_De l'inégalité de la circulation de l'argent effectif, dans un Etat._
La Ville fournit toujours à la Campagne plusieurs marchandises, & les
propriétaires de terres qui résident dans la Ville, y doivent toujours
recevoir environ le tiers du produit de leurs terres: ainsi la Campagne
doit à la Ville plus de la moitié du produit des terres. Cette dette
passeroit toujours la moitié, si tous les propriétaires résidoient dans
la Ville; mais comme plusieurs des moins considérables demeurent à la
Campagne, je suppose que la balance, ou la dette, qui revient
continuellement de la Campagne à la Ville, est égale à la moitié du
produit des terres, & que cette balance se paie dans la Ville par la
moitié des denrées de la Campagne, qu'on y transporte, & dont le prix de
la vente est emploïé à païer cette dette.
Mais toutes les Campagnes d'un Etat ou d'un Roïaume doivent une balance
constante à la Capitale, tant pour les rentes des propriétaires les plus
considérables qui y font leur résidence, que pour les taxes de l'Etat
même, ou de la Couronne, dont la plus grande partie se consomment dans
la Capitale. Toutes les Villes provinciales doivent aussi à la Capitale
une balance constante, soit pour l'Etat, sur les Maisons ou sur la
consommation, soit pour les marchandises différentes qu'elles tirent de
la Capitale. Il arrive aussi que plusieurs particuliers & propriétaires,
qui résident dans les Villes provinciales, vont passer quelques tems
dans la Capitale, soit pour leur plaisir, ou pour le jugement de leur
Procès en dernier ressort, soit qu'ils y envoient leurs enfans pour leur
donner une éducation à la mode. Par conséquent toutes ces dépenses, qui
se font dans la Capitale, se tirent des Villes provinciales.
On peut donc dire que toutes les Campagnes & toutes les Villes d'un Etat
doivent constamment & annuellement une balance, ou dette, à la Capitale.
Or comme tout cela se paie en argent, il est certain que les Provinces
doivent toujours des sommes considérables à la Capitale; car les denrées
& marchandises que les Provinces envoient à la Capitale s'y vendent pour
de l'argent, & de cet argent on paie la dette ou balance en question.
Supposons maintenant que la circulation de l'argent est égale dans les
Provinces & dans la Capitale, tant par rapport à la quantité de
l'argent, que par rapport à la vîtesse de sa circulation. La balance
sera d'abord envoïée à la Capitale en espece, & cela diminuera la
quantité de l'argent dans les Provinces & l'augmentera dans la Capitale,
& par conséquent les denrées & marchandises seront plus cheres dans la
Capitale que dans les Provinces, par rapport à la plus grande abondance
de l'argent dans la Capitale. La différence des prix dans la Capitale &
dans les Provinces doit païer les frais & les risques des voitures,
autrement on continuera de transporter les especes à la Capitale pour le
paiement de la balance, & cela durera jusqu'à ce que la différence des
prix dans la Capitale & dans les Provinces vienne à niveau des frais &
des risques des voitures. Alors les Marchands ou Entrepreneurs des
Bourgs acheteront à bas prix les denrées des Villages, & les feront
voiturer à la Capitale pour les y vendre à un plus haut prix; & cette
différence des prix paiera nécessairement l'entretien des chevaux & les
Valets, & le profit de l'Entrepreneur, sans quoi il cesseroit ses
entreprises.
Il résultera de-là que le prix des denrées d'égale bonté sera toujours
plus haut dans les Campagnes qui sont plus près de la Capitale, que dans
celles qui en sont loin, à proportion des frais & risques des voitures;
& que les Campagnes adjaçentes aux Mers & Rivieres qui communiquent avec
la Capitale, tireront un meilleur prix de leurs denrées, à proportion,
que celles qui en sont éloignées (tout autres choses restant égales),
parceque les frais des voitures d'eau sont moins considérables que ceux
des voitures par terre. D'un autre côté les denrées & les petites
marchandises qu'on ne peut pas consommer dans la Capitale, soit qu'elles
n'y soient pas propres, soit qu'on ne les y puisse transporter à cause
de leur volume, ou parcequ'elles se gâteroient en chemin, seront
infiniment à meilleur marché dans les Campagnes & les Provinces
éloignées, que dans la Capitale, par rapport à la quantité d'argent qui
circule pour cela, qui est considérablement plus petite dans les
Provinces éloignées.
C'est ainsi que les oeufs frais, que le gibier, le beurre frais, le bois
à brûler, &c. seront ordinairement beaucoup à meilleur marché dans les
Provinces de Poitou, qu'à Paris; au lieu que les blés, les boeufs & les
chevaux ne seront plus chers à Paris, que de la différence des frais &
des risques de l'envoi & des entrées de la Ville.
Il seroit aisé de faire une infinité d'inductions de même nature, pour
justifier par l'expérience la nécessité d'une inégalité de la
circulation d'argent dans les différentes Provinces d'un grand Etat ou
Roïaume, & démontrer que cette inégalité est toujours relative à la
balance ou dette qui appartient à la Capitale.
Si nous supposons que la balance due à la Capitale aille au quart du
produit des terres de toutes les Provinces de l'Etat, la meilleure
disposition qu'on puisse faire des terres, ce seroit d'emploïer les
Campagnes voisines de la Capitale dans les especes de denrées qu'on ne
sauroit tirer des Provinces éloignées sans beaucoup de frais ou de
déchet. C'est en effet ce qui se pratique toujours. Le prix des Marchés
de la Capitale servant de regle aux Fermiers pour l'emploi des terres à
tel ou tel usage, ils emploient les plus proches, lorsqu'elles s'y
trouvent propres, en potagers, en prairies, &c.
Mais on devroit ériger dans les Provinces éloignées, autant qu'il seroit
possible, les Manufactures de drap, de linge, de dentelles, &c.; & dans
le voisinage des Mines de Charbon, ou des Forêts, qui sont inutiles par
leur éloignement, celles des outils de fer, d'étaim, de cuivre, &c. Par
ce moïen, on pourroit envoïer les marchandises toutes faites à la
Capitale avec bien moins de frais de transport, que si l'on envoïoit &
les matériaux pour les faire travailler dans la Capitale même, & la
subsistance des ouvriers qui les y travailleroient. On épargneroit une
infinité de chevaux & valets de voiture, qui seroient mieux emploïés
pour le bien de l'Etat: les terres serviroient à maintenir sur les lieux
des ouvriers & des artisans utiles; & on retrancheroit une multitude de
chevaux qui ne servent qu'à des voitures, sans nécessité. Ainsi les
terres éloignées en rapporteroient des rentes plus considérables aux
propriétaires, & l'inégalité de la circulation des Provinces & de la
Capitale seroit mieux proportionnée & moins considérable.
Cependant, pour ériger ainsi des Manufactures, il faut non-seulement
beaucoup d'encouragement & de fond, mais encore le moïen de s'assurer
d'une consommation réguliere & constante, soit dans la Capitale même,
soit dans quelques Païs étrangers, dont les retours puissent servir à la
Capitale, pour faire les paiemens des marchandises qu'elle tire de ces
Païs étrangers, ou pour les retours d'argent en nature.
Lorsqu'on érige ces Manufactures, on n'arrive pas d'abord à la
perfection. Si quelque autre Province en a, qui soient plus belles, à
meilleur marché, ou dont le voisinage de la Capitale, ou la commodité
d'une Mer ou d'une Riviere qui y communiquent, en facilite
considérablement le transport, les Manufactures en question n'auront pas
de réussite. Il faut examiner toutes ces circonstances dans l'érection
des Manufactures. Je ne me suis pas proposé d'en traiter dans cet Essai,
mais seulement d'insinuer qu'on devroit, autant qu'il se peut, ériger
des Manufactures dans les Provinces éloignées de la Capitale, pour les
rendre plus considérables & pour y produire une circulation d'argent
moins inégale à proportion de celle de la Capitale.
Car lorsqu'une Province éloignée n'a point de Manufacture, & ne produit
que des denrées ordinaires sans avoir communication par eau avec la
Capitale ou avec la Mer, il est étonnant combien l'argent y est rare, à
proportion de celui qui circule dans la Capitale, & combien peu de
revenus les plus belles terres produisent au Prince, & aux Propriétaires
qui résident dans la Capitale.
Les vins de Province & de Languedoc, envoïés au tour du Détroit de
Gibraltar dans le Nord, par une navigation longue & pénible, & après
avoir passé par les mains de plusieurs Entrepreneurs, rendent bien peu
aux Propriétaires de Paris.
Cependant il faut nécessairement que ces Provinces éloignées envoient
leurs denrées, malgré tous les désavantages des voitures & de
l'éloignement, ou à la Capitale, ou ailleurs, soit dans l'Etat, soit
dans les Païs étrangers, afin que les retours fassent le paiement de la
balance due à la Capitale. Au lieu que ces denrées seroient en grande
partie consommées sur les lieux, si on avoit des ouvrages ou
Manufactures pour païer cette balance, & en ce cas le nombre des
habitans seroit bien plus considérable.
Lorsque la Province ne paie la balance que de ses denrées, qui
produisent si peu dans la Capitale par rapport aux frais de
l'éloignement, il est visible que le Propriétaire, qui réside dans la
Capitale, donne le produit de beaucoup de terre dans sa Province, pour
recevoir peu dans la Capitale. Cela provient de l'inégalité de l'argent;
& cette inégalité vient de la balance constante que la Province doit à
la Capitale.
Présentement, si un Etat ou un Roïaume, qui fournit d'ouvrages de ses
Manufactures tous les Païs étrangers, fait tellement ce commerce, qu'il
tire tous les ans une balance constante d'argent de l'Etranger, la
circulation y deviendra plus considérable que dans les Païs étrangers,
l'argent y sera plus abondant & par conséquent la terre & le travail y
deviendront insensiblement à plus haut prix. Cela fera que dans toutes
les branches du commerce l'Etat en question échangera une plus petite
quantité de terre & de travail avec l'Etranger, pour une plus grande,
tant que ces circonstances dureront.
Que si quelque Etranger réside dans l'Etat en question, il sera
à-peu-près dans la même situation & la même circonstance où est à Paris
le Propriétaire qui a ses terres dans les Provinces éloignées.
La France, depuis l'érection en 1646 des Manufactures de draps, & des
autres ouvrages qu'on y a faits ensuite, paroissoit faire le commerce
dont je viens de parler, au moins en partie. Depuis la décadence de la
France, l'Angleterre s'en est mise en possession; & tous les Etats ne
paroissent fleurissans que par la part plus ou moins qu'ils y ont.
L'inégalité de la circulation d'argent dans les différens Etats en
constitue l'inégalité de puissance comparativement, toutes choses étant
égales; & cette inégalité de circulation est toujours respective à la
balance du commerce qui revient de l'Etranger.
Il est aisé de juger par ce qui a été dit dans ce Chapitre, que
l'estimation par les Taxes de la Dixme roïale, comme M. de Vauban l'a
faite, ne sauroit être avantageuse ni pratiquable. Si on faisoit la taxe
sur les terres en argent, à proportion des rentes des Propriétaires,
cela seroit plus juste. Mais je ne dois pas m'écarter de mon sujet, pour
faire voir les inconveniens & l'impossibilité du plan de M. de Vauban.