Entre temps, le chef de la Sûreté, tenu à l'écart par le Roi, entendit

les paroles suivantes:

--J'aurais préféré, monsieur, passer les portes de Tryphême sant être

reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystère et le

silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon

déplacement n'est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de

motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos

services dévoués. Soyez donc mon auxiliaire.

--Ce sera mon devoir et mon honneur, répondit le fidèle agent.

--Ma fille, la Princesse Aline, a quitté le palais jeudi. Elle a eu pour

cela ses raisons et je ne permettrai à personne de les mettre en

discussion. Un jeune homme la conseille, l'accompagne et la protège.

J'ignore où il l'a conduite et je désirerais être fixé sur ce premier

point. J'ignore également qui il est, et il serait bon que je fusse tiré

de cette seconde incertitude.

--Votre Majesté peut-elle me donner un signalement?

--Taxis! appela le Roi.

Taxis, très pâle, comparut. Pausole lui dit à voix basse:

--Le chef de la Sûreté demande le signalement de l'inconnu que nous

poursuivons...

--Ah!

--Eh bien?... répondez... l'avez-vous?

Déchiré par l'obligation d'obéir, Taxis plongea une main tremblotante

dans sa poche et en tira un papier qu'il tendit.

«Le signalement! se disait-il, le signalement!... Ah! malheureux jeune

homme!... Admirable martyr!... Ils vont le reconnaître tout de suite et

c'est moi qui l'aurai livré!»

La pièce était ainsi conçue:

TAILLE Moyenne.

CHEVEUX Châtains.

BARBE Néant.

YEUX Gris.

FRONT Moyen.

NEZ Ordinaire.

BOUCHE Moyenne.

MENTON Rond.

VISAGE Ovale.

SIGNES PARTICULIERS. Néant.

--Voilà qui est parfait, dit le chef de la Sûreté. Avec ce signalement

caractéristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel âge?

--Environ seize ans, dit Pausole.

--Oh! fit Taxis... Seize... ou dix-huit... Moins de trente ans...

Probablement moins de trente ans... Il n'a pas été vu de près...

--Alors comment connaît-on la couleur de ses yeux? demanda le policier.

--Heu!... on la connaît... il serait plus exact de dire qu'on la

suppose...

--A-t-il de la barbe, enfin? Le signalement prétend que non.

--Peu de barbe... Peu... Mais un peu...

--Cela n'importe guère, d'ailleurs. Tel qu'il est, le document suffit,

et au delà.

Taxis se retira très en hâte.

--Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m'importuner ni de

questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission

de découvrir, mais non pas d'arrêter. Je ne vous donne qu'un mandat de

recherches. Dès que vous l'aurez su remplir, vous rédigerez un rapport

et le remettrez à mon page: vous le voyez là-bas monté sur un zèbre, aux

côtés de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant

vos efforts aboutissaient entre l'heure de minuit et celle de midi, vous

auriez pour supérieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte à l'instant.

Car mon page n'a d'autorité que pendant la moitié du jour. Allez. Je

vous ai dit tout ce que vous deviez entendre.

* * * * *

Pendant cette conversation, Giguelillot s'était rapproché de Philis.

--Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait être

sévère.

--Pourquoi?

--Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il paraît que je

n'ai pas le droit de vous le dire.

--Alors ne le dites pas...

--Mais c'est que je le pense!... Allez-vous-en!... j'ai envie de vous

embrasser.

--Mais non, mais non...

--Si... là, dans le cou, derrière l'oreille où Vous m'avez mis hier un

baiser si bien fait, si bon... Je vais m'en donner un sur la main...

Faites attention!... Il est pour vous.

--Je l'ai senti.

--Moi aussi, allez!...

Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait.

Ils se turent.

--Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs.

--Ce n'est pas mon avis.

--Vraiment?... Oh! si, tout de même... Il ne faut pas m'écouter,

voyez-vous... Je ne sais jamais ce qui est inconvenant...

--Moi non plus.

--Ainsi... j'ai pensé à vous tout le temps la nuit dernière quand vous

avez été parti... Est-ce que je peux vous dire ça, ou non?

--Si c'est la vérité...

--Oh! je vous ai fait plaisir! vous vous êtes troublé. Vous êtes très

content. Ah! Ah!... Restez là, maintenant, je vous défends de me suivre.

Devinant avec un instinct très sûr qu'il fallait s'en aller sur ce petit

effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se

ranger aux côtés du Roi Pausole.

* * * * *

On entrait dans les faubourgs.

De toutes parts, aux fenêtres, aux portes, sur les toits et sur les

arbres, une populace exultante se pressait, mêlait des rires, levait des

bras frémissants, lançait des bouquets de cris joyeux.

Ouvriers en chemise de couleur et en panlalon de toile bleue; bourgeois

en vêtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges,

femmes en cotillons rayés se penchaient au bord des trottoirs avec des

fleurs et des branches vertes.

On entendait des cris, des voix soudaines:

--Je le vois!... c'est lui!... le voilà!... maman! maman!... le

voilà!... oh! je l'ai bien vu! je l'ai vraiment bien vu!

Et d'autres qui pleuraient:

--Papa! porte-moi!... je suis trop petite!... où est-il?... prends-moi

sous les bras!... plus haut!... plus haut!... encore plus haut!...

Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupée

rose:

--Ive le Roi!... le Roi Paupaul!

Et Pausole la prit à bout de bras pour l'embrasser sur les deux joues.

Partout des arcs de triomphe échafaudés en une nuit se dressaient au

coin des rues, à l'entrée des places et des carrefours. Toutes les

fenêtres étaient pavoisées. Des étoffes de couleur, des feuillages, des

rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs,

les pavés et le ciel lui-même. Depuis les portes de la cité jusqu'à la

Grand'Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune

et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines.

Les innombrables fleurs de juin tombaient des fenêtres dans la rue comme

des cascades au torrent.

* * * * *

Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tête, levait

parfois une main qui semblait dire: «C'est trop!» Et sa bonne barbe et

ses bons yeux rendaient par leur expression douce à l'enthousiasme de la

foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants.

Philis, auprès de lui, se tenait très raide, consciente de ses nouveaux

droits et de la part qu'elle pouvait prendre aux acclamations publiques.

Son regard était sévère et digne; mais pour se mettre dans le ton des

modes qu'elle voyait générales elle avait enlevé l'épingle qui arrêtait

à mi-buste l'ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses

seins élevés à l'ombre, étant fière de leurs pointes pâles et de leur

peau transparente.

Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions à un tel spectacle;

mais le hasard l'ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques,

il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore

plus scandaleux des turpitudes où peut sombrer le dévergondage royal.

Diane à la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son

palanquin.

Giguelillot, à rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes

filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvementée de soeurs,

d'amies ou d'inconnues. Ce qu'il leur disait devait être d'un intérêt

particulier, car, sitôt qu'il avait prononcé le moindre mot, on le

répétait d'un bout à l'autre de la file avec d'assourdissants éclats, et

le cortège avançait toujours, traînant derrière son étambot où

Giguelillot était sirène, un double sillage de rires.

CHAPITRE VI

DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE.

Deux besoins qui réuniront toujours les hommes en sociétés, le besoin

de l'ordre et celui de se perpétuer, déterminèrent ces nouveaux

habitants à demander un chef et des femmes.

BARON DE WIMPFEN, _Voyage à Saint-Domingue_.--1789.

La préfecture et l'Hôtel de Ville s'étant, par hasard, entendus pour se

partager l'honneur de l'insigne présence royale, Pausole accepta le

festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les

appartements préparés chez le préfet.

Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme

Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti à ce qu'on

transformât la vieille résidence en un jeune musée populaire.

Aussitôt après le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigué par ses

deux jours de promenade, déclara qu'il ferait sur le dos de sa mule le

tour des bas quartiers de la ville.

Macarie, d'un air placide, le reprit sur son échine et abaissa les deux

oreilles avec beaucoup de résignation.

Le Roi, Taxis et Giguelillot s'en allèrent sans autre escorte.

Autour d'eux, le peuple, toujours empressé, mais un peu moins bruyant

que la veille, emplissait les rues et les fenêtres. On criait toujours:

«Vive le Roi!» et même certaines voix disaient: «Bonjour, Sire!», à quoi

Pausole répondait: «Bonjour! Bonjour! mes amis!»

Des camelots parcouraient les trottoirs en annonçant leurs feuilles

encore fraîches:

--Demandez _la Paix_! _l'Indépendant_!

--_La Nudité_! son édition de cinq heures!

Un petit bonhomme, se méprenant, hurla aux oreilles de Taxis:

--_Le Moniteur général des jeunes filles à louer_, vingt-cinq centimes

avec sa prime!

--Qu'est-ce que c'est que la prime? demanda Guiguelillot.

--Bon pour un baiser d'une minute à toucher dimanche prochain!

Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une

voiture-réclame où deux Tryphémoises de vingt ans allongeaient les

lignes pures de leurs corps veloutés sur une large bande d'annonce qui

portait en lettres énormes une adresse de parfumeuse.

--Voilà de jolies personnes, dit Giguelillot fort éveillé.

--Erreur! grommela Taxis.

--Quelle femme saurait vous plaire?

--Il en fut une, monsieur.

--Oh! racontez-nous cela, rien n'est plus singulier.

--Comment? fit le Roi presque sérieux. Mais vous m'étonnez, monsieur le

Grand-Eunuque. Vous avez aimé? Qu'est ce que cela veut dire?

--Aimé, non! Je n'ai jamais aimé que l'Éternel, Votre Majesté ne

l'ignore point; mais j'ai un jour vivement senti la perfection de

l'oeuvre divine, devant une créature du sexe. En un mot j'ai connu une

dame qui réalisait parfaitement mon idéal de la beauté. Je précise en

disant: mon idéal _physique_ de la beauté _morale_. Vous me comprenez?

--Pas du tout; mais cela ne fait rien... Continuez.

--Soit. Cette femme était l'unique locataire de mon père. Elle dirigeait

une petite maison toujours close et extérieurement décente, un de ces

pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j'estime, pour ma part,

excellents en ce qu'ils concentrent sur un point les impuretés de la

ville entière, et surtout en ce qu'ils sont ennemis du scandale. Sur

cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne

et digne femme me recevait souvent; mon père savait que mes principes et

ma chasteté native permettaient que j'entrasse chez elle sans y courir

aucun danger; le dimanche, en sortant du prêche, j'allais jouer avec ses

enfants... Un jour donc, comme je puisais là une salutaire horreur du

vice par sa contemplation même, nous vîmes entrer cette digne personne

que mon père estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs

par an. Elle n'avait aucune chemise, et je fus frappé intérieurement. Sa

majestueuse obésité commandait avant tout le respect. On eût dit qu'elle

était enceinte de six enfants et qu'elle aurait su les nourrir tant elle

avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la

maternité est la mission première et la suprême gloire de la femme,

monsieur. Enfin, pour comble de beauté... (de beauté morale, veux-je

dire) son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque

vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine était un fichu; son abdomen

était une jupe: ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime: même

nue, elle avait des voiles.

Giguelillot lui serra les mains:

--Ah! monsieur, j'ai le violent désir de vous prendre pour ami intime,

car nous ne nous battrons jamais à propos d'une femme qui passe. Et les

autres querelles ne comptent pas.

* * * * *

Pausole, qui n'écoutait plus, montra devant une boutique un écriteau

orné d'une palme: «Société Lebirbe. Grand Prix d'honneur.»

--C'est ici, demanda-t-il, que demeure la lauréate?

--Oui, Sire, dit un voisin.

--Où est cette enfant? reprit le Roi. Je la veux féliciter. En effet, si

M. Lebirbe exprime parfois des voeux dont la réalisation serait funeste

pour les libertés publiques, il est plein de sens et il voit juste sur

le chapitre des principes qu'il faut répandre autour de soi. Je suis sûr

qu'il a fait un choix éclairé entre toutes les jouvencelles qui

pouvaient aspirer à la couronne de roses. Où est l'heureuse rosière?

Dites-lui que je lui fais une visite.

La jeune fille descendit en hâte, et, dès qu'elle aperçut le Roi, elle

enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour

s'endimancher à l'office.

Elle était jolie de la tête aux pieds.

--On t'a couronnée? dit le Roi.

--Oui, Sire, on a été bien bon.

--Tu le méritais?

--Comme beaucoup d'autres. J'ai eu de la chance, voilà tout.

--Mais qu'avais-tu fait pour être rosière?

--Sire, mes parents sont pâtissiers. Les quatre marmitons ont demandé ma

main et chacun d'eux a dit qu'il se tuerait si je ne la lui donnais pas.

--C'était un cas difficile. Comment l'as-tu résolu?

--Oh! je n'ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai

épousés tous les quatre. Il faut être bonne fille, n'est-ce pas, Sire?

Les hommes sont si malheureux quand on les laisse à la porte! Ils

veulent bien peu de chose! Pourquoi leur refuser?

--Eh! si un cinquième se présente, il faudra bien que tu lui dises

non...

--Je n'ai jamais dit non à personne, Sire, ce n'est pas dans mon

caractère. Mes maris ont compris tout de suite que j'étais gentille avec

eux et que je n'avais pas de raisons pour être mauvaise avec les autres.

Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout

le monde me plaît, mais que voulez-vous? chacun pratique la charité

comme il l'entend. On n'est pas riche à la maison, je donne ce que j'ai,

j'aime faire plaisir et le soir je m'endors contente quand je me dis que

j'ai eu bon coeur pour tous ceux qui me tendaient la main. C'est ma

petite vertu, à moi.

Pausole demeurait rêveur.

--Je n'aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t'étais pas mariée. Le

mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la

révoquer, cette abdication; mais alors il faut se séparer...

--Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis mariée avec les marmitons

de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C'est

notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout

s'arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste

seule et je n'ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors,

comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les

commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt

ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitôt que j'ai posé ma jupe,

je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du

temps perdu.

--Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et

que les moeurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au

fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne.

Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes

adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montré jadis

plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas

être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon

enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta

petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main,

je te félicite.

* * * * *

Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les

boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient

le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de

visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point

d'attaquer le gouvernement.

Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux

discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.

Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux

ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la

Sûreté surgit au moment où le Roi venait d'emmener dans un coin écarté

Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie.

S'inclinant avec une déférence qu'altérait la fierté de la tâche

réussie, le chef prononça lentement ces paroles:

--J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la

Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve.

--Déjà? s'écria Pausole.

--Oui, Sire. Vous êtes obéi.

CHAPITRE VII

OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.

Dès que je fus couchée, je lui dis: «--Approchez-vous, mon petit

coeur.» Elle ne se fit pas prier et nous nous baisâmes d'une manière

fort tendre...

_Histoire de Mme la comtesse des Barres_, 1742.

Aline et Mirabelle, sortant de l'hôtel du Coq, arrivèrent à la ville

vers dix heures du soir.

Tryphême, endormie aux heures du soleil, s'anime au crépuscule et reste

éveillée tard. Toutes les boutiques étaient ouvertes le long des rues

pleines de passants quand les deux amies se mêlèrent à la foule, et

Mirabelle en profita pour s'habiller sans plus attendre. Le sentiment de

sa nudité était le plus désagréable qu'elle eût encore éprouvé. Bien

qu'elle coudoyât beaucoup d'autres jeunes filles aussi découvertes

qu'elle-même, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixés sur un point

de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter,--au moins de la

part d'une multitude.

Elle entra donc dans une boutique et expliqua ce qu'elle désirait.

--Oh! madame, fit la marchande, en la considérant des pieds à la tête,

ce n'est pas mon intérêt de parler comme je le fais, mais quel dommage

d'habiller madame! Quand on a la poitrine si jeune, le ventre si fin,

les jambes si bien faites, peut-on cacher des choses pareilles?

--C'est mon caprice, dit Mirabelle.

--Alors, mettez des transparents... Je peux faire à Madame une petite

robe Empire en linon blanc sans doublure, très collante autour des

hanches... De loin, cela fait robe, et de près, c'est comme si l'on

n'avait rien... J'ai là du linon tout ce qu'il y a de léger. On lirait

le journal à travers. Madame veut-elle essayer?... Ou bien est-ce que

madame préfère le tulle noir? mais c'est plutôt robe de bal.

--Non, rien de tout cela. De la batiste, des bas de fil, une jupe de

toile toute faite et une chemisette bleue, voilà ce qu'il me faut.

Donnez-en autant à ma soeur qui désire s'habiller exactement comme moi.

--Enfin... je veux bien, dit la brave femme. Vrai, c'est péché de vous

obéir.

Habillées, elles achetèrent des canotiers quelconques, mais de paille et

de ruban semblables. Mirabelle y tenait beaucoup.

Puis elles sortirent.

* * * * *

--Grande soeur, dit Line en souriant, où irons-nous passer la nuit?

Malgré le conseil de Giguelillot, Mirabelle répondit vivement:

--À l'hôtel.

--Pourquoi pas dans cette maison dont le page nous a donné l'adresse?

--Cela m'effraye, tous ces garçons et toutes ces petites filles

ensemble...

--Ils doivent tant s'amuser! Tu ne veux pas aller voir?

--On nous retiendrait peut-être... Je ne suis pas tranquille. L'hôtel

est plus sûr.

--Le page disait bien le contraire. Et il est si intelligent!...

N'est-ce pas qu'il est gentil, ce petit page, Mirabelle?

--Ah!... tu trouves?

--Oui... J'aime beaucoup ses yeux.

--Moi pas!

--Oh! je t'ai fait de la peine. Tu es devenue blanche...

--Pas le moins du monde. Je ne suis pas de ton avis, voilà tout.

--Mais comme tu es nerveuse! Pourquoi t'ai-je dit cela?... Pardon,

Mirabelle, je ne le dirai plus... Viens dans un petit coin noir, tout de

suite...

--Pourquoi?

--Pour que je t'embrasse... Si tu me le permets.

Elles prirent une rue obscure et trouvèrent l'abri souhaité: derrière un

tombereau de sable qu'on avait laissé là sur cales, les deux jeunes

filles, bouche à bouche, se prouvèrent une fidèle tendresse.

--Viens, soupira Mirabelle. Dépêchons-nous, il est tard. Il nous faut

une chambre, tu sais.

--Oui, dit Line, j'ai bien sommeil encore. Depuis trois jours j'ai si

peu dormi... Je me sens faible, faible, ce soir. Et j'ai mal aux

jambes... Comment cela se fait-il? Nous n'avons guère marché, pourtant?

--C'est parce que tu grandis. Je suis contente de cela. Bon signe, ma

chérie.

Line croyait tout ce qu'on lui disait et ne s'inquiéta pas davantage.

Dans une avenue silencieuse, elles s'arrêtèrent devant un hôtel qui

paraissait très convenable et qui avait pour enseigne: _Hôtel du

Sein-Blanc et de Westphalie_.

Elles y pénétrèrent. Mirabelle choisit une chambre à grand lit, très

vaste, avec des miradores qui lui assuraient une précieuse fraîcheur.

Au moment où elles gagnaient l'ascenseur, la directrice prit à part

Mirabelle et s'excusa profondément: l'hôtel avait six attachés chargés

du service de nuit près des dames qui voyageaient seules; mais il était

venu dans l'après-midi une famille de sept Anglaises qui avaient retenu

par télégramme toute cette partie du personnel et la maison se trouvait

ainsi démunie pour quarante-huit heures. La directrice offrait de les

remplacer, au moins dans la mesure du possible, en réveillant les deux

petits grooms, qui étaient sans doute un peu jeunes, mais passaient pour

très gentils. Elle demandait, en outre, si ces dames resteraient

plusieurs jours afin de les inscrire sur-le-champ pour les premiers

attachés disponibles.

Mirabelle la laissa parler; puis elle répondit simplement:

--Ma petite soeur et moi, madame, nous n'avons besoin de personne.

À peine enfermées dans leur chambre, elles se déshabillèrent avec

lassitude. Line dormait en faisant sa toilette et restait les doigts

dans ses cheveux sans pouvoir terminer sa natte.

Mirabelle, mélancolique, mais patiente et résignée, la coucha comme une

enfant.

--Bonsoir, Mirabelle... Dors bien... murmura Line en tendant la bouche,

mais sans pouvoir rouvrir les yeux.

--Bonsoir, ma chérie... je ne t'éveillerai pas.

--Bien gentille... bonne nuit.

Mirabelle se glissa le long de son amie, prit tendrement le petit corps

entre ses belles jambes jalouses, posa la tête blonde sur sa poitrine et

ne put s'endormir que longtemps, longtemps après.

* * * * *

Elle s'éveilla cependant la première, sonna, sauta du lit et sortit dans

le couloir afin de donner ses ordres silencieusement.

Il lui fallait des fleurs, des gerbes, des brassées, des bottes de

fleurs. Elle en mit partout, sur les tables, la cheminée, les divans,

les chaises, les consoles. Elle en mit derrière les cadres, dans les

marges de toutes les glaces, et jusque dans les gonds des hautes

portes-fenêtres ouvertes. Elle en joncha le tapis, elle en couvrit la

couche. Autour du cher profil de Line endormie elle en rougit l'oreiller

blanc, et Line fut éveillée par leur immense parfum.

Les deux mains jointes sous la joue, souriante des yeux et de la bouche,

la natte ramenée sur la poitrine et un sein dans le pli du coude, elle

appela Mirabelle qui mit genou en terre comme si elle mimait un ballet

d'amour.

Line avait l'âme reconnaissante. Elle réunit ses bras nus derrière le

cou de son amie, ébaucha quelques baisers plus sonores que voluptueux,

puis tourna doucement la tête de Mirabelle de façon à poser l'oreille

sur sa bouche et lui offrit sans détours ce que la jeune fille pouvait

désirer de plus agréable à ses tentations.

Mirabelle ne se fit pas prier. Ayant prouvé douze heures durant toute la

discrétion dont elle était susceptible, elle jugea qu'elle avait atteint

l'extrême limite de la réserve et qu'il lui devenait permis de se

montrer enfin telle que les dieux l'avaient faite.

Sa franchise, durant quatre heures, se montra sous tous les aspects.

Après plusieurs attendrissements qui l'ébranlèrent jusqu'au fond de sa

jeune et prompte émotion, Line avoua qu'elle était décidément souffrante

et qu'elle n'aurait pas même la force de se lever pour déjeuner sur une

chaise.

Les aventures du roi Pausole · 第 14 / 16 段