«Voilà qui est fâcheux! fâcheux!»
Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit
sur la route.
* * * * *
Cependant Giglio, d'un pas égal et balancé, suivait la rue du petit
village. Ses bras étaient aussi rigides que s'il avait porté vingt
litres de lait pesant à chacun de ses poings fermés. Il longeait les
maisons obscures, il évitait les passants et, pour ajouter un signe
décisif à ceux de son nouveau costume, il se tenait très en arrière
comme une fille qui porte sa faute.
L'hôtel du Coq, où il pénétra, n'était qu'une petite auberge, entourée
d'un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l'heure du rôti
sonnait, ni la patronne ni les servantes n'eurent le temps de
l'examiner.
Après ses premiers saluts auxquels on ne répondit qu'à peine, il
expliqua d'une voix stupide:
--Je suis nouvelle à la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et
le monsieur qui dînent dans leur chambre.
--Montez. C'est au premier. La porte à deux battants, dit une servante
affairée.
--C'est bien la petite dame en vert? répéta-t-il avec calme.
--Oui, qu'on vous dit. Débarrassez!
* * * * *
Giguelillot poussa un soupir de contement. Ses méditations dans les bras
de Thierrette n'avaient pas été mal conduites.
Entre les hypothèses diverses qu'on pouvait indiquer au milieu du doute,
il avait mis le doigt sur la vraie: la blanche Aline, confiante dans
l'apathie du Roi, n'avait pas quitté l'hôtel de sa première nuit
amoureuse. Ceci posé, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner
qu'elle se cachait néanmoins dans l'intimité de sa chambre, qu'elle y
prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette
particularité suffirait à la désigner.
Il s'en allait vers l'escalier quand la cuisinière l'arrêta et, faisant
signe du doigt vers les deux seaux:
--Vous n'allez pas monter tout ça? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq
personnes.
--Laissez donc. Ce n'est pas pesant. La dame prendra ce qu'elle voudra.
--Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dîner il y a dix minutes.
On a enlevé leur couvert.
--Tant mieux. Ça sera pour eux la nuit.
Sans s'émouvoir en aucune façon, il monta l'escalier du même pas
oscillant et lourd, trouva la porte à deux battants, heurta comme par
mégarde ses deux seaux vides l'un contre l'autre et cria en frappant du
doigt:
--Madame! on vient pour faire la chambre!
CHAPITRE VIII
OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L'APRÈS-MIDI.
Les femmes de chambre de feue ma mère, et quelques demoiselles qu'on
me permettait de voir, telles furent les maîtresses d'iniquité qui
m'apprenoient le mal dans un âge où j'étais incapable de le faire.
_Le Triomphe du Célibat_, par une demoiselle de condition.--1744.
Dans le bois d'oliviers et de pins rouges où le sommeil l'avait couchée,
la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l'aurore jusqu'à
vêpres.
En s'éveillant, si elle ne murmura pas: «Où suis-je?» comme une ingénue
de féerie, ce fut parce que, le long d'elle, silencieuse et accoudée,
Mirabelle la considérait avec une tendresse vigilante et déjà presque
conjugale.
--C'est toi? dit-elle. Et nous sommes seules? Personne ne nous a
trouvées?... Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi?
Non, la danseuse n'avait pas fermé les yeux. Habituée aux nuits sans
sommeil, elle avait passé celle-là dans l'attente, et les désirs.
Pendant la première heure du jour, elle s'était mise à genoux devant le
visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le
changement de lumière, un long cyprès opaque et noir ayant bien voulu se
charger du même soin, elle s'était levée de là pour voler des figues, et
lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rêve, toutes deux
se mirent à goûter.
Le repas était maigre et l'ombre chaude. Par-dessus les buissons de
myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les céréales de cuivre
et des passantes sur la route.
--Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne
pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu'à Tryphême? La ville est à
deux lieues de nous, ce n'est pas long. Nous nous cacherons là bien
mieux que dans les bois.
Line se pendit à son épaule et elles s'en allèrent par les prés. Un peu
plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue était
déserte et blanche. Une auberge s'offrit à droite.
* * * * *
Sa façade fraîchement peinte et couleur de paille, ses tonnelles
ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentèrent Mirabelle tout à coup.
À cette heure de la journée les paysans travaillaient aux champs. Il n'y
avait personne autour de la porte ouverte; si elles s'y glissaient
rapidement, aucun témoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la
raison, ou plutôt le faible prétexte qui lui fit obéir si vite à la hâte
extrême de ses sens.
--Entrons là, dit-elle.
--Où tu veux.
* * * * *
On leur donna la plus belle chambre. Aussitôt, Line voulut un grand tub,
et une éponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un
éventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et
de l'eau chaude, beaucoup d'eau chaude.
Elle obtint ces choses très précieuses, puis ferma les deux verrous.
Mirabelle la suivait pour l'étreindre; mais Line joignit les deux mains,
fit un sourire derrière une moue et prit une voix de petite mendiante en
expliquant qu'il faisait chaud, qu'elles étaient seules, que personne ne
les gronderait, enfin qu'elles pouvaient bien faire leur toilette
ensemble et se mettre «un peu toutes nues».
Mirabelle eut un frisson.
La simplicité de Line la déconcertait. Habituée à tous les expédients de
la débauche urbaine, aux résistances qui se font vaincre, aux corsages
qui cèdent d'une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons
hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l'état d'esprit de cette
petite qui demandait la nudité comme une tenue de jeu sans aucune des
transitions en usage sur les divans.
Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou
les rez-de-chaussée avaient pris sur elles de former par des
conversations intimes sa jeune âme soumise à leurs seules influences s'y
étaient prises de telle façon que Mirabelle imaginait ses semblables
sous deux aspects toujours contraires: les femmes chastes et les femmes
sataniques. De l'extrême décence à la perversité, il n'y avait rien dans
ces conceptions du caractère féminin. Et, comme de très bonne heure une
tante nécessiteuse lui avait demandé de faire choix entre les vertus et
les vices, sans insister autrement pour qu'elle embrassât les vertus,
elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tôt
possible dans l'une des deux voies parallèles qui représentaient à ses
yeux l'avenir moral d'une jolie enfant. Qu'il y en eût une troisième et
qu'on pût être nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales
luxures (comme s'expriment nos écrivains), Mirabelle, en bonne Française
et lectrice de romans-feuilletons, ne s'en doutait pas encore, à l'aube
de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme était uniformément
la mimique à double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice: qui ne
masquait pas, désignait; qui ne se défendait pas, voulait provoquer.
En écoutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se
dit simplement:
--Ce sont les moeurs de Tryphême: mais quel singulier pays!
* * * * *
La première, elle retira ses vêtements avec des gestes qui, tour à tour,
hésitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n'osa pas une fois
sourire, et même, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses
bras lorsqu'elle n'eut plus rien à enlever.
Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frémissante et
le corps souple, elle se mordait la lèvre, elle pliait son cou mobile et
changeait constamment de regard.
Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait
de se renseigner avec un prodigieux intérêt.
Mirabelle, impatiente, lança:
--Je te plais?
--Tu ressembles... veux-tu que je te dise à qui? À une statue de
Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur... Tu es
la première fille que je regarde ainsi; je n'ai jamais eu d'amie, tu
sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa... Je te trouve
beaucoup plus jolie qu'elles.
En effet, et à part un simple détail qu'il n'était pas nécessaire
d'examiner à tout moment, on pouvait à la rigueur prendre Mirabelle pour
un jeune homme. Ce n'était pas sans de bonnes raisons qu'elle jouait les
rôles travestis. Telle était l'ambiguïté de ses formes et de son
maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance
physique, elle n'avait besoin de vêtir ni le pourpoint ni le
haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien.
Elle était grande, mais légère, les flancs droits et le ventre plat. Ses
jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature
complexe et fine qui se dessinait à la surface lorsqu'elle tendait les
jarrets. Le haut du corps était plus grêle.
Dans la peau délicate et pâle de la poitrine, deux sombres petites
chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns,
bouclés et courts, se fendaient d'une raie à droite et se gonflaient en
mèche sur le front.
Ce genre de beauté n'est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des
poètes hindous; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de
Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulière et même «piquante»,
selon le style des compliments qu'elle recevait passé minuit. Elle ne
fut donc pas offusquée d'entendre sa nouvelle amie déclarer après
beaucoup d'autres qu'elle ressemblait à un garçon. Ramenée par cette
petite phrase dans l'ordre de ses habitudes, elle vint lestement
s'asseoir sur les genoux de la blanche Aline.
Celle-ci n'avait pas quitté sa robe verte. Mirabelle voulut la défaire
elle-même, et ce lent déshabillage fut entrecoupé de tendresses que Line
trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre.
Très gaie, elle jeta ses deux bas en l'air comme une autre eût jeté son
bonnet par-dessus des ailes de moulin, s'accroupit à la tailleur dans
l'eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en
mouvement.
Mais brusquement, reprise d'un doute et s'appuyant d'une main sur son
éponge deux fois pressée, elle demanda en levant la tête:
--C'est bien vrai, Mirabelle, tu n'es pas un monsieur?
CHAPITRE IX
OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES
DE LA FANTAISIE.
Elle est semblable à ces eaux débordées
Qui, s'éloignant du fil de la raison,
Durant la nuict, et par sourdes ondées,
Lors que tu dors entrent dans ta maison.
LOUYS DORLÉANS.--1631.
Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa
sieste réparatrice, le métayer dit à sa fille de guetter le réveil du
Roi, et lui-même monta dans sa chambre afin de passer l'habit noir de sa
jeunesse lointaine, en réglant l'ordre du festin qu'il lui fallait
improviser.
La petite Nicole, fille cadette du fermier, était une jeune personne
dévorée d'espérances. Ses quatre soeurs s'étaient choisi, à vingt années
d'intervalle, des maris de classe différente à mesure que la richesse de
leur père devenait plus solide et plus vaste. La première avait obtenu,
disons même séduit, un jeune montreur de singes savants qui, après avoir
eu la bonté de lui accorder un enfant, était allé plus loin encore dans
la voie des concessions en se donnant lui-même pour toujours. La seconde
avait épousé un huissier. La troisième, plus difficile, un entremetteur
de la bonne société. La quatrième était préfète. Après cette montée
continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas
déchoir.
Lorsqu'elle vit entrer le Roi dans la métairie de ses aïeux, Nicole ne
douta pas que son destin en personne ne vînt à elle, pourpre au flanc et
couronne en tête.
* * * * *
Pausole à peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut
pas d'abord y consentir; puis, les heures passant et le nez royal
penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l'insigne visiteur
prit un aspect d'éternité qui suspendit les précautions. Le métayer
s'esquiva, laissant Nicole en sentinelle.
La petite sentit sa poitrine battre: c'était l'heure de sa destinée.
Ah! que faire, et comment jouer le rôle que lui proposait la fortune?
Elle ne connaissait l'étiquette des cours que par les poèmes et les
drames dont sa soeur la préfète lui faisait largesse chaque année à
l'occasion des étrennes. C'était déjà quelque chose; et bien qu'on ne
parle peut-être pas toujours au prince de Galles la langue de S. A. la
princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d'Hérodiade, on
n'est pas complètement ignorant du trône quand on a de la littérature,
pensait Nicole.
Et elle le prouva.
* * * * *
Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier doré,
elle approcha du Roi, le baisa au front, étendit la main droite et
récita de sa voix la plus sage:
--Ô Roi! sors de tes songes: éveille-toi! regarde!
--Hun! éternua Pausole. Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?
--Je suis venue, ânonna la petite, je suis venue, moi l'Inconnue, moi
l'Ingénue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue!
--Mon enfant, dit Pausole, encore mal éveillé, on ne fait jamais rimer
deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq. À part cela,
c'est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu?
* * * * *
Elle se troubla légèrement, puis reprit un peu plus vite:
--Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la
tombe et qui sort! Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse, et
jamais je ne pleure et jamais je ne ris!
Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur.
Nicole, de plus en plus vite, continua:
--J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh! je sens que je
touche à quelque instant suprême... Ô rêve de mes nuits, cher désir de
mes jours, que je n'attendais plus, que j'espérais toujours, j'ai besoin
de te voir et de te voir encore, et puis voici mon coeur qui ne bat
que...
--Ah çà!...
--... pour vous. Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
l'auguste majesté sur votre front empreinte, car le jeune homme est
beau, mais le vieillard est grand. Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe
encore pleine des baisers du zéphyr qui me relèvera, Pausole, prends ton
luth, regarde, je suis belle: l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de
colombes marche à travers les champs, une fleur à la main.
--Comment dis-tu!! hurla le Roi, d'une voix qui la fit enfin taire.
Mais au même instant, et comme la jeune fille terrifiée restait bouche
béante, Pausole aperçut derrière la fenêtre des lueurs multipliées qui
voletaient çà et là; il vit des torches s'approcher, des gens courir,
des bras s'étendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau
des hautes vitres sa tête branlante jusqu'à terre... Brusquement, la
porte s'ouvrit et Diane à la Houppe entra.
--Ah! cria-t-elle. J'en étais sûre!
La pauvre petite Nicole se cacha derrière le Roi.
* * * * *
Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, proféra:
--Mais, par le tonnerre des dieux! qu'est-ce que tout cela signifie? Il
faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou!... Taxis! où est
Taxis?... Gilles! Gilles! Djilio! Giguelillot!... Où est mon ministre?
Où est mon page? Où suis-je moi-même? et dans quelle caverne de bandits
a-t-on fomenté ce guet-apens?
--Ah! Sire, vous êtes dans mes bras! expliqua Diane à la Houppe.
--Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière, rectifia la petite
Nicole.
--Le diantre soit des femmes et des courtisans! jura le Roi hors de lui.
Taxis! mais pourquoi ne vient-il pas? Taxis! Taxis! Giguelillot! Jamais
je ne m'en tirerai tout seul! Où sont mes gardes, mes soldats? Pourquoi
ont-ils brisé leurs lances? C'était bien le jour, en vérité! Ce
Giguelillot est un chenapan! Taxis avait cent fois raison de le flanquer
à la fourrière!... Taxis!... Mais où se cache-t-il donc? Ils m'ont tous
abandonné! livré aux folles! livré aux folles!...
En effet, au milieu d'un tapage qui allait toujours grandissant, Diane,
tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna
comme une belle rime... Des mains voulurent les séparer...
--Taxis! Taxis! répétait Pausole.
Et il luttait à son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui
s'étaient précipitées au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se
massaient, lançaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus
partaient de la cour, mêlés aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux
abois de tous les chiens lâchés et au bêlement sépulcral de l'énorme
monture amenée par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les
clameurs, on entendit la voix plaintive du métayer qui vagissait:
--Un chameau! Un chameau! Un dromadaire dans ma maison!
CHAPITRE X
COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU'AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE
QUI S'ENSUIVIT.
Mulier quænam pudibunda?
--Quæ tegit faciem cum indusio suo.
_Nugæ Venales._--1741.
Avant d'exposer par qui se dénoua la scène précédente, il nous faut bien
retrouver Gilles au point où nous l'avons laissé, selon les règles
fondamentales de la tradition romantique.
Il se présentait alors sous le vêtement d'une paysanne à la porte de la
blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison empruntée aux
habitudes de la domesticité.
--Entrez! Entrez! dit une voix.
Il entra, fort posément, regarda autour de lui...
* * * * *
Ni dans le lit ni dans la chambre, il n'y avait plus personne.
Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d'homme et
plusieurs dessous que nous ne détaillerons point, indiquaient au moins
deux présences.
Très calme et haussant toutes ses voyelles jusqu'au médium des soprani:
--Monsieur n'est pas là? fit-il.
--Pourquoi? répondit la voix.
--J'ai deux mots à dire à monsieur.
Un fou rire partit du cabinet de toilette; la petite porte
s'entre-bâilla.
--Eh bien, dites! qu'y a-t-il?
--Monsieur ne peut pas venir une minute?
Le fou rire redoubla.
Puis, il y eut un silence, une sorte d'inquiétude, et, après quelques
chuchotements:
--Vous êtes seule? reprit la voix.
--Oui, madame.
--Fermez la porte à clef. Je viens.
Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de précautions, mit la clef
dans sa poche.
* * * * *
Alors, tranquillement, ne se cachant pas d'une femme de chambre, la
blanche Aline s'avança. Elle tenait une grappe de muscat entre la main
et les dents, et c'était là tout son costume.
--Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi.
Bien qu'il se fût dit comblé par les faveurs de Thierrette, le page
sentit renaître en lui, devant cette apparition, tous les feux dont
Pyrrhus se voyait allumé; mais, faisant preuve ce soir-là d'une réserve
exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui eût nui à
d'autres projets.
Il reprit sa voix masculine:
--Madame, je regrette profondément d'avoir aperçu Votre Altesse...
--Un homme! Un homme! cria Mirabelle en se jetant dans la pièce, de
l'air le plus agressif.
--Ah! nous sommes découvertes! pleura la petite Line.
Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie.
* * * * *
Gilles, très étonné sans doute, mais préparé néanmoins par son
expérience de la vie intime à ces sortes de surprises, ouvrit la porte
du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite
pièce il ne voyait pas d'autre amant que cette jeune fille aux cheveux
coupés: tout s'expliquait aussitôt.
Il fit deux gestes à part lui.
L'un disait:
--Voilà qui est clair.
Et le second:
--C'est assez gentil.
Puis, tandis que Mirabelle, à force de soins et de caresses, ranimait sa
petite complice dont la pâleur était navrante, Giglio, dans le cabinet
fermé, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de
paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint
bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et
se lava les mains à l'eau tiède.
Désormais présentable, il sortit et salua.
* * * * *
Line poussa un nouveau cri d'angoisse:
--Ah! mon Dieu! un page de papa!
Mirabelle s'était levée, un éclair dans l'oeil. Visiblement elle se
retenait de lancer à l'intrus tout le carquois d'injures (elle aurait
même dit «pelletée») que la langue somptueuse des coulisses fournit sans
peine aux danseuses pendant les instants de bataille.
Mais elle se retenait très bien, car au lieu d'éclater elle saisit d'une
main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l'attirant de force
dans le cabinet de toilette, elle l'étreignit avec une passion dont il
vit aussitôt le dessein étranger.
Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le
maillot de mince étoffe et mit sur les lèvres du page un baiser de genre
pénétrant. Puis elle lui représenta en termes concis qu'il pourrait
disposer d'elle bien au delà des bornes honnêtes et toutes les fois
qu'il le souhaiterait, s'il voulait, en revanche, se montrer charitable
envers deux malheureuses amies, ne pas dénoncer leur asile, ne pas
assister à leurs jeux et goûter l'exercice de l'une assez pour en
oublier l'autre.
--Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi! Il ne
vous manque plus que de m'offrir vos bagues avec un objet d'art en
bronze peinturluré. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi
pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baissés. Dites:
«Pardon, monsieur, je ne le ferai plus.»
Mirabelle l'embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues.
--Vous ne parlerez pas?
--Je n'y ai jamais songé.
--Mais vous êtes page du Roi? Vous venez de sa part?
--On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des
missions officielles. Je vous assure que ce n'est pas dans le protocole.
Non, vraiment.
--Alors, pourquoi venez-vous ici?
--Parce que dans une demi-heure, si vous n'êtes pas en fuite, vous serez
en prison.
--Ah! je le disais bien! on n'a pas voulu me croire... Mais pour qui
faites-vous cela? Qui de nous deux sauvez-vous? Ce n'est pas moi, vous
ne me connaissez pas... C'est elle?...
--C'est évidemment vous deux. Sans cela, je me serais arrangé de façon à
vous séparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et
dépêchez-vous. Le temps presse pour nous tous: je vous préviens à la
dernière minute et je risque à tout moment d'être surpris dans cette
chambre. Ça nuirait à ma carrière.
* * * * *
Trois petits coups derrière la porte suspendirent la conversation.
--Qu'est-ce que vous pouvez faire là dedans? demandait Line avec
inquiétude.
Mirabelle ouvrit et rentra.
--Il vient nous avertir, ma chérie, nous sauver. Penses-tu? On nous
poursuit déjà.
--Qui donc?
--Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le maréchal du
palais et moi-même. J'ai expédié le seigneur Taxis dans une direction
fantastique et j'ai laissé le Roi dormant chez un métayer du village.
Mais Taxis va revenir, le Roi va s'éveiller, et vous serez prise comme
dans une cage, Altesse, dans moins d'un quart d'heure.
--Vite! Mirabelle, habillons-nous! Ma robe! Mes bas! Où sont mes bas?
Le page l'arrêta du geste.
--Ah! mais non! vous êtes signalées: on connaît vos deux costumes; il
faut en changer, c'est élémentaire.
--C'est que nous n'en avons pas d'autre!
--Pardon! j'en ai apporté un. Dans le pays où nous vivons, une robe
suffit pour deux personnes.
Il pénétra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les
vêtements de la laitière, et sans plus de façons, passa la longue jupe
autour de Line ahurie.
--Nous sommes pressés, dit-il. C'est moi qui vous habille.
La jupe traînait sur le plancher; il releva la ceinture jusqu'au-dessus
des seins et croisa les cordons à la taille. Tout ceci fut bientôt caché
par le petit châle rose espagnol qu'il serra d'un noeud brusque au
milieu du dos.
Le chapeau de paille à larges bords compléta le déguisement.
* * * * *
--À votre tour, maintenant, mademoiselle...
--Mirabelle.
--Ah! vraiment!...
--Pourquoi souriez-vous?
Mais Giglio n'avait pas le temps d'expliquer ses impertinences.
Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coupés, y mit quatre
épingles, fixa au sommet de la tête une petite boîte ronde et vide qui
portait une marque de parfumeur et traînait sur une table en désordre;
puis il enroula tout autour le foulard de soie orangée.