_Continuation du même sujet de l'augmentation & de la diminution de la
quantité d'argent effectif dans un Etat._
Comme l'or, l'argent & le cuivre ont une valeur intrinseque,
proportionnée à la terre & au travail qui entrent dans leurs
productions, sur les lieux où l'on les tire des Mines, & encore aux
frais de leur importation ou introduction dans les États qui n'ont pas
de Mines, la quantité de l'argent, comme celle de toutes les autres
marchandises, détermine sa valeur dans les altercations des Marchés
contre tout autres choses.
Si l'Angleterre commence pour la premiere fois à se servir d'or,
d'argent & de cuivre dans les trocs absolus, l'argent sera
estimé, suivant la quantité qu'il y en a dans la circulation,
proportionnellement à sa valeur contre toutes les autres marchandises &
denrées, & on parviendra à cette estimation grossierement par les
altercations des Marchés. Sur le pié de ces estimations, les
Propriétaires de terres & les Entrepreneurs fixeront les gages des
Domestiques & des Ouvriers qu'ils emploient, à tant par jour ou par
année, de telle façon qu'ils puissent eux & leur famille s'entretenir
des gages qu'on leur donne.
Supposons maintenant que par la résidence des Ambassadeurs & Voïageurs
étrangers en Angleterre, on y ait introduit autant d'argent dans la
circulation qu'il y en avoit au commencement; cet argent passera d'abord
entre les mains de plusieurs Artisans, Domestiques, Entrepreneurs, &
autres qui auront eu part au travail des équipages, des divertissemens,
&c., de ces Étrangers: les Manufacturiers, les Fermiers & les autres
Entrepreneurs se sentiront de cette augmentation d'argent qui mettra un
grand nombre de personnes dans l'habitude d'une plus grande dépense que
par le passé, ce qui conséquemment encherira les prix des Marchés. Les
Enfans même de ces Entrepreneurs & de ces Artisans entreront dans une
nouvelle dépense: leurs Peres leur donneront dans cette abondance
quelque argent pour leur menus plaisirs, dont ils acheteront des
échaudés, des petits patés, &c. & cette nouvelle quantité d'argent se
distribuera de façon que plusieurs personnes qui subsistoient sans
manier aucun argent, ne laisseront pas d'en avoir dans le cas présent.
Beaucoup de trocs qui se faisoient auparavant par évaluation, se feront
maintenant l'argent à la main, & par conséquent il y aura plus de
vîtesse dans la circulation de l'argent, qu'il n'y en avoit au
commencement en Angleterre.
Je conclus de tout cela que par l'introduction d'une double quantité
d'argent dans un État, on ne double pas toujours les prix des denrées &
des marchandises. Une Riviere qui coule & serpente dans son lit, ne
coulera pas avec le double de rapidité, en doublant la quantité de ses
eaux.
La proportion de la cherté, que l'augmentation & la quantité d'argent
introduisent dans l'État, dépendra du tour que cet argent donnera à la
consommation & à la circulation. Par quelques mains que l'argent qui est
introduit passe, il augmentera naturellement la consommation; mais cette
consommation sera plus ou moins grande suivant les cas; elle tombera
plus ou moins sur certaines especes de denrées ou de marchandises,
suivant le génie de ceux qui acquerent l'argent. Les prix des Marchés
enchériront plus pour certaines especes que pour d'autres, quelque
abondant que soit l'argent. En Angleterre, le prix de la viande pourroit
encherir du triple, sans que le prix du blé enchérît de plus d'un quart.
Il est toujours permis en Angleterre d'introduire des blés des païs
étrangers, mais il n'est pas permis d'y introduire des boeufs. Cela fait
que quelque considérable que puisse devenir l'augmentation de l'argent
effectif en Angleterre, le prix du blé n'y peut être porté plus haut que
dans les autres païs où l'argent est rare, que de la valeur des frais &
des risques qu'il y a à y introduire le blé de ces mêmes païs étrangers.
Il n'en est pas de même du prix des boeufs, qui sera nécessairement
proportionné à la quantité d'argent qu'on offre pour la viande,
proportionnellement à la quantité de cette viande & au nombre des boeufs
qu'on y nourrit.
Un boeuf pesant huit cens livres se vend aujourd'hui en Pologne & en
Hongrie deux ou trois onces d'argent, au lieu qu'on le vend communément
au Marché de Londres plus de quarante onces d'argent. Cependant le
septier de froment ne se vend pas à Londres au double de ce qu'il se
vend en Pologne & en Hongrie.
L'augmentation de l'argent n'augmente le prix des denrées & des
marchandises, que de la différence des frais du transport, lorsque ce
transport est permis. Mais dans beaucoup de cas ce transport couteroit
plus que la valeur de la chose, ce qui fait que les bois sont inutiles
dans beaucoup d'endroits. Ce même transport est cause que le lait, le
beurre frais, la salade, le gibier, &c. sont pour rien dans les
Provinces éloignées de la Capitale.
Je conclus qu'une augmentation d'argent effectif dans un État y
introduit toujours une augmentation de consommation & l'habitude d'une
plus grande dépense. Mais la cherté que cet argent cause, ne se répand
pas également sur toutes les especes de denrées & de marchandises,
proportionnément à la quantité de cet argent; à moins que celui qui est
introduit ne soit continué dans les mêmes canaux de circulation que
l'argent primitif; c'est-à-dire, à moins que ceux qui offroient aux
Marchés une once d'argent, ne soient les mêmes & les seuls qui y offrent
maintenant deux onces, depuis que l'argent est augmenté du double de
poids dans la circulation, ce qui n'arrive guere. Je conçois que
lorsqu'on introduit dans un État une bonne quantité d'argent de surplus,
le nouvel argent donne un tour nouveau à la consommation, & même une
vîtesse à la circulation; mais il n'est pas possible d'en marquer le
degré véritable.