Cependant la journée s'avançait. Mirabelle rangea la chambre, reçut les
vêtements, les plia, en ancienne apprentie soigneuse, et, comme il
fallait bien méditer aussi les exigences de la vie pratique, elle visita
les porte-monnaie et fit le compte des richesses communes.
Deux journées d'auberge au village, les achats de vêtements, les fleurs,
avaient absorbé les trois quarts de ce que contenaient les petites
bourses...
Mirabelle, toute soucieuse, ébaucha des combinaisons...
--À quoi penses-tu? demanda Line.
--À toi, chérie... Il faut que je sorte...
--Tu penses à moi et tu me quittes?
--Pas pour longtemps... Deux heures peut-être... Si je n'étais pas
rentrée à l'heure du dîner, tu ne t'inquiéterais pas, le promets-tu?
--Oh! mais comme je vais m'ennuyer! Pourquoi faut-il que tu sortes?
--Ne me demande pas... C'est pour nous deux... Dès que je serai sortie,
ferme bien la porte, n'est-ce pas? et ne laisse entrer personne...
Puisque tu es fatiguée, tu devrais faire une longue sieste en
m'attendant...
Elle prit des ciseaux, se coupa une boucle brune et la fixa au second
oreiller avec une épingle à cheveux.
--Tiens, mon amour, voici un peu de moi pour que tu ne te sentes pas
seule...
CHAPITRE VIII
OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT.
Il étoit trop poli, trop galant pour desobliger un sexe dont il avoit
toujours été l'idole. Dès qu'une jolie femme se présentoit, elle était
sûre d'être placée.
_Le Cosmopolite._--1751.
--Ma fille est retrouvée? dit Pausole. C'est fort heureux pour elle.
Mais quelle heure singulière vous avez choisie, monsieur, pour une
pareille découverte!
--Sire... je suis confondu... Nous ne choisissons guère les...
--Comment voulez-vous que j'aille courir les rues quelques instants
avant minuit, un soir de fête, en pleine foule, au milieu des plaisirs
et sans doute des excès que toute fête conseille et même facilite, pour
une démarche aussi intime, aussi délicate, aussi scabreuse que de
pénétrer en personne dans l'appartement clandestin d'une Altesse royale
avec le dessein paternel de ressaisir son affection? La Princesse Aline
se couche à neuf heures, monsieur le chef de la Sûreté. Elle est
certainement au repos en ce moment. J'arriverais comme un personnage de
vaudeville au milieu d'un flagrant délit et cette seule idée m'est
odieuse. Vous m'en voyez tout révolté. Allez, monsieur, vous êtes un
maladroit!
--Mais, Sire, c'est votre ministre, l'honorable, seigneur Taxis, qui m'a
conseillé de...
--Encore lui! Toujours cet homme! Je n'apprends donc rien de
malencontreux, de brouillon, d'impolitique sans qu'il n'y ait sa part de
responsabilité! Il se rendra intolérable, et je ne sais pas vraiment si
je ne finirai point par me priver de tels services où je ne recueille
que trouble et vicissitude... Allez! vous dis-je; je suis très
mécontent... Réglez la suite avec mon page. Je ne veux plus m'occuper de
rien.
Giguelillot emmena le malheureux.
--Pourquoi venir parler de cela au Roi? lui dit-il. Si vous m'aviez pris
à part, je vous aurais prévenu d'un mot... Voyons, dites-moi ce que vous
savez. J'essayerai d'arranger les choses.
Le chef de la Sûreté expliqua que la Princesse Aline avait été
retrouvée, non avec un jeune homme, comme on croyait le savoir, mais
avec une jeune fille un peu plus âgée qu'elle, hôtel du Sein-Blanc et de
Westphalie. Il ajouta que, deux agents restés pendant trois heures aux
écoutes derrière la porte avaient fait le rapport le plus singulier de
tout ce qu'ils avaient su entendre. Il insista pour obtenir que
l'arrestation fût prompte, disant que, à plusieurs reprises, Son Altesse
s'était plainte d'une lassitude extrême et que le souci de l'auguste
santé devait primer, semblait-il, toute autre considération.
--Ne savez-vous rien de plus? demanda Giguelillot.
--L'inconnue parlait d'une absence qu'elle avait faite dans le courant
de l'après-midi et qui a été confirmée par le portier de l'hôtel.
--Où pouvait-elle aller?
--Elle refusait de le dire; mais elle rapportait deux cents francs d'une
mystérieuse origine, et une bague qu'elle voulait revendre sans la
garder un seul jour.
--C'est tout ce qu'on sait?
--Demain lundi, de quatre à huit, elle sortira une seconde fois.
--Ah! ah! c'est très intéressant.
Giglio remercia le policier, lui ordonna de faire cesser la surveillance
le lendemain à quatre heures précises, et surtout de renoncer à toute
communication avec Taxis, d'une part, avec Pausole, de l'autre.
* * * * *
Il achevait à peine, lorsqu'un grand mouvement se fit autour de lui,
Le Roi venait de manifester au préfet qu'il lui était agréable de se
retirer dans ses appartements avec la jeune femme qu'il avait épousée le
matin même.
Giguelillot traversa vivement le salon, s'approcha de Diane à la Houppe
et prit en penchant la tête sur l'épaule un air suppliant et doux...
Diane fronça les sourcils sans pouvoir en même temps s'empêcher de
sourire, et, le visage tendu en avant, elle articula nettement:
--Oui.
Puis, dans un rire silencieux, elle murmura non sans bravade:
--Tu ne diras plus, petite horreur, que tu n'as jamais entendu ce
mot-là.
* * * * *
Il la rejoignit une heure plus tard. Elle l'attendait sur une chaise
longue; ses cheveux noirs ondulaient largement sur chacune de ses joues
et la recouvraient jusqu'à la hanche. Il ne vit de son expression que
deux yeux très brillants et une bouche humide...
--Eh bien, madame, dit-il, je vous ai obéi. La Princesse Aline n'est pas
arrêtée.
--Oh! tu es gentil! tu es si gentil!
--Quelle récompense aurai-je?
--Toutes celles que tu aimes.
Elle ferma doucement le verrou, tandis qu'il éteignait toutes les lampes
électriques, sauf une qu'il posa sur le sol, afin de laisser le sommet
du lit dans une demi-obscurité. Il retira son costume jaune et bleu dans
le cabinet de toilette. Un flacon de parfum s'offrait: il le reconnut
aussitôt et s'en versa par attention.
Mais lorsqu'il frissonna enfin dans les bras de la jeune femme il se
sentit presque humilié, ou, si l'on peut le dire, inutile. Son gracieux
talent ne lui servait à rien. Diane obéissait aux caresses avec un tel
empressement que toute subtilité devenait ruse perdue. Déjà elle avait
ressenti ce qu'il s'occupait de lui suggérer avec plus de méthode
qu'elle n'avait de patience. Ainsi plusieurs fois de suite elle le
déconcerta.
Au milieu de la nuit, comme pour le dominer et le maintenir au moment où
elle attendait de lui des réponses presque solennelles, Diane à la
Houppe s'étendit avec un soupir sur celui qu'elle chérissait tant,
s'accouda de chaque côté, le frôla régulièrement de ses seins gonflés et
souples dont la caresse passait tiède et lui dit avec effort:
--Tu m'aimes?
--Oui.
--Combien de temps m'aimeras-tu?
--Toujours.
--Alors... je peux te confier... un secret?
--Tu peux.
--Le Roi m'a dit qu'il songeait à permettre aux pages... d'entrer dans
le harem... et qu'il fermerait les yeux sur... ce qui se passerait...
très probablement.
--Admirable inspiration!
--Oh! ne ris pas!... Je suis si contente!... Nous pourrons nous
revoir... Maintenant cela m'est bien égal que la blanche Aline soit
prise... puisque cela ne nous sépare plus...
--Amour!...
--Mais tu vas me jurer quelque chose.
--Tout ce que tu voudras.
--Il y a tant de femmes au harem... Sais-je seulement si quelqu'une ne
te fera pas la cour? Souviens-toi, Djilio, souviens-toi que je me suis
soumise la première... et jure-moi que les autres n'obtiendront rien de
ta bouche... Jure-moi que personne ne t'étreindra comme je t'étreins...
avec mon corps et mon âme!... Jure, Djilio! Donne-toi comme je me donne!
Giguelillot ne fit aucune difficulté. Il jura selon les traditions et
prit le ton qui convenait à la circonstance. Puis il quitta la belle
Diane «afin de ne pas la compromettre», ainsi qu'il le lui fit
comprendre,--et aussi pour dormir tranquille, mais il ne dit rien de
cette-raison-là.
* * * * *
Le lendemain, comme il passait dans le corridor préfectoral, un appel
murmuré mais pressant lui fit retourner la tête.
Le petit visage de Philis se hasardait, timidement, derrière une porte
entre-bâillée.
La porte s'ouvrit tout à fait, puis se referma sur eux deux.
--Le Roi dort, dit Philis. Restons là,... Nous ne serons pas surpris.
--Comment! à midi et demi, le Roi dort encore?
--Pas depuis longtemps! expliqua la petite avec une certaine fierté.
--Et vous?
--Moi! je n'ai pas sommeil quand je pense à vous. Il y a une heure que
je vous attends derrière cette porte.
--Que vouliez-vous de moi?
Elle prit un air penché:
--Une petite leçon, monsieur... Vous ne m'en avez donné qu'une et je
l'ai vite apprise par coeur, mais je ne ferai jamais de progrès si vous
ne m'enseignez qu'une règle sur quatre...
Giguelillot la félicita de ses dispositions studieuses. Toutefois, comme
il ne trouvait ni agréable ni décent le rôle qu'on voulait lui faire
jouer, il décida que dans l'intérêt même de l'élève, la seconde leçon
devait être plus expérimentale que théorique, et, consultant ses
fantaisies plutôt que les devoirs de sa tâche, il abusa diversement de
l'acceptation préalable que Philis exprimait toujours à l'étourdie, avec
un jeune élan de confiance et parfois de curiosité.
Philis apprit les quatre règles. Son esprit s'ouvrait peu à peu à toutes
les lumières nouvelles d'une science qui la ravissait, et qui n'était
jamais trop difficile, prétendait-elle, pour ses jeunes compréhensions.
Cependant après une heure et quart Giguelillot lui dit en ami que son
petit cerveau délicat avait assez travaillé.
Elle le retint:
--Vous vous en allez?
--Jusqu'à ce soir.
--Vous sortez en ville?
--Oui.
--Puis-je vous donner une commission?
--Laquelle?
--Écoutez... Ma soeur n'a pas toujours été gentille pour moi... mais je
l'aime bien tout de même... et je suis triste qu'elle soit partie...
Vous êtes si adroit, petit ami... Vous pourrez peut-être découvrir son
adresse... et la voir un instant... et lui parler de moi... Cherchez-la,
vous me ferez plaisir... Gardez son secret, je n'en veux pas... mais
dites-moi si elle va bien... Je ne vous demande pas autre chose...
--Vous le saurez ce soir, dit Giguelillot.
--C'est gentil... Encore un petit mot... Vous lui parlerez... vous lui
parlerez de tout près... Ne l'embrassez pas...
--Je vous le promets.
--Même si elle a l'air d'en avoir envie?
--Les jeunes filles n'ont jamais cet air-là, mademoiselle.
--Oh!... alors on voit bien que vous ne les connaissez pas!
* * * * *
Giguelillot déjeuna fort tranquillement, fit à plusieurs amis l'aveu
confidentiel de son départ pour une enquête, afin que cela fût
immédiatement répété au Roi. Puis il sortit, seul et sans canne.
Devant l'hôtel de la préfecture, sur la planche d'un banc public, il
aperçut la belle Thierrette, qui, les deux mains croisées en poing et le
corps courbé en cerceau, posait, sans en avoir conscience, pour la
statue monumentale du Découragement silencieux.
Il la releva par le menton.
--Eh bien, pauvre Thierrette, cela ne va pas? dit-il.
--Ah! monsieur! je ne peux pas suffire... Ce n'est pourtant pas faute de
bonne volonté... J'y mets tout mon coeur, vous savez... je me mets en
quatre pour contenter... mais il y a trop d'ouvrage... Je vais demander
mon compte.
--Déjà? Déjà? Comment, toi, une forte fille, avec tes muscles et ta
santé, tu ne peux pas crier: «Vive l'armée!» pendant deux jours de
suite? Qui est-ce qui m'a flanqué une mauviette pareille, sacré nom d'un
chien?
--Mauviette? Je voudrais bien en voir une autre à ma place!... Monsieur,
ils amènent leurs amis, maintenant!... Un régiment, passe encore, mais
toute la ville, je ne peux pas... Alors je viens vous prier... pour si
vous connaissiez une maison plus tranquille... même avec plusieurs
maîtres... pourvu qu'ils ne soient pas plus de cinquante...
--Allons, console-toi. Je sais ce qu'il te faut. De ma propre autorité
je te nomme ribaude ordinaire à la suite du corps des pages. Nous sommes
quinze à peine...
--Oh! si ce n'est que cela!
--... Et nous avons tous beaucoup d'amies; mais il nous manquait...
comment dirai-je... quelqu'un qui fût à portée... Les soubrettes du Roi
ne sont jamais seules à l'heure où on leur rend visite... On ne peut pas
compter sur elles... Toi, tu seras notre petit harem particulier. C'est
entendu. Sèche tes larmes.
La paysanne se confondit en remerciements et resta clouée sur la place.
La quittant avec un geste d'encouragement et d'entrain, Giguelillot fut
d'abord s'acheter des cigarettes, puis il se rendit vers les lieux où il
savait pouvoir rencontrer Galatée.
C'était un petit hôtel blanc, fort convenable d'aspect, et dont rien ne
décelait la vie intérieure.
Le page sonna. On l'introduisit auprès d'une grande dame âgée qui avait
de parfaites façons et qui s'enquit tout de suite de ses préférences,
c'est-à-dire qu'elle lui demanda s'il fallait faire prévenir en ville
Mme X., femme d'un magistrat, personne blonde très effarouchée, ou
plutôt Mme Y., dont la photographie était sur la cheminée.
Mais Giglio, sans y toucher, fit en quelques mots précis le portrait
d'une jeune fille idéale qui ressemblait à Galatée comme Galatée à son
miroir.
On le laissa seul dans une chambre, et, après vingt minutes d'attente
pendant lesquelles on fit semblant d'aller quérir l'ingénue chez elle,
il vit entrer Mlle Lebirbe qui venait simplement de la chambre voisine.
Dès qu'elle l'aperçut, elle poussa un cri et, détournant la tête, se mit
à pleurer.
Au lieu de triompher par un «Je vous l'avais bien dit!» qui ne lui eût
pas apporté les consolations indiquées, Giglio s'approcha d'elle et lui
prit la main:
--Qu'avez-vous?
--Ah! vous êtes gentil d'être venu!
Ses larmes redoublèrent. Elle reprit:
--Vous aviez raison... vous m'avez parlé comme un ami... J'ai eu tort de
ne pas vous croire... On a été si grossier pour moi, si vous saviez!...
Je ne suis pas plus heureuse que dans ma famille...
--Vous retourneriez chez votre père?
--Oh! non! mais je veux sortir d'ici.
--Personne n'a le droit de vous retenir. Où irez-vous quand vous serez
sortie?
--Je ne sais pas...
Puis, de plus en plus désespérée, elle sanglota:
--Je suis amoureuse.
Giglio ne comprenait plus.
--Vous dites?
Elle ne répondit rien.
--Amoureuse de qui?
Elle hésita encore, sourit légèrement, soupira, et dit enfin:
--De votre amie.
* * * * *
Très sérieux, le page hasarda:
--Est-ce que vous ne pourriez pas désigner plus clairement...
--Votre amie de l'hôtel du Coq... L'aînée des deux... Elle est venue
ici... Elle avait besoin d'argent, paraît-il... Ah! si vous aviez vu ma
joie quand je l'ai aperçue... N'est-ce pas qu'il y a des hasards
providentiels et que nous étions prédestinées à nous retrouver un jour,
peut-être pour longtemps?
--Ce n'est pas douteux, dit Giguelillot qui entrevit des machiavélismes.
--Vous savez que j'en suis folle? reprit Galatée. Je comprends
maintenant tout ce que j'ai vu par ma fenêtre, au bout de ma lorgnette
qui tremblait... Nous sommes restées seules une demi-heure dans un salon
d'attente... Je crois bien qu'elle en aime une autre et néanmoins elle
m'a aimée... pour se purifier, disait-elle, de ce qu'elle allait faire
dans l'horrible endroit où je suis encore. Quand je pense qu'elle va
revenir dans une demi-heure et que peut-être nous ne nous reverrons
pas...
--Vous vous reverrez, dit Giguelillot, ce soir même, et pour longtemps.
--Je le lui ai demandé. Elle ne veut pas.
--Elle voudra... Croyez-moi aujourd'hui puisque vous regrettez de ne
m'avoir pas cru avant-hier... Venez ici écrire une lettre. Demandez ce
qu'il faut pour cela.
Une esclave en bonnet apporta un buvard.
--Vous allez, dit Giguelillot, écrire à la jeune fille que vous espérez,
que vous attendez ici même.
--Pourquoi?
--Pour lui dire d'abord ce que vous pensez d'elle...
--Elle le sait.
--Elle ne le sait pas. Rien ne vaut une déclaration écrite... Dites-lui
par lettre tout ce que vous lui avez dit en pensée depuis que vous
l'avez quittée... Et enfin...
--Mais puisqu'elle va venir?
--Oh! il ne faut pas lui en parler. C'est très important. Vous gâteriez
tout.
--Soit...
--Dites-lui donc ce que vous pensez d'elle, et donnez-lui rendez-vous
pour ce soir au Jardin-Royal, sous le monument de Félicien Rops.
--Elle y sera?
--Elle y sera. Je m'y engage. Mais dépêchez-vous. Le temps presse.
Galatée écrivit sa lettre, puis, la tendant:
--À quelle adresse?
--Je me charge de la faire parvenir.
--Et le résultat?
--Ce soir vous serez toute seule avec cette jeune personne et vous
l'emmènerez où il vous plaira... Je vous conseille d'aller en France.
--Vous ne vous moquez pas de moi?
--Voulez-vous me dire pourquoi je me moquerais de vous?... et si jusqu'à
présent je vous ai laissé croire que je faisais de fines mystifications
autour de votre personne?
--Pardonnez-moi, mon ami. Merci... Merci de tout coeur... Vous
reverrai-je?
--Non... ou du moins... pas cette semaine... On se revoit toujours: le
monde est si petit. Mais je vous chasse d'où vous êtes, et ne vous donne
aucun rendez-vous. C'est la meilleure preuve que je puisse vous offrir
de ma respectueuse amitié.
CHAPITRE IX
OÙ GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX.
Le garçon est pour la fille,
La fille est pour le garçon;
Quoi qu'on fasse et qu'on babille,
Ce n'est, ma foi, que vétille,
Que mystère et que façon.
Le filet est pour l'anguille
Et le trou pour la cheville,
La limace à la coquille,
La coquille au limaçon.
Le garçon est pour la fille,
La fille pour le garçon.
Le manche pour la faucille
Et la balle pour la grille,
Le fil pour la canetille
Et la pomme pour l'arçon,
L'appât est pour l'hameçon,
Le bout pour le nourrisson,
Et l'oiseau pour le buisson,
Et le garçon pour la fille.
Le cheval est pour l'étrille
Et pour le caparasson,
Le tillac est pour la quille,
La cage pour le pinson,
Et l'étang pour le poisson,
Et l'ente pour l'écusson,
Et l'épy pour la moisson,
Le rocher est pour l'anguille,
La fille pour le garçon.
. . . . . . . . . . . .
_Virelai de CLAUDE LE PETIT._--1660.
Lorsque Giguelillot se rendit enfin hôtel du Sein-Blanc et de
Westphalie--car vous pensez bien qu'il y courut--Mirabelle venait de
sortir.
Il frappa trois coups discrets, et attendit:
--Qui est là?
--Moi.
--Vous?... le page de papa? dit Line tout bas, dans la serrure.
--Puis-je entrer?
--On m'a bien défendu d'ouvrir... Mais puisque c'est vous, il n'y a pas
de danger.
Elle lui ouvrit, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui
tendit la joue.
--Embrassez-moi, dit-elle, je vous le permets... Sur l'autre joue
aussi... La vôtre, maintenant...
Elle soupira.
--J'ai bien des choses à vous dire... Asseyons-nous tout près, sur le
canapé... Comment vous appelez-vous?
--Djilio.
--Oh! quel joli nom! dit Line.
* * * * *
Et Giglio pensa une fois de plus que si chaque femme trouve à dire des
banalités diverses, selon les amants qu'elle rencontre, chaque homme
n'entend pas plus de dix phrases de la part de toutes les maîtresses,
comme si elles répétaient en secret pour lui réciter le même rôle.
* * * * *
--Quel hasard! s'écria Line. Je pensais justement à vous... Laissez-moi
vous regarder... Je me suis presque disputée avec mon amie à propos de
vos yeux... Je les trouvais très jolis. On a prétendu que non. Mais j'ai
raison contre elle, Djilio. Ils sont bien jolis, vos yeux.
--Tout à fait quelconques, dit Giglio; s'ils s'animent quand ils vous
regardent, Altesse, c'est à vous qu'ils le doivent.
--Ne m'appelez pas Altesse, vous m'intimidez. Dites-moi Line, c'est plus
gentil.
Mais il ne la nomma d'aucune façon, car, avec un trouble apparent qui
n'était pas, cette fois, volontaire, il ne trouva plus rien qui lui
semblât digne d'être dit à la blanche Aline.
Le premier jour où il l'avait vue, dans cette autre chambre d'hôtel où
s'étaient précipités des événements si rapides, les circonstances ne se
prêtaient guère à une contemplation tendre. Mirabelle, présente et
jalouse, ne se laissait pas oublier, Aline inquiète montrait un visage
altéré. Scène étourdissante et brève, ce quart d'heure singulier s'en
était allé en folie dans le tourbillon de son souvenir.
Là au contraire, dans le silence, de ses yeux et si près de son visage
charmant, il la vit semblable à elle seule.
Diane à la Houppe lui parut trop sensuelle; Philis trop exempte de
tendresse. L'une dévorait et l'autre jouait, mais aucune des deux
n'avait dans le regard cette petite flamme continue qui appelle et
retient l'amour au moment où elle le révèle.
Il tenait les deux mains de Line, qui ne baissait pas les paupières et
qui laissait entr'ouverte, comme pour un baiser toujours prêt, sa petite
bouche plus haute que large de jeune fille encore enfant.
* * * * *
Il ne lui parlait point. Il n'aurait su que lui dire. Vaguement, et une
à une, les phrases qu'il avait répétées cent fois se présentèrent à son
esprit. D'abord il les rejeta, puis avec un sourire presque triste, il
pensa que sur un autre ton, ces phrases-là ne seraient plus les mêmes.
Il se dit que ses hyperboles, et les plus invraisemblables, se
trouveraient mieux que jamais en situation; que les petits mensonges de
la galanterie, excusables dans une aventure, deviendraient tout à fait
touchants au début d'une passion réelle; enfin qu'il pouvait sans faute
abuser sa nouvelle amie selon ses méthodes ordinaires, sachant qu'il lui
ferait plaisir et sentant combien cela lui était dû.
--Qu'avez-vous? disait Line,
--Je vous aime, fit-il.
--Je vous aime aussi, Djilio; je vous aime de tout mon coeur. Je suis
bien heureuse en vous le disant.
--Mais moi, je vous aime depuis si longtemps. Vous n'en saviez rien,
n'est-ce pas?
--Depuis longtemps? répéta Line. Vous m'aimez depuis longtemps? Mais
hier matin je ne vous connaissais pas...
--Je vous aime depuis trois ans, dit Giguelillot en soupirant.
--Et vous ne me l'aviez jamais dit?
--Je n'osais pas... Je pensais à vous, mais vous étiez si haut, si loin
de moi!... Comment croire que jamais vous consentiriez à m'entendre?...
Je vous aimais d'en bas... Je pensais à vous sans cesse, mais je
n'espérais pas que j'arriverais un jour, par un hasard extraordinaire, à
vous parler enfin seul à seule, la main dans la main, les yeux dans les
yeux...
Line le regardait avec tendresse.
Il poursuivit:
--Vous ne me croyez pas?
--Oh! si!
--Tenez... J'écrivais des vers sur vous...
--Des vers? Vous faites des vers? Oh! j'aime tant les vers! Et vous en
avez fait sur moi? c'est vrai?
--Voulez-vous les lire?
--Si je veux les lire?... mais oui!
--Les voici.
Giguelillot sortit de sa poche son premier volume de vers, feuilleta...
Agnès... Alberte... Alexandrine... Alfrède... Alice... Alix... Aline!
--Lisez! dit-il simplement.
Line s'empara du petit volume et lut avec avidité:
Ah! quand vous paraissez dans le ciel du loisir,
Lumière de mes nuits si tristes et si brèves,
Idéal renaissant de mon premier désir,
Ne sentez-vous jamais mon âme vous saisir
Et fermer sur vos seins les ailes de ses rêves?
La petite Line leva de grands yeux.
--Mais qui me dit que ces vers sont pour moi?
--C'est un acrostiche... Vous savez bien ce que c'est qu'un acrostiche?
Vous êtes abonnée au _Journal de la Jeunesse_? Lisez les premières
lettres de chaque vers.
--A, L, I... Aline! s'écria-t-elle avec un sourire de joie. Oh! c'est
vrai! Et comme ils sont jolis! Je n'en ai jamais lu d'aussi jolis que
ceux-là... Mais vous avez beaucoup de talent!
--Quand je parle de vous, Line... C'est vous seule qui m'inspirez...
Vous m'avez bien compris?... Je n'osais pas écrire votre nom dans un
volume que tout le monde pouvait lire... Je l'ai caché dans un
acrostiche... secrètement... pour vous et pour moi... Personne ne le
sait, hors nous deux!
Line se jeta dans ses bras. Il la prit avec passion, et sans rien tenter
de plus direct envers son petit corps plié, il unit sa bouche à celle
qui se tendait, très tendrement, presque avec précaution.
--Comment! dit Line, vous connaissez cela aussi?... Mirabelle me disait
qu'elle l'avait inventé...
--On le lui avait appris, dit Giguelillot.
--Comme à vous?
--Oh! je l'aurais deviné d'instinct, le premier jour où je vous ai vue.
--Mais alors... elle m'a trompée?
--Elle vous a trompée gentiment.