Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d'une petite

jalousie. Cette femme qu'on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit

à ses yeux aussitôt des séductions fascinatrices. Inquiet de lui-même,

soucieux d'enterrer son souvenir sous une bonne réalité, il se résolut à

faire diversion.

En jeune homme pratique et déterminé, il avait ses armes sur lui.

L'étui où il enfermait ses plaquettes était un nécessaire complet pour

aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divisée en

trois poches d'inégale importance.

La première contenait:

Un tire-bouton;

Six lacets de corset;

Des sels;

Un poison inoffensif;

De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites

boîtes de poche);

Trois bâtons de rouge tout neufs;

Des épingles noires, blanches et à tête ronde.

Des épingles à cheveux de différentes formes;

Des épingles doubles;

Un petit peigne à fermoir;

Une glace à main;

Plusieurs produits pharmaceutiques;

Enfin divers objets curieux, sinon véritablement usuels.

* * * * *

La deuxième renfermait les trois volumes de vers où Giguelillot avait

fait entrer sous forme de dédicaces, de titres ou d'acrostiches quatre

cents prénoms féminins ou noms d'animaux diminutifs rangés par ordre

alphabétique afin que la recherche en fût plus facile au milieu des

émotions.

--Lisez! lisez!... cette élégie... à Miquette***... c'était vous,

Miquette! Je vous aimais comme un fou! Et vous ne le saviez pas!

Le dernier compartiment était le plus précieux des trois.

Giguelillot y conservait une collection de trente billets, déclarations

simples ou déclarations demandant rendez vous. Ces billets répondaient

par leur variété à tous les caractères, et par leur provision à toutes

les urgences: on n'a jamais ce qu'il faut pour écrire dans ces cas-là.

Il y en avait de tendres, de respectueux, d'enflammés, de littéraires,

de timides, de fort inconvenants, de désespérés et de pratiques.

Certains disaient: «Ne m'abandonnez pas!» D'autres: «Eh bien! oui je

vous aime!» D'autres encore: «Faites trois courses avant de venir pour

avoir un emploi du temps.» Certains étaient presque illisibles tant

l'encre y nageait dans les gouttes de larmes.

Sitôt que l'un d'eux avait passé de sa case dans une main, toujours

curieuse et tremblante même en cas de refus arrêté, Giguelillot le

recopiait de mémoire pour une occasion future et la collection n'y

perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, rangées dans un ordre

connu, rappelaient aisément le sujet de la lettre sans qu'il fût besoin

de l'ouvrir pour en vérifier le choix ni les termes soigneusement

vagues.

Dans ce précieux nécessaire, Giguelillot prit à l'écart le troisième et

le quatrième billet bleu, qui, avec des nuances développaient ce thème:

«Je vous adore. J'aurai la folie de venir cette nuit jusqu'à votre

chambre. Ouvrez-moi, ne fût-ce que pour me renvoyer!»

Et, avant de quitter ses hôtes, il put glisser aux mains de leurs

filles, secrètement, l'un et l'autre pli, afin d'avoir deux chances

contre une d'oublier Diane à la Houppe.

Il monta dans sa chambre, défit ses bagages, en tira des objets de

toilette et s'occupa longuement de son joli physique par un sentiment de

politesse bien plutôt que de suffisance, car il n'était à vrai dire ni

vaniteux ni modeste lorsqu'il parlait avec lui-même et prenait aussi peu

de plaisir à s'adresser des compliments qu'à se dire des choses

désagréables.

Si les dames avaient eu quelques bontés pour lui, ce n'était point,

pensait-il, par l'effet d'un charme, mais parce qu'il les avait beaucoup

entreprises, et, pour peu que l'on ait su rendre les circonstances

favorables, deux sexes faits pour s'unir oublient vite les mauvaises

raisons qu'ils croyaient avoir trouvées de ne pas se rendre leurs

devoirs.

En une heure, les derniers bruits s'éteignirent aux derniers étages;

Giguelillot, ouvrant avec précaution la serrure de sa porte épaisse, se

glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de

marbre...

* * * * *

Philis vraiment n'avait pas assez d'expérience pour jouer les rôles

d'amoureuse: elle l'attendait sur la dernière marche.

--Chut! dit-elle. Oh! que je suis contente! Venez vite!

Ils entrèrent. Elle se retourna vers lui:

--Vous êtes amoureux de moi? Comment cela se fait-il?

Giglio n'eut pas le courage de jouer son rôle ordinaire, d'ailleurs

parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis,

rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l'oeil et un autre

au coin de la bouche, mais vivement et en camarade.

--Vous êtes très gentille, lui dit-il.

--C'est vrai?

--Mais oui.

--Qu'est-ce que j'ai de gentil?

--Vous ne le savez pas?

--On ne m'a jamais dit...

--Eh bien, ceci, et ceci encore; et cela, ceci, tout vous!

Elle se remit à rire, puis pensivement:

--Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi.

--Vous vous trompez bien.

--Malheureusement non. J'ai une cousine qui vient déjeuner ici tous les

dimanches et, quand elle ôte sa robe dans ma chambre pour aller à table,

j'ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C'est vilain,

ce sentiment-là, n'est-ce pas?

--Oui, vous êtes d'une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse.

Comment vous croyez-vous donc faite?

--Moi? comme une allumette-bougie...

--Parce que vous avez la tête rose et le corps blanc?

--Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non.

--Je dirai non tout de suite! Vous, une maigre? Vous êtes mince comme il

faut être. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent à des

poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface

donne l'illusion de la bigamie; mais des amants, c'est une autre

affaire: elles sont trop difficiles à enlever.

Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda très

sérieusement:

--Vous avez enlevé des jeunes filles, déjà?

--Tout un pensionnat.

La petite le regardait avec admiration:

--Racontez-moi, dites?

--Impossible, c'est un grand secret.

--Alors, sans les noms?... Où cela se passait-il?

--En France. Je ne peux pas en dire plus...

--C'étaient des grandes ou des petites, dans cette pension-là?

--Des deux.

--Combien en tout?

Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible:

--Trente et une, répondit-il.

--Aucune ne vous a boudé?... Oh! je comprends ça, par exemple! Vous êtes

si joli garçon... Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez... Et

encore, elles savaient peut-être ce qu'elles faisaient en vous suivant,

tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas.

--Vraiment?

--Ma soeur ne veut jamais me répondre quand je lui demande des

renseignements. Tout ce que j'ai appris, c'est par ma cousine. Mais elle

ne m'a pas dit ce qu'il y a de plus important, j'en suis sûre.

--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?

Philis hésita en souriant.

--Vous allez vous moquer de moi si je vous le répète.

--Certainement non.

--J'ai retenu tout de travers, je m'en doute. Et puis je ne sais pas

tous les mots... Enfin, tant pis, vous me reprendrez; voilà.

Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis énuméra ses

petites connaissances, d'une voix basse, lente et circonspecte, levant

parfois un oeil alarmé, comme une élève incertaine qui redoute le fatal

zéro.

Giguelillot l'écoutait avec une estime croissante. Dès qu'elle eut

achevé de parler, il lui dit en joignant les mains:

--Mais pardon, mademoiselle Philis, qu'est-ce que vous croyez ignorer?

--Ce qui est mal, dit-elle simplement.

Elle s'expliqua:

--Il paraît que c'est très honteux de recevoir un jeune homme dans sa

chambre... On fait donc le mal avec lui?

--Mais non, mais non, fit Giguelillot.

--Si. Papa nous le défend. Il ne reçoit jamais de jeunes gens, et quand

on lui demande pourquoi, il répond qu'il a des filles. Tout ce que je

viens de vous dire, évidemment, ce sont des façons de jouer qui ne font

de mal à personne; alors ce n'est pas cela qu'on défend.

--Bien entendu... Et je suis sûr que M. Lebirbe vous protège contre

«certains» jeunes gens; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez

bien. Mais s'il apprenait que vous jouez avec moi...

--Vous? Mais vous surtout, grand Dieu! Ce soir je ne sais pas ce que

vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait

coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma

soeur et la mienne. Vous savez que ma soeur dort là-bas tout au fond?

Elle a horreur des domestiques, Galatée, et elle n'aime pas être

surveillée. Elle a donné de l'argent à la bonne en la priant d'aller

coucher dans les communs comme d'habitude. Quelle chance, dites? sans

cela je n'aurais pas pu vous voir.

Cette confidence intéressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux

côtés. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il

pensa qu'attendu par l'aînée, résolu à la connaître, il n'avait guère le

droit de conduire la plus jeune à d'irréparables imprudences, et qu'il

valait mieux aborder la plus responsable des deux.

Discret, il se borna donc à donner les éclaircissements que lui demanda

la petite Philis sur un certain sujet dont elle était curieuse. Il lui

donna aussi des conseils, des méthodes de rêverie et des leçons faciles,

mais il ne lui suggéra rien dont elle ne sût les éléments.

Il fut même si réservé qu'au moment où elle le pria de tenter avec elle

une fatale expérience, il répondit qu'au sein d'une maladie grave il

avait formé le voeu de ne jamais accomplir quoi que ce fût d'approchant,

et que d'ailleurs, selon l'avis général, ces violences n'amenaient que

déception.

Deux heures après il se retira, feignit de descendre l'escalier, mais

revint bientôt à pas sourds et frappa deux légers coups sur la porte de

Galatée.

La jeune fille ouvrit elle-même en robe de chambre très boutonnée. Elle

referma soigneusement la porte, s'y appuya des épaules et dit du ton le

plus froid:

--Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre

de l'hôtel du Coq...

--Comment? s'écria Giguelillot stupéfait.

--Et je suis décidée à ne pas le taire si vous m'approchez sans ma

permission. Maintenant écoutez bien. J'ai à vous parler.

CHAPITRE X

OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT

TOUT DE SUITE.

[Grec: Egô de mona katheudô.]

[Grec: SAPPH.]

--Vous me menacez? dit Giguelillot.

--Je vous avertis.

--Et que s'est-il passé, selon vos renseignements, dans cette pièce de

l'hôtel du Coq où l'on prétend que je suis entré?

Galatée prit dans un tiroir une jumelle d'officier à long tube.

--Je m'ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journées dans ma chambre et

ne sachant à quoi penser, je rêve. En payant ma maîtresse d'anglais,

j'ai réussi à me procurer quelques romans défendus; je les aime

beaucoup; mais je les sais par coeur, je les ai vécus vingt fois toute

seule. Je sais tout ce qu'André Sperelli dit sur la bouche d'Hélène,

tout ce qu'Henri de Marsay répond à Madame de Maufrigneuse, et M. de

Maupassant m'a tant de fois étreinte que j'ai envie de le renvoyer.

Alors, je me mets à ma fenêtre et par la fente des jalousies je regarde

avec cette jumelle ce qu'on fait à l'hôtel du Coq.

--Ah! Ah!

--Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit être vu, mais

cela aussi est monotone. J'avais quinze ans quand j'ai commencé à

regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd'hui, j'en ai

vingt-trois. Pendant les deux premières nuits, je me suis rapidement

instruite. Pendant les huit années suivantes, je n'ai rien découvert que

je n'eusse déjà vu, ou facilement imaginé. Pourtant, ces gens paraissent

heureux; plus heureux que je ne suis, croyez-moi.

--Ah? dit Giguelillot sur un autre ton.

--Depuis des mois je n'avais rien vu d'aussi intéressant que ce qui

s'est passé dans les trois derniers jours derrière les fenêtres de la

grande chambre. Ces petites étaient délicieuses. J'ai prétexté une

migraine et je suis restée sans cesse accoudée ici, à suivre leurs

moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n'avaient

pas rallumé leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois à quatre heures

du matin, j'ai surpris un de leurs réveils. Quand je me suis recouchée

moi-même, je ne me suis pas rendormie...

Elle se passa la main sur le front.

--Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire

partir. Mais votre déguisement, le leur, et le soin que vous avez pris

de jeter leurs vêtements par la fenêtre prouvent qu'elles étaient en

faute et que vous êtes leur complice.

--C'est exact.

--Vous l'avouez?

--Tout de suite; je n'hésite pas.

--Vous ne me craignez donc guère?

--En effet.

--Et pourquoi?

--D'abord, parce que vous avez l'âme beaucoup moins vilaine que vous ne

le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis armé. Ah! Ah! Brrr!...

J'ai la foudre à la main!

--Voulez-vous me la montrer?

--Voici: M. Lebirbe, votre vénérable père, mademoiselle, avait étendu en

travers de votre seuil une jeune esclave sans défense, afin, sans doute,

que s'il se présentait un féroce séducteur, la pauvre fille lui servît

de proie et s'offrît en sacrifice pour vous conserver l'Honneur.

--Ce n'était pas précisément son but, mais comment le savez-vous?

--Mystère et roman-feuilleton.

--Continuez.

--Vous avez mis de l'or dans la main de cette enfant...

--Cela, c'est raide! Elle vous l'a dit?

--... Et vous l'avez priée d'aller retrouver dans les communs le valet

de chambre ou l'aide-cuisinier qu'elle préfère, au lieu de passer une

triste nuit sans autre raison que d'obéir à son maître.

--Et après?

--Après? Mais comme une jeune fille ne renvoie d'ordinaire son gardien

qu'au moment où elle aurait le plus de motifs d'être sévèrement

observée, comme ma présence chez vous, à la suite de cette manoeuvre,

prouve immédiatement notre entente, vous pouvez vous débattre, crier,

m'accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici

d'accord avec vous, mademoiselle, si ce n'est sur votre invitation.

--Et vous comptez en abuser?

--De point en point.

--Vous n'êtes point galant.

--Quelle funeste erreur!

--Ah!... Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m'avez donné, ce soir

déjà, une définition de la pudeur qui n'est pas dans les dictionnaires.

Continuez mon éducation. Dites-moi, maintenant, ce que c'est que la

galanterie. Je vous écoute.

--Dans le sens où vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un

jeu de scène très connu, mais assez fin, qui permet d'insulter

impunément les dames en leur témoignant un respect qu'elles ont

l'étourderie de demander elles-mêmes. C'est encore un excellent moyen de

déguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la

plupart des hommes au moment où ils se trouvent seuls avec l'objet de

leurs longs désirs. Comme je suis fort loin d'éprouver ces sentiments

indignes de vous, et comme votre beauté ne me laisse pas le loisir de

modérer ceux qui m'agitent, je serai très «galant» tout à l'heure, mais

dans le sens justement opposé à celui que vous regardez comme bon; car

ce mot-là, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu'il semble

dire.

--Et si je vous criais que je vous déteste?

--Alors, raison de plus.

--Vraiment!

--Oui. Vous obéir, ce serait m'en aller, c'est-à-dire renoncer à vous,

et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d'avis. Si je

vous force, peut-être me reste-t-il une chance...

--En attendant, vous n'en faites rien!

--Non. Non. Ce que je vous dis là, c'est de la littérature. Je n'ai pas

le moindre désir de vous être désagréable.

Il s'assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une

certaine application.

* * * * *

Galatée inquiète et un peu haletante le regardait de loin, cherchait à

le pénétrer.

Ne pouvant y réussir, elle prit le volant de sa robe de chambre,

l'examina, le tendit, le retourna, regarda la lumière à travers la

dentelle...

Le froid aurait duré très longtemps encore si Giguelillot n'avait eu au

milieu du silence un accès de gaieté affectueuse et très communicative:

--Nous jouons bien, dit-il.

--Nous?

--Beaucoup de talent!

--Quel enfant vous êtes!

--Passons a la scène suivante, dites, elle est si jolie!

--Qu'en savez-vous?

--Je soupçonne le dénouement.

--Ce n'est pas une comédie.

--C'est une charade! J'ai trouvé! Je vous ai remis un «poulet». Il s'en

est suivi un «froid». Et mon tout est la strophe célèbre de Paul Robert:

Si tu veux, faisons un rêve:

Montons sur un poulet froid!

Tu m'emmènes, je t'enlève...

Voulez-vous jouer le troisième vers? Je suis précisément en costume.

Et il fit pirouetter sa toque à l'extrémité de son doigt.

Puis, se levant tout à coup:

--Au fait, pourquoi m'avez-vous laissé entrer?

--Je n'ose plus vous le dire...

--C'était donc bien criminel?

--Non.

--Alors... bien inconvenant?

--Oui.

--Dites-moi cela tout bas?

--Je n'ose.

--Faites-moi les gestes.

--C'est trop compliqué.

--Je vous aiderai.

--Jusqu'au bout?

--Oui.

--Vous le promettez?

--Je vous le promets.

--C'est bien. J'ai confiance en vous.

--Maintenant, laissez-moi deviner.

--Oh! vous ne pourrez jamais. N'essayez même pas!

--C'est au-dessus de mon imagination? vous en êtes sûre?

--Oui.

--Miséricorde! qu'est-ce que cela peut être?

* * * * *

Galatée ne répondit pas.

Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de

Giguelillot, elle saisit la jumelle à son tour et en caressa les tubes

familiers.

Puis, debout dans la fenêtre ouverte, elle mit au point l'instrument sur

un petit pavillon qui dépendait de l'hôtel.

--Fi! que c'est laid! dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder

ces choses-là, mademoiselle?

--Serait-ce que... vous voulez ma place? Je vous l'offre.

--Merci, non.

--Vous avez tort. Je m'amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous?

--Ce n'est pas encore de mon âge.

--C'est cependant déjà du mien!

--Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a été mis au monde pour la

calvitie et la virginité qui ont chacune la même raison de le trouver

intéressant. Quant à moi, je vous jure qu'il m'est profondément

désagréable.

Galatée reprit son poste d'observation. Puis, avec des impatiences dans

la main:

--Mais j'aurais besoin de vous! Venez vite! C'est de la fantasmagorie,

ce qui se passe là-bas. Tout à l'heure il y avait un monsieur et deux

dames; maintenant je trouve une dame et deux messieurs... Personne n'est

entré ni sorti... Expliquez-moi, je vous en conjure.

Au bout d'une demi-minute, Giglio donna cette consultation:

--Un monsieur... avec une dame très bien... qui est laide... suivie

d'une seconde dame moins bien... qui est jolie...

--Ah! par exemple!... mais enfin...

Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et

elle dit simplement en secouant la tête:

--Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout.

Et comme si cette constatation lui donnait l'ardeur nécessaire pour

exprimer ce qu'elle voulait dire:

--Eh bien, cela ne peut pas durer! fit-elle. Il faut que je vous parle,

et vous allez apprendre pourquoi j'ai besoin de vous. C'est fort

inconvenant: ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-être: ne

soyez pas distrait.

--Je suis vivement intéressé, au contraire.

--J'ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas mariée. Je mène une vie

stupide, comme toutes les jeunes filles.

--Oui... Oui...

--Vous me comprenez. Je vois cela. Mon père a les idées les plus larges

sur la vie intime et sur l'éducation...

--Mais naturellement, il ne les applique pas à ses filles?

--Naturellement?

--C'est on ne peut plus humain.

--Vous trouvez, vous? Pour moi, c'est de l'incohérence...

--C'est humain et incohérent; deux fois humain. Nous sommes d'accord,

--Ne m'interrompez plus: sans cela j'oublierai tout ce que j'ai à vous

dire avant de...

--Avant de parler franchement?

--Vous êtes insupportable! Je suis sûre que vous allez me condamner et

vous ne saurez pas pourquoi j'ai raison.

--Je sais déjà très bien pourquoi vous avez tort...

--Quand je le disais! Vous ne m'entendez pas!

--Je vous entends d'avance, et je veux vous épargner la peine d'achever

une conversation qui vous embarrasse beaucoup... Un monsieur que je

connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moitié des

phrases parce qu'un interlocuteur avisé en devine le dessein dès les

premiers mots et que pendant la conclusion, l'adversaire, n'ayant pas

besoin d'écouter, préparerait trop à loisir ses arguments à

brûle-pourpoint.

--Alors terminez mon rôle vous-même. Il faut que je sache au moins si

vous m'avez comprise.

--Si je vous ai... Mais à votre place je ne penserais pas autrement que

vous. Et j'aurais tort. Et c'est ce que je voudrais vous dire en deux

mots, qui, bien entendu, ne serviront à rien. Je m'y attends.

--Dites.

--Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes belle, vous êtes jeune

fille depuis une dizaine d'années, vous avez beaucoup pleuré quand vous

avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite; vous lisiez des

romans très chauds où des personnes de votre âge, parfois même un peu

plus jeunes, passaient des nuits échevelées avec des amants plus que

parfaits; votre jumelle vous a prouvé que ces romans-là n'étaient pas

des fables, et quand vous vous êtes comparée aux personnes qui vous font

envie, vous avez reconnu à des signes certains que vous pourriez faire

comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire

le vôtre.

--Ouf! dit Galatée. J'aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me

regardez pas ainsi. Vous me gênez beaucoup.

--En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n'avez pas cru un instant

que je vous aimais, ou plutôt vous avez espéré que je ne vous aimais

pas...

--«Espéré» est très bien. C'est tout à fait cela.

--... Et comme vous m'aviez vu à l'oeuvre dans mon rôle de costumier,

vous avez compté sur moi pour vous aider à sortir en travesti, avec

toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous

retient prisonnière vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec

éclat. Vous aimez mieux disparaître, faire en sorte que personne ne

puisse vous suivre à la piste...

--Et sans savoir ce que je vous demanderais vous m'avez promis tout à

l'heure que vous m'aideriez jusqu'au bout. Ne l'oubliez pas, mon ami!

* * * * *

Giglio lui prit la main et lui dit très affectueusement:

--Vous avez tort.

--Non, non.

--Vous ne connaissez pas la vie où vous courez. Là tout se passe comme

ailleurs et comme dans les familles: c'est-à-dire que le bonheur est

divisé en deux parties: presque tout pour les hommes, presque rien pour

les femmes. Cela tient, dit-on, à des événements qui se sont passés

autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre

pour être très malheureuses; souvent sans raison aucune; mais quand une

cocotte se met à pleurer, je vous réponds qu'elle sait pourquoi.

--Voulez-vous me le dire?

--Parce qu'elle joue avec un amour qui ne cesse de lui échapper. Parce

qu'entre vingt hommes qu'elle déteste elle en choisit un qu'elle chérit

et que celui-là n'a qu'un désir, c'est de la quitter le plus vite

possible. Parce qu'il n'y a pas de comédie plus triste ni plus

laborieuse à jouer que celle des sentiments tendres. Parce que...

--Mais au moins elle connaît la vie, cette femme! elle n'est pas une

chose inutile, une solitaire malgré elle, une existence sans but, sans

joies, sans liberté!

--Pouvez-vous obtenir de monsieur votre père qu'il vous serve une

pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le

ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils?

--Il ne voudra jamais.

--La loi de l'homme! toujours la loi de l'homme!

--Ce serait pourtant juste, en effet.

--Devenez un garçon, comme la dame que vous regardiez tout à l'heure, et

M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou

onze heures du matin avec des yeux couleur d'orage et des jambes de

convalescent. Même si vous étiez un peu grise, je crois qu'il aurait des

indulgences.

--Ah! vous n'êtes pas sérieux.

Et la jeune fille sourit tristement.

Giglio reprit:

--Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a

convaincue, n'est ce pas?

--Rien.

--Je le pensais bien. À quel âge avez-vous désiré partir pour la

première fois?

--Je ne sais pas... Toujours...

--Alors ce n'est pas une boutade? Vous avez réfléchi, vous savez ce que

vous voulez et vous êtes sûre de le vouloir?

--Ah! Dieu, oui!

--Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre père

vous donne, vous les enviez? Regardez-les encore.

Les aventures du roi Pausole · 第 11 / 16 段