient à cet enfant.
«J'en aurai, répondit-il, beaucoup de satisfaction, si je le puis sauver
un certain jour qu'il est menacé d'un grand accident (et il le lui
marqua); il doit être tué d'un coup de pied de cheval.» Ce jour-là étant
venu, Refuge s'enferme dans une chambre avec la nourrice et l'enfant,
car cela lui devoit arriver avant que d'être sevré. Par malheur, le
chancelier de Sillery, qui avoit oublié le jour et la prédiction, ayant
à lui recommander une affaire qu'il devoit rapporter le lendemain,
l'envoya prier de le venir trouver. Il s'excuse par trois et quatre
fois, mais il n'osa lui mander pourquoi il restoit au logis, croyant que
le chancelier se moqueroit de lui. Enfin M. de Sillery lui mande que
c'étoit pour le service du Roi. Il fallut donc sortir; et, au lieu
d'emporter sa clef, il la donne à une servante, avec défense d'ouvrir.
La nourrice, qui s'ennuyoit dans cette chambre, presse cette servante,
deux heures durant, de lui ouvrir: la servante le lui refuse. Enfin, le
mari de cette femme, qui étoit de la campagne, arrive à cheval. La
nourrice fait de nouveaux efforts, la servante lui ouvre; la nourrice
avoit son enfant à son cou. Pour aider à tirer un bissac qui étoit sur
ce cheval, elle met son enfant à terre. Ce cheval rue et donne droit
dans la tête de l'enfant qui mourut sur l'heure.
Un gentilhomme anglois, qui s'étoit attaché à Buckingham, eut plusieurs
fois des visions la nuit que le duc devoit être assassiné; il n'osoit le
lui dire, de peur qu'il se moqu√¢t de lui; enfin, pourtant, il s'y
hasarda. Quelques jours après, un Écossois, qui avoit eu querelle avec
le domestique du duc, et qui croyoit que c'étoit à cause de cela qu'il
lui avoit refusé une compagnie de gens de pied, enragé de cela, sort en
dessein de tuer ou le duc ou son domestique, le premier qu'il
rencontreroit des deux. Il trouva le duc, et le tua.
J'ai vu à Rome un Père Bagnarée, Augustin, homme vénérable. Il s'adonna
à l'astrologie judiciaire, et, ayant trouvé qu'il devoit mourir avec un
habit rouge, il conclut qu'il devoit être cardinal. Pour y parvenir, il
se mit à faire toutes les fourberies dont il se put aviser, pour amasser
de quoi acheter le chapeau. Il avoit bien vingt-cinq mille écus quand il
mourut. Voici une de ses friponneries, ou plutôt un de ses crimes, qui
lui valut trois mille livres. Un Juif de Rome avoit un ennemi qui étoit
chrétien; ce Juif fut quelques jours sans paroître, et on ne pouvoit
découvrir ce qu'il étoit devenu. Les Juifs, en général, firent publier
qu'ils donneroient trois mille livres à quiconque révéleroit le
meurtrier; car ils ne doutoient pas qu'on ne l'eût tué. Le meurtrier se
confesse au Père Bagnarée, et dit qu'il avoit coupé le Juif à morceaux,
et l'avoit jeté en tel lieu dans un privé. Le Père fait tomber entre les
mains des Juifs une lettre qui portoit: ¬´Mettez les trois mille livres
en tel lieu, et vous trouverez le nom du meurtrier qu'on aura mis en la
place de l'argent.» Cela fut fait. Il trouva aussi dans l'horoscope
qu'il avoit fait du pape Urbain, qu'il mourroit un tel jour: persuadé de
cela, il offre à je ne sais quelles gens de l'empoisonner pour une
certaine somme. Il croyoit gagner cela sans péril, et que les autres
penseroient que le pape, qui seroit mort de mort naturelle, seroit mort
de poison. La chose se découvre: il se sauve; mais celui qui étoit avec
lui le trahit, et lui ayant donné une potion endormante, il l'enlève de
Venise, où ils étoient, jusque sur les terres du pape. Là, pour ne pas
diffamer l'habit de Saint-Augustin, on le pendit avec un habit de
pénitent rouge.
Un garçon, nommé Malual, fils d'un homme d'affaires, se fit faire son
horoscope, et parce qu'il y avoit qu'il mourroit entre six et sept, le 7
du mois d'août 1653, il prit la poste en Foretz, où il se trouvoit, au
commencement de ce mois fatal, de peur de tomber malade à la campagne;
il s'échauffa en venant à Paris, prit une bonne pleurésie dont il mourut
le 7 d'août, à trois heures du matin.
Du temps de la Reine-mère, il y avoit ici un Écossois nommé Inglis,
dont on conte assez de choses. M. de Sancy, alors homme d'épée, et
depuis évêque de Saint-Malo, pour le surprendre, lui envoya sa nativité
sans se nommer. «Ah! dit Inglis, dès qu'il se fut mis à faire sa figure,
je le connois, le petit rousseau, il fera le voyage de Constantinople.»
Il y fut en ambassade.
Il dit d'un gentilhomme, qui étoit gouverneur de Nesle: «Il me presse
par écrit de lui faire sa figure; mais il a pensé ne m'en presser plus:
il a été en danger de se noyer il n'y a que quatre jours.» Gombauld, à
qui Inglis dit cela, trouva ce gentilhomme sur le Pont-Neuf, qui lui
dit: «En venant, j'ai pensé me noyer.» Il lui manqua le temps justement.
Il demandoit toujours quelque chose, et jamais n'obtenoit rien; il
venoit toujours trop tard. Une fois il alla demander à la Reine la
charge d'un homme qui se portoit assez bien. ¬´Cette charge ne vaque
pas.--Il est vrai, madame, mais celui qui la possède mourra dans huit
jours.» Elle la lui promit. L'homme mourut dans le terme, mais le pauvre
Inglis mourut quatre jours devant. Il mourut comme subitement. Il
n'avoit garde de le savoir; car ses parents, qui ne vouloient pas qu'il
s'adonnât à l'astrologie, lui célèrent toujours sa nativité.
Un gentilhomme, nommé Boyer, avoit inventé je ne sais quelle carte sur
laquelle il tiroit sa figure, et avec une pirouette il devinoit. Rudavel
a appris de lui, et Arnauld de Rudavel. Gombauld, qui logeoit avec lui,
lui dit: «Hier, à minuit, une femme est venue loger céans.» Il fait sa
figure, il fait aller sa pirouette; il trouve qu'il y avoit du meurtre,
et que cette femme avoit du jaune à son habit. Effectivement elle avoit
une jupe jaune, et il y avoit eu du sang répandu. Ce Boyer fut appelé en
duel, et dit avant que de partir: ¬´Ma figure dit que je n'en reviendrai
pas.» Il y fut assassiné.
PIERRE PHILOSOPHALE.
L'empereur Rodolphe II, dernier du nom, avoit un premier médecin qu'on
disoit avoir trouvé la pierre philosophale. Son maître ne permettoit
point qu'on l'inquiétât sur cela; car il lui faisoit, dit-on, de l'or
potable[56], et le tint en santé longues années. Ce médecin avoit à son
service un François, âgé de treize ans, ou environ; c'étoit un garçon
qui s'étoit débauché; il le prit en affection, et lui montra tous ses
secrets. Le médecin vient à mourir; ce garçon, nommé Saint-Léger, eut
peur qu'on ne l'enferm√¢t, il se sauve. On le cherche partout; point de
nouvelles. On avoit son portrait; on en fait faire plusieurs copies
qu'on envoie partout. Il vient à Paris, et, pour se cacher, il offre à
un homme, qui tenoit des pensionnaires à l'Université, de lui donner
tout ce qu'il voudroit pour un trou de chambre, à condition de guérir la
femme de cet homme, qui étoit abandonnée des médecins; l'hôte déloge
quelqu'un, lui donne un bouge[57]. Or, il y avoit là-dedans, en pension,
un petit garçon de Paris, nommé Du Pré; c'est de lui que je sais ceci.
Saint-Léger se servit de lui à bien des choses, parce qu'il le reconnut
discret. Ce M. Du Pré là est un galant homme. Saint-Léger lui envoyoit
chercher des drogues ordinaires chez l'apothicaire, dans lesquelles il
mettoit d'une certaine poudre, et il guérit l'hôtesse en fort peu de
jours. Souvent il donnoit un coffret à ce petit garçon pour porter à un
affineur qui en avoit une clef: le coffret étoit pesant; quelquefois on
donnoit un écu d'or au petit Du Pré. Ce Saint-Léger n'avoit pour tout
instrument qu'un petit fourneau portatif. Il falloit qu'il fît sa poudre
fort aisément, car Du Pré dit qu'en trois ou quatre mois, il lui en vit
user plus de trente fois plein une poire à porter de la poudre à canon
dans la poche. Il fit des cures admirables dans le temps qu'il fut à
l'Université. Voici comme il fut découvert. Le garçon de l'apothicaire
de l'hôtesse avoit vu ce portrait que Beringhen[58], père de M. le
premier, qui étoit curieux de chimie, avoit fait venir d'Allemagne, car
son maître le servoit; il en avertit donc Beringhen: voilà un exempt qui
vient demander cet homme. Du Pré dit: «Il est allé à la messe.» Il y
étoit allé en effet; mais apparemment il avoit eu le vent de quelque
chose, car on ne l'a jamais vu depuis.
[56] L'or potable a été regardé long-temps comme un remède
souverain. Brantôme attribue à sa vertu la conservation de la
beauté de la duchesse de Valentinois. (_OEuvres de Brantôme_, t.
7, p. 430, édition Foucault, 1823.) Corbinelli, un siècle après,
croyait devoir son salut à l'or potable. (_Lettre de madame de
Sévigné à Bussy_, du 13 octobre 1677.) Cela fait souvenir du pape
Grégoire XIV que l'on ne soutint, dit-on, dans sa dernière
maladie, qu'en lui faisant avaler de l'or moulu et des pierreries
dissoutes; ce qui occasiona une dépense de quinze mille écus
d'or. (_Art de vérifier les dates_, à l'article GRÉGOIRE XIV,
année 1590.) Il nous est tombé sous la main un livret du Père
Gabriel de Castaigne, intitulé: _L'Or potable qui guarit de tous
maux_, dédié à Marie de Médicis. (Paris, 1660, deuxième édition.)
On y voit qu'au mois de novembre 1610, ce Père, appelé près de la
Reine qui souffrait d'un mal de dents, lui remit une fiole d'or
potable. On ne sera pas fâché de trouver ici un échantillon du
style du P. Castaigne, avec son mélange de latin d'école.
¬´_Altissimus creavit medicinam simpliciter, et non medicinas
secundum quid_, voire, _pro omnibus nobis_, non point _pro
medicis tantum_: car il est écrit: _Qui potest capere capiat_;
voilà donc qu'un chacun qui sait peut guarir toutes maladies et
douleurs. _Ite ergò, curate omnem langorem et omnem
infirmitatem_; avec la simple médecine de l'or potable vous
guarirez tous maux, _nam qui tot√πm dicit nihil excludit_. Notre
Seigneur a dit toutes maladies et infirmités: _Quid ergo statis
totâ die otiosi?_ Un ignorant vous dira que les métaux ne se
peuvent rendre en eau beuvable, ou boyvable, ou potable: il est
faux; il est un âne, parce que par science et par expérience nous
en avons fait présent à Sa Majesté, etc., etc.»
[57] Petite chambre ou cabinet. (_Dict. de Trévoux._)
[58] Pierre Beringhen, que Henri IV attacha à sa personne pour
prendre soin de ses armes. Son fils, favori de la reine Anne
d'Autriche, fut pourvu de la charge de premier écuyer. (Voyez les
_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. 1, p. 78, édition de 1829.)
MONCONTOUR.
Moncontour est fils de Bordeaux, receveur-général de Tours, dont
Bordeaux, ambassadeur en Angleterre, qui n'est point son parent,
quoiqu'il porte même nom, a épousé la fille. Ce garçon a fait autant de
folles dépenses qu'homme de sa sorte. Il étoit ici conseiller au
Grand-Conseil. Il a eu des garnitures de point de Gênes de six mille
livres (_collet, manchettes et canons_). Pour un an, il a pris pour cent
pistoles de peignes; les parties du rôtisseur montent à dix mille écus
pour un an, en chapons de Bruges[59]. On le dupoit. Le lieutenant-civil
conte qu'une nuit, qu'il faisoit courir pour attraper des filous, on
prit trois jeunes hommes qu'on lui amena: le premier étoit fort propre;
il se dit valet-de-chambre de M. de Moncontour; le second, quasi aussi
propre que lui, se dit valet de garde-robe de M. de Moncontour, et le
troisième, qui ne leur cédoit guère, se dit chef de sommellerie de M. de
Moncontour. Ils alloient, disoient-ils, chercher leur maître qui étoit
chez une dame de qualité. «Et qui est-elle?--Monsieur, nous n'oserions
la nommer.» Or, cette dame de qualité, c'étoit madame de Gaillonnet[60].
[59] Il nous semble qu'on n'avoit pas vanté, jusqu'à présent, les
chapons de Bruges; ceux du Mans, déjà célébrés par Belon, se
montrent toujours dignes de leur réputation. (_Vie privée des
François_, par Le Grand d'Aussy; Paris, 1782, t. 1, p. 285.)
[60] _Voyez_ plus haut, tome 4, p. 439, l'Historiette de la
Gaillonnet; elle justifie le mépris que Tallemant déverse ici sur
cette femme.
Il y aura trois ans cet automne, que Prunevaux, intendant des finances,
maria sa fille avec Moncontour, qu'on croyoit riche. Quelques jours
après les noces, ce galant homme de Moncontour va trouver le receveur
des consignations, Betaud, qui avoit une tapisserie de dix mille livres
à vendre, parce qu'elle étoit trop haute pour les exhaussements de sa
maison; ils tombent d'accord du prix; Betaud se contente du billet de
Moncontour, payable à volonté. Deux jours après, Betaud demanda, par
rencontre, à Prunevaux, si cette tapisserie avoit plu à sa fille; il se
trouva qu'il ne savoit ce que c'étoit. Betaud va faire des reproches à
Moncontour, qui lui avoue qu'il l'avoit mise en gage pour trois mille
livres chez un tapissier; qu'au reste, c'étoit pour une bonne action, et
pour délivrer le monde de ce voleur de l'Escluselles; qu'au lieu de dix
mille livres, il feroit à Betaud une promesse de trois mille livres,
après que la tapisserie auroit été retirée de chez le tapissier; ce
qu'il fit; car Betaud aima mieux perdre mille écus que dix mille francs.
Ce l'Escluselles étoit un illustre filou qui avoit eu bien des
familiarités avec la Gaillonnet, et même lui avoit prêté quelquefois de
l'argent. Un jour il voulut qu'elle lui donn√¢t une obligation, elle le
maltraita; il prit son temps, et la vola, elle et Moncontour, au retour
de Forges, mais seulement jusqu'à la concurrence de sa dette. Ils le
firent prendre, et ce fut pour le faire dépêcher que Moncontour emprunta
ces trois mille livres; car le lieutenant-criminel, qui disoit qu'il
n'étoit pas trop chargé, dès qu'il vit de l'argent, dit: «C'est un
coquin, il en faut purger le monde.» Effectivement, il fut roué.
Au bout de deux ou trois mois, Prunevaux fit séparer sa fille de biens;
il ne lui avoit pas donné grand-chose. Peu de temps après, Bordeaux,
père de Moncontour, s'absenta. On accuse Bordeaux, l'intendant des
finances, beau-père de sa fille, de lui avoir fait faire une banqueroute
frauduleuse. Il en a fait autant autrefois lui-même.
Moncontour reçut assez bien cette calamité; il disoit à ses confrères du
Grand-Conseil: «Remettez un peu cette buvette sur pied; car désormais je
n'aurai plus d'ordinaire que celui-là.» Quelquefois il disoit: «Depuis
que mon père a fait _un trou à la nuit_, je me trouve plus en repos que
jamais: lui et mon beau-père ne faisoient que me gronder, ma femme étoit
jalouse, mes valets demandoient sans cesse; me voilà délivré de tout
cela.»
CONTES, NAIVETÉS, BONS MOTS, ETC.
Le père de feu M. le marquis de Rambouillet avoit une tante, abbesse de
Poissy; en ce temps-là on se divertissoit fort bien dans les religions;
le marquis y avoit une galanterie: sa maîtresse s'appeloit Le May. Un
jour qu'il y fut dîner, c'étoit vers la mi-juin, sa tante lui envoya une
vieille religieuse, nommée Rosmadec, pour l'entretenir pendant qu'il
dînoit: cela ne lui plaisoit nullement, et il eût bien voulu que c'eût
été sa maîtresse. Au dessert, on lui présenta des pommes ridées et des
cerises nouvelles; au même temps, la jeune religieuse qu'il demandoit
entra; et M. de Rambouillet dit en repoussant ses pommes: ¬´Quand Le May
vient, qu'on m'ôte Rosmadec.»
Un vieillard de quatre-vingts ans, étant logé à Montpellier, à une
extrémité de la ville, s'avisa d'aller loger à l'autre bout, et dit pour
raison: «J'ai toujours tâché de n'être à charge à personne; je n'ai plus
guère à vivre, et, si je fusse demeuré où j'étois, on eût eu beaucoup de
peine à me porter au cimetière; au lieu qu'où je suis, il n'y aura
qu'un pas à faire.»
Un Poitevin huguenot, nommé M. Matthieu, pour être exempt de tailles,
soutint qu'il étoit de la maison de Saint-Matthieu, qui est une bonne
maison de Poitiers, et disoit pour ses raisons que ses ancêtres s'étant
faits de la religion, en haine des saints, au lieu de Saint-Mathieu,
s'étoient seulement appelés Matthieu.
Un conseiller de Paris jouoit à la paume; on lui vint dire: «Monsieur,
madame vient d'accoucher.--Eh bien! cet enfant ne lui rentrera pas dans
le corps.» A une demi-heure de là, on lui vint dire: «Madame est encore
accouchée d'un autre enfant.--Ah! pardieu! dit-il, je m'en vais. Si je
n'y allois, elle ne feroit qu'accoucher tout aujourd'hui.»
Une femme disoit: «Ce livre est assez agréable, mais il a un mauvais
accent.»
Un Allemand, en voyageant, quand le vin étoit bon, écrivoit sur la
cheminée de l'hôtellerie: _Est_, et _Est, Est_, quand il étoit
excellent. A Montefiascone, en Italie, o√π il y a de fort bon muscat, il
écrivit: _Est, Est, Est_, et en but tant qu'il en creva. Son valet lui
fit cette épitaphe:
_Est, Est, Est et propter Est, Est, Est
Dominas meus hic est[61]._
[61] Coulanges a vu l'épitaphe dans l'église de Montefiascone. Le
héros de l'anecdote étoit un prélat allemand de la famille des
Fugger d'Augsbourg. (_Mémoires de Coulanges_; Paris, 1820, in-8º,
p. 294.)
M. d'Arpajon[62], voulant faire le bel esprit, s'avisa de traiter
Sarrazin et Pellisson; et, pour cajoler Sarrazin: ¬´Ah! monsieur, lui
dit-il, que j'aime votre _Printemps_[63]!--Je ne l'ai point fait, dit
Sarrazin, c'est une pièce de Montplaisir.--Ah! votre _Temple de la Mort_
est admirable.--C'est de Habert[64], le commissaire de l'artillerie.»
Enfin, Pellisson, par pitié, trouva moyen de le faire tomber sur le
_sonnet d'Ève_[65].
[62] Louis, duc d'Arpajon, mourut à Severac, en 1679.
[63] Ce sont des stances, intitulées: _Le Printemps_; elle sont
dans les _Poésies choisies_, recueil publié par Sercy, en 1657,
première partie, p. 142; on les retrouve dans les _Poésies du
marquis de Montplaisir_, Amsterdam, 1759, p. 23, édition de
Saint-Mard.
[64] Cette pièce est de Philippe Habert, frère de l'abbé de
Cerisy. Elle a été publiée dans le _Recueil de diverses poésies
des plus célèbres auteurs de ce temps_; Paris, Chamhoudry, 1651,
première partie, page 66.
[65] C'est le sonnet de Sarrasin, qui commence par ces vers:
Lorsqu'Adam vit cette jeune beauté,
Faite pour lui d'une main immortelle, etc.
(_OEuvres de Sarrasin_, édition de 1685, t. 2, p. 188.)
D'Audiguier[66], auteur de _Lisandre et Caliste_, disoit à Théophile
qu'il ne tailloit sa plume qu'avec son épée: «Je ne m'étonne donc pas,
lui dit Théophile, que vous écriviez si mal.»
[66] Vital d'Audiguier, mauvais écrivain, auteur des _Amours de
Lysandre et de Caliste, histoire tragique de notre temps_; Lyon
1622.
M. de Criqueville, président au mortier de Rouen, voulut sur ses vieux
jours épouser la fille du président de Franqueville, son collègue; tout
étoit d'accord, quand quelqu'un lui dit qu'il rêvoit. Il s'en dédit,
et, pour toute raison, il dit que, quand il la fit demander, il ne
l'avoit vue _que de pourfil_, et que, depuis, l'ayant vue _de plein
front_, elle ne lui avoit pas plu.
Un bourgeois de Châlons avoit son fils au collége des Jésuites de Reims.
Ce fils, par l'avis des Jésuites, lui demanda les _Vies des Saints_: il
lui envoya les _Vies des Hommes illustres_ de Plutarque, et lui manda
que c'étoient les saints des honnêtes gens.
Ce prieur de Bourgueil, que M. de Reims fit assassiner, fut assez simple
pour se laisser persuader, par un nommé Langeys, de coller à son
bréviaire une promesse qu'il lui avoit faite, afin de s'en ressouvenir
toujours. Quand il la fallut produire, elle se rompit toute.
Dans les chapitres des Chartreux, chaque religieux peut écrire son
sentiment au général. Un religieux de Paris écrivit qu'il y avoit
beaucoup de choses à louer dans leur ordre; mais qu'il y trouvoit un
grand défaut: c'est de n'avoir point de femmes, et qu'au moins il en
faudroit une pour deux. ¬´Pour moi, ajouta-t-il, je me contenterai de la
moitié de la meunière.» La meunière étoit jolie. Le général manda au
procureur de Paris: ¬´Un tel religieux vit-il bien mieux que pas un?
Regardez ce qu'il m'écrit.» Le procureur fut bien surpris.
Un sot de Chinon apporta beaucoup de ruban bleu de Paris, en disant que
c'étoit la mode d'en porter en écharpe, et qu'il en avoit vu au Roi
même.
Une dame, un peu galante, pour s'accoutumer à ne point rougir, voulut se
hasarder de conter une de ses amourettes, sans nommer personne; elle dit
donc: «Une dame donne rendez-vous à son galant, et étant couchés
ensemble, on heurta; le galant se jette dans un cabinet, et, comme il
faisoit froid, il prit un drap pour se couvrir. Jamais, ajouta-t-elle,
je ne fus si déferrée que quand je me vis sans drap.»
Un Sédanois, nommé Gohard, valet du beau-frère de M. Conrart, se
retiroit fort souvent dans un petit cabinet, et il écrivoit sans qu'on
pût savoir ce que c'étoit. Enfin on trouva moyen d'y entrer, et on vit
un gros livre, où il y avoit au haut: «Aujourd'hui, sixième de mai 1645,
je commence, moyennant la grâce de Dieu, à copier, pour la septième
fois, le Nouveau-Testament, que j'achèverai, Dieu aidant, au bout de
l'an.»
Le maréchal de Gassion avoit un parent qui partagea avec un cadet qu'il
avoit, et lui donna mille écus pour sa légitime, à condition qu'il en
emploieroit cinq cents à un drapeau, en Hollande. Ce garçon mangea tout.
L'aîné, sans y être obligé, envoya encore cinq cents écus; mais il mit
l'argent en main tierce pour faire acheter ce drapeau. Le cadet fit si
bien qu'il eut l'argent, et le mangea, et haie-au-bout[67]. Ses
créanciers lui prêtent de quoi aller en son pays, où il disoit qu'il
feroit bien danser son frère, et rapporteroit de quoi tout payer. L'aîné
en eut avis, et lui écrivit que sa maison étoit bonne, qu'il avoit des
arquebuses à croc[68], et quelques fauconneaux[69]; qu'il braqueroit
tout contre lui. Ce cadet lui fait réponse, il n'y avoit que cela dans
la lettre: _Amourcez, yé pars_.
[67] _Haie-au-bout_, expression basse et proverbiale, qui
signifie _et le reste_. (_Dict. de Trévoux._)
[68] Espèce d'arquebuse pesante, dont on se servoit derrière les
murailles et en l'appuyant sur quelque chose. (_Dictionnaire de
Trévoux._) Comme on diroit aujourd'hui un fusil de rempart.
[69] Petits canons très-longs. (_Ibid._)
Un laquais de madame de Rambouillet, et qui plus est, _né natif_ de
Rambouillet même, comme quelqu'un lui demanda: «Qui est avec Madame?»
répondit: «C'est un _verrier_[70].» Il étoit nuit. Les verriers ne vont
pas à ces heures... «Oh! dit-il, c'est un verrier, comme M. de
Neufgermain.» C'étoit Segrais.
[70] C'est-à-dire un gentilhomme verrier. On ne dérogeoit pas en
exerçant l'art de la verrerie; mais aussi on n'acquéroit pas
noblesse. Cet usage singulier remonte à l'empereur Théodose.
(Voyez le _Traité de la noblesse_ de La Roque.)
Menous, intendant des Tuileries, étant amoureux de la femme qu'il épousa
depuis (elle s'appelle Le Coq), fit faire un cachet, o√π l'amour tenoit
sur le poing un coq en guise d'épervier, et il y avoit autour: _Avec lui
je prends tous les cœurs_.
François Ier, étant chez madame d'Estampes, sut que Brissac, depuis
maréchal de France, s'étoit caché sous le lit pour n'avoir pas eu le
temps de se sauver. Il demanda des confitures, et en mangeant du
cotignac, qu'il trouvoit admirable, il en jeta une boîte sous le lit, et
dit: «Tiens, Brissac, il faut que tout le monde vive[71].»
[71] On a dit la même chose de Henri IV et du duc de Bellegarde;
l'anecdote est cependant très-différente. Le duc, sur le point
d'être surpris par Henri IV, se jeta dans un cabinet dont la clef
fut retirée; le Roi demanda des confitures qui étoient dans le
cabinet; et il alloit en enfoncer la porte, quand Bellegarde
s'échappa en sautant par la fenêtre. (Voyez les _Anecdotes des
reines et régentes_, de Dreux Du Radier, édition in-8º de 1808,
t. 6, p. 21.)
Le feu comte Du Lude, pour se moquer de l'huissier de chez le Roi, qui
ne l'avoit pas voulu laisser entrer, à cause qu'il n'étoit pas trop bien
vêtu, fit habiller magnifiquement son cocher. L'huissier lui ouvre, et
refuse l'entrée au comte. «Si vous ne voulez pas que j'entre, dit le
comte, renvoyez-moi donc mon cocher; qu'il me ramène. Hé! maître
Pierre!...--Monsieur, revenez, revenez.» Tout le monde se moqua du pauvre
huissier.
Le même heurta assez fort au cabinet de M. de Schomberg, surintendant
des finances; il étoit son neveu; un nouveau suivant, qui ne le
connoissoit point, dit: ¬´Qui heurte comme cela?--Ouvre.--Monsieur, on ne
heurte point ainsi céans.» Il entre et va pisser dans la cheminée. «Ne
pisse-t-on point ainsi céans?» M. de Schomberg n'en fit que rire.
Madame Causse, mère de madame Du Candal, le feu s'étant pris chez elle,
s'enfuit toute nue avec sa fille, qui n'étoit qu'une enfant, dans le
devant de sa chemise.
Sarrau, conseiller au Parlement, sa femme étant accouchée subitement
auprès du feu, lui qui étoit au lit se lève, met l'enfant dans le devant
de sa chemise, et va appeler des femmes. Elles, voyant cet homme en cet
état, s'enfuirent.