Et pendant qu'elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain,

Giguelillot considérait combien il était heureux qu'il n'aimât point

cette jeune fille, pour avoir la liberté de lui parler comme il allait

le faire.

--Je les envie, dit Galatée.

--Toutes les deux?

--Toutes les deux également. Je voudrais être la bonne de l'hôtel. Je

voudrais être la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fossés

de la route et qu'on étranglera tout à l'heure, mais pas avant de

l'avoir saisie.

Giglio s'inclina.

--Je n'ai plus rien à dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous

aide à partir d'ici, je suis tout prêt.

--Comment? Vous voulez bien?

--C'est peut-être absurde; je n'en sais rien. En tout cas, cela ne me

regarde pas. Vous avez bien le droit d'exprimer une volonté après dix

ans de réflexion. J'ai dit ce que j'avais à vous dire. Maintenant, si

vous êtes déterminée, je n'insiste plus. D'ailleurs, je suis dans mon

rôle de jeune homme en jetant le désordre au milieu des familles et en

bouleversant les projets d'un père. Et puis je crois même que je vous

avais promis de vous obéir? Cela tombe admirablement bien.

Galatée lui serra les deux mains:

--Oh! vous êtes bon; et moi qui vous ai mal accueilli! Pardonnez-moi si

vous le pouvez. Je vous aime de tout mon coeur. Écoutez... Quelle heure

est-il?... Quatre heures dix... Les domestiques ne sont jamais levés

avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures à nous... Je

vous permets de ne pas m'habiller tout de suite.

CHAPITRE XI

COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE

S'ACCORDAIENT EXACTEMENT.

On dit qu'il vaut mieux, sur des feuilles de bananier

Coucher avec deux hommes à la fois

Que de dormir seule.

_Chanson populaire annamite._ (Trad. DUMOUTIER.--1890.)

Pausole débout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tête.

--Que suis-je venu faire si loin? dit-il tout haut. Dans quelle escapade

me suis-je lancé? Me voilà sur les grandes routes, moi aussi, à plus de

trois kilomètres de mon palais, prêt à dormir dans un lit de hasard,

sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familières. Quelle folie

que cette aventure!

Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l'aventure parût

bonne et durât le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un

vaste fauteuil et s'accroupit à ses pieds.

Elle opposait un esprit simple aux complexités de la vie, et c'eût été

la méconnaître que voir en elle une cérébrale; mais elle était, par

intuition, experte à régler sa politique sur la psychologie de l'amour,

seule partie de la sagesse où elle eût acquis des lumières. Nul autre

conseil que le sien n'avait amené le Roi à retarder son départ au moment

où elle désirait qu'il ne quittât point le palais. Il lui fallait

maintenant prolonger l'excursion, mais surtout y prendre part,

c'est-à-dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux

règlements.

Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d'un meilleur

secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus

certainement qu'elles ne l'atténuent, et elles provoquent le

ressentiment même lorsqu'elles obtiennent les mots du pardon.

Diane ne s'excusa donc en aucune manière. Elle compta sur la seule

influence de son bonheur personnel pour apaiser l'esprit du Roi, et elle

leva vers lui un visage dont le calme n'était troublé que par l'éclat

d'un noir regard.

--Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je

rappellerai en moi plus tard en songeant à cette chambre étrangère!

Voyez: notre hôte a disposé toutes choses selon vos goûts particuliers.

Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas; un

autre plus haut et moins ferme; et celui-ci qui est si large, et

celui-là qui est si bien placé dans l'air libre de la grande fenêtre.

Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J'en avais

pris avec moi de peur qu'on ne l'eût oublié.

--Est-il vrai? fit Pausole.

--En voulez-vous maintenant?

--Non. Il suffit que je le sache à ma portée. Mais cela m'aurait fort

contrarié de ne pas le voir avant de m'endormir.

--Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j'ai recommandé

que l'on fît noir et d'une épaisseur très égale, car l'Ecuyer des

cuisines ne l'avait pas dit avec autorité.

--Cela est bien.

--J'ai demandé surtout que le château gardât un silence de cathédrale

tant que vous n'auriez pas daigné annoncer votre réveil.

--C'est, en effet, très important.

--Votre camérière est ici. Demain, à l'heure où je sonnerai pour vous,

c'est elle qui se présentera, et je lui ai fait dire de se taire; elle

vous a ennuyé ce matin, m'a-t-on dit. Enfin, j'ai demandé pour vous à

Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous

est désagréable.

--Ah! ceci est parfait. Je veux t'embrasser, ma Houppe. Viens sur ce

divan bas. Les sièges sont, en effet, très confortables ici, et cela me

réconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi: tu as donc beaucoup parlé

avec Mme Lebirbe?

--Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa soeur, qui a épousé un

médecin, a été la maîtresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m'a

rappelé cela tout de suite.

--Elle est veuve, cette soeur?

--Non. Elle a eu d'abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon

père.

--Je n'aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n'a-t-elle pas franchement

divorcé?

--Parce que mon père était marié aussi; et maman avait le caractère très

difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en être question.

Je me souviens que quand papa ramenait des maîtresses chez lui,

c'étaient des scènes interminables. Il n'a jamais pu en garder une plus

de huit jours.

--Tu tiens de ta mère, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griffé

cette pauvre Denyse que j'ai vue ce matin...

--Et que vous avez renvoyée, Sire! Oh! que j'ai été contente quand je

l'ai vue revenir au harem! Je me souviendrai aussi de cette joie-là...

mais celle que j'ai ce soir est plus douce.

Pausole lui mit la main sur l'épaule.

--Tu mènes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe? Je vois cela

derrière toutes tes paroles.

--Oh! oui, bien triste l'an dernier. Bien heureuse depuis deux jours.

--C'est désolant... Que faire? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni

toi ni aucune de mes femmes... Si je fais garder le harem avec tant de

rigueur, c'est parce qu'il me serait personnellement très désagréable

d'être trompé. Mais je ne retiens personne par la force...

--Pouvez-vous me parler ainsi? Vous m'aimez donc bien peu? fit Diane

très pâle.

--Houppe, je t'aime bien, et c'est pour cela que je te donnerai la

liberté le jour où tu me la demanderas.

--Je ne vous la demanderai jamais.

--Et tu prévois que tu resteras malheureuse?

--Oui. Mais moins malheureuse d'un jour chaque année.

--C'est désolant, reprit Pausole. C'est désolant.

Diane, mécontente du point où elle avait conduit la conversation, se

demandait déjà comment elle allait persuader au Roi de consentir à voir

en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses; mais le bon

Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte:

--Je devrais peut-être, fit-il, aller plus loin... J'y ai déjà songé...

Eh! qu'il est parfois délicat d'accorder son propre bonheur et sa propre

liberté avec la liberté et le bonheur des autres! C'est un idéal

impossible: il faut toujours aller jusqu'au sacrifice. Et alors la

question se pose de savoir qui doit se sacrifier... Je veux bien la

résoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de

l'équité...

--Contre vous?

--Eh! oui! Je me rends compte qu'en obligeant ces jeunes femmes à une

continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais

acheter trop cher les satisfactions que le titre de reine peut donner à

leur tendresse ou plus souvent à leur vanité. Elles s'en accommodent. Je

le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demandé

parfois si je ne devrais pas lâcher le corps des pages nuit et jour dans

le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait très

probablement... Je ne m'y suis pas résolu; mais je n'en repousse pas non

plus l'idée... Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait être

sainement jaloux... Et si je prévois que leurs jeux m'apporteraient

quelques soucis, du moins m'y résignerais-je comme à la solution la

moins choquante de toutes, et avec le contentement d'avoir donné un peu

de joie aux petites captives volontaires qui battent de l'aile autour de

moi... Houppe, il se fait très tard. J'ai beaucoup marché à dos de mule,

et je suis las. Prenons du repos.

* * * * *

Vers six heures du matin, un rayon de soleil déjà chaud réveilla Diane à

la Houppe.

Pausole dormait sur les épaules, le nez haut et la bouche en volcan.

Elle se retourna, ouvrit les jambes, s'étira en serrant les poings et en

tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncés.

Rêvait-elle encore? c'est presque certain, car l'esprit hanté sans doute

par les dernières paroles du Roi, elle eut la vision suivante:

La porte, restée entre-bâillée pour maintenir un courant d'air au milieu

de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-même... Un page

entrait, d'abord timide, puis rassuré, puis entreprenant... Deux mains

légères passaient délicieusement sur toute sa peau chaude et moite...

Une douce joue câline lui frôlait le sein gauche... Puis un sourire

licencieux vint effleurer le sien et se mêler à lui... Elle murmura (de

la voix des songes): «Prenez garde...» Et elle crut qu'on lui répondait:

«Rien n'éveille le Roi, madame...» Alors, comme elle se retournait sur

le côté gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu'elle appréhendait

d'interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle

beaucoup plus en mari qu'en fidèle servant... Elle tressaillit trois

fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rêve dans

l'anéantissement noir.

FIN DU LIVRE TROISIÈME

LIVRE QUATRIÈME

CHAPITRE PREMIER

COMMENT DIANE À LA HOUPPE EXPLIQUA SON RÊVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS.

En général, vous verrez les femmes préférer un fat à un honnête homme,

un libertin à un amant qui a des moeurs... Cette préférence, de la

part des femmes, tient dans la nature aux convenances sexuelles

qu'elles imaginent sous un rapport plus intéressant, et dans le moral

à ce sentiment inné par lequel chacun recherche ce qui a le plus

d'identité avec lui.

_La Femme dans l'ordre social et dans l'ordre de la nature._--1787.

Les cloches de la Pentecôte sonnèrent à grande volée dès neuf heures et

demie du matin, et Diane, qui avait oublié de faire prévenir le

carillonneur, s'éveilla pour la seconde fois.

Avait-elle vraiment rêvé?

D'abord elle n'en douta point. Les rêves de Diane à la Houppe entraient

facilement dans le voluptueux et même dans l'imaginatif. Ils lui avaient

suggéré bien des fantaisies qui, parfois, la laissaient pensive pendant

une journée entière et qu'elle ne méditait point sans une sorte de

respect, car elle eût été incapable de les construire à l'état de

veille. Leur souvenir posait des jalons dans son existence monotone.

Elle s'entendait clairement lorsqu'elle se disait que tel petit fait

s'était passé avant le rêve du tambour-major ou après celui du petit

nègre entre les deux institutrices. Aussi allait-elle se résoudre à

classer le songe du page à la suite de beaucoup d'autres lorsque, ayant

découvert des raisons d'incertitude qui ne lui étaient pas venues par la

seule réflexion, et ne pouvant, d'autre part, accepter comme

vraisemblable un événement aussi fantasque, elle plongea jusqu'au fond

dans la perplexité.

* * * * *

Pausole, que les éclats du bronze avaient fini par distraire de son

pesant et doux sommeil, se mit alors sur son séant, et, peu après, fut

en bas du lit.

C'était l'heure où il s'occupait de ses affaires.

Il lui fallait un conseiller.

Il demanda Giguelillot.

Le petit page se fit attendre, car il avait peu dormi après une journée

fort rude. Rosine d'abord, puis Thierrette, puis Philis, puis Galatée,

et enfin Diane à la Houppe avaient éprouvé tour à tour ce qu'il pouvait

leur offrir d'énergie, de persévérance et de bons procédés, mais cela

n'allait point pour lui sans un peu de vertige et même d'abattement.

Aussi lorsqu'il se présenta pour répondre à l'appel du Roi sans avoir

reposé plus de deux heures et demie, il était de vingt minutes en

retard. Pausole avait quitté sa chambre pour son cabinet de toilette.

Gilles entra et, comme il était fort mal élevé, Diane vit tout de suite

à son sourire qu'il avait manifestement partagé au moins son rêve.

Après un instant de confusion, elle prit son parti d'une aventure où

elle avait si peu de responsabilité et qui tenait du cambriolage

beaucoup plus que de l'adultère. De son lit elle fit signe au page

d'approcher, lui entoura la jambe droite d'un bras languissant et nu, et

lui dit lentement, tout bas:

--Brigand! scélérat! canaille! petite infection! gibier de guillotine!

Il répondit d'une voix sage qui pouvait bien avoir cinq ans:

--Pardon, madame.

--Je te déteste.

--Oui, madame.

--Qui t'a appris cela?

--C'est ma petite soeur.

--Ne recommence jamais...

--Je ne le ferai plus.

--Au moins... si imprudemment.

--Ah! bien!

--Et avec personne.

--Personne. Personne. Personne. Jamais. Jamais. Jamais.

Diane, en riant, le battit de la main et reprit presque aussitôt, mais

avec plus de sérieux:

--J'espère que nous n'allons pas la retrouver ce soir, cette blanche

Aline?

--Ah! vous ne voulez pas?

--Je ne suis pas pressée.

--Très bien.

Puis, pour plaire à la jeune femme par une confidence qui ne lui coûtait

d'ailleurs en aucune façon:

--Il y a une seconde fugitive, dit-il.

--Qui cela?

--Mlle Lebirbe, l'aînée.

--Depuis quand?

--Cette nuit. Elle m'a exposé que la vie de famille ne se prêtait pas à

l'inconduite, qu'elle sentait en elle toutes les frénésies, et que des

voix mystérieuses l'appelaient à la basse prostitution. Alors je l'ai

envoyée...

--Oh! que c'est mal!

--Je l'ai envoyée à une dame respectable qui tient un hôtel particulier

de Tryphême où un grand nombre de femmes mariées rencontrent des

messieurs--souvent mariés aussi, mais généralement pas avec elles...

Quel petit bandit! C'est abominable...

--Pas tant que cela! M. Lebirbe est président de la Ligue contre la

licence des intérieurs, admirable société dont l'action mollit un peu,

je crois. Quand il saura que sa fille aînée, dans un intérieur fameux,

admet toutes les licences et les prend tour à tour, voilà qui lui rendra

du zèle et de l'entrain pour la bonne cause.

* * * * *

L'éclat de rire de Diane fut entendu par Pausole, qui, fraîchement

baigné, se montra dans un costume du matin:

--Ah! c'est toi, petit? Je n'ai que deux mots à te dire. Tu as fait,

hier, une enquête qui dut être clairvoyante et dont je ne te demande pas

le récit. Je viens de lire la petite lettre que tu as trouvée. Elle est

fort affectueuse, mais ne donne pas de renseignements. Sais-tu ce qu'est

devenue ma fille? Où peut-elle être aujourd'hui? Je n'en désire pas

plus.

Giguelillot consentait de grand coeur à sauver la blanche Aline; mais

pour diverses raisons, il voulait en même temps se rapprocher d'elle.

Aussi, faisant à Diane un signe léger qui lui épargnait l'inquiétude, il

répondit:

--À Tryphême.

--Cela me suffit. Es-tu d'avis que nous partions aujourd'hui même vers

une nouvelle étape?... Je consulterai Taxis pour la forme, puisqu'il est

mon conseiller du matin, mais j'ai plus de confiance en toi.

--Il vaut mieux partir, en effet.

--Tu as raison. Et quelle heure te paraît la bonne?

--Le milieu de l'après-midi.

--Quelle distance parcourrons-nous?

--Tryphême est à quatre kilomètres. On y va en trois quarts d'heure.

--C'est beaucoup; mais nous ferons cela. Je me sens fort dispos, ce

matin. Va, et dis à Taxis de venir me parler à son tour.

Taxis, fort agité, parut.

--Sire, dit-il, un nouveau crime a été commis ce matin. Une vierge a été

enlevée à l'affection de ses parents...

--Quoi?

--Par un suborneur inconnu. La fille aînée de nos hôtes n'est plus dans

ses appartements.

--Ha! ha! ha! fit Pausole. Ce pauvre Lebirbe! Cela devait lui arriver!

--Je ne puis m'empêcher d'établir une corrélation entre les événements

extraordinaires qui se produisent depuis quelques jours et qui, tous,

tiennent du rapt ou de la séduction clandestine.

--Le rapprochement est insoutenable, dit le Roi d'un ton bourru. Outre

que j'ai mes raisons de le trouver fort déplacé, il ressort du simple

bon sens qu'un même individu ne saurait séduire et enlever plus d'une

jeune fille à la fois. Vous êtes vraiment trop ignorant des choses de la

galanterie, monsieur. Les confesseurs eux-mêmes croient devoir s'en

instruire. Mais brisons là. Vous n'avez point d'autre rapport à me

présenter?

--L'inconnu que je persiste à tenir pour l'unique auteur de tous les

attentats commis ces jours derniers est arrêté, Sire, ou sur le point de

l'être. Cette fois encore, je n'attends qu'un signe de vous...

--Ah! s'il en est ainsi, je le donne, dit Pausole. Puisse-t-il

interrompre un voyage dont je commençais à sentir lourdement

l'importunité. Qu'on en finisse! Où est l'inculpé?

--Sur la route de Tryphême.

--Et qui l'accompagne?

--La Princesse Aline.

--Comment le savez-vous?

--En opérant des recherches dans les appartements de Mlle Lebirbe, j'ai

trouvé une puissante jumelle dont la studieuse enfant se servait sans

doute dans un but astronomique et afin de contempler chaque nuit

l'oeuvre insondable du Créateur que le firmament nous...

--Abrégez, Taxis. Vous êtes prolixe.

--J'ai donc saisi cette jumelle et j'en ai fait usage pour observer les

environs. La Providence a voulu que cet objet fût dans mes mains

l'instrument d'une découverte. À deux cents mètres sur la route de

Tryphême j'ai aperçu un jeune homme dont le costume répond exactement à

celui qui m'a été signalé par mes sbires comme revêtant le mystérieux

inculpé. Auprès de lui, dans la robe verte que tout le monde connaît au

palais depuis une quinzaine de jours, s'avançait la Princesse Aline. Tel

est le résultat de mes efforts. Je crois devoir prévenir Votre Majesté

que la hâte dans la décision et dans l'action est absolument nécessaire

à la réussite de ses projets, quels qu'ils soient.

--Mon opinion, dit Pausole, est formelle sur un premier point. Personne

autre que moi-même n'aura mission d'arrêter ma fille. Je ne reviendrai

pas là-dessus; j'ai eu trop de peine à m'y résoudre.

--En ce cas, il faut partir immédiatement.

--Partons donc. Les bagages sont-ils prêts?

--Pour la plupart. Et les autres suivront. J'ai fait seller les

montures, y compris mon fidèle Kosmon à qui un stupide malfaiteur a fait

subir le plus scandaleux des outrages.

--Comment, à lui aussi?

--Pardon... Ma pensée...

--C'est de l'aberration! dit Pausole. En pleine campagne, dans un pays

facile et simple, où chacun peut fléchir sans peine de jolies filles

dans les champs, aller prendre pour amoureuse un bidet cagneux et

poussif comme celui que vous enfourchez! Voilà une dépravation dont je

n'avais jamais eu l'idée!

--Je n'ai rien dit de semblable, et...

--Votre malfaiteur est un homme plus à plaindre qu'à blâmer. Je m'oppose

à toutes poursuites... Faisons le silence autour de cela.

--Je m'explique...

--Vous vous expliquerez en chemin. Cela ne présente aucun intérêt.

Faites diligence, Taxis, et prenez congé de moi.

* * * * *

Le rassemblement s'accomplit dans la cour, où les gardes formèrent la

haie, de la grand'grille à l'escalier.

Giglio, déjà en selle, se montrait au peuple curieux quand d'un groupe

de paysans se détacha la belle Thierrette.

Souriante, avec un peu de fatigue dans le pli des sourcils, elle

s'avançait péniblement mais encore non sans vaillance.

Bien qu'elle fût fille à combattre avec toute une escorte en armes, elle

se laissa intimider par le silence et l'espace qui entouraient les

cavaliers, et ce fut en rougissant qu'elle s'approcha de Giguelillot:

--Je vous remercie bien, monsieur... Merci... Vous avez été bon pour

moi... ainsi que ces messieurs... Merci à tous... Merci bien de votre

générosité... Merci encore... Merci... Merci...

Puis, avec un soupir qui venait du fond de sa franchise, elle dit en

hochant la tête ces simples mots:

--Je n'oublierai pas.

* * * * *

Mais Giguelillot se penchait du haut de son zèbre:

--Qu'est-ce que tu tiens donc à la main?

--C'est la quarantième tulipe, monsieur... Je l'ai gardée pour vous...

pour qu'elle vous porte bonheur...

--Gentille attention. Je la conserverai, ta quarantième tulipe. Que

puis-je te donner à mon tour? Dis-le-moi.

--Monsieur... on a été bien mauvais pour moi à la métairie... Le patron

a dit comme ça que je me dérangeais... que j'avais des fréquentations...

et que je n'avais pas fait la traite du soir... et qu'il lui manquait

deux seaux... Enfin, quoi?... je suis à la porte avec six francs dans

mon foulard, et pas d'emploi pour le moment.

--Mais, ma pauvre Thierrette, je n'en ai pas à t'offrir.

--Oh! si!... Moi, j'en vois bien un... Ces messieurs n'ont pas de

cantinière... Le service est dur, je ne dis pas... mais je serais bien

dévouée, bien complaisante... Je ferais ce que je pourrais, vous

savez...

--Comment? tu voudrais...

--Oui... Mais pour les premiers jours je suivrais dans les bagages... Je

monterais à cheval un peu plus tard... si ça ne vous fait rien.

--Accepté. Va dans les bagages, c'est une excellente précaution. Et

cache-toi bien jusqu'à midi. Ne te montre pas plus tôt, tu m'entends?

--Oh! non... dans ce moment-ci, j'ai plus envie de dormir que de faire

la belle, monsieur... Et merci encore... Merci... Vous avez bon coeur

avec les femmes.

CHAPITRE II

COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI.

Mon pere, mariez-moy

Ou je suis fille perdue.

Se vous ne me mariez,

Il me faudra courir la rue

Soit en chemise ou toute nue

Faisant du pis que je pourrai.

_S'ensuyt plusieurs belles chansons nouvelles._--1542.

Trois vases des manufactures royales, un portrait avec autographe et des

libéralités aux serviteurs marquèrent le passage de Pausole chez le

malheureux M. Lebirbe.

Mais le vieillard en perdit ses deux filles du même coup.

Le Roi, ne sachant comment consoler son hôte après la fuite de Galatée,

et pensant avoir appris par son expérience du coeur humain que chez la

plupart des individus la vanité personnelle l'emportait bien sur

l'affection, crut alléger tous ses chagrins en l'informant de but en

blanc qu'épris par les jeunes grâces de la petite Philis, il la mettait

au rang des Reines et l'emmenait avec le convoi.

Puis tout le cortège se mit en marche, Philis en bleu sur son poney à

droite de Pausole sur sa mule; Giguelillot à gauche sur son zèbre; Taxis

en éclaireur sur le minable Kosmon, toujours moignonneux et stigmatisé,

tandis que plus loin, mollement bercée au pas nautique de son chameau,

Diane à la Houppe, les yeux dormants, étendue sur le côté gauche,

renouait les fils de son rêve...

CHAPITRE III

OÙ PHILIS BABILLE, ÉCOUTE ET S'INSTRUIT.

Elle ressemble, dans les bandes

De son petit vertugadin,

Aux damoiselles de lavandes

Dans les bordures d'un jardin.

Elle bravoit, faisant la roüe

Devant le galant qui la sert

Comme une mouche qui se joüe

Dessus la nappe d'un dessert.

_Les Muses gaillardes recueillies des plus beaux esprits de ce

temps._--1609.

Philis ne pouvait y croire:

--Sire, dit-elle, je serai une Reine comme tout le monde, bien vrai?

--Mais oui.

--Comme les trois cent soixante-six? Et je vivrai dans le harem? Et

j'aurai tant d'amies que cela? Oh! que je vais m'amuser!

--À la bonne heure, dit Pausole. Voilà de bonnes dispositions.

--Est-ce qu'il y a des Reines de mon âge?

--Une trentaine.

--Tant que cela? Et elles sont gentilles?

--Très gentilles.

--Est-ce qu'elles s'aiment bien entre elles ou est-ce qu'elles se

battent?

--Oh! je crois qu'elles s'aiment plutôt à l'excès.

--On ne s'aime jamais trop, d'abord. Est-ce qu'elles sont sérieuses?

--Pas sérieuses du tout.

Philis, avec un petit cri de gaieté, se souleva sur ses fourches et

retomba plusieurs fois assise, ce qui était sa manière d'exprimer une

joie frétillante lorsqu'elle faisait de l'équitation.

--Enfin! dit le page. Vous aurez donc, Sire, une femme superflue, une de

plus que l'an ne compte de jours! Je suis sûr qu'à partir d'aujourd'hui,

vous avez le sentiment de la richesse en amour.

Les aventures du roi Pausole · 第 12 / 16 段