--C'est tout?
Giguelillot prit une voix d'essayeuse batignollaise:
--Vous n'allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez
remarquer.
--Ah! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphémoise, moi! Je
suis née à Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean... Je mettrai mon veston
ou une robe, si vous en avez à me donner, mais je ne sortirai pas comme
ça, mon petit ami.
--Cela n'a pourtant pas l'air de vous gêner depuis un quart d'heure!
--Tiens! un homme dans une chambre, c'est tout naturel... Quand vous
seriez quinze, je n'irais pas me cacher... Mais dehors, sur la route,
devant n'importe qui...
Elle s'adossa au mur et se cacha le visage dans les mains:
--Oh! que j'ai honte!
* * * * *
Line s'approcha:
--Veux-tu mon costume? Je sortirai bien toute nue, moi, qu'est-ce que
cela me fait?
--Non! non! dit Giglio. On peut reconnaître la Princesse. C'est elle
qu'il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne
sont pas de trop: qu'elle les garde. Vous, au contraire, personne ne
sait qui vous êtes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune
homme. Déroutez-les encore s'ils recommencent leur chasse. Ils l'ont
abandonnée par ordre, mais tout peut changer demain matin: je ne réponds
de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n'est que temps! Vous
allez prendre à la main chacune un des deux seaux que je viens
d'apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec
calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu'ils
ont vu passer, à neuf heures, deux laitières portant leur lait: l'une
dont ils n'ont pas distingué le visage; l'autre qui était brune, grande
et nue. Je défie qui que ce soit de deviner là-dessous la blonde petite
Princesse Aline avec l'inconnu qu'on poursuit.
--Que c'est bien imaginé! fit Line en battant des mains. Et comme vous
êtes bon, monsieur! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet.
--Non! dit vivement Mirabelle. Nous n'avons pas le temps. Partons vite,
puisqu'il le faut.
--Un instant! dit Giglio. Où irez-vous, à Tryphême? Où coucherez-vous ce
soir?
--À l'hôtel.
--C'est cela! Pour que vous soyez signalées dans les six heures par le
service des garnis.
--Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulières ni
coucher sur un banc du Jardin-Royal.
--Il n'en est pas question. Vous allez prendre dans l'avenue du Palais
la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, traverser une
petite place... Vous retiendrez cela?
--Oui, oui.
--... Et suivre toujours tout droit jusqu'à la rue des Amandines. Sonnez
au numéro 22. C'est l'immeuble de l'Union tryphémoise pour le Sauvetage
de l'Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux
sexes lorsqu'ils déclarent être élevés avec trop de sévérité.
--Et nous serons tranquilles, là-bas?
--Évidemment. C'est le but de la Société.
--Est-ce qu'il y a des garçons? demanda Mirabelle.
--Trois sections: une pour les filles, une pour les garçons et une
section mixte. Vous choisirez... On vous demandera encore si vous voulez
le dortoir ou une chambre particulière. Ils sont très gentils dans cette
maison-là.
--Mais s'ils veulent savoir nos noms, notre adresse?
--Vous les refuserez. Ils sont habitués à ce que les enfants n'osent pas
dire d'où ils viennent de peur d'être rendus à leur famille. Je connais
ces bons vieillards: ils feront tout ce qu'ils pourront pour vous
protéger, même s'ils découvrent qui vous êtes. Retenez bien le numéro:
22, rue des Amandines. Et maintenant, vite! vite! partez!
* * * * *
Elles sortirent en hâte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui
jetant par derrière un long regard d'adieu, où il n'y avait pas que de
la reconnaissance.
* * * * *
Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carré sonnait huit heures
et demie.
--Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n'est plus la peine de me
presser.
Et il examina la chambre.
Elle était en grand désordre.
Un large divan qui avait sans doute paru suspect était encore recouvert
d'un drap propre mais chiffonné portant deux oreillers en pile vers le
milieu. Bien qu'on eût desservi la table, une banane gisait à portée
dans un compotier de faïence. En travers sur la glace de l'armoire, une
petite phrase tracée à la pointe d'une bague témoignait d'un bonheur
extrême et répété. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la
pendule, un groupe de «Paul et Virginie» éloigné probablement par
Mirabelle comme étant de mauvais exemple.
En soulevant cet objet d'art, il vit l'enveloppe blanche d'une lettre.
«À Sa Majesté le Roi Pausole», disait l'adresse.
--Comment, murmura-t-il, elle lui écrivait!
L'enveloppe n'était pas fermée. Giglio, devenu confident et complice des
fugitives, déplia la lettre sans hésitation, lut, cacheta et serra le
papier dans son escarcelle.
* * * * *
An moment où il cherchait le meilleur moyen de s'enfuir lui-même, ses
yeux tombèrent sur les vêtements suspendus à trois patères.
On ne pouvait les abandonner.
En cas d'enquête, c'était indiquer trop clairement que la blanche Aline
et l'inconnu avaient changé de costume.
D'autre part, les détruire?
Comment?
Les dissimuler?
Où?
Les faire porter par d'autres, voilà qui valait mieux. On était au
samedi de la Pentecôte. Le lendemain, jour de grande fête, deux petits
paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston
bleu et cette robe verte. De là une fausse piste, une précieuse fausse
piste.
Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les
vêtements, sortit sur le balcon, et d'un poing vigoureux envoya tout le
ballot par-dessus le mur de la cour voisine.
Puis il se laissa descendre le long d'un pilier dans le jardin, se
glissa dans l'ombre jusqu'à la haie du fond, chercha une issue, n'en
trouva pas, en fit une et fut dehors.
* * * * *
Assurément, Thierrette l'attendait déjà dans le petit bois d'oliviers,
le même bois où Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours
auparavant.
Giguelillot, assez distrait par le souvenir récent de ses deux
protégées, ne se sentait aucun désir de retrouver la pauvre Thierrette,
mais il se serait repenti de l'obliger à une attente vaine pendant les
longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions
dont elle manifestait si chaudement l'appétence.
Il méditait sur cette question, lorsqu'il se trouva revenu à la porte de
la métairie. Et là, découvrant sous le porche les quarante gardes
toujours debout:
--Ah! ah! se dit-il. Taxis s'en fait garant! «Ce ne sont pas là des
soudards ni des coureurs de cotillons!» Eh bien, c'est facile à prouver!
Holà!
Les gardes se massèrent devant lui.
--Holà! répéta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus
jolie fille du village?
--Moi! Moi! Moi! crièrent-ils en foule.
--Tout le monde accepte?
--Oui! Oui!
--Bon. Allez au bois d'oliviers qui est à droite de la route. Vous y
trouverez une laitière qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien.
Dites-lui que mon service me réclame ce soir, mais que je lui envoie
quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez! et si elle résiste,
faites-lui honneur malgré elle.
Comme ils galopaient déjà, Giguelillot cria dans la nuit:
--Mais respectueusement, et l'un après l'autre.
FIN DU LIVRE DEUXIÈME
LIVRE TROISIÈME
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE.
Pourquoi l'homme rougirait-il d'exposer une partie du corps plutôt
qu'une autre?
WESTERMARCK.
Le harem ne poussa qu'un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme
Perchuque, première dame d'honneur, vint annoncer, au coup de midi, que
le Roi était en voyage.
--En voyage? Il est malade! dit une voix irrévérencieuse.
--La santé de Sa Majesté est heureusement florissante, répondit la
vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu'elle le soit
longtemps.
--Mais pourquoi s'en va-t-il? On nous l'a changé.
--Ah! cria Diane à la Houppe. Il est parti avec une femme!
Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux.
--Un adultère, Seigneur! Y pensez-vous, mesdames? Le Roi est incapable
d'agir à l'égard de Vos Majestés avec cette dépravation. Il a quitté ce
palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui
a mystérieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le précèdent. Un
page le suit. M. Taxis l'accompagne.
À ces mots, le tintamarre devint général.
--Taxis est parti! Taxis! Plus de Taxis! répétaient trois cents voix
délirantes.
--Mais alors nous sommes en vacances? dit la Reine Gisèle qui sortait du
couvent.
--Aux Jardins! Aux Jardins! criait-on.
--Non! au Théâtre! Nous jouerons des charades.
--À la Salle des Fêtes!
--Au Quartier des Pages!
Épouvantée, Mme Perchuque se précipita vers la porte et la barra de son
maigre corps.
--Mesdames! mesdames! quelle pétulance, en vérité, quel égarement!
--Laissez-nous passer, bonne Perchuque...
--Je ne le puis!
--Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que le seigneur Taxis a daigné me transmettre les devoirs de sa
charge en même temps que sa responsabilité... Je vous adjure, mesdames,
de comprendre mon émotion. Si je me montre indigne de la confiance qu'on
me témoigne, c'en est fait pour moi de la place que j'occupe à vos
pieds. Je serai chassée du palais, dégradée, exilée peut-être...
--Tant mieux! lui répondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus.
Puisque vous remplacez Taxis, vous êtes la dernière des coquines et vous
allez payer pour lui.
Du milieu de la salle on cria:
--Écoutez!
--Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix.
Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les têtes
pressées des femmes, on distingua les formes enfantines de la future
Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite soeur et
que le Roi ne voulait point connaître à l'âge où elle-même l'eût permis.
Juchée à cheval sur la nuque tiède de sa grande amie Alberte et croisant
ses deux flûtes sur des seins qu'elle enviait, elle dressait en l'air sa
main droite qui claquait d'un doigt contre l'autre.
--La parole! Je demande la parole!
--La parole à Fannette! acquiesça l'assemblée.
On l'entoura.
--Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants...
--C'est honteux!
--Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de
jeunes filles, nous avons cru qu'on nous délivrait; mais nous n'avons
fait que changer de bagne.
--C'est vrai!
--Prison pour prison, j'aime mieux la première. Là-bas on nous donnait
des devoirs, je sais bien; mais comme nous ne les faisions pas... ça
n'en était que plus agréable. Là-bas on nous défendait de jouer au mari
dans les dortoirs... mais comme nous le faisions quand même...
--Oui! oui! c'était plus gentil.
--Là-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de
congé, des mois de vacances, au lieu qu'ici nous passons toute notre vie
à pleurer en retenue sans avoir rien fait!
--C'est injuste! elle a raison.
--Eh bien, ça ne peut pas durer. Quand l'une de nous demande par hasard
vingt-quatre heures de liberté, on lui offre toujours le même choix: la
répudiation ou la chaîne. Mettons nous en grève, et nous verrons bien si
le Roi répudie trois cent soixante-six femmes comme nous!
D'une seule acclamation la grève fut votée; mais Fannette n'avait pas
fini. Toujours droite sur la reine Alberte qui prenait sa part des
bravos, elle reprit avec un beau geste:
--Perchuque, voulez-vous nous laisser passer?
--Je ne puis pas... je ne puis pas... répéta la vieille dame, hérissée
d'appréhensions.
--Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d'abord une
punition sévère, vieille cigogne que vous êtes! Nous allons vous
suspendre par une patte à la statue du bassin, les jupes retournées sur
la face pour cacher votre confusion et nous nous emparerons de votre
pantalon blanc comme étendard de la révolte!
Mme Perchuque fut héroïque.
--Victime de mon devoir? Soit! dit-elle. Me voici! J'en mourrai de
honte, mais M. Taxis n'aura pas en vain reposé sa confiance sur ma
vieille tête.
Quelques jeunes femmes eussent voulu qu'on épargnât à la pauvre aïeule
un traitement aussi dénué du respect que l'on doit aux personnes âgées;
mais les foules et les enfants sont implacables.
Au milieu d'un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par
le pied gauche à la petite statue centrale; sa robe noire eut vite fait
de voiler son visage apoplectique; et son vénérable pantalon descendit
le grand escalier piqué aux pointes d'une hallebarde tandis qu'à sa
suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent
marches retentissantes.
* * * * *
Mais quand cette foule, toujours criant, parvint à la porte d'honneur,
Taxis était sur le seuil et un brusque silence émana de son regard sur
la multitude arrêtée.
--Qu'est-ce à dire? glapit-il.
Et ce fut assez. Aussitôt, dispersée à travers les salles, en fuite dans
les corridors, en ribambelle jusqu'en haut de l'escalier, l'armée se
laissa balayer par la tempête de la déroute. À peine sept ou huit jeunes
femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tête au
Grand-Eunuque, demeurèrent-elles crânement à leur place; et mal leur en
prit, comme elles s'y attendaient du reste.
Taxis, tirant un carnet sale:
--J'inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous.
Celles-là seront punies pour les autres. Je me flatte de présenter au
Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d'effet.
* * * * *
Pendant ce temps, Diane à la Houppe, au lieu de perdre sa peine à
discuter avec cet homme, avait profité du trouble général pour gagner
une pièce voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis était
revenu seul, que le Roi n'avait pas quitté la première maison du hameau,
et aussitôt, courant aux écuries qui n'avaient plus de gardes, elle s'en
était remise, pour s'enfuir, à la monture de ses promenades.
Taxis commençait à peine son enquête dans le harem, et déjà la jeune
Reine parcourait la route, au pas allongé de son mehari.
CHAPITRE II
OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PHILIS POUSSE UN PETIT CRI.
L'une avecques ses beaux yeux vers,
Sourit, se hausse et me regarde.
SAINT-AMANT.
Giguelillot suivait d'un oeil fin la charge des quarante gardes vers le
petit bois d'oliviers, lorsqu'un vieillard svelte et poli se découvrit à
l'ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu.
--Seigneur, demanda-t-il, vous êtes page du Roi?
--Monsieur, j'ai cet insigne honneur.
--Fort bien. Je suis M. Lebirbe, président de la _Ligue contre la
licence des intérieurs_, reconnue d'utilité publique par une ordonnance
royale en date du 1er juillet 1899. J'habite une maison voisine qu'on
appelle volontiers le château du village, moins à cause de son
importance que par comparaison avec l'humilité des édicules
environnants. Cette demeure n'est certes pas digne de donner asile à mon
souverain; mais j'ai appris que Sa Majesté en route pour la capitale
faisait halte non loin d'ici; je vois qu'il se fait tard, je doute que
le Roi veuille se remettre en marche à cette heure avancée du soir, et,
sans avoir la témérité de lui adresser une invitation, je voudrais
néanmoins porter à sa connaissance que tout est prêt sous mon toit pour
recevoir lui et sa suite, au cas où il daignerait passer la nuit chez
moi. Les appartements que j'oserais lui offrir attendent depuis
l'origine, sous le nom de «Chambres du Roi», la visite éventuelle que je
me complaisais à prévoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues
étapes et que ma demeure est à mi-chemin entre son palais et Tryphême...
--Avez-vous des filles, monsieur? interrompit Giguelillot.
--Oui, seigneur... Puis-je vous demander comment cette question...
--C'est la marque, c'est la garantie d'une maison hautement respectable
et décente, monsieur Lebirbe. Je ne l'entends pas autrement.
Puis, avec une familiarité qu'on tint pour de la bienveillance, il prit
le bras gauche du vieillard et l'entraîna en avant.
--Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez à l'heure exacte où je suis chargé
par le Roi de lui préparer un lieu de repos. Assuré que vous avez tout
disposé pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin
de présenter personnellement au retour le rapport qu'on attend de ma
vigilance.
* * * * *
Ils passèrent la grille de la cour au moment où Giguelillot achevait
d'articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l'esprit de M.
Lebirbe.
Sur l'escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient,
anxieuses, les nouvelles.
--Eh bien?
--J'ai bon espoir! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient
reconnaître nos efforts.
Ayant ainsi présenté son jeune compagnon, le vieillard nomma tour à tour
sa femme, puis sa fille aînée Galatée et sa fille cadette Philis, qui
détournaient la tête avec modestie, mais regardaient du coin de l'oeil
avec curiosité.
Galatée était grande et de corps allongé. Elle paraissait avoir un peu
plus de vingt ans. Ses cheveux d'un blond Isabelle étaient coiffés
serrés mais non sans goût, et elle se tenait toute droite dans une robe
de toile grise qui s'ouvrait en large col blanc.
Timidement pressée à son bras, Philis offrait avec sa soeur le contraste
d'être nue--à moins qu'on ne voulût regarder comme des éléments de
costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos,
et sa ceinture de moire écarlate qui se fermait sur le côté par un
énorme noeud à coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de
quinze ans. Sa poitrine récemment fleurie portait deux jeunes seins
divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas
Giglio du regard.
--Voulez-vous me permettre de vous précéder? dit M. Lebirbe en
s'inclinant de nouveau.
--Oui, monsieur! dit Giguelillot.
Au tournant d'un étroit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa
les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l'attirant par la
poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrière l'oreille.
--Ah! cria-t-elle.
--Tu t'es fait mal? demanda son père.
--Je me suis piquée. Ce n'est rien. Ne t'arrête pas.
Giguelillot, en cet instant, conçut l'opinion la plus favorable de tout
ce qui avait été préparé pour recevoir le Roi Pausole. Il décida que la
chambre était somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur
style et les tableaux dignes du musée.
Pour témoigner sans doute encore une sympathie plus directe à la famille
de ses hôtes, il étendit sa petite enquête jusqu'aux appartements privés
et parvint à constater que les chambres des deux jeunes filles étaient
éloignées l'une de l'autre et pourvues de doubles portes, ce qu'il
n'osait pas espérer.
Dès lors son jugement fut inébranlable.
--Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu'il ne saurait trouver nulle part
de réception plus digne qu'à votre foyer, monsieur Lebirbe.
Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires.
CHAPITRE III
OÙ L'ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE.
Je restai couchée sur l'herbe, privée de toutes mes facultés et
brûlante de mille désirs.
Comtesse DE CHOISEUL-MEUSE.--1807.
Le petit sein gauche de Philis était si pétri de poésie que Giglio, seul
sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin.
--J'ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet.
Et ne perdant pas un instant à chercher un sujet de poème--soin qu'il
n'avait pas l'habitude de prendre--il leva rapidement les yeux vers ses
amies les étoiles.
À l'ouest, Vénus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune
et telle qu'on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait.
Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain,
Sirius, Pollux, Castor, la double Chèvre et le triple Persée semblaient
graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes
mystérieuses de la planète aux étoiles, décida qu'il ferait d'abord,
avec cette girandole céleste, un éventail gemmé de neuf pierres (ceci
pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entraînent le char
d'Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzième vers).
--Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains... _lux_, _Pollux_,
_Nux_... non; si j'ajoutais _dux_, cela aurait l'air d'un thème latin.
Amenons _Capella_ dans la seconde strophe; c'est un mot tout à fait
bien;--_par delà_... suivi d'un rejet;--un passé défini;--ça y est. Pour
les rimes féminines...
Pollux, la double Chèvre et le triple Persée.
Avec cette rime-là, ce sera vite bâti.
Mais tout à coup:
--Ah! quoi? que voulez-vous? fit-il.
* * * * *
Deux petits bras nus se dressaient devant lui.
--C'est moi... Rosine... N'entrez pas... Je crois qu'ils veulent vous
tuer à la ferme.
Il reconnut la jeune personne dont il avait chanté les fleurs et les
fruits sur un canapé de jardin dans une salle toute rouge de fraises.
--Ils veulent me tuer? Et qui cela? fit Giglio avec une paisible
curiosité.
--Tout le monde! répondit Rosine. Il est arrivé des choses épouvantables
et on vous met tout sur le dos. Venez là, derrière les palmiers; je vous
raconterai. Asseyez-vous près de moi.
Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu'on lui offrait
ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s'y fût placée d'abord, puis il
s'assit très confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinière et
lui passa le bras autour du cou sous le prétexte le plus tendre, mais
aussi le plus mensonger.
--Eh bien, raconte-moi. Que s'est-il passé?
Elle lui fit tout connaître, mais tout à la fois, et sans se préoccuper
outre mesure de la belle clarté française qui tenait sans doute peu de
place dans ses théories littéraires.
On avait amené un chameau, saccagé la remise des machines, brisé les
moissonneuses, faussé les fourches, crevé le carrelage, c'en était une
catastrophe... La laiterie aussi était dans l'état le plus lamentable:
le lait répandu, les seaux dérobés. Sur le chameau, il y avait une belle
dame, une très belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle
avec des tapis...
--Elle a trouvé Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu'elle était
sage, mais la dame dit qu'elle a vu... Enfin, ça n'est pas clair, voilà!
La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-là, elle
est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d'amour
comme si ça lui était arrivé... Sitôt que la dame est entrée, elle s'est
mise dans une colère de tous les diables, et le Roi aussi et tout le
monde criait, fallait voir! On n'a jamais entendu chose pareille... Et
le pire, c'est qu'il y a une victime: la laitière est assassinée!
--Assassinée? répéta Gilles, qui pâlit un peu.
--Assassinée.
Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins,
elle ajouta:
--Le vol a été le mobile du crime.
--Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
--Ah! monsieur! Faut-il qu'il y ait des gens mauvais, tout de même!
C'est pour lui prendre ses quatre nippes qu'on a égorgé cette pauvre
fille-là: juste un foulard, un fichu, une jupe d'hiver et un chapeau. On
l'avait bien entendue se plaindre à la fin de l'après-midi, mais
personne n'a osé monter. C'est le monsieur du palais qui est entré le
premier, le même qui a enfermé la dame...
--Oh! ma tête! gémit Giguelillot. Quelle dame? Quel monsieur du palais?
--Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat.
--Quand est-il arrivé?
--Au milieu de la bataille. Il a tout calmé en cinq minutes. C'est un
ministre, il paraît, un homme qui a l'air très sérieux. Sans lui, on
n'en serait jamais venu à bout.
--À bout de quoi?
--De la dame. Il l'a enfermée dans une chambre à pain, avec une bougie
et un gros livre comme un bréviaire, pour la consoler, qu'il a dit.
Alors, quand tout a été fini, on est venu lui raconter comme la laiterie
était sens dessus dessous. Il a demandé la laitière. On ne la trouvait
nulle part et on n'osait pas aller la voir dans sa chambre, à cause des
geignements qu'on avait entendus. Mais lui, ça ne lui a pas fait peur.
Il y est monté tout droit. Et qu'est-ce qu'il a vu? Paraît qu'on l'a
tuée sur son lit. La moitié des draps est par terre et le reste plein de
sang. Le crime est flagrant, qu'il a dit. Et on ne peut pas retrouver le
corps. Probable que l'assassin l'aura jeté quelque part. Le monsieur du
palais va faire curer les puits.
--Et c'est moi qu'on accuse de ce beau crime? interrompit Giglio, qui
comprenait enfin.