--J'y arrive, répondit M. Lebirbe. Notre propagande par les

représentations publiques, par le livre, le journal, l'image et les prix

du concours annuel, s'adresse principalement, ai-je besoin de le dire? à

la jeune fille. Elle joue gros jeu à nous suivre; les peines de la

grossesse et de l'enfantement l'épouvantent et il ne faut pas chercher

ailleurs la cause profonde de sa réserve à l'égard de l'autre sexe. À

quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses;

enceinte, elle perd sa place, elle perd même son amant dans la plupart

des cas, et, si elle est attachée à l'un ou à l'autre, il ne lui reste

au septième mois que misère, désespoir et douleur physique. Eh bien,

nous voulons qu'elle affronte tout cela, s'y expose et en triomphe! Le

pays l'exige; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n'est pas ainsi que

nous parlons à notre élève; elle aurait le droit de nous répondre que le

pays n'en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu'elle

en sera beaucoup plus pauvre; et nous ne pourrons jamais lui faire

comprendre ce qu'il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la

flattons-nous d'une espérance tout autre. Ce que nous lui disons et ce

qu'elle comprend tout de suite, c'est que le plaisir suprême des riches

appartient aux plus misérables: l'amour pour lequel on entasse les

fortunes et qui les fait écrouler ne se perfectionne pas en montant. Dès

qu'une ouvrière sait être une amante, elle peut se dire qu'elle ignore

toutes les joies de la vie, excepté la plus intense--car celle-là, elle

l'embrasse, et la tient!

--Certes oui.

--C'est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons

qu'après avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant

l'atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et

entre dans la vie grâce à nous. Car désormais nous savons que ses heures

de travail seront pleines d'un souvenir et allégées par un espoir. Nous

savons que sa journée ne sera pas tout entière sous le poids d'une tâche

sans récompense; que son lit paraîtra moins rude et sa chambre moins

froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un être qu'elle

chérit. Puisse-t-elle en venir à ce dernier point dès que la nature l'y

invite; mais quelle que soit la volupté qui la tente et qu'elle

choisisse, nous nous estimons heureux si elle l'apprend à notre école,

car il faut que les classes aisées partagent avec les plus pauvres non

seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gardé de

leurs mystérieux plaisirs où la foule réclame sa part.

--Je voudrais bien savoir, répéta Pausole, quel est votre second

moyen...

--Je me résume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intérieurs,

en répandant le discrédit sur les pavillons clandestins et sur les

vieillards abjects qui ne dénigrent la nudité que pour la retrouver

moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort

passionnément dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie

au grand jour, la franchise des moeurs, l'exemple et l'enseignement

direct de l'étreinte, en un mot l'expansion de la volupté publique sur

le territoire de Tryphême.

--Rien ne saurait m'être plus agréable, dit Pausole, mais vos moyens?

--Nos moyens? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l'ai dit,

Sire, c'est la propagande. Le second, ce serait une sanction.

--Une sanction? s'exclama Pausole.

--Une sanction pénale. Notre énergie se heurte contre des opposants

irréductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple; mais nous

ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce

une autorité morale incontestable et nous résiste pied à pied. C'est

contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour

vous, pour la victoire immédiate de vos plus chères idées. Et d'abord,

laissez-moi vous parler d'une loi que nous attendons avec fièvre et que

vous pourriez signer ce soir: la loi de la nudité obligatoire pour la

jeunesse.

--Ah! mais non! déclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphême n'est pas

le monde renversé; c'est un monde meilleur, je l'espère du moins, mais

je n'ai pas épargné tant de liens à mon peuple pour le faire souffrir

avec d'autres chaînes. Imposer le nu sur la voie publique! Mais voyons,

monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l'interdire!

Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaissés dans

le vide, Pausole articula lentement:

--Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix! Chacun est maître

de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la

limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à

toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend

insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que

la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend

prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle

régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières,

ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le

droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que

personne l'ait invitée.

--Sire...

--Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel

reproche. Je leur donne des conseils, c'est mon devoir. Certains ne les

suivent pas, c'est leur droit. Et tant que l'un d'eux n'avance pas la

main pour dérober une bourse ou donner une nasarde, je n'ai pas à

intervenir dans la vie d'un citoyen libre. Votre oeuvre est bonne,

monsieur Lebirbe; faites qu'elle se répande et s'impose, mais n'attendez

pas de moi que je vous prête des gendarmes pour jeter dans les fers ceux

qui ne pensent pas comme nous.

CHAPITRE VII

OÙ L'ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER.

«Je vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet.

--Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l'Amour.»

REMY BELLEAU.

À cet instant, une petite voix joyeuse et presque émue osa crier du fond

de la pièce:

--Maman! maman! quel bonheur! monsieur est un poète!

--Un poète, Philis, est-il vrai?

--Un poète! répéta Diane à la Houppe. Oh! dites-nous des vers,

voulez-vous?

Giglio s'approcha, s'inclina, et répondit avec déférence:

--Madame, il suffit que vous m'en ayez exprimé le désir pour que je

manque à tous mes serments, car je m'étais bien juré de ne jamais dire

mes vers moi-même; mais je sais que vous n'ordonnez rien qui ne soit

agréable au Roi et je voudrais être sûr de ne pas lui déplaire en

troublant son entretien...

--Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio; regardez le Roi: il

vous écoute.

--Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort à propos

rompre ma conférence de politique intérieure, car M. Lebirbe et moi nous

commencions à ne plus nous entendre, bien que courtois l'un envers

l'autre. Mais choisis un poème court et dont tu te souviennes bien, car

les lacunes de la mémoire me font une pénible impression.

--Sire, dit Giglio modestement, j'ai mes oeuvres complètes sur moi.

Il porta la main à sa ceinture, y fit sauter le bouton d'une courte

poche de cuir qui ressemblait à une cartouchière, et il en tira trois

petits volumes du format in-trente-deux jésus.

* * * * *

L'un était édité au _Mercure de France_, tiré à cent quatre-vingt-trois

exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris

poussière, neuf sur papier d'emballage tirant vers le caca d'oie, sept

sur vieux buvard écrevisse, et le reste sur vergé des Indes. Cela

s'appelait _le Mannequin d'opale_.

L'autre avait été déposé à la librairie Fischbacher. Le portrait de

l'auteur, reproduit par le curieux procédé de la photogravure, ornait la

page du titre, et le titre était celui-ci: _Larmes d'une âme_.

Le troisième était publié par un éditeur israélite. Sur la couverture,

une jeune veuve très gaie, le voile sur l'oreille, levait sa jupe noire

jusqu'à la ceinture, probablement pour montrer qu'elle n'avait pas de

pantalon, et le titre était si scabreux que je ferais peut-être bien de

le taire.

(Car, après tout, ce roman n'est pas lu que par des dames.)

* * * * *

Giguelillot sembla hésiter, il regarda ses hôtes, le Roi, Philis,

Galatée et Diane à la Houppe... Puis il remit à leur place les deux

premières plaquettes et ouvrit la troisième à la page 59.

--Quel joli volume! fit Diane à la Houppe. Il s'intitule?...

--_Oui_.

--Charmant.

--_Oui_ tout court? demanda Philis.

--Que veux-tu donc de plus? s'écria Galatée.

--Oh! cela dit tout! soupira Diane.

Et, lançant un regard voilé, elle ajouta:

--C'est un mot que vous avez entendu, monsieur?

--Jamais, madame. Il ne s'emploie qu'en poésie.

--Comment dit-on en prose?

--On dit: «Non».

--Cela revient au même?

--Heureusement.

--Alors, c'est une convention?

--Une délicatesse.

--Pourquoi?

--En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir... Une très vieille

coutume, chez les peuples chrétiens, veut qu'un homme ne puisse

rencontrer une dame sans être obligé de lui offrir un appartement

meublé, avec des fleurs, de la poudre, des épingles à cheveux et des

émotions. La dame répond toujours: «Non.» Si le monsieur se retire, elle

comprend qu'il a été très poli. S'il insiste, elle réprime son trouble.

Et s'il déclare qu'il en va mourir, elle fait tout ce qu'il faut pour

lui sauver la vie. Voilà, madame, ce que veut dire un «non».

--Je ne dirai jamais ce mot-là, sourit malicieusement Philis.

Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil évasé.

--Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais répondre aux dames. Un

homme pose des questions d'élève; il interroge sur ce qu'il ignore. Mais

une femme pose des questions de maître et seulement sur les pages

qu'elle connaît à fond.

--Alors, monsieur, fit Galatée, qu'est-ce que la pudeur, dites-moi?

--À propos de quoi cette... question d'élève? dit en riant la petite

Philis.

--M. Djilio semble croire que les femmes disent: «Non» par discrétion

d'abord, puis par miséricorde, si ce n'est par entraînement. Je lui

demande ce qu'il sait de notre pudeur et j'espère qu'il me répondra.

--«Pudeur», mademoiselle (nous sommes en classe, n'est-ce pas?),

«pudeur» est un mot latin qui signifie «honte». C'est le sentiment

particulier qu'éprouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial

examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut révéler à d'autres ce

qu'elle aimerait mieux déplorer toute seule. Et rien n'est plus naturel.

Philis et Galatée se consultèrent du regard; mais tandis que l'aînée

restait immobile, la cadette sortit en silence, piquée d'honneur, et

sensible au défi.

Pausole tendait la main du côté de son page.

--Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu'est-ce que je vois donc sur

la couverture?

Et comme le page lui remettait le volume:

--Oh! que c'est vilain! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une

pareille estampille? M. Lebirbe me disait à l'instant que ces sortes

d'excitations s'adressaient à quelques vieillards dont nous haïssons

tous deux l'hypocrisie et la sottise.

--À Tryphême, répondit Giglio, il en est peut-être ainsi. Mais en

France, où les vieillards dirigent les moeurs et font les lois, elles

s'adressent au peuple entier. Le retroussé est le costume national des

Françaises. On le produit partout, dans les bals publics, au

café-concert, au théâtre, à l'Élysée et même dans le monde. Au milieu

des caricatures étrangères, le retroussé désigne la France entre le lion

anglais et l'aigle d'Allemagne. Si j'ai fait graver sur mon livre une

dame entièrement vêtue de noir excepté vers le haut des jambes, c'était

pour qu'on vît tout de suite que je parlais des Parisiennes.

--Quelle singulière mode! fit Diane rêveuse. Pourquoi plaire aux

vieillards et non aux jeunes gens?

--Les Parisiennes veulent plaire à tout le monde, et elles ont un

respect très particulier pour les vieux messieurs... Il s'exprime

différemment selon la femme et selon l'heure du jour...

--Oh! dites-nous! C'est si curieux, ces moeurs des pays sauvages...

--Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers

l'homme âgé en levant le pied à la hauteur de son oeil. Ce geste est

généralement accompagné d'une exclamation ironique ou injurieuse; mais

le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public,

la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des

dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales.

L'habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n'aime que l'élégance de

la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y

a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au

cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne

faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut

de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces

contradictions du goût français.

--Vous avez vécu dans ce pays-là?

--J'y suis né, madame.

--Oh! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez?... continuez donc...

cela me passionne.

--Dans les milieux bourgeois, le geste est différent. Sur un trottoir,

par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute

pour qui elle ne peut avoir qu'une vénération toute filiale; elle la lui

témoigne par une manoeuvre assez difficile à réussir et qui consiste à

tirer la jupe et à la relever de façon à mouler les formes en arrière,

tout en dévoilant le mollet gauche. Ce n'est pas intéressant du tout,

mais le septuagénaire est enchanté.

--Je ne comprends pas...

--Moi non plus... Dans les classes dites supérieures, le retroussé est

plus en faveur du côté du décolletage. Voici comment on l'obtient: le

vieillard étant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en

serrant les bras et en bombant les épaules; la posture est disgracieuse,

mais le corsage flotte, s'élargit; l'oeil du vieux monsieur s'y darde,

et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la

forme, la nuance et les curiosités de sa pointe, le septuagénaire ne se

sent pas de joie.

--Mais que pensent les jeunes gens de tout cela?

--Les jeunes gens? la plupart pensent comme leurs grands-pères... Ils

obtiennent des retroussés plus complets, voilà tout... Les autres

n'osent pas protester...

--Et les dames?

--Oh!...les dames en ont tellement l'habitude! Et puis c'est la mode: on

ne peut rien contre elle... Tout à l'heure, j'entendais M. Lebirbe dire

au Roi que, sur son théâtre, les amoureuses se mettaient nues avant de

chanter: «Extase! Ivresse!» Mais à Paris, monsieur Lebirbe, personne n'y

comprendrait rien. L'uniforme des courtisanes, c'est le corset noir et

les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au

lit, disent les bons auteurs; maintenant cela ne se porte plus qu'à la

chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres

le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même

personne, la seule qu'il ait jamais vue dans les journaux illustrés:

c'est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on le faisait venir en scène, il y

aurait des manifestations.

--Ha! ha! dit Pausole, tu exagères un peu.

--Je crois même qu'il invente, fit Diane inquiète. Des moeurs pareilles

ne peuvent exister nulle part.

--Plût à Dieu! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pénétré jusqu'ici,

madame, et cachent leur insanité dans le secret de nos intérieurs.

--À Tryphême?

--À Tryphême!

--Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire.

Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-même

commençait à la fournir. Derrière elle un domestique en livrée noisette

apportait des citronnades avec des sorbets à la mandarine.

Elle s'assit auprès de sa soeur dans une causeuse à deux places, et

Giglio eut des distractions.

Galatée vérifiait de la main l'ordonnance de sa coiffure.

Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre

superflue.

--Eh bien! s'écria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit! Lis-nous

tes vers; tout le monde t'écoute. Mais choisis-les plus convenables que

la couverture de tes oeuvres. Tu parles devant deux jeunes filles.

--Oh! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis.

Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour émettre cet aphorisme qu'elle

avait lu certainement quelque part:

--Quand les jeunes filles comprennent... on ne leur apprend pas

grand'chose... Et quand elles ne comprennent pas... on ne leur apprend

rien du tout.

Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit

sonna...

Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer.

CHAPITRE VIII

COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L'EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE.

Tout ce qui met les hommes dans une dépendance les uns des autres par

rapport à leurs plaisirs contribue infiniment à donner à leurs moeurs

une impression de tendresse et d'humanité, si nécessaire au bonheur de

la société en général; aussi a-t-on remarqué que les hommes disgraciés

de la nature sont de tous les mortels les plus insociables.

FRERON.--1776.

Le huguenot, d'un air à la fois obséquieux et vain, les yeux fermés et

la bouche ouverte, salua.

Aussitôt, Diane à la Houppe s'assit de côté sur sa chaise en affectant

de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier elle éleva mollement

sa main gauche vers le page et lui dit:

--Pourquoi ne lisez-vous pas?

--Madame, répondit Giglio, tous mes vers peuvent être mis entre les

mains des jeunes filles, car ils parlent précisément de ce qui les

intéresse le plus. Mais ils ne sont pas écrits pour M. Taxis, et, tant

que M. Taxis sera là, je vous demande la permission de ne pas lui donner

prétexte à scandale.

--Malheur à celui par qui le scandale arrive! dit Taxis lugubrement.

Mais il faut que le scandale arrive! Mais il faut que le scandale

arrive!

--Qui est ce monsieur? murmura Philis.

--Il est mal tenu, dit Galatée.

--Tu as vu ses mains?

--Ah! et son cou!

--Ses dents!

--Sa barbe!

--Et sa cravate! Oh! sa cravate!

--Comme il serait vilain tout nu! Il fait très bien de s'habiller.

En même temps, Taxis s'approchait du Roi:

--Sire, dit-il à voix haute, j'ai l'honneur de vous demander un

entretien particulier. Il y va des intérêts les plus graves. J'ose vous

rappeler qu'à partir de minuit Votre Majesté daigne m'honorer de sa

confiance et j'insiste pour être entendu.

--Nous nous retirons, fit M. Lebirbe.

--Non, fit Pausole. Restez...

--Dès lors, je dois me taire, dit Taxis.

--Ah! quel ennui! répéta le Roi, quel ennui! Ne pouvez-vous prendre vos

résolutions tout seul sans venir me troubler à pareille heure?

--Votre Majesté me donne carte blanche?

--Bien entendu.

--Il suffit.

Et, se dirigeant vers le page:

--Je vous arrête, monsieur!

--Ciel! s'écria Mme Lebirbe.

--Un instant! dit Pausole. Vous êtes fou, mon ami; je serai obligé de

vous destituer si vous vous comportez de cette façon grossière vis-à-vis

de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous

prie d'oublier une scène déplorable et dont j'ai l'esprit soulevé! Taxis

est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d'un zèle excessif

et d'un jugement troublé par je ne sais quel moralisme extravagant et

chinois. Il s'excuse auprès de vous des paroles qu'il vient de prononcer

ici.

Toutefois M. et Mme Lebirbe, affolés par cet esclandre, insistèrent pour

que le Roi terminât le conflit hors de leurs présences et ils se

retirèrent en emmenant leurs filles.

Dès qu'ils eurent fermé la porte:

--Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous séparer et de donner raison

à l'un ou à l'autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites

surtout qu'elle soit brève.

Puis il traversa le salon et vint affectueusement s'asseoir auprès de

Diane à la Houppe.

Giglio, les bras croisés derrière le dos, se réservait.

Taxis, demeurant à distance, décocha cette vibrante apostrophe:

--Ah ça! monsieur, c'est donc un principe? Vous vous êtes donné pour

tache de désigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou

paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de

luxure?

--Outrager? dit doucement Giguelillot.

--Hier, vous ligottiez sur sa couche une camérière du Roi pour la livrer

aux atteintes de douze polissons coup sur coup! Et ce soir c'est une

fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres?

--Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis! Quarante anachorètes

triés sur le volet! Et voilà ce qu'ils deviennent dès qu'on leur confie

une femme? Ah! que la chair est faible! que la chair est donc faible!

--Le spectacle qu'il m'a fallu contempler ne sortira pas de ma mémoire.

Jamais, peut-être, pareille orgie ne s'était déroulée à la face du ciel

depuis les tristes âges du paganisme, et, si je n'avais été prévenu, je

me serais cru transporté par un songe diabolique dans les sentines de

Suburre, dans les lupanars de Capoue! La misérable fille était

écarquillée des quatre membres dans la position la plus critique au

milieu de cinq ou six reîtres qui la souillaient je ne sais comment,

mais tous à la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de

l'enfer en dansant une ronde autour de la victime.

--Et la victime faisait des difficultés?

--Non, elle était stoïque! Ulcérée, je n'en doute pas, ulcérée

intérieurement des violences qu'elle subissait, et plus encore du

scandale dont ses regards étaient témoins, elle n'en laissait rien

paraître. Sa vaillance était bien d'une martyre. Sous l'outrage, elle

tendait l'autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures.

Avait-elle des péchés à expier? Je l'ignore; mais dans les convulsions

de l'agonie, la sublime enfant se réjouissait. Elle-même me l'a

fièrement crié!

--Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu'elles

sont trop entourées.

Ici Diane à la Houppe soupira longuement.

Mais Taxis trépignait de colère et agitait des doigts frénétiques.

--Riez! dit-il. Divertissez-vous! Votre rire est sinistre, jeune homme!

Vous êtes malfaisant et lascif. Vous avez l'âme d'un Borgia! d'un

Richelieu! d'un Héliogabale!...

Giguelillot fit un pas et interrompit:

--Monsieur, j'ai pour Héliogabale une admiration sans bornes et je suis

ravi de lui ressembler à vos yeux...

--Ah!...

--... Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me

plaît en aucune façon...

--Monsieur...

--Et puisque le Roi nous autorise à régler notre querelle entre nous...

--Toutefois...

--... J'exige que vous m'articuliez des excuses...

--Jamais!

--... Ou que vous fixiez avec moi, sans intermédiaire ni délai, les

conditions d'une...

--Jamais non plus!

Taxis, d'un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d'un pas à

chaque mot. Il se buta contre la porte, l'ouvrit, voulut disparaître...

Giguelillot le suivait et le retint par le bras.

* * * * *

Dans la pièce où ils pénétrèrent ensemble, Philis et Galatée, près de

leurs dignes parents, attendaient l'issue d'une conférence dont les

éclats singuliers les frappaient douloureusement.

--Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement

pas terminer en votre présence une discussion particulière, mais vous

l'avez vue naître bien malgré moi et, si vous daigniez y consentir, je

vous présenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque, à qui je demande

réparation.

Puis, se tournant vers Taxis qui était devenu livide:

--Monsieur, poursuivit-il, je vous méprise bien sincèrement; vous êtes

sot, ambitieux, servile, vous n'avez ni tact ni courage...

--M'insulteriez-vous?

--Je ne crois pas.

--Je prends acte de cette déclaration.

--Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez à la

fois de courage et de dignité. Néanmoins, je suis prêt à vous accorder

l'honneur d'une rencontre...

--Mais je ne le demande pas!

--Je vous l'offre.

--Je le décline.

--Vous refusez de vous battre?

--Monsieur, l'Éternel a écrit en lettres de flamme sur le sommet du

Sinaï, ce commandement: «Tu ne tueras point.» Christ l'a répété. Paul

l'a enseigné aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme

de meurtre! Non, monsieur! c'est mal me connaître. Je veux suivre le

noble exemple qui m'a été donné ce soir dans le petit bois d'oliviers.

Moi aussi, sous l'outrage, je tends l'autre joue! Moi aussi je veux

boire l'opprobre jusqu'à la lie! Moi aussi je m'écarquille sur la claie

des afflictions! Je vous fais des excuses, monsieur! Je vous fais des

excuses publiques! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil.

Voyez: je courbe la tête, et je sens mon coeur réconforté.

CHAPITRE IX

COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L'HOSPITALITÉ ANTIQUE.

Il est d'usage que les jeunes filles permettent les attouchements

jusqu'à un certain point; mais la décence des moeurs actuelles ne me

permet pas de vous dire lequel.

FISCHER. _Ueber die Probenächte..._ etc.--1780.

Diane à la Houppe et le Roi, guidés par leurs hôtes, gagnèrent les

appartements qui attendaient depuis tant d'années l'honneur d'une visite

souveraine.

Taxis avait peut-être l'intention de séparer les deux époux; mais le

trouble qu'il ressentit à la suite de sa dispute fit qu'il en oublia

jusqu'aux règles fondamentales de sa politique courante.

Le sort déjouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout

surpris. Ce fut pis encore lorsque en entrant avec Pausole dans la

chambre où elle allait vivre sa troisième nuit conjugale, Diane jeta

vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour.

Les aventures du roi Pausole · 第 10 / 16 段