Cette actrice de grand renom

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT.

Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.

LES HISTORIETTES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

MÉMOIRES

POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

PUBLIÉS

SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

PAR MESSIEURS

MONMERQUÉ,

Membre de l'Institut,

DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

TOME SIXIÈME

PARIS,

ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,

PLACE VENDÔME, 16.

1835

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.

LE PARQUET.

Le Parquet, qu'on appelle à cette heure Potel-_Romain_, à cause qu'il

parle fort de Rome, où il a été, est fils d'un M. Potel, greffier du

Conseil. Il n'avoit plus que sa mère quand il se mit dans le monde.

C'étoit un gros garçon, noir et plein de rougeurs, la bouche enfoncée et

les yeux de travers; avec cela il venoit de quitter la perruque, et

avoit trois ou quatre moustaches postiches[1] de chaque côté, où il y

avoit plus de douze aunes de ruban noir: on n'avoit pas encore trouvé

les coins de cheveux. Il n'y avoit rien de plus plaisant que de voir Des

Cures, autre louche, et lui se faire la révérence.

[1] Des mèches de faux cheveux.

Le Parquet débuta par madame de Ribaudon, à qui il donna les violons et

la comédie; il lui donna cadeau[2] et à plusieurs autres; et un jour il

mena les vingt-quatre violons aux Tuileries. Il n'étoit bruit que de

lui; il se fourroit parmi les gens de la cour, et il pouvoit se vanter

que la cour et la ville se moquoient de lui en même temps. On en fit un

vaudeville assez plaisant:

C'est monsieur Du Parquet,

Cet homme si coquet;

Hé! quoi, ne connoissez-vous pas

Le brave Du Parquet et ses louches appas?

Les dames dans le Cours,

Pour lui, font mille tours;

Et tous les princes, de bon cœur,

Lui vont criant: Parquet, ton serviteur.

Il est divertissant

Lui seul plus que cinq cents:

Sans ce garçon, le cabinet,

Ni les ruelles n'ont rien de parfait.

Et il y en avoit encore une qui disoit:

Il n'est pas jusqu'au perroquet,

Qui ne dise: _Bonjour Parquet_.

[2] Repas donné à des femmes ailleurs que chez soi. On a déjà vu

ce mot dans ces Mémoires, et Molière l'emploie souvent.

Cette chanson, chantée par tous les laquais, le fit déserter, et il alla

à Rome, où il fut assez long-temps pour être appelé au retour

Potel-_Romain_.

On avertit sa mère que ce garçon se faisoit moquer de lui; mais cette

bonne femme dit que c'étoit une chose étrange qu'on portât une telle

envie à ce pauvre Parquet; qu'on vouloit l'empêcher de se faire valoir,

que jamais garçon n'avoit mieux débuté que lui, que tout le monde

l'aimoit à la cour, que M. de Beaufort le voyoit de bon œil (c'étoit au

commencement de la Régence); que cela venoit de ses frères; mais qu'ils

avoient beau faire, qu'elle ne les aimeroit jamais autant que lui.

Enfin cette femme mourut. Parquet, un peu revenu, s'en alla voyager;

depuis il s'est fort mis dans la crapule et dans les chansons. Il a mis

tout _Cyrus_ en couplets, sur l'air de _la Duchesse_; ils sont assez

plaisants. Il est mort jeune.

FOURBERIES.

Un nommé Audebert de Poitiers et sa femme, pour bien marier une petite

fille qui leur venoit de naître (c'étoit leur premier enfant), se

résolurent d'être quinze ans sans coucher ensemble, ou du moins sans

travailler à la propagation du genre humain. A quinze ans ils la marient

comme une fille unique, et dont la mère n'auroit plus d'enfants. Le soir

même des noces, Audebert et sa femme se remirent à provigner, et elle

conçut dès cette nuit-là. Le gendre fut bien étonné de voir sa

belle-mère grosse et les testons[3] de sa femme changés en demi-quarts

d'écus.

[3] Le teston, sous Henri IV et sous Louis XIII, valoit quinze

sous, sauf de légères variations; ainsi il équivaloit au quart

d'écu. (_Voyez_ le _Traité historique des monnoies de France_,

par Le Blanc.)

Furetière, ne sachant comment obliger sa mère à lui donner partage,

s'avisa d'une plaisante invention, mais qui n'étoit pas autrement selon

les bonnes mœurs. Il avoit une sœur assez jolie; il fait qu'un de ses

amis se trouve une ou deux fois en lieu où elle étoit; cet homme faisoit

l'homme de qualité; il s'éprend, il parle; la dame charge son fils de

s'en informer. Cet homme se disoit d'auprès de Reims. Furetière apporte

des lettres à sa mère, où l'on disoit les plus belles choses du monde de

cet homme; il envoyoit des gens de temps en temps, qui se disoient de

Reims; la mère aussitôt s'informoit à eux; ils disoient merveilles, et

lui avouoient qu'il falloit que ce gentilhomme fût bien amoureux, car,

pour le bien, il auroit trouvé tout autre chose. La mère, en se vantant,

disoit à son fils: «Tu as toujours fait le bel esprit; trouve donc un

parti comme celui-là pour toi.» La demande se fait: on vient à faire des

articles. Le fils consent à tout, pourvu que la mère l'égale; et quand

il eut touché son fait, l'accordé disparut. La fille, quoiqu'il y allât

du sien, car il avoit fallu souffrir quelques privautés, dit que le tour

lui avoit semblé si plaisant, qu'elle n'en pouvoit vouloir du mal à son

frère.

Le maître du _Gros-Chenet_, hôtellerie dans la rue Saint-Martin, avoit

le plus furieux nez qu'on ait jamais vu; c'étoit un maître nez, qui en

avoit de petits aux deux côtés. Un gentilhomme avoit accoutumé de loger

chez lui; et, comme cet homme étoit bon et facile, il en emprunta à

diverses fois de petites sommes, et enfin cela monta jusqu'à huit cents

livres, et le gentilhomme lui en fit une promesse. Cet homme ne savoit

ni lire ni écrire, et, ne se défiant point du cavalier, il se contenta

de faire écrire au dos de cette promesse par son _fillot_, le fils du

savetier son voisin, _Promesse de monsieur un tel de la somme de huit

cents livres_, et il la met parmi ses papiers. Au bout de quelque temps,

le hobereau ne revenant point, l'hôtelier appelle son fillot: «Prends

une telle promesse; lis: _Je soussigné confesse, etc._» Et, au lieu de

seing, il y avoit: ¬´Quel chien de nez vous avez! quel grand diable de

nez vous avez!» Le petit garçon lit tout, de suite. Son parrain, croyant

qu'il se moquoit de lui, lui donne un beau soufflet: voilà l'enfant à

pleurer, qui lui soutient qu'il y avoit ainsi. Il appelle quelqu'un. On

dit que cet enfant ne mentoit pas. Il n'y avoit ni date ni nom. Le

hobereau pourtant fut condamné quelque temps après, car on trouva des

témoins, et on lui confronta son écriture.

Un prêtre, à Arcueil, où est l'aquéduc, pour attraper de l'argent,

s'associa avec un p√¢tissier du village, et lui fit porter au fond de

l'aquéduc une manne pleine de tourtières de cuivre. Là, toutes les

nuits, il faisoit un bruit enragé avec ses tourtières: le prêtre servit

fort à faire accroire que c'étoit le diable, et qu'il gardoit là-dedans

de grands trésors, et que, si on lui faisoit quelque offrande, on en

tireroit bien des richesses. Trois jeunes garçons, persuadés par leurs

pères avares, y vont pour lui faire offrande chacun d'une pièce de

cinquante-huit sous; ils trouvent un homme avec une grande barbe qui

leur dit: ¬´Que voulez-vous?--Nous venons vous faire offrande.--Vos

pièces ne sont pas de poids,» leur dit-il. Ils y retournent avec des

pièces d'un écu[4], et rapportent chacun un plat d'argent d'un marc.

Voilà le monde bien étonné. La femme d'un sergent, dont le mari étoit

absent, eut le vent de cela; elle avoit deux mille cinq cents livres en

argent; elle parle au prêtre, qui voulut mille écus, à condition qu'au

bout d'un mois elle en auroit quarante mille, et ainsi tous les mois, et

que, quand elle auroit soixante et dix ans, le diable feroit d'elle ce

qu'il lui plairoit: pour cela elle vendit des meubles, et parfit la

somme de mille écus. Le sergent revient, demande ce que sont devenus ses

meubles et son argent. «Là, là, dit-elle, ne faites point de bruit pour

si peu de chose. Avant qu'il soit long-temps, vous verrez tel qui vous

méprise, vous venir faire la cour.» Elle lui conta l'histoire. Le prêtre

s'en étoit déjà enfui; mais il fut attrapé. On le condamna aux galères

et le pâtissier aussi; pour la femme du sergent, elle fut condamnée au

fouet, pour s'être, autant qu'en elle étoit, donnée au diable (1651).

[4] C'étoit le louis d'argent que l'on fabriqua sous Louis XIII.

MONDORY,

OU L'HISTOIRE DES PRINCIPAUX COMÉDIENS FRANÇOIS.

Agnan a été le premier qui ait eu de la réputation à Paris. En ce

temps-là, les comédiens louoient des habits à la friperie; ils étoient

vêtus infâmement, et ne savoient ce qu'ils faisoient. Depuis vint

Valeran[5], qui étoit un grand homme de bonne mine; il étoit chef de la

troupe; il ne savoit que donner à chacun de ses acteurs, et il recevoit

l'argent lui-même à la porte. Il avoit avec lui un nommé Vautray, que

Mondory a vu encore, et dont il faisoit grand cas. Il y avoit deux

troupes alors à Paris; c'étoient presque tous filous, et leurs femmes

vivoient dans la plus grande licence du monde; c'étoient des femmes

communes, même aux comédiens de la troupe dont elles n'étoient pas.

[5] L'abbé de Marolles parle de cet acteur sous l'année 1616:

«Lorsque, dit-il, cette fameuse comédienne, appelée La Porte,

montoit encore sur le théâtre, et qu'elle se faisoit admirer de

tout le monde _avec Valeran_, et que Perrine et Gaultier étoient

des originaux qu'on n'a jamais su imiter.» (_Mémoires de

Marolles_, 1656, in-fol., p. 31.) Cette La Porte s'appeloit Marie

Varnier; son mari, Mathurin Lefèvre, avoit pris le nom de La

Porte. (_Histoire du Théâtre-François_ des frères Parfaict, t. 3,

p. 579.) Il est question de ces acteurs dans _le Voyage de maître

Guillaume en l'autre monde vers Henri le Grand_, Paris, 1612, p.

62. On y parle de femmes qui babillent ¬´comme personnes qui se

«vont désennuyer à l'hôtel de Bourgogne _pour voir jouer les

bateleurs de Valeran et de La Porte_.»

Le premier qui commença à vivre un peu plus réglement[6], ce fut

Gaultier-Garguille[7]: il étoit de Caen, et s'appeloit Fleschelles.

Scapin, célèbre acteur italien, disoit qu'on ne pouvoit trouver un

meilleur comédien. Gaultier étudioit son métier assez souvent, et il est

arrivé quelquefois que, comme un homme de qualité qui l'affectionnoit

l'envoyoit prier à dîner, il répondoit qu'il étudioit.

[6] _Sic_, pour _régulièrement_.

[7] Hugues Gueru, dit Fléchelles, dit _Gaultier-Garguille_,

débuta dans la troupe du Marais, vers 1598. Sauval en fait une

description fort plaisante. (_Antiquités de Paris_, t. 3, p. 37.)

Voyez aussi l'_Histoire du Théâtre-François_, t. 4, p. 320.

L'abbé de Marolles, dans le passage déjà cité, parle de _Perrine_

et de _Gaultier_; il indique aussi _la Farce de la querelle de

Gaultier-Garguille et de Perrine, sa femme, avec la Sentence de

séparation entre eux rendue_ à Vaugirard, _par a, e, i, o, u, à

l'enseigne des Trois-Raves_. Cette pièce bizarre a été réimprimée

par Caron, dans sa Collection de facéties.

Belleville, dit Turlupin[8], vint un peu après Gaultier-Garguille, et

ils ont long-temps joué ensemble avec La Fleur, dit Gros-Guillaume[9],

qui étoit le _fariné_; Gaultier le vieillard, et Turlupin le fourbe.

Turlupin, renchérissant sur la modestie de Gaultier-Garguille, meubla

une chambre proprement; car tous les autres étoient épars çà et là, et

n'avoient ni feu ni lieu. Il ne voulut point que sa femme jou√¢t (elle a

joué depuis sa mort, étant remariée avec d'Orgemont dont nous parlerons

ensuite), et il lui fit visiter le voisinage; enfin il vivoit en

bourgeois.

[8] Henri Le Grand s'appeloit Belleville dans le haut comique, et

Turlupin dans la farce. On assure qu'il a joué la comédie pendant

cinquante-cinq ans. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 4, p.

240.) Sauval donne sur lui quelques détails au lieu déjà cité. On

a imprimé, à la suite du _Recueil général des OEuvres et

Fantaisies de Tabarin_, deux farces qui donnent une idée de la

manière de ce comédien. C'étoient de véritables parades d'un

cynisme excessif.

[9] Robert-Guérin, dit La Fleur, dit Gros-Guillaume, farceur de

l'Hôtel de Bourgogne. «Il ne portoit point de masque, mais se

couvroit le visage de farine, et ménageoit cette farine, de sorte

qu'en remuant seulement un peu les lèvres, il blanchissoit tout

d'un coup ceux qui lui parloient.» (_Antiquités de Paris_, par

Sauval, tome 3, page 38.)

La comédie pourtant n'a été en honneur que depuis que le cardinal de

Richelieu en a pris soin, et, avant cela, les honnêtes femmes n'y

alloient point. Il trouva Bellerose[10] sur le théâtre de l'Hôtel de

Bourgogne avec sa femme, bonne actrice, la Beaupré et la Violette,

personne aussi bien faite qu'on en pût trouver; elle a eu bien des

galants, et, lorsqu'elle ne valoit plus rien, l'abbé d'Armentières, qui

devint après l'aîné, par la mort de son frère, la tira du théâtre, et

en fit le fou à un point si étrange, qu'après sa mort il eut long-temps

le cr√¢ne de cette femme dans sa chambre.

[10] Pierre Le Messier, dit Bellerose, un des meilleurs acteurs

de ce temps-là. On croit que c'est lui qui a joué d'original le

rôle de _Cinna_. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 5, page

24.) On voit dans la Gazette en vers de Robinet, du 25 janvier

1670, que Bellerose venoit de mourir.

Mondory commença à paroître en ce temps-là. Il étoit fils d'un juge ou

d'un procureur fiscal de Thiers, en Auvergne[11], o√π l'on faisoit

autrefois toutes les cartes à jouer; pour lui, il se disoit fils de

juge. Son père l'envoya à Paris chez un procureur. On dit que ce

procureur, qui aimoit assez la comédie, lui conseilla d'y aller les

fêtes et les dimanches, et qu'il y dépenseroit et s'y débaucheroit moins

que partout ailleurs. Il y prit tant de plaisir qu'il se fit comédien

lui-même; et, quoiqu'il n'eût que seize ans, on lui donnoit des

principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une troupe,

composée de Le Noir et de sa femme qui avoit été au prince d'Orange.

Cette Le Noir étoit aussi jolie personne qu'on pût trouver. Le Noir

mourut, et sa femme s'en tira. Le comte de Belin, qui avoit Mairet à son

commandement, faisoit faire des pièces, à condition qu'elle eût le

principal personnage; car il en étoit amoureux, et la troupe s'en

trouvoit bien. La Villiers[12] y étoit aussi. On dit que Mondory s'en

éprit, mais qu'elle le haïssoit; et que la haine qui fut entre eux fut

cause, qu'à l'envie l'un de l'autre, ils se firent deux si excellentes

personnes en leur métier. Le comte de Belin, pour mettre cette troupe en

réputation, pria madame de Rambouillet de souffrir qu'ils jouassent chez

elle la _Virginie_ de Mairet[13]. Le cardinal de La Valette y étoit,

qui fut si satisfait de Mondory, qu'il lui donna pension. Il en donnoit

comme cela aux hommes extraordinaires qui lui plaisoient.

[11] Jusqu'à présent on le croyoit d'Orléans. (_Histoire du

Théâtre-François_, t. 5, p. 96.)

[12] La femme de Villiers, ou de De Villiers, auteur médiocre et

bon acteur; il jouoit les valets.

[13] En 1631. (T.)--Cette tragi-comédie de Mairet fut imprimée en

1635.

Mondory eut toujours de la reconnoissance pour madame de Rambouillet;

car ce fut de ce jour-là qu'il commença à entrer en quelque crédit. Sa

femme n'a jamais pensé à monter sur le théâtre, et lui n'a jamais joué à

la farce; c'est le premier qui s'est avisé de cela: Bellerose y jouoit.

Il ne laissa voir sa femme à personne, et il disoit aux gens: «C'est une

innocente qui ne bouge des églises.» Il tiroit part et demie. Il étoit

de certaines conversations spirituelles chez Giry[14] et chez Du

Ryer[15], et faisoit des vers passablement: il ne manquoit point

d'esprit, et savoit fort bien son monde. Je me souviens qu'on fit une

certaine pièce qu'on appeloit _l'Esprit Fort_[16], où l'on avançoit, en

contant les visions de l'Esprit Fort, que Mondory faisoit mieux que

Bellerose[17]; et, Bellerose, car c'étoit à l'Hôtel de Bourgogne, et en

parlant à lui, qu'on disoit cela, faisoit la plus sotte mine du monde à

cet endroit-là, au lieu de ne faire pas semblant de l'entendre.

Cependant tout le monde fut bientôt de l'avis de _l'Esprit Fort_; mais

le Roi, peut-être pour faire dépit au cardinal de Richelieu, qui

affectionnoit Mondory, tira Le Noir et sa femme de la troupe du Marais

(c'est où jouoit Mondory), et les mit à l'Hôtel de Bourgogne[18].

Mondory prit Baron[19], et dans peu sa troupe valoit encore mieux que

l'autre; car lui seul valoit mieux que tout le reste: il n'étoit ni

grand, ni bien fait; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de

tout à son honneur, et, pour faire voir jusqu'où alloit son art, il pria

des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir quatre fois de

suite la _Marianne_[20]. Ils y remarquèrent toujours quelque chose de

nouveau; aussi, pour dire le vrai, c'étoit son chef-d'œuvre, et il

étoit plus propre à faire un héros qu'un amoureux. Ce personnage

d'Hérode lui coûta bon; car, comme il avoit l'imagination forte, dans le

moment il croyoit quasi être ce qu'il représentoit, et il lui tomba en

jouant ce rôle une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer

depuis[21]. Le cardinal de Richelieu l'y obligea une fois; mais il ne

put achever[22]. Si ce cardinal eût voulu, au moins Mondory en eût-il

pu instruire d'autres; mais, pour cela, il eût fallu lui donner de

l'autorité, car il n'y avoit si petit acteur qui ne crût en savoir

autant que lui. Ce fut lui qui fit venir Bellemore, dit le _Capitan

Matamore_[23], bon acteur. Il quitta le théâtre parce que Desmarets lui

donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre de l'Hôtel de

Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie, et y fut tué.

Il n'osa se venger de Desmarets, à cause du cardinal, qui ne le lui eût

pas pardonné.

[14] Louis Giry, avocat. Il étoit des assemblées qui se tenoient

chez Conrart, mais il s'en étoit retiré; et le cardinal de

Richelieu le fit proposer par Bois-Robert pour être de l'Académie

françoise. (_Histoire de l'Académie_, par Pellisson; Paris, 1730,

t. 1, p. 6 et 208.)

[15] Pierre Du Ryer, de l'Académie françoise. On a de lui

dix-neuf pièces de théâtre, aussi mauvaises les unes que les

autres.

[16] _L'Esprit Fort, ou l'Angélie_, comédie en cinq actes et en

vers de Jean Claveret, avocat d'Orléans.

[17] Le personnage du poète des _Visionnaires_ a bien fait voir

ce que c'étoit que Mondory; personne n'en a approché. (T.)--_Les

Visionnaires_ sont de Desmarets. Cette pièce eut un grand succès;

elle n'est pas sans mérite.

[18] Le Noir et sa femme quittèrent, en 1634, la troupe du Marais

pour passer à l'Hôtel de Bourgogne. (_Histoire du

Théâtre-François_, t. 5, p. 95.)

[19] C'étoit le père du célèbre Baron.

[20] _Marianne_, tragédie de Tristan l'ermite, jouée en 1636, et

imprimée en 1637. Cette pièce s'est soutenue pendant cent ans au

théâtre, et elle eut un succès qui sembla balancer celui du

_Cid_. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 191.)

[21] Il fut frappé d'apoplexie en jouant, et il en demeura

paralytique, ce qui fit dire au prince de Guémené: _Homo non

periit, sed periit artifex_. (_Histoire du Théâtre-François_, t.

5, p. 98.)

[22] Le cardinal de Richelieu le fit revenir à Paris, et

l'engagea à jouer le principal rôle dans la comédie de _l'Aveugle

de Smyrne_; mais il n'en put jouer que quelques actes. (_Mémoires

pour servir à l'Histoire du théâtre, et spécialement à la Vie des

plus célèbres comédiens françois_, dans le _Mercure de France_,

mai, 1738, p. 826.)

[23] Cet acteur n'étoit connu, jusqu'à présent, que par le nom de

son rôle. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 350.)

Bellemore est mis, par les frères Parfait, au nombre des acteurs

sur lesquels on n'a conservé aucune notion (p. 104.)

Le cardinal, après que Mondory eut cessé de monter sur le théâtre,

faisoit jouer les deux troupes ensemble chez lui, et il avoit dessein de

n'en faire qu'une. Baron et la Villiers, avec son mari, et Jodelet[24]

même allèrent à l'Hôtel de Bourgogne. D'Orgemont et Floridor avec la

Beaupré soutinrent la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par

politique, car c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit

qu'il y eût deux troupes.

[24] Julien Geoffrin, dit _Jodelet_. Il étoit le _fariné_ du

théâtre du Marais. (Mémoires de Tallemant, t. 3, p. 38.)

Tallemant a consacré un petit article à cet acteur (_ibid._, p.

42). Après avoir joué pendant vingt-cinq ans sur le théâtre du

Marais, il eut ordre du Roi d'entrer dans la troupe de l'hôtel de

Bourgogne. (_Histoire du Théâtre-François_, tome 5, p. 95.) Il

mourut au mois de mars 1660. (_Ibid._, tome 6, p. 240.) Loret,

dans sa _Muse historique_, lui fit cette naïve épitaphe:

Ici gît qui de Jodelet

Joua cinquante ans le rolet,

Et qui fut de même farine,

Que Gros-Guillaume et Jean-Farine,

Hormis qu'il parloit mieux du nez

Que lesdits deux enfarinés.

Il fut un comique agréable,

Et, pour parler selon la fable,

Paravant que Clothon, pour nous pleine de fiel,

Eût ravi d'entre nous cet homme de théâtre,

Cet homme archiplaisant, cet homme archifol√¢tre,

La terre avoit son Mome aussi bien que le ciel.

D'Orgemont, à mon goût, valoit mieux que Bellerose, car Bellerose étoit

un comédien fardé, qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de

gâter ses plumes: ce n'est pas qu'il ne fît bien certains récits, et

certaines choses tendres, mais il n'entendoit point ce qu'il disoit.

Baron de même n'avoit pas le sens commun; mais si son personnage étoit

celui d'un brutal, il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une

étrange façon. Il se piqua au pied, en marchant trop brutalement sur son

épée, comme il faisoit le personnage de don Diègue, au _Cid_, et la

gangrène s'y mit. Floridor[25] étoit amoureux de la femme de Baron, et

une fois qu'il sembla au mari qu'elle avoit parlé trop passionnément à

Floridor, au sortir de la scène, il lui donna deux bons soufflets. Elle

est encore fort jolie; ce n'est pas une merveilleuse actrice, mais elle

est fort bien, et elle réussit admirablement pour la beauté; cependant

elle a eu seize enfans[26].

[25] Josias de Soulas, sieur de Prinefosse, dit _Floridor_. Il

étoit noble et prenoit le titre d'écuyer. (_Voyez_ la note de la

p. 32 du t. 5 de ces _Mémoires_.)

[26] Mademoiselle Baron, mère du célèbre Baron, jouoit les rôles

tragiques et ceux du haut comique. «Sa beauté surpassoit encore

ses talents pour le théâtre. On rapporte que, lorsqu'elle se

présentoit pour avoir l'honneur de paroître à la toilette de la

Reine-mère, Sa Majesté disoit à toutes ses dames: «Mesdames,

voilà la Baron;» et elles prenoient la fuite. (_Histoire du

Théâtre-François_, tome 9, page 155.) Elle mourut des suites d'un

saisissement, au mois de septembre 1662. On lit dans la _Muse

historique_ de Loret, à la date du 9 septembre:

Cette actrice de grand renom

Dont la Baronne étoit le nom,

Cette merveille du théâtre,

Dont Paris étoit idolâtre,

Qui, par ses récits enchanteurs,

Ravissoit tous ses auditeurs

De sa belle et tendre manière,

Est depuis deux jours dans la bière;

Et la mort n'a point respecté

Cette singulière beauté,

Faisant périr en sa personne

Une gr√¢ce toute mignonne,

Un air charmant, un teint de lis,

Mille et mille agréments jolis

Qui des yeux étoient les délices,

Bref, une des rares actrices,

Qui, pour notre félicité,

Sur la scène ait jamais monté.

Dès que l'on voyoit son visage,

Tous les cœurs lui rendoient hommage;

Son discours et son action

Inspiroient de l'attention;

Soit qu'elle fût reine ou bergère,

Déesse, ou nymphe bocagère,

Elle plaisoit à tout moment.....

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Approchant ses derniers moments

Elle reçut ses sacrements;

Et comme durant son bel √¢ge

Elle joua maint personnage

Dans des déguisements divers,

Voyez son épitaphe en vers:

Ici gît qui fut Indienne,

Bohémienne, Egyptienne,

Athénienne, Arménienne,

Qui fut Turque, qui fut païenne,

Le tout comme comédienne,

Et puis mourut bonne chrétienne.

D'Orgemont mourut bientôt après[27]. Floridor, qui y est aujourd'hui,

lui succéda. Il jouoit encore au Marais avec la Beaupré[28], vieille et

laide, quand il arriva une assez plaisante chose. Sur le théâtre, elle

et une jeune comédienne se dirent leurs vérités. «Eh bien! dit la

Beaupré, je vois bien, mademoiselle, que vous voulez me voir l'épée à la

main.» Et en disant cela, c'étoit à la farce, elle va quérir deux épées

point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en

colère, la blessa au cou, et l'eût tuée, si on n'y eût couru. Depuis, M.

de Beaufort donnant certaine comédie où cette fille étoit nécessaire, il

l'alla prier de venir. Elle y alla embéguinée, quoiqu'elle eût juré de

ne jouer jamais avec la Beaupré. Plusieurs personnes lui parlèrent

d'accommodement; elle dit qu'elle n'en vouloit rien faire, et elle s'en

alla dès qu'elle eut fini, car son rôle ne duroit pas jusqu'à la fin de

la pièce. Cette Beaupré quitta le théâtre il y a six ans, et

présentement elle joue en Hollande.

[27] Ce passage indique l'époque de la mort de ce comédien de la

troupe du Marais. Elle étoit plus incertaine auparavant. (Voyez

_l'Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 102.)

[28] Segrais en parle en ces termes: «La Beaupré, excellente

comédienne de ce temps-là, qui a joué aussi dans les

commencements de la grande réputation de M. Corneille, disoit:

¬´M. Corneille nous a fait un grand tort; nous avions ci-devant

des pièces de théâtre pour trois écus, que l'on nous faisoit en

une nuit; on y étoit accoutumé et nous gagnions beaucoup;

présentement les pièces de M. Corneille nous coûtent bien de

l'argent, et nous gagnons peu de chose.» (_Mémoires anecdotes de

Segrais_; Amsterdam, 1723, p. 213.)

Floridor, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la

place de Bellerose[29] avec ses habits, moyennant vingt mille livres;

cela ne s'étoit jamais vu. Le chef ayant part et demie dans la pension

que le Roi donne aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, c'est ce qui fit

donner cet argent. Ce Floridor est fils d'un ministre; il s'appelle

Josias. Autrefois, quand il paroissoit, du temps de Mondory, les laquais

crioient sans cesse: «_Josias, Josias._» Ils le faisoient enrager. C'est

un médiocre comédien, quoi que le monde en veuille dire; il est toujours

pâle; cela vient d'un coup d'épée qu'il a eu autrefois dans le poumon;

ainsi point de changement de visage. Montfleury[30], s'il n'étoit point

si gros, et qu'il n'affect√¢t point trop de montrer sa science, seroit

un tout autre homme que lui. Jodelet, pour un _fariné_ naïf, est un bon

acteur; il n'y a plus de farce qu'au Marais, où il est, et c'est à cause

de lui qu'il y en a. Il dit une plaisante chose au _Timocrate_[31] du

jeune Corneille, dont la scène est à Argos; on lui avoit dit qu'il y

avoit dans cette ville-là une fontaine où Junon, tous les ans, revenoit

prendre une nouvelle virginité. Il vint conter cela après que la pièce

fut achevée[32], et dit: «S'il y avoit une fontaine comme cela au

Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» Il fait bien un

personnage de valet, et Villiers dit: ¬´_Philippin_[33], mari de la

Villiers, ne le fait pas mal aussi, mais n'est pas si bien.» Jodelet

parle du nez, pour avoir été mal pansé de la v....., et cela lui donne

de la gr√¢ce. Gros-Guillaume autrefois ne disoit quasi rien; mais il

disoit les choses si naïvement, et avoit une figure si plaisante, qu'on

ne pouvoit s'empêcher de rire en le voyant; peut-être s'il fût venu du

temps de Trivelin, de Scaramouche et de Briguelle[34], qu'il n'auroit

pas tant fait rire les gens.

[29] Bellerose s'est fait dévot; mais sa femme n'a point quitté.

(T.)

[30] Zacharie-Jacob, dit Montfleury, père de l'auteur comique,

étoit bien né, et après avoir été page du duc de Guise, il se

donna au théâtre. C'est lui qui accusa Molière d'avoir épousé sa

propre fille. Notre grand poète est maintenant bien lavé de cette

injure. (Voyez l'_Histoire de Molière_, par J. Taschereau,

deuxième édition, 1828, p. 89.) «On prétend que Montfleury mourut

par les efforts violents qu'il fit en jouant Oreste, o√π l'on

assure que son ventre s'ouvrit. Il étoit si prodigieusement gros,

qu'il étoit soutenu par un cercle de fer. Il faisoit des tirades

de vingt vers de suite, et poussoit le dernier avec tant de

véhémence, que cela excitoit des brouhahas et des

applaudissements qui ne se finissoient point. Il étoit plein de

sentiments pathétiques, et quelquefois jusqu'à faire perdre la

respiration aux spectateurs.» (_Mercure de France_, de mai 1738,

p. 830.)

[31] Tragédie de Thomas Corneille, représentée en 1656.

[32] Il fit cette plaisanterie dans la farce qui terminoit le

spectacle. (_Voyez_ plus haut la même anecdote rapportée par

Tallemant dans l'Historiette de Jodelet, t. 3, p. 42 de ces

_Mémoires_.)

[33] Ce nom de _Philippin_ étoit celui du valet dans _le Festin

de Pierre_ de de Villiers, tragi-comédie en cinq actes,

représentée en 1659.

[34] C'étoient trois célèbres acteurs du Théâtre Italien.

Il faut finir par la Béjard[35]. Je ne l'ai jamais vue jouer; mais on

dit que c'est la meilleure de toutes. Elle est dans une troupe de

campagne[36]; elle a joué à Paris, mais ç'a été dans une troisième

troupe qui n'y fut que quelque temps. Son chef-d'œuvre, c'étoit le

personnage d'Epicharis, à qui Néron venoit de faire donner la

question[37].

[35] Madeleine Béjart, ou _Béjard_, fille de Joseph Béjart,

huissier ordinaire du Roi ès eaux et forêts, et de Marie Hervé,

sa femme, baptisée sur la paroisse Saint-Gervais, à Paris, le 8

janvier 1618. (_Note communiquée par M. Beffara._)

[36] Madeleine Béjart et Jacques Béjart, son frère, dès 1645,

concoururent avec Molière à former, à Paris, une troupe de

comédiens, sous le nom de l'_Illustre théâtre_. Louis Béjart,

autre frère, se réunit à eux plus tard. Cette troupe, après avoir

joué à Paris, parcourut la province, passa à Nantes en 1648;

revint à Paris en 1650, où elle joua à l'Hôtel de Conti. En 1653,

elle se rendit à Lyon et dans différentes villes du Languedoc et

de Provence; elle y joua, entre autres pièces, _l'Étourdi_ et _le

Dépit amoureux_. Enfin, au mois d'octobre 1658, la troupe de

Molière vint se fixer à Paris. (_Note communiquée par M.

Beffara._)

[37] Nous ignorons de quel auteur étoit cette tragédie

d'_Épicharis_. Elle n'est pas indiquée par les frères Parfait,

par Beauchamp, ni par le duc de La Vallière.

Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonne pour la

suivre[38]; il en fut long-temps amoureux, donnoit des avis à la troupe,

et enfin s'en mit et l'épousa[39]. Il fait des pièces où il y a de

l'esprit; ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le

ridicule. Il n'y a que sa troupe qui joue ses pièces; elles sont

comiques[40]. Il y a dans une autre troupe un nommé Filandre qui a

aussi de la réputation; mais il ne me semble pas naturel. La Bellerose

est la meilleure comédienne de Paris; mais elle est si grosse que c'est

une tour[41]. La Beauchâteau est aussi bonne comédienne; elle ne manque

jamais, et fait bien certaines choses[42].

[38] Tallemant est le seul écrivain qui parle de cette

circonstance. On croit que Molière, après avoir étudié en droit à

Orléans, se fit recevoir avocat.

[39] Erreur de Tallemant. Molière épousa, le 20 février 1662,

Armande-Gresinde-Élisabeth Béjart, sœur de Madeleine. Ce

passage, relatif à Molière, a été écrit par Tallemant à la marge

de son manuscrit. Il est un peu plus récent que le texte

principal de l'ouvrage.

[40] Molière n'avoit donné que deux pièces, _l'Étourdi_,

représenté à Lyon en 1653, et _le Dépit amoureux_, joué à

Béziers, en 1654. Molière ne commença à jouer à Paris qu'en

octobre 1658, et _les Précieuses ridicules_, où le génie de

Molière commença à se révéler, furent représentées pour la

première fois le 18 novembre 1659. Tallemant ne pouvoit donc pas

encore suffisamment apprécier Molière.

[41] On ne sait rien sur la Bellerose; on ignore même quels rôles

elle remplissoit. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 5, p. 28.)

[42] Madeleine Bouget, femme de François Châtelet, dit

Beauchâteau, et mère du petit Beauchâteau. (_Ibid._, t. 9, p.

413.)

Le théâtre du Marais n'a pas un seul bon acteur ni une seule bonne

actrice.

Il y a à cette heure une incommodité épouvantable à la comédie, c'est

que les deux côtés du théâtre sont pleins de jeunes gens assis sur des

chaises de paille; cela vient de ce qu'ils ne veulent pas aller au

parterre[43], quoiqu'il y ait souvent des soldats à la porte, et que les

pages ni les laquais ne portent plus d'épées. Les loges sont fort

chères, et il y faut songer de bonne heure. Pour un écu ou pour un

demi-louis[44], on est sur le théâtre; mais cela gâte tout, et il ne

faut quelquefois qu'un insolent pour tout troubler. Les pièces ne sont

plus guère bonnes.

[43] On étoit alors debout au parterre. Cet usage s'est maintenu

jusque vers 1782, époque de la construction du Théâtre-François,

au Palais-Royal.

[44] Tallemant parle ici de l'écu d'or, qui étoit à peu près de

la valeur du demi-louis. On avoit commencé, en 1640, à fabriquer

des louis et des demi-louis d'or, ainsi que des louis d'argent.

(Voyez le _Traité historique des monnoies de France_ de Le

Blanc.)

CONTES DE PRÉDICATEURS

ET DE MINISTRES.

M. de Mâcon, ci-devant M. de Sarlat, a eu grande réputation pour la

prédication, quand il étoit M. de Lingendes[45]. Il prêchoit une fois un

carême à Rennes, il étoit alors à Monsieur; il avoit été avant cela au

comte de Moret. Un charlatan, qui se disoit aussi à Monsieur, le vint

trouver un jour, et lui dit qu'étant à même maître et de même

profession[46], il avoit pris la hardiesse de lui venir faire la

révérence. «Hé! qui êtes-vous, monsieur?--Je suis, dit-il, cet homme qui

monte sur le théâtre dans cette place; nous parlons tous deux en

public.» M. de Rennes arrive là-dessus. «Monsieur, lui dit M. de

Lingendes, je suis ravi d'une chose; si par hasard je tombois malade,

voilà monsieur qui achèvera: nous sommes de même _profession_.» Il eût

été plus tôt évêque s'il n'eût point été à Monsieur. Son cousin, le Père

de Lingendes[47], un des meilleurs prédicateurs de la Société, le remit

bien avec les Jésuites; il étoit brouillé avec eux; il le fit prêcher

dans leurs églises. Ce furent eux qui, par le moyen de M. de Noyers, le

firent évêque de Sarlat; depuis il permuta pour d'autres bénéfices, et

enfin il fut évêque de Mâcon à la régence. Il ne sait que médiocrement

ce que c'est qu'éloquence; il y a quelquefois beaucoup d'esprit dans ses

sermons; il fait quelquefois aussi des prédications de cordelier; il se

pique surtout de bien entendre saint Paul; cependant, quand il

l'explique, on ne l'entend pas autrement. On en a fort médit avec une

madame de Marigny, femme d'esprit, qui logeoit sur la Tournelle; il y

avoit un vaudeville:

Éloquente de Marigny,

Quel amoureux te baise?

Je le connois, je l'ai vu dans la chaise.

[45] Neveu de Lingendes le poète. (T.)--Jean de Lingendes, évêque

de Sarlat, en 1642, fut promu au siége de Mâcon en 1650. Ce fut

lui qui prononça, à Saint-Denis, l'oraison funèbre de Louis XIII.

[46] La femme d'un maréchal ferrant disoit au maréchal de Biron:

«Hé! monsieur, à cause du métier, faites-moi rendre mon âne.»

(T.)

[47] Claude Lingendes, né en 1591, devint provincial de France,

et mourut à Paris, supérieur de la maison professe, le 12 avril

1660.

Il passe pour un bon courtisan, et il est toujours prêt à flatter ceux

qui donnent les bénéfices. Une fois il dit une chose chez madame

Saintot[48], qui n'étoit guère judicieuse. Quelqu'un lui dit: «Je pense

que le sermon d'hier est le meilleur que vous ayez fait.--Le meilleur

que j'aie fait, reprit-il, c'est celui d'un tel jour; il me valut

soixante pistoles.» Une autre fois il étoit encore chez madame Saintot,

avec quatre ou cinq autres prélats ou abbés; pas un ne sut dire quelle

fête il étoit.

[48] Cette madame Saintot, qui étoit si éprise de Voiture.

(_Voyez_ l'Historiette de Voiture, t. 2, p. 272 et suiv.)

Un curé, au prône, dit: «Voyons quelle fête il y a cette semaine:

Saint-Simon Saint-Jude. Judas fêté! Il ne faudra la chômer que le matin

pour saint Simon, ou, plutôt, point du tout, pour apprendre à saint

Simon à hanter mauvaise compagnie.»

Un ministre disoit toujours en prêchant: _Il n'y a ni rime ni raison_,

et il répétoit cela cent fois pour un sermon. Ses brebis s'en

ennuyèrent, et en demandèrent un autre. On leur dit: «Eh bien! êtes-vous

contents?--Oui, dirent-ils naïvement, il n'y a ni rime ni raison à ses

sermons.»

Un prédicateur, ne voyant pour tout auditeurs que sept femmes, leur dit:

«Je ne laisserai pas de prêcher; notre Seigneur prêcha bien pour trois

p......, et vous voilà sept.»

Le Père Bouvard, Cordelier, avoit de l'esprit, mais il disoit

quelquefois de grandes grotesques. En prêchant sur _Flos campi_, il dit

que cette tulipe avoit été fouettée pour nous. On dit une _tulipe

fouettée_[49]; il méritoit d'être fouetté lui-même.

[49] C'est une tulipe marquée de petites raies, particulièrement

de lignes rouges sur fond blanc, qui ressemblent à des traces de

coups de fouet. (_Dict. de Trévoux._)

Un prédicateur disoit qu'on appeloit la femme _mulier_, parce qu'elle

est _mule hier, mule aujourd'hui, mule in √¶ternum_.

Un ministre gascon, en prêchant sur la parabole de _la vigne_, prêcha si

longuement, qu'un des auditeurs s'en alla en disant qu'il alloit quérir

une serpe pour faire un passage à ce pauvre homme; qu'autrement il ne

sortiroit jamais de cette vigne.

Un moine prêchoit à Cinq-Queues, près Pont-Sainte-Maxence, le jour de la

fête du village. Il crut que le patron s'appeloit saint Queux; dans son

sermon, il leur dit: ¬´Il faut que vous imitiez en toutes choses votre

bon patron, _M. saint Queux_.» Un marguillier lui dit: «C'est saint

Martin.--Votre bon patron, reprit-il, _M. saint Martin_, et en grec _M.

saint Queux_.» C'est ainsi qu'il s'en sauva.

A Saint-Pierre-aux-Bœufs[50], les marguilliers et le curé étant en

dispute, avoient nommé deux prédicateurs pour le carême. Il fut conclu,

pour les accommoder, que l'un prêcheroit le matin, et l'autre

l'après-dînée. Le jour de Pâques fleuries, le premier, qui étoit

l'archidiacre de Bayeux, dit qu'il laissoit à celui qui prêcheroit après

lui à expliquer si c'étoit un âne ou une ânesse sur qui Notre-Seigneur

étoit monté; que c'étoit un célèbre Cordelier, un grand personnage, qui

leur expliqueroit aisément le plus grand mystère qu'il y eût dans

l'Évangile du jour. Le Cordelier monte en chaire, et dit: «Puisque M.

l'archidiacre a laissé à expliquer si c'est un âne ou une ânesse, je

vous prie, messieurs, de lui dire que c'est un âne.»

[50] C'étoit à Paris une des paroisses du quartier de la Cité.

Elle étoit dans la rue du même nom, qui va de la rue des

Marmousets au parvis Notre-Dame. Il existe encore une partie de

son ancien portail.

Un curé, parlant contre les Juifs, disoit: «Vous étiez bien enragés

d'aller faire mourir un pauvre diable qui ne vous faisoit point de mal!»

Un Italien, qui a traduit _l'Illustre Bassa_[51], pour dire que Soliman

donna deux _montres_[52] à son armée, a mis, _due horologi_.

[51] _Ibrahim, ou l'Illustre Bassa_, roman de mademoiselle de

Scudéry; il parut sous le nom de son frère, en 1641.

[52] Terme de guerre: paie faite au soldat après avoir passé la

revue.

Un Jésuite, à l'Oratoire, au lieu de dire des langues de feu, dit des

langues _de bœuf_.

Un Cordelier comparoit Notre-Seigneur à une bécasse, à cause que tout en

est bon.

Un prédicateur parlant de l'épée que Denys le tyran avoit fait suspendre

à un filet[53], ne se souvint plus de la suite, et il dit hardiment: «Le

fil est bon; il durera bien jusqu'à demain. Demain nous dirons le

reste.»

[53] L'Histoire de Damoclès.

MADAME DE VIEILLEVIGNE.

Madame de Vieillevigne est Bretonne; elle avoit un frère nommé Guergroy,

gentilhomme fort accommodé, qui étoit un plaisant homme. A toute heure

il quittoit la compagnie, pour aller, disoit-il, à M. le cardinal de

Richelieu qui n'avoit jamais ouï parler de lui: il avoit un cheval

magnifique, et étoit logé comme un paysan; il mourut jeune et sans

enfants, et laissa sa sœur de Vieillevigne héritière. Or le mari de

cette femme est un homme riche, mais si stupide, qu'à l'Académie, M. de

Benjamin fut contraint de lui faire écrire sur ses bottes: «Jambe droite

et jambe gauche.» Une fois on lui fit accroire qu'il étoit de bois:

«Mais je me remue, disoit-il.--C'est par ressort,» lui répliqua-t-on.

Depuis cela on l'appeloit l'homme de bois. Sa femme avoit un lévrier le

plus beau du monde, et qu'elle aimoit tendrement: on mena ce lévrier à

la chasse du sanglier quasi en dépit d'elle; il y fut tué. On ne savoit

comment le lui dire: ¬´Laissez-moi faire, dit le mari. Ma mie, lui

dit-il, votre lévrier a été tué; mais consolez-vous, Henri le Grand le

fut bien.»

Elle gouvernoit tout chez cet homme; elle avoit une procuration

générale; cependant elle disoit toujours: «M. de Vieillevigne me laisse

toute la peine.» Elle ne concluoit rien sans faire semblant de lui en

parler; elle lui faisoit troquer des chevaux avec ceux qui le venoient

voir, et, quand elle est avec lui, il n'est pas la moitié si sot que

quand elle n'y est pas. Un jour que le maréchal de La Meilleraye lui

envoya un gentilhomme, ce gentilhomme, dans la basse-cour, se mit à

faire ses nécessités; il étoit pressé. Il avoit envoyé son laquais au

château savoir si monsieur y étoit: ce laquais le trouve dans la cour.

Vieillevigne s'avance, et dit à ce garçon: «Va-t'en boire.» Et quoiqu'il

vît cet homme accroupi sur le fumier, il va toujours à lui; l'autre lui

crioit: «Monsieur, je suis au désespoir.... Voire, voire, achevez, ne

vous embarrassez point; donnez, je tiendrai votre cheval.» Il prend ce

cheval pendant que l'autre relevoit ses chausses. Il n'avoit qu'un

garçon qui est mort fou. Il fut question de marier leur fille aînée; la

mère avoit inclination pour le fils de La Roche-Giffard, qui est son

neveu à la mode de Bretagne, et qui a ses terres proche des siennes,

mais ni tous ses amis ni le maréchal de La Meilleraye ne l'ont jamais pu

persuader au père; il disoit, pour ses raisons, que le père, comme il

étoit vrai, l'avoit méprisé, et qu'il étoit mort les armes à la main

contre le Roi. Cependant, comme cette femme avoit une procuration

générale, et qu'elle s'étoit munie d'un bon avis de parents, elle fit

faire des articles et des annonces. On menoit le bon homme un peu tard

au prêche, afin qu'il ne les entendît pas. Pas un de ses gens, car tout

dépend de madame, ne lui en dit mot. On l'amusa à la porte du temple,

tandis qu'on marioit sa fille. Sa femme dit que, par ce moyen, elle ne

marie point sa fille comme principale héritière, et qu'ainsi elle peut

couper pour quatre cent mille livres de bois, et en avantager les

cadettes. Le mariage a été approuvé par le parlement de Bretagne. Il est

pourtant fâcheux d'avoir ainsi diffamé son mari.

PRONOSTICS.

Je ne m'amuserai point à mettre ici tous les contes qu'on fait de

Nostradamus; je marquerai seulement quelque chose de ses Centuries.

Siècle nouveau, alliance nouvelle,

Un marquisat mis dedans la nacelle.

A qui plus fort des deux l'emportera, etc.[54].

[54] Voyez les _Prédictions de M. Nostradamus pour les ans

courants en ce siècle_, no 1, à la suite des _Vraies Centuries et

prophéties de maître Michel Nostradamus_; Amsterdam, chez Jean

Janson, etc., 1668, petit in-12, p. 148.

Voilà le second mariage de Henri IV, et la guerre du marquisat de

Saluces bien marqués.

Quand de Robin la traîtreuse entreprise, etc.[55].

[55] _Ibid._, no 6.

On voit clairement que _Robin_, c'est _Biron_ retourné, car _La Fin_ est

nommé dans le quatrain, et ce fut _La Fin_ qui le découvrit.

Celui de M. de Montmorency est encore plus exprès:

Nove obturée au grand Montmorency,

Hors lieux prouvés, livré à claire peine.

_Nove_, c'est Castelnaudary, dont on lui ferma les portes; _lieux

prouvés_, c'est-à-dire _lieux publics_. Il ne fut pas décapité en place

publique. _Livré à claire peine_, c'est la façon de prononcer de

Toulouse.

On y a trouvé:

Sénat de Londre à mort mettra son roi.

Et quand Dom Tadée mourut auprès du Pont-Rouge, on trouva:

A Ponte-Rosse chef Barberin mourra.

Il y a bien des choses qu'on n'entend pas. Depuis on a bien falsifié ses

Centuries; mais, dans ceux qui sont imprimés avant le commencement du

siècle, on y voit ce que je viens de marquer.

Il y a ici un maître des requêtes nommé Villayer, qui dit que son frère

étoit fort des amis de Nostradamus, et voici ce qu'il en conte. Un jour

Nostradamus lui dit: ¬´Je vous dirai votre fortune et celle de vos

enfants; mais je veux que cela soit passé par-devant notaire, et en

présence de six témoins, afin que vous ne doutiez pas de ma science.»

Cela fut écrit chez un notaire, comme il avoit dit. Entre autres choses

il lui prédit qu'il seroit marié deux fois (Villayer n'avoit alors que

vingt ans), mais qu'il feroit couper la tête à sa première femme (cela

est arrivé, il la lui fit couper pour adultère et pour empoisonnement;

en Bretagne l'adultère suffit, et Villayer étoit de ce pays-là, et y

demeuroit). Il lui dit qu'il en auroit une fille qui seroit mariée à un

tel, dont j'ai oublié le nom; cela arriva encore. Il lui dit après que,

de sa seconde femme, il auroit trois fils, que deux seroient tués à la

guerre et l'autre à un siége fameux; ce fut à Cazal, du temps du

maréchal de Toiras. Il dit aussi que ses filles mourroient devant lui.

Or Villayer en avoit une d'environ trente-deux ans qui étoit mariée,

c'étoit une personne fort enjouée, et qui badinoit toujours avec le bon

homme. ¬´Tu as beau faire, lui disoit-il, il faut que tu passes la

première.» En effet, il l'enterra.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 1 / 27 段