envoyer en prison. Le monsieur du palais disait même que, pour vous, on
devrait rétablir les supplices et vous brûler tout vif sur un bûcher.
--Un petit Servet pour passer le temps...
Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique:
--Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c'est que le courage? Le héros
antique, le preux chevalier, l'indomptable paladin, le belliqueux
pandour, le lion! le lion! tu ne sais pas ce que c'est que le lion?
Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement
qui lui fit mal à la gorge.
--Qu'est-ce que vous allez faire? dit Rosine affolée.
--Me défendre en personne. Je vais à la métairie!
--Mais ils vous écharperont! Mais je ne vous laisserai pas partir!...
Giguelillot l'étreignit avec des frémissements artificiels, puis, se
dégageant d'un seul bond en arrière:
--Souviens-toi, lui dit-il d'une voix palpitante, souviens-toi toujours
que tu as serré dans tes bras un homme pour qui le trépas n'est qu'un
mot!... Adieu!
* * * * *
Comme elle s'évanouissait dans l'herbe, Giguelillot s'en alla d'un pas
léger, alluma une cigarette et se remit à composer un deuxième sonnet
sur le secteur céleste qui l'intéressait.
Il ne s'agissait plus ni de char ni d'éventail: l'astre central devint
un oeil de paon et les huit autres le sommet de l'aigrette; puis
l'aigrette se posa sur le front d'une femme; la chevelure s'agrandit,
devint le ciel même, et des millions de perles y nageaient.
CHAPITRE IV
COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT
PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE.
Ipsa tulit camisia;
Die Beyn die waren weiss.
Fecerunt mirabilia
Da niemand nicht umb weiss;
Und da das Spiel gespielet war
Ambo surrexerunt:
Da ging ein jeglichs seinen Weg
Et nunquam revenerunt.
_Chanson populaire allemande._--XVIe
Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi.
Il se glissa dans les écuries par une fenêtre, de peur que son entrée ne
fût guettée à la grand'porte, et en passant il vint flatter de la main
les naseaux du petit zèbre Himère, qui s'en ébroua de satisfaction.
Comme le pauvre animal s'agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot
retira toute la paille fraîche et bonne dont on venait d'emplir le
râtelier de Kosmon et il la fit passer très simplement de gauche à
droite.
Ce Kosmon l'exaspérait; il paya cher ce soir-là l'honneur d'appartenir à
un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa
nourriture; il prit sous une cheville les grands ciseaux à tondre et
coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misérable moignon
priapique et mal rasé; il tondit presque toute la crinière en laissant
pendre çà et là quelques misérables crins, puis, avec les ustensiles
dont on se servait à la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il
composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, où
il pensait que le parpaillot verrait à la fois nargue, affront et
menace.
Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du
seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à
pain.
Comme le lui avait dit Rosine, l'infortunée Diane à la Houppe, dans
cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la
connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile
d'exposer, n'étaient pas admis d'ordinaire à prendre le thé chez les
Reines. Mais sitôt qu'il l'aperçut à la lueur de la bougie posée sur une
petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu'elle
entrât au harem. Diane, ignorant qu'elle fût épiée par deux yeux fixes
derrière les vitres, avait adopté une attitude d'intérieur qui déployait
nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l'orientale,
les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et,
sans doute pour prendre le frais après une journée torride, elle avait
disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre
l'autre. C'était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours
comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son
esprit s'égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins
pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les
chances de réussite immédiate et secrète.
* * * * *
Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la
puissance royale ne l'eussent point visé depuis une heure, il entra sans
frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un
mauvais dîner.
--Comment, te voilà? fit le Roi. Tu oses revenir?
Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la
porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il
ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant:
--Voici, monsieur.
Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main
accusatrice:
--Te voilà! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes!
Ah! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m'arraches à mon
palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six
heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une
révolution!... Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une
paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me
laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais
quelle femme échappée du harem par ta faute encore!... Et à la fin de
cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu
te présentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais
donc pas me rencontrer vivant?
--Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hâter de prouver
mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de
votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l'est mon propre
salut.
Pausole retomba sur sa chaise.
D'une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles
ailées:
--Le désir le plus vif de Votre Majesté est en ce moment le repos du
lit. Monsieur que voici ne paraît pas s'être occupé de cette question
capitale. J'ai eu, à sa place, l'honneur de faire préparer aujourd'hui,
dans le château voisin, de vastes appartements pourvus d'épais rideaux
et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi.
Pausole simplifia d'une ride, puis de deux, le froncement de ses
sourcils.
--Secondement, Votre Majesté ne peut oublier qu'Elle a entrepris cette
promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S. A. la
Princesse Aline. Nous ne possédions sur cette auguste affaire que deux
renseignements assez vagues. Son Altesse «venant d'un petit bois
d'oliviers» avait été reconnue à l'«hôtel du Coq». J'ai envoyé les
quarante gardes au petit bois d'oliviers pour y recueillir, s'il se
peut, d'autres preuves. Et j'ai mené moi-même l'enquête, dans un secret
absolu, à l'intérieur de l'hôtel. La Princesse l'a déjà quitté, mais je
rapporte de là les renseignements les plus précieux: jusqu'à une lettre
autographe. La voici.
Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la déposa devant le
Roi, dont l'attitude se transformait de plus en plus.
* * * * *
--J'avais cru pouvoir éloigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majesté
n'en demande jamais et elle n'en eut jamais besoin, tant Elle est aimée
de son peuple. S'il y a eu scandale et trouble aujourd'hui, c'est que
Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir était d'assurer le bon
ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu'une
des Reines a pu s'enfuir dans l'appareil le moins dissimulé, pour venir
soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires.
--Monsieur! cria Taxis, je vous somme de prouver...
--Allons! Allons! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se défend
d'une accusation grave. Il ne s'explique pas mal du tout. Je veux
l'entendre. Vous répliquerez: c'est le droit du ministère public; mais
notre devoir est d'écouter les arguments de la défense, surtout quand
elle s'exprime avec modération et avec franchise comme c'est le cas.
--Je n'ai plus rien à dire, reprit Giguelillot, à moins que Votre
Majesté ne m'interroge sur le détail de mon enquête.
--Non, dit Pausole; nous verrons cela demain.
--Et le meurtre! insista violemment Taxis. Il se garde bien d'en parler.
Une laitière nommée Thierrette a été égorgée dans son lit, au coucher du
soleil, et de la main de ce page!
--C'est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien à
neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d'oliviers, et
les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences
pendant les intervalles de recherches.
--Mes gardes! Quelle imposture!
--Allez-y: vous serez édifié.
--Cela ne peut être!
--Cela est.
--Mes gardes sont mariés.
--Doublement ce soir.
--Ils surmontent la chair.
--Je n'osais pas le dire.
--Cette plaisanterie est basse.
--Comme leur attitude.
--Mais le sang? le sang répandu? le sang qui souille encore la couche de
la victime?
--Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphême on
ne répandait pas d'autre sang que le sang voluptueux des vierges ou
celui des petits poulets.
Et comme le Roi se désarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot,
les yeux baissés, articula cette conclusion:
--Ne sommes-nous pas à la ferme? Ce doit être un petit poulet.
CHAPITRE V
OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS.
_Hélène_.--Fata-lité! Fata-lité! Fata...
_Pâris_.--... li-ité!
MEILHAC et HALÉVY.
--Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m'as
fait préparer un gîte confortable et tu veilles sur mon bien-être: c'est
d'un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journée, je commence
à entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens où il
convenait d'agir et que le mal m'est venu d'un autre... Taisez-vous,
Taxis, taisez-vous! vous êtes hideux et impolitique. Algébriste, vous
avez l'esprit faux; protestant, vous l'avez étroit; eunuque, vous l'avez
envieux. Je vous tiens pour une niquedouille. Allez indemniser le pauvre
métayer de tous les dégâts qui se sont faits ici, et dont, somme toute,
rien ne me dit que ce petit Gilles soit l'auteur. C'est une question qui
sera réglée en temps et lieu, demain ou après, et qui ne m'intéresse en
aucune façon, je le déclare. Occupez-vous des frais que je laisse
derrière moi; reconduisez au harem la Reine qui s'en est échappée...
--Oh! sire, dit Giguelillot, serez-vous si cruel?
--Eh! que veux-tu que je fasse d'une femme pendant un voyage secret?
--Ne l'humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence.
--À l'instant, tu déplorais encore qu'elle m'eût rejoint!
--Je regrette qu'elle ait pu s'enfuir et bouleverser ainsi vos heures de
repos: mais la chose est faite. Il faut l'accepter, ne fût-ce que pour
imposer le silence aux gorges chaudes.
--Ce n'est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m'oppose
à toute faveur qui dérogerait au règlement.
--Que décide Votre Majesté? demanda Giguelillot sans trop d'ironie.
--Je ne sais plus, répondit Pausole. Perds donc l'habitude de me
proposer à toute minute des résolutions qui me fatiguent. Qui est mon
conseiller à dix heures du soir? C'est toi, Gilles. Fais donc à ta guise
et sois sûr que je t'approuverai, mon ami, car il y a peut-être d'aussi
bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J'aime mieux m'en remettre
à ton jugement que de tirer à la courte paille. Va, et parle en mon nom,
j'ai confiance en toi.
Le page s'inclina, obtint la clef, sortit et s'en fut délivrer la
malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre à demi-mot qu'il avait
eu l'honneur de plaider pour elle.
Ses projets était fort simples: deux heures plus tard, selon toute
apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la
décision de son prédécesseur; mais la Reine aurait eu le temps de
s'installer au château. Giglio s'introduirait chez elle et Diane
s'imaginerait peut-être donner par reconnaissance tout ce qu'elle
offrirait par désir, et par soif de se venger sur l'heure.
* * * * *
En revenant auprès du Roi, elle garda un maintien silencieux et blessé.
Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la
main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d'être
accueillie avec transports.
--Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais
d'abord menacée. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi; mais il
n'en est pas moins vrai que je reste mécontent de votre équipée, ainsi
que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez; nous
sortirons à pied. Taxis s'occupera de nos montures et mon page vous
prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne.
Giglio prit à la patère le manteau de pourpre et la couronne légère;
Pausole se vêtit, se coiffa et jeta l'ordre du départ.
Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans
autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas
qui séparaient la ferme du château voisin.
Derrière, suivait Diane à la Houppe, que le page menait la main haute et
à respectueuse distance.
Elle regarda longtemps le Roi; puis, comme il ne se retournait point,
elle jeta les yeux sur le page. Après un examen pensif qui dura
plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tête jusqu'aux
talons:
--Comment vous appelez-vous? dit-elle.
--Djilio, madame, répondit-il.
Et il crut devoir pousser un soupir mélancolique.
--Djilio? fit la Reine, c'est un joli nom.
CHAPITRE VI
OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S'APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU'ILS NE
S'ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS.
La conjonction de Vénus
Sera cause, comme il me semble,
Que aux estuves yront tous nudz
Femmes et hommes tous ensemble.
_Prognostication de Maistre Albert._--1527.
Pausole fut reçu à la grille par le courtois M. Lebirbe.
Au même instant, à la fenêtre, Philis en colère se retournait:
--Tu vois bien, maman, c'est une gaffe! Tu nous as fait mettre des robes
et le Roi vient avec une dame qui n'en a pas! Nous allons être
ridicules!
--Je l'avais demandé à ton père, mon enfant, c'est lui qui m'a dit de
vous habiller.
--Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune! dit simplement Galatée.
--Qu'est-ce que j'ai encore dit de si enfantin?
--Il vaut mieux _d'abord_ avoir une robe, expliqua la soeur aînée.
Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s'introduisait, toutes
trois, la jupe entre les doigts, glissèrent leurs révérences devant la
porte.
Après les premières paroles, qui furent empreintes de respect, la
maîtresse de la maison se laissa entraîner par Diane à la Houppe. Elles
avaient des relations communes, et d'un fauteuil à l'autre elles
renouèrent des souvenirs.
Giguelillot, dans un autre coin, sur un canapé à l'écart, causait avec
les deux jeunes filles. Sa voix, haute d'abord, devint plus discrète,
puis baissa jusqu'au chuchotement, et bientôt personne n'entendit plus
rien, sinon, par instants, un rire étouffé.
Dans le cadre d'une fenêtre, M. Lebirbe pérorait:
--Sire, la _Ligue contre la licence des intérieurs_, ligue récente dont
j'ai l'honneur d'être président, est une oeuvre de moralisation et de
salubrité publique. Je sais qu'elle a votre agrément...
--Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but.
Je ne l'ai pas présent à l'esprit.
--Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle
s'exprime en trois mots: «Exemple.--Franchise.--Solidarité.»
--Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous?
--Votre Majesté n'ignore point qu'à Tryphême le parti de l'opposition
affecte de s'en tenir aux anciens principes spécialement en ce qui
touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les
femmes, même les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir
dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que
dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix.
C'est là le fait d'une âme égoïste, avaricieuse et dépravée.
--D'accord, dit Pausole.
--Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la
propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la décence
des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux
qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures
infâmes où l'amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de
l'ordure.
--Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait?
--Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas
seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En
notre siècle on n'admet plus qu'un amateur puisse acquérir une galerie
de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui
possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des
attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le
même raisonnement d'où cette coutume a pris naissance devrait engendrer
chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante
qui les retienne d'enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce
que l'oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont
l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras.
--C'est assez mon sentiment.
--Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se
faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne là un
néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le
libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est
proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des
curiosités malsaines qu'on leur défend par ailleurs de satisfaire: c'est
de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité
devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les
familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur
première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où
l'on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de
la malice. L'exemple donné porte ses fruits; souvent il est discuté;
parfois il est suivi; une hésitation déplorable laisse flotter les
moeurs nationales entre deux extrémités; on ne sait plus ce que la mode
exige, et moi-même, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours présenter
mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de
préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette
incertitude en unifiant les moeurs en même temps que les consciences.
--Et comment en viendrez-vous là?
--Par deux moyens. D'abord par la propagande. Les ressources de la Ligue
sont considérables. Nous avons obtenu pour vingt années la location d'un
vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal à Tryphême; nous y avons
édifié en plein air une scène théâtrale sous les arbres et nous donnons
là des ballets ainsi que des pièces inédites qui attirent une foule
énorme et sont faites selon nos doctrines.
--C'est-à-dire?
--C'est-à-dire conformes à la vie elle-même, à sa réalité comme à sa
beauté. Quand la scène représente une discussion d'intérêt dans le
cabinet d'un notaire, les acteurs y sont vêtus de noir selon les modes
de l'endroit; mais quand, au milieu d'un duo d'amour, la chanteuse crie:
«Ô Voluptés! Extase! Ivresse!» elle est nue, selon la logique des
choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet présente
aux spectateurs une Vénus, trois Grâces, douze Captives ou soixante
Bacchantes, c'est évidemment sans plus de mystère que n'en chercheraient
les mêmes personnages dans le cadre d'un tableau, car il est incohérent
d'avoir deux esthétiques sur un même sujet: l'une pour la peinture et
l'autre pour le théâtre.
--Jusqu'ici nous nous entendons.
--En outre, par le livre à bon marché, par le journal et par l'image,
nous répandons sans relâche dans le peuple le goût de la nudité humaine
avec le double sentiment qu'elle inspire, à l'esprit, d'une part, à la
chair de l'autre, si tant est qu'on puisse séparer en deux éléments
libres et distincts l'être unique soulevé par l'amour. Ces livres
s'abstiennent d'enseigner ce que décrivent la plupart des romans
populaires, c'est-à-dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou
d'assommer une blanche aïeule et, s'il faut aller jusqu'aux détails,
nous aimons mieux suggérer à l'ouvrière une volupté peu connue que de
lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie.
--Et si cette volupté est stérile? dit Pausole.
--Si une joie passagère est stérile, qu'importe? Le corps de la femme
renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut guère concevoir plus de
dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt
mille dans sa précision rigoureuse), il appert que l'ordre de la nature
elle-même et le dessein du Créateur confèrent à la jeune fille vers le
milieu de sa douzième année une réserve de soixante-dix-neuf mille neuf
cent quatre-vingt-deux plaisirs à la fois stériles et licites dont ils
ne seront frustrés en rien, puisqu'ils ne _pourraient pas_ leur faire
porter fruit. L'important est de maintenir la femme dans l'inclination
naturelle qui la penche vers la volupté. Qu'elle ait le désir simple ou
multiple, elle concevra un jour ou l'autre et léguera des existences qui
justifieront la sienne. Mais il est clair qu'il en sera tout autrement
si l'on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais
quel idéal de vie solitaire et de négation qui, lui, est fatalement
stérile, exécrable et contre nature.
--Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir où vous vous
arrêterez!
--Je me hâte d'ajouter que si nous proposons la recherche habituelle
mais sagement pondérée de toutes les délectations qui récompensent les
amants, celles qui ont la conception pour résultat sinon pour but sont
de beaucoup les plus fréquemment décrites dans nos brochures populaires.
Ce sont aussi, quoi qu'en disent les médecins, celles qui conservent
encore la faveur générale. La preuve en est aisée à fournir: à la
fondation de notre Ligue, l'excédent des naissances sur les décès à
Triphême-Ville ne dépassait pas 4 pour 100. Il est aujourd'hui de 9 pour
100, à la troisième année de notre apostolat. Afin d'exciter et de
subventionner, si l'on peut s'exprimer ainsi, une émulation féconde dans
les basses classes de la société, nous avons institué des concours d'où
les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et où chaque année
au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins
particuliers, ont porté leur beauté physique au plus haut point de
perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de
leurs embrassements sont désignées à l'acclamation du suffrage universel
comme ayant donné chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable
exemple.
--Tout cela, dit Pausole, c'est de la propagande. Mais vous disposez de
deux moyens différents, si j'ai bien compris vos paroles. Quel est le
second des deux?