--Non pas! Non pas! dit Pausole. Je congédie la Reine Denyse. Le harem

est pacifié. Chaque Reine a des droits égaux qui s'affirment une fois

par an. Je n'aurais pas l'extravagance de compromettre par boutade un

ordre de succession qui doit être l'ordre parfait, puisqu'il se modèle

sur les révolutions de notre planète elle-même.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Philis.

Puis elle se reprit:

--Pardon, Sire. On m'a dit bien des fois qu'il ne fallait pas poser de

questions. Ce n'est pas ma faute. Je ne sais rien.

--J'en suis ravi, dit Pausole. Mais qu'appelles-tu rien, réponds-moi?

--La liste des Rois de Tryphême avec les sous-préfectures et la règle

des participes.

--Tu sais tout cela? C'est admirable.

--Je le sais, je le sais... pas très bien.

--Et que voudrais-tu savoir de plus?

À cette question Philis répondit si franchement que Pausole en eut un

sursaut.

Toute confuse et l'oeil bas, elle se reprit encore:

--Pardon, Sire, j'ai dit une bêtise? Je n'aurais pas dû... surtout

devant vous... Mais c'est toujours la même chose... Papa le disait

bien... Quand je monte à cheval depuis cinq minutes je ne suis plus

tenable, il paraît... Une autre fois, je ferai attention.

Pausole la rassura du geste:

--C'est moi qui ai eu tort, ma petite, si je t'ai laissé croire que je

te désapprouvais, car tu as fort bien répondu.

--Vraiment?

--Je le crois. D'abord tu as parlé du fond du coeur.

--Oh! oui!

--... Et il faut toujours dire la vérité.

--Même cette vérité-là?

--Elle est la grande vérité des femmes et la plus belle ambition

qu'elles puissent décemment exprimer. Si tu m'avais répondu que tu

regrettais de savoir peu de chose sur la mécanique céleste ou le calcul

différentiel, j'aurais été moins satisfait; non pas qu'il n'y ait de par

le monde des mathématiciennes et des astronomes qui tiennent

convenablement leurs petits emplois; mais simplement parce que celles-là

deviennent semblables à des hommes, et prennent à plaisir les défauts

d'une moitié du genre humain qui m'inspire de l'antipathie.

--Oh! pas à moi! dit Philis.

Cette fois, le mot parut léger.

* * * * *

Giguelillot, toujours complaisant, se hâta de combler le silence:

--Avez-vous remarqué, Sire, dit-il brusquement, combien les Tryphémois

ressemblent aux Français?

--Quelle question baroque! Comment voudrais-tu qu'il en fût autrement?

Ce sont des Catalans et des Languedociens mêlés; il sont de race

gallo-romaine.

--Oui; mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis venu de Paris,

croyant trouver ici un milieu tout nouveau. Vous aviez fait une

révolution complète, proclamé la liberté morale...

--Oh! dit Pausole. Ce n'est rien, mon petit. L'importance des

révolutions se mesure à l'intérêt que peut avoir le gouvernement à

retarder leur réussite. Il n'y a jamais eu qu'une révolution improbable

avant le succès et inconcevable dans le souvenir, c'est celle qui vous a

donné la liberté religieuse, parce qu'en renonçant au droit divin, le

pouvoir s'est privé d'un soutien fondamental qui lui avait assuré

jusque-là une stabilité plusieurs fois séculaire. Mais la liberté

morale? Vous l'aurez quand vous la demanderez.

--Qu'est-ce que c'est? hasarda Philis.

--Tu penses bien, mon petit Gilles, dit Pausole sans répondre, que le

jour où, à Paris, le public prendra la peine de réclamer une danseuse

nue à l'Opéra, on la lui donnera tout de suite, car le ministère n'en

sera pas renversé, surtout si les abonnés savent que la danseuse est

bonne pour lui.

--C'est possible; mais je croyais trouver ici un monde plus différent du

mien, quelque chose de bouleversé, d'inouï, un contraste absolu. Et tout

se passe pourtant comme dans le pays voisin... Les routes sont calmes,

les moissons poussent, les métayers chassent de chez eux les filles de

ferme qui se conduisent mal; les soirées sont d'une tenue grave et les

jeunes filles paraissent élevées avec une certaine rigueur.

--Bien entendu. Rien ne change rien à l'homme, mon petit. On peut

seulement lui rendre la vie un peu plus facile et douce en le laissant

libre d'accomplir tout ce qui ne fait de mal à personne. Et voilà ce que

j'ai voulu faire. Je crois même que depuis bien des siècles, je suis le

premier législateur qui se soit donné pour principe de ne pas ennuyer

les gens.

Philis s'agitait sur sa selle.

--Alors, Sire, on fait tout ce qu'on veut dans le harem?... J'ai encore

posé une question... Si je suis insupportable, il faut me le dire... Je

suis habituée... On me gronde tout le temps.

--Non, tu n'es pas insupportable, dit Pausole. Et je t'aime ainsi.

J'espère qu'au harem tu ne voudras rien faire qui n'y soit permis. En

tout cas, ce n'est pas une prison. Tant que tu seras heureuse, je t'y

garderai. Le jour où tu voudras partir, tu me diras simplement: Adieu.

--Et vous ne me retiendrez pas? C'est bien méchant.

Pausole se retourna vers Giguelillot.

--Tu vois, dit-il. On ne perd jamais l'habitude de se plaindre, et sitôt

qu'on a obtenu la liberté...

* * * * *

Mais Taxis revenait au grand trot.

--Ah! ah! nous allons apprendre des nouvelles, dit Giguelillot perfide

et gouailleur. Voici le seigneur Grand-Eunuque qui revient après une

fructueuse battue. Il a retrouvé la Princesse. Louées soient sur terre

et dans les cieux sa clairvoyance comme sa tactique.

--Quelle Princesse? demanda Philis.

--Les coupables sont arrêtés! cria Taxis du plus loin qu'il put.

--Quoi? ma fille? Vous avez osé arrêter ma fille?

--Oh! mais comme c'est intéressant! dit Philis tout bas.

--Je n'ai pas eu cette témérité, répondit Taxis. Je ne tiens que les

complices, qui sont là-bas sous bonne garde. Ce sont deux petits paysans

du hameau; sans doute ils se sont entremis pour aider à l'enlèvement,

car ils portent la robe et le costume de la Princesse et de l'Inconnu.

--Ils avouent?

--Ils nient; c'est précisément ce qui les condamne. Le vrai coupable se

reconnaît à un signe frappant: il commence toujours par déclarer qu'il

est innocent. Sitôt cette déclaration reçue, la police donne l'ordre

d'écrou. Il y a là plus qu'une présomption, à mon sens: presque une

certitude. J'ajouterai même qu'à défaut d'autres preuves, je me

contenterais de celle-là pour condamner.

--Faites comparaître, dit Pausole.

Et l'on vit arriver, se tenant par la main, une jeune campagnarde et son

frère, larmoyants et livides de peur.

* * * * *

Ils expliquèrent en bégayant qu'ils avaient trouvé cette belle robe et

ces beaux habits dans la cour de leur cabane; que, comme c'était le jour

de la Pentecôte, ils avaient pensé que la sainte Vierge leur envoyait

ces atours de fête pour les récompenser d'avoir beaucoup peiné pendant

l'année précédente; qu'ils avaient vu là un miracle, c'est-à-dire

quelque chose de bien naturel, et que s'ils s'étaient doutés de ce qui

les attendait au milieu de la route, ils auraient plutôt jeté les

vêtements au feu que de s'en parer un seul instant. Enfin, leur maintien

fut si humble et si candide et si niais, que Pausole, levant les

épaules, s'écria:

--Vous êtes fou, Taxis. Ces enfants sont parfaitement idiots, et par

conséquent incapables de mal faire. Le crime est un des privilèges

réservés à l'intelligence--j'entends du moins le crime complexe et

clandestin comme celui que nous poursuivons. J'espère pour l'honneur de

ma fille qu'elle a été enlevée par quelqu'un d'assez fin pour ne

demander aucune aide aux bélîtres que vous avez pris.

--Je demande néanmoins qu'ils soient fouillés, dit le Grand-Eunuque.

--Soit. Mais vous ne trouverez rien. Je m'en porte garant.

Taxis déshabilla de sa propre main le frère et la soeur tout honteux,

qui se serrèrent l'un contre l'autre en mettant chacun leurs doigts dans

leur nez.

Sur le talus poudreux de la route il étala leurs habits, fouilla les

poches, les goussets, les doublures?

--Rien? dit Pausole. Je le pensais bien!

--Quatre lettres, répondit Taxis.

Et, avec une déférence qui ne laissait pas d'être orgueilleuse, il les

tendit d'un geste vif.

--Où se trouvaient ces lettres? dit Pausole.

--Dans la poche gauche intérieure du veston.

--Lisez-m'en une; celle que vous voudrez.

Et tandis que Philis, prodigieusement intriguée, amenait son petit

cheval par derrière pour suivre par-dessus l'épaule, Taxis donna lecture

du premier billet:

«Mon petit Mimi,

«Réveille-toi. Je casserai ta sonnette à dix heures et demie. Mon singe

fait une adjudication à la campagne. Je suis libre comme une hirondelle

et je me sens si tendre que mes yeux se ferment! Renvoie n'importe qui

si tu n'es pas seule! On m'habille et j'accours.

«Ta bouche.

«CAMILLE.»

--La lettre est bien cocasse, déclara Pausole. Qui peut être ce M.

Camille qui se compare sottement à une hirondelle et possède un singe,

lequel fait des adjudications? Chez quels peuples les vieux notaires

vendent-ils leurs études à des ouistitis? Voilà qui ne se comprend

guère.

--Dites donc, souffla Philis à l'oreille du page. C'est une écriture de

femme, vous savez. Pour moi, il y a des choses là-dessous...

--Ah! Ah!

--Faut-il que je le dise?

--Non. Cela ferait mauvais effet.

Et, suggérant à son zèbre le désir de faire volte-face, il se tourna

vers le Roi:

--On perd un temps précieux, fit-il, à lire cette correspondance. Elle

ne peut rien nous apprendre: je sais depuis hier soir qui accompagne la

princesse...

--Je le sais aussi, monsieur! cria Taxis. Ma découverte corrobore toutes

mes présomptions. Ces quatre lettres sont adressées à «Mlle Mirabelle».

J'affirme donc une fois de plus que cette précoce entremetteuse a servi

de truchement dans la circonstance, et que le coupable est son ami,

qu'il l'a commise et soudoyée.

--Je prétends, dit Giguelillot, que la vérité est bien différente.

Et, certain de la réponse qu'il allait recevoir, il ajouta:

--C'est ce que je vais avoir l'honneur d'exposer au Roi s'il m'accorde

ici même trois heures d'entretien pendant lesquelles je lui rendrai

compte de toutes les recherches que j'ai faites pendant la journée

d'hier.

Eh! Pourquoi? dit Pausole. C'est bien inutile. Je ne suis point un chef

de police et je n'ai nullement l'intention de me mêler à vos travaux.

Entendez-vous, je vous le répète. Votre explication d'hier, quoique

vive, a pu vous rapprocher. Menez l'enquête de concert ou chacun de

votre côté. Cela m'est parfaitement égal. Je n'interviendrai qu'à la fin

pour reprendre moi-même ma fille dans la retraite où j'espère que vous

la retrouverez.

--Votre fille est donc partie, Sire, comme Galatée? demanda Philis.

--Ce n'est pas du tout la même chose, dit Pausole.

CHAPITRE IV

COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VÉRITÉ SUR TOUTE L'AFFAIRE.

J'ai dans mon répertoire plusieurs remèdes, _Pulsatilla_, _Natrum

muriaticum_, _Belladona_, efficaces chez les gens qui se croient

damnés.

Dr GALLAVARDIN (de Lyon).--1896.

Les deux petits paysans mis en liberté, tout le cortège s'ébranla de

nouveau dans la direction de Tryphême.

Giguelillot n'aurait point voulu mystifier le Roi Pausole, car il

l'aimait très sincèrement, malgré qu'il l'eût fait cocu. Mais ses

scrupules étaient moins vifs à l'égard du seigneur Taxis; et comme il

lui fallait pallier le fâcheux épisode des lettres, il rejoignit le

Grand-Eunuque et lui dit en confidence:

--Monsieur, pour ma part je mènerai l'enquête d'une façon impitoyable;

mais je crois devoir vous annoncer que l'inculpé est par malheur un de

vos coreligionnaires.

--Que dites-vous? Quel scandale!

--Ne vous effrayez pas. Sa voie est droite et ne l'égare qu'en

apparence. Voici la vérité sur toute cette affaire: un jeune homme,

choisi parmi les plus chastes d'une société qui en compte beaucoup, a

été chargé d'une mission morale à Tryphême par un groupe de protestants

qui habite Alais.

--Alais est une ville sans tache, dit Taxis.

--Vous le savez, monsieur, je ne partage pas vos idées, reprit

Giguelillot imperturbable; mais je trouve malgré moi une certaine

grandeur, un généreux désintéressement aux visites que font vos amis

chez les courtisanes de nos grandes villes, à l'effet, sans doute, de

les purifier.

--N'en doutez point.

--Tel était précisément le but du jeune homme que nous recherchons.

Depuis cinq mois, si j'en crois ses propres paroles, il a passé toutes

ses nuits et souvent même ses journées dans les lits des filles perdues,

allant sans cesse de couche en couche, de répulsion en répulsion.

--Le noble enfant!

--Sa méthode particulière consistait à montrer sa propre personne, qui

est en effet sans charmes, déplaisante et mal tenue. Il quittait ses

vêtements, s'approchait de la pêcheresse et articulait d'une voix

lamentable: «Voilà ce que c'est que la chair; comment n'es-tu pas

écoeurée?»

--Il en a converti beaucoup?

--Aucune. La plupart protestaient aussitôt qu'elles n'avaient jamais

rien touché de plus tentateur que son corps, et qu'elles aimaient

beaucoup les blonds (car il est blond). D'autres lui expliquaient avec

un sourire qu'elles n'étaient pas moins aimables envers les beautés de

second rang et qu'en échange d'un double prix elles donnaient double

tendresse. Celles même qui restaient assez franches pour dire de lui ce

qu'elles en pensaient se refusaient à injurier dans le sursaut d'un égal

mépris le reste de leurs amants. Celles-là étaient les plus jeunes.

Bref, il allait partir très découragé lorsque ayant appris que la

Princesse Aline habitait non loin du harem, il jugea que nulle âme

n'était plus en péril que la sienne, et eut la gloire de la sauver.

--Comment s'y est-il pris?

--C'est un secret. Concurremment, monsieur, il extirpait encore du sein

du péché une pauvre danseuse nommée Mirabelle.

--Ah! nous y voilà donc!

--Mais cette danseuse manquait d'argent pour retourner dans son pays et

oublier là sa jeunesse d'orgies. Son conseiller ne se souciait point de

lui en remettre, car il avait en horreur toutes les prodigalités. La

Princesse Aline s'en chargea. Et c'est ainsi qu'elle put le même jour

non seulement se préserver elle-même, mais tirer du gouffre une autre

brebis. Voilà pourquoi elle écrivit et fit porter où vous savez, par la

main d'une dame d'honneur, la lettre qui vous alarmait.

--Tout s'explique, en effet! Et ces billets trouvés...

--Ce sont les derniers témoins d'une folle existence. Mirabelle voulait

les détruire tout d'abord; puis elle en a fait don à son bon pasteur

pour prouver un repentir sincère.

--Et ces vêtements eux-mêmes... ce veston bleu... cette robe verte...

--Une libéralité à de pauvres paysans. La Princesse Aline et son

compagnon ne veulent plus s'habiller que de noir.

* * * * *

Taxis regarda fixement le petit page.

--Monsieur, dit-il (et je m'excuse à l'avance de ce que je vais

présumer), j'ai des raisons de penser que vous vous moqueriez de moi si

je vous en donnais l'occasion. Mais aujourd'hui je vous crois, oh! je

vous crois! La Vérité illumine ce que vous venez de m'apprendre. Je le

sens! Je le sais! Je le crie!... On n'invente pas cela!... Désormais une

lutte effrayante va se livrer en mon coeur entre mon devoir moral et mon

devoir public... Si je protège la Princesse, je trahis le Roi... Si je

la livre, j'arrache une âme à la vertu... D'un côté, c'est le forfait;

de l'autre, c'est la coulpe... Dans les deux cas, l'enfer me guette...

Que faire? Où aller? Que devenir?... Sentinelle! Sentinelle! Que dis-tu

de la nuit?

Le poney de Philis se rua au milieu de ce désespoir. Pourpre et

haletante, la petite criait:

--Mais vous ne voyez donc rien! Regardez devant vous... Tenez! Tenez!...

Là-bas, sur la route...

CHAPITRE V

COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REÇU PAR LE PEUPLE DE TRYPHÊME.

Le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions

auxquelles il y a grande quantité d'enfans, tant fils que filles,

hommes et femmes, plus de cinq ou six cents personnes toutes nues,

tellement qu'on ne vit jamais si belle chose.--Dieu merci!

_Journal des choses advenües à Paris, depuis le 23 décembre 1588._

Sur la route, au grand soleil de juin, tout un cortège s'avançait

lentement, annoncé par un brouhaha de voix, de chants et de musiques...

Le page et Taxis s'arrêtèrent.

--Qu'est-ce que c'est encore que cette multitude? dit Pausole qui les

avait rejoints.

--Je crois, dit Giguelillot, que Tryphême prépare à son bon monarque une

réception triomphale.

--Comment? une réception? Mais je fais un voyage secret!... Peut-être

n'ai-je pas gardé en fait un rigoureux incognito, puisque j'ai la

couronne en tête; cependant, je n'avais prévenu personne et je suis

stupéfait de ce que j'aperçois.

--Tryphême est à sept kilomètres du palais. A bicyclette, cela se fait

en un quart d'heure. La ville entière a su votre départ hier matin avant

midi. Elle a eu tout le temps de préparer un accueil cordial et pompeux,

et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu'en soit notre

sentiment.

--Tant pis, dit Pausole. Je m'y résigne. Acceptons d'un visage aimable

ce qu'on voudra nous imposer. La popularité est une lourde charge; mais

fou qui rechignerait contre elle.

* * * * *

Dans le centre d'un rond-point ombreux qui élargissait la route, la tête

de la procession fit halte à six pas du Roi.

Elle était formée par deux jeunes filles à califourchon sur des juments

arabes de robe blanche et à longue queue. Leurs cheveux noirs étaient

couronnés de pivoines. Leurs jambes très brunes se fonçaient sur le poil

éclatant des bêtes, et leurs pieds petits tombaient droit, n'ayant ni

selle ni étriers.

D'une seule main, chacune d'elles tenait les brides de moire et, de

l'autre, portait la hampe de bambou d'une bannière légère qui, tendue

entre elles deux, élevait sur le ciel ces mots de soie et d'argent:

VIVE NOTRE BON ROI PAUSOLE!

Plus loin, deux autres jeunes filles élevaient une seconde bannière sur

laquelle on pouvait lire:

TRYPHÊME EST HEUREUSE.

Un troisième couple suivait avec cette dernière inscription:

TRYPHÊME EST RECONNAISSANTE.

Au delà, de longues files de femmes qui portaient sur leur tête des

corbeilles de fleurs, encadraient d'abord la musique, puis les autorités

de la ville, hommes à barbe ou vieillards rasés, tous vêtus de coutil

blanc.

Derrière, marchait une foule énorme.

--Oh! que c'est joli! que c'est joli! dit Philis, la main au menton.

C'est pour nous, tout cela? pour nous deux? C'est une fête pour mon

mariage?

--Oui, dit Pausole. Tu l'as deviné.

Alors, Philis cria:

--Vivent les Tryphémoises!

Sa voix perçante traversa l'air même au-dessus de toutes les fanfares,

et la foule répondit:

--Vive le Roi Pausole!

Puis les ophicléides ayant fini leur marche sur douze cadences

parfaites, répétées selon toutes les coutumes, entonnèrent l'Hymne

Pausolien dont cent voix chantaient les paroles.

* * * * *

Pausole ne l'écouta pas debout. Un monsieur fort affairé, la main

fébrile et l'oeil inquiet, ayant fait former le cercle à toute la

procession, conduisit le Roi jusqu'à une estrade, hâtivement échafaudée

dans l'ombre verte du rond-point.

Philis, n'y trouvant pas de siège pour elle, s'assit en riant sur un

petit coussin. Diane à la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de

bonnes raisons, se contenta d'un coussin semblable. Ainsi flanqué de ses

deux femmes comme une statue de marbre qu'entourent des figures

allégoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tête pour exprimer

à tous qu'il se disait comblé d'honneurs, et prit doucement place dans

son trône.

Hélas! il prévoyait bien que l'éloquence officielle devrait être, ce

jour-là, reçue comme un fléau divin.

Mais la Ville entendait flatter ses préférences, et le premier de tous

les discours fut fait par un homme du peuple.

--Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les

gens sans cabane. Quand on nous trouve étendus au pied d'un mur ou sur

la planche verte d'un banc, en train de dormir ou d'aimer, on ne nous

envoie pas en prison pour nous punir de n'être pas riches. Quand nous

n'avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force

pas d'aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous

n'avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les

boulangeries royales où vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux

que la faim travaille. Enfin tant que nous ne faisons rien contre ceux

qui nous laissent passer, nous avons le droit d'être gueux et de ne pas

mourir tout de même... On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi

Pausole est un brave homme.

Pausole étendit la main.

--Ce discours me plaît beaucoup. Qu'on donne à ce pauvre claquedent une

maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois

fortes filles pour chauffer ses draps en décembre. Qu'on en donne autant

aux douze gueux qu'il désignera de son plein gré. Je prends les frais de

leur entretien sur ma cassette particulière, et s'ils font des enfants,

je leur donnerai double rente. Enfin, qu'on réunisse tous les autres

errants et qu'on remette à chacun une petite pièce d'or; c'est mon don

de joyeuse entrée dans ma bonne ville de Tryphême.

La foule poussa des acclamations.

* * * * *

Un autre orateur s'avança.

--Sire, dit-il, nous vous bénissons, nous, les gens du petit commerce,

car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu'il nous plaît,

sans patentes ni privilèges. Personne n'a le droit d'entrer chez nous de

la part du gouvernement: nos allumettes, nos cigares et même nos cartes

à jouer ne portent aucune estampille. Si l'acheteur méprise nos cravates

mais se sent du goût pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ,

nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l'arrière-boutique

sans que l'État ouvre les siens dans un cas où personne ne réclame son

appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous déclarons teindre et

blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos

impôts pour nous pousser à la faillite et ruiner du même coup vingt-cinq

pauvres gens. C'est à vous seul que nous devons, Sire, un sort que

l'Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre

Majesté.

--Mon ami, dit Pausole, vous n'accepteriez pas que je vous fisse une

largesse dont vous n'avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des

terres de la couronne avec l'argent nécessaire pour construire une

maison de retraite aux petits commerçants malchanceux. Si je pouvais

ajouter la moindre liberté à celles que vous avez déjà, je le ferais

avec allégresse, mais le code de Tryphême ne me laissant pas le droit de

vous imposer une entrave (et je l'ai bien voulu ainsi) me retire en même

temps le plaisir de vous apporter une liberté de plus. Pénétrez-vous de

vos satisfactions, puisque vous affirmez qu'elles sont véritables et

renversez mon successeur sans pitié comme sans scrupule s'il prétend

restreindre d'une ligne l'infini que je livre à vos initiatives.

--Vous vivrez toujours! cria le peuple.

--Je n'aime pas à en douter, répondit Pausole.

* * * * *

Un troisième personnage se présenta.

Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le

long geste par lequel il annonça le mouvement de sa première période. Au

nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bénéfices

que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphémoise.

Mais le Roi l'arrêta d'un mot.

--Monsieur, ce n'est pas d'abord pour vous que j'ai changé toutes les

coutumes. Si ma loi vous plaît, voilà qui m'enchante, mais vous

conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la

limite des joies humaines, sans que je m'occupasse de vous taper les

joues pour vous empêcher de pleurer. La stupide charge des lois n'était

pas moindre sur vos têtes que sur les derniers de mes sujets. Leur

intérêt, cependant, passait avant le vôtre et je ne m'occupe de vous que

par-dessus le marché. Cela n'empêche point que je ne sois sensible à

votre hommage et touché de vos remerciements. Vous êtes homme, et comme

tous les hommes, vous aviez le droit strict de régler votre vie avec

indépendance. J'ai le plaisir de vous saluer.

Les acclamations redoublèrent.

--Bien... bien... dit Pausole, cela suffit. Je déclare la séance levée.

Le chef de la Sûreté générale est-il parmi les assistants? J'ai deux

mots à lui dire en particulier.

* * * * *

Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le

cortège, les porte-bannière, la foule, les bagages et les quarante

lanciers se suivirent dans un désordre voulu par Giguelillot, qui venait

de prendre le commandement.

Les aventures du roi Pausole · 第 13 / 16 段