_De l'augmentation & de la diminution de la quantité d'argent effectif
dans un Etat._
Si l'on découvre des Mines d'or ou d'argent dans un Etat, & si l'on en
tire des quantités considérables de matieres, le Propriétaire de ces
Mines, les Entrepreneurs, & tous ceux qui y travaillent, ne manqueront
pas d'augmenter leurs dépenses à proportion des richesses & des profits
qu'ils feront: ils prêteront aussi à intérêt les sommes d'argent qu'ils
ont au-delà de ce qu'il faut pour leur dépense.
Tout cet argent, tant prêté que dépensé, entrera dans la circulation, &
ne manquera pas de rehausser le prix des denrées & des marchandises dans
tous les canaux de circulation où il entrera. L'augmentation de l'argent
entraînera une augmentation de dépense, & cette augmentation de dépense
entraînera une augmentation des prix du Marché dans les plus hautes
années du troc, & par degré dans les plus basses.
Tout le monde est d'accord que l'abondance de l'argent ou son
augmentation dans le troc, enchérit le prix de toutes choses. La
quantité d'argent qu'on a apportée de l'Amérique en Europe depuis deux
siecles, justifie par experience cette vérité.
M. Locke pose comme une Maxime fondamentale que la quantité des denrées
& des marchandises, proportionnée à la quantité de l'argent, sert de
regle au prix du Marché. J'ai tâché d'éclaircir son idée dans les
Chapitres précédens: il a bien senti que l'abondance de l'argent
enchérit toute chose, mais il n'a pas recherché comment cela se fait. La
grande difficulté de cette recherche consiste à savoir par quelle voie &
dans quelle proportion l'augmentation de l'argent hausse le prix des
choses.
J'ai déja remarqué qu'une accélération, ou une plus grande vîtesse, dans
la circulation de l'argent du troc, vaut autant qu'une augmentation
d'argent effectif, jusqu'à un certain degré. J'ai aussi remarqué que
l'augmentation ou la diminution des prix d'un Marché éloigné, soit dans
l'Etat, soit chez l'Etranger, influe sur les prix actuels du Marché.
D'un autre côté l'argent circule dans le détail, par un si grand nombre
de canaux, qu'il semble impossible de ne pas le perdre de vue, attendu
qu'aïant été amassé pour faire de grosses sommes, il est distribué dans
les petits ruisseaux du troc, & qu'ensuite il se retrouve accumulé
peu-à-peu pour faire de gros paiemens. Pour ces opérations il faut
constamment échanger les monnoies d'or, d'argent & de cuivre, suivant la
diligence de ce troc. Il arrive aussi d'ordinaire qu'on ne s'apperçoit
pas de l'augmentation ou de la diminution de l'argent effectif dans un
Etat, parcequ'il s'écoule chez l'Etranger, ou qu'il est introduit dans
l'Etat, par des voies & des proportions si insensibles, qu'il est
impossible de savoir au juste la quantité qui entre dans l'Etat, ni
celle qui en sort.
Cependant toutes ces opérations se passent sous nos yeux, & tout le
monde y a part directement. Ainsi je crois pouvoir hasarder quelques
réflexions sur cette matiere, encore que je ne puisse pas en rendre
compte, d'une maniere exacte & précise.
J'estime en général qu'une augmentation d'argent effectif cause dans un
Etat une augmentation proportionnée de consommation, qui produit par
degrés l'augmentation des prix.
Si l'augmentation de l'argent effectif vient des Mines d'or ou d'argent
qui se trouvent dans un Etat, le Propriétaire de ces Mines, les
Entrepreneurs, les Fondeurs, les Affineurs, & généralement tous ceux qui
y travaillent, ne manqueront pas d'augmenter leurs dépenses à proportion
de leurs gains. Ils consommeront dans leurs ménages plus de viande &
plus de vin ou de bierre, qu'ils ne faisoient, ils s'accoutumeront à
porter de meilleurs habits, de plus beau linge, à avoir des Maisons plus
ornées, & d'autres commodités plus recherchées. Par conséquent ils
donneront de l'emploi à plusieurs Artisans qui n'avoient pas auparavant
tant d'ouvrages, & qui par la même raison augmenteront aussi leur
dépense; toute cette augmentation de dépense en viande, en vin, en
laine, &c. diminue nécessairement la part des autres habitans de l'Etat
qui ne participent pas d'abord aux richesses des Mines en question. Les
altercations du Marché, ou la demande pour la viande, le vin, la laine,
&c. étant plus forte qu'à l'ordinaire, ne manquera pas d'en hausser le
prix. Ces hauts prix détermineront les Fermiers à emploïer d'avantage de
terre pour les produire en une autre année: ces mêmes Fermiers
profiteront de cette augmentation de prix, & augmenteront la dépense de
leur Famille, comme les autres. Ceux donc, qui souffriront de cette
cherté, & de l'augmentation de consommation, seront d'abord les
Propriétaires des terres, pendant le terme de leurs Baux, puis leurs
domestiques, & tous les ouvriers ou gens à gages fixes qui en
entretiennent leur famille. Il faut que tous ceux-là diminuent leur
dépense à proportion de la nouvelle consommation; ce qui en obligera un
grand nombre à sortir de l'État pour chercher fortune ailleurs. Les
Propriétaires en congédieront plusieurs, & il arrivera que les autres
demanderont une augmentation de gages pour pouvoir subsister à leur
ordinaire. Voilà à-peu-près comment une augmentation considérable
d'argent par des Mines augmente la consommation; & en diminuant le
nombre des habitans, entraîne une plus grande dépense parmi ceux qui
restent.
Si l'on continue de tirer l'argent des Mines, les prix de toutes choses
par cette abondance d'argent augmenteront à tel point, que non-seulement
les Propriétaires des terres, à l'expiration de leurs Baux, augmenteront
considérablement leurs Rentes, & se remettront dans leur ancien train de
vivre, en augmentant à proportion les gages de ceux qui les servent;
mais que les Artisans & les Ouvriers tiendront si haut leurs ouvrages
qu'il y aura un profit considérable à les tirer de l'Etranger, qui les
fait à bien meilleur marché. Cela déterminera naturellement plusieurs à
faire venir dans l'Etat quantité de Manufactures d'ouvrages travaillés
dans les Païs étrangers, où on les trouvera à grand marché: ce qui
ruinera insensiblement les Artisans & Manufacturiers de l'Etat qui ne
sauroient y subsister en travaillant à si bas prix, attendu la cherté.
Lorsque la trop grande abondance de l'argent des Mines aura diminué les
habitans d'un Etat, accoutumé ceux qui restent à une trop grande
dépense, porté le produit de la terre & le travail des Ouvriers à des
prix excessifs, ruiné les Manufactures de l'Etat, par l'usage que font
de celles des païs étrangers les Propriétaires de terre & ceux qui
travaillent aux Mines, l'argent du produit des Mines passera
nécessairement chez l'Etranger pour païer ce qu'on en tire: ce qui
appauvrira insensiblement cet Etat, & le rendra en quelque façon
dépendant de l'Étranger auquel on est obligé d'envoïer annuellement
l'argent, à mesure qu'on le tire des Mines. La grande circulation
d'argent, qui au commencement étoit générale, cesse; la pauvreté & la
misere suivent, & le travail des Mines paroît n'être que pour le seul
avantage de ceux qui y sont emploïés, & pour les Etrangers qui en
profitent.
Voilà à-peu-près ce qui est arrivé à l'Espagne depuis la découverte des
Indes. Pour ce qui est des Portugais, depuis la découverte des Mines
d'or du Bresil, ils se sont presque toujours servis des ouvrages & des
Manufactures des Étrangers; & il semble qu'ils ne travaillent aux Mines,
que pour le compte & l'avantage de ces mêmes Etrangers. Tout l'or &
l'argent que ces deux États tirent des Mines, ne leur en fournit pas
plus dans la circulation, qu'aux autres. L'Angleterre & la France en ont
même ordinairement davantage.
Maintenant si l'augmentation d'argent dans l'État provient d'une balance
de commerce avec les Étrangers, (c'est-à-dire, en envoïant chez eux des
ouvrages & des Manufactures en plus grande valeur & quantité que ce
qu'on en tire, & par conséquent en recevant le surplus en argent) cette
augmentation annuelle d'argent enrichira un grand nombre de Marchands &
d'Entrepreneurs dans l'État, & donnera de l'emploi à quantité d'Artisans
& d'Ouvriers qui fournissent les ouvrages qu'on envoie chez l'Étranger
d'où l'on tire cet argent. Cela augmentera par degrés la consommation de
ces habitans industrieux, & enchérira les prix de la terre & du travail.
Mais les Gens industrieux qui sont attentifs à amasser du bien
n'augmenteront pas d'abord leur dépense; ils attendront jusqu'à ce
qu'ils aient amassé une bonne somme, dont ils puissent tirer un intérêt
certain, indépendamment de leur commerce. Lorsqu'un grand nombre
d'habitans auront acquis des fortunes considérables, de cet argent qui
entre constamment & annuellement dans l'État, ils ne manqueront pas
d'augmenter leurs consommations & d'encherir toutes choses. Quoique
cette cherté les entraîne dans une plus grande dépense qu'ils ne
s'étoient d'abord proposé de faire, ils ne laisseront pas pour la
plûpart de continuer tant qu'il leur restera de capital; attendu que
rien n'est plus aisé ni plus agréable que d'augmenter la dépense des
familles, mais rien de plus difficile ni de plus désagréable que de la
retrancher.
Si une balance annuelle & constante a causé dans un État une
augmentation considérable d'argent, elle ne manquera pas d'augmenter la
consommation, d'encherir le prix de toutes choses, & même de diminuer le
nombre des habitans, à moins qu'on ne tire de l'Etranger une addition de
denrées à proportion de l'augmentation de consommation. D'ailleurs il
est ordinaire dans les États qui ont acquis une abondance considérable
d'argent, de tirer beaucoup de choses des païs voisins où l'argent est
rare, & où tout est par conséquent à grand marché: mais comme il faut
envoïer de l'argent pour cela, la balance du commerce deviendra plus
petite. Le bon marché de la terre & du travail dans les païs étrangers
où l'argent est rare, y fera naturellement ériger des Manufactures & des
ouvrages pareils à ceux de l'État, mais qui ne seront pas d'abord si
parfaits ni si estimés.
Dans cette situation, l'État peut subsister dans l'abondance d'argent,
consommer tout son produit & même beaucoup du produit des païs
étrangers, & encore par-dessus tout cela, conserver une petite balance
de commerce contre l'Étranger, ou au moins garder bien des années cette
balance au pair; c'est-à-dire, tirer, en échange de ses ouvrages & de
ses Manufactures, autant d'argent de ces païs étrangers, qu'il est
obligé d'y en envoïer en échange des denrées ou des produits de terre
qu'il en tire. Si cet État est État maritime, la facilité & le bon
marché de sa navigation pour le transport de ses ouvrages & de ses
Manufactures dans les païs étrangers, pourront compenser en quelque
façon la cherté du travail que la trop grande abondance d'argent y
cause; de sorte que les ouvrages & les Manufactures de cet État, toutes
cheres qu'elles y sont, ne laisseront pas de se vendre dans les païs
étrangers éloignés, à meilleur marché quelquefois que les Manufactures
d'un autre État où le travail est à plus bas prix.
Les frais de voiture augmentent beaucoup le prix des choses qu'on
transporte dans les païs éloignés; mais ces frais sont assez modiques
dans les États maritimes, où il y a une navigation reglée pour tous les
Ports étrangers, au moïen de quoi on y trouve presque toujours des
Bâtimens prêts à faire voile, qui se chargent de toutes les marchandises
qu'on leur confie, pour un fret très raisonnable.
Il n'en est pas de même dans les États où la navigation n'est pas
florissante; on est obligé d'y construire des navires exprès pour le
transport des marchandises, ce qui emporte quelquefois tout le profit; &
on y navigue toujours à grands frais, ce qui décourage entierement le
commerce.
L'Angleterre consomme aujourd'hui non-seulement la plus grande partie de
son peu de produit, mais encore beaucoup du produit des autres païs;
comme soieries, vins, fruits, du linge en quantité, &c., au lieu qu'elle
n'envoie chez l'Etranger que le produit de ses Mines, ses Ouvrages & ses
Manufactures pour la plûpart, & quelque cher qu'y soit le travail, par
l'abondance de l'argent, elle ne laisse pas de vendre ses ouvrages dans
les païs éloignés, par l'avantage de sa navigation, à des prix aussi
raisonnables qu'en France, où ces mêmes ouvrages sont bien moins chers.
L'augmentation de la quantité d'argent effectif dans un État peut encore
être occasionnée, sans balance de commerce, par des subsides païés à cet
État par des Puissances étrangeres; par les dépenses de plusieurs
Ambassadeurs, ou de Voïageurs, que des raisons de politique, ou la
curiosité, ou les divertissemens, peuvent engager à y faire quelque
séjour; par le transport des biens & des fortunes de quelques Familles
qui, par des motifs de liberté de religion, ou par d'autres causes,
quittent leur patrie pour s'établir dans cet État. Dans tous ces cas,
les sommes qui entrent dans l'État y causent toujours une augmentation
de dépenses & de consommation, & par conséquent encherissent toutes
choses dans les canaux du troc où l'argent entre.
Supposons qu'un quart des habitans de l'État consomment journellement de
la viande, du vin, de la bierre, &c. & se donnent fort fréquemment des
habits, du linge, &c., avant l'introduction de l'augmentation de
l'argent; mais qu'après cette introduction, un tiers ou une moitié des
habitans consomment ces mêmes choses, les prix de ces denrées & de ces
marchandises ne manqueront pas de hausser, & la cherté de la viande
déterminera plusieurs des habitans qui faisoient le quart de l'État, à
en consommer moins qu'à l'ordinaire. Un Homme qui mange trois livres de
viande par jour ne laissera pas de subsister avec deux livres, mais il
sent ce retranchement; au lieu que l'autre moitié des habitans qui n'en
mangeoit presque point, ne s'en sentira pas. Le pain encherira à la
vérité par degré, à cause de cette augmentation de consommation, comme
je l'ai souvent insinué, mais il sera moins cher à proportion que la
viande. L'augmentation du prix de la viande cause une diminution de la
part d'une petite partie des habitans, ce qui la rend sensible; mais
l'augmentation du prix du pain diminue la part de tous les habitans, ce
qui la rend moins sensible. Si cent mille personnes d'extraordinaire
viennent demeurer dans un État qui contient dix millions d'habitans,
leur consommation extraordinaire de pain ne montera qu'à une livre en
cent livres, qu'il faudra retrancher aux anciens habitans; mais
lorsqu'un homme au lieu de cent livres de pain en consomme quatre-vingt
dix-neuf livres pour sa subsistance, il sent à peine ce retranchement.
Lorsque la consommation de la viande augmente, les Fermiers augmentent
leurs prairies pour avoir plus de viande, ce qui diminue la quantité des
terres labourables, par conséquent la quantité du blé. Mais ce qui fait
ordinairement que la viande encherit plus à proportion que le pain,
c'est qu'on permet ordinairement dans l'État l'entrée du blé des païs
étrangers librement, au lieu qu'on défend, absolument l'entrée des
boeufs comme en Angleterre, ou qu'on en fait païer des droits d'entrée
considérables, comme on fait dans d'autres États. C'est la raison
pourquoi les rentes des prairies & des pâturages en Angleterre haussent,
dans l'abondance d'argent au triple plus que les rentes des terres
labourables.
Il n'est pas douteux que les Ambassadeurs, les Voïageurs, & les Familles
qui viennent s'établir dans l'État n'y augmentent la consommation, & que
le prix des choses n'y enchérisse dans tous les canaux du troc où
l'argent est introduit.
Pour ce qui est des subsides que l'État a reçus des Puissances
étrangeres, ou on les resserre pour les besoins de l'État, ou on les
répand dans la circulation. Si on les suppose resserrés, ils ne seront
pas de mon sujet, car je ne considere que l'argent qui circule. L'argent
resserré, la vaisselle, l'argent des Eglises, &c. sont des richesses
dont l'État trouve à se servir dans les grandes extrêmités, mais elles
ne sont d'aucune utilité actuelle. Si l'État répand les subsides en
question dans la circulation, ce ne peut être que par la dépense, & cela
augmentera très sûrement la consommation & enchérira le prix des choses.
Quiconque recevra cet argent, le mettra en mouvement dans l'affaire
principale de la vie, qui est la nourriture, ou de soi-même ou de
quelqu'autre, puisque toutes choses y correspondent directement ou
indirectement.