--Taxis, vous êtes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n'allons

à la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous

ne nous ferez pas flairer dans la poussière les traces de cette petite

fille, ou compter les cassures des branches comme un chasseur de

chevelures. Pour ma part je ne me livrerai certainement pas à des

contorsions de chef apache sur la grand'route de mes États.

--Il est néanmoins important...

--De savoir que ma fille a passé par ici? Eh! vous ne vous en doutiez

pas? Nous connaissons le point de départ et la première étape de son

petit voyage. Entre les deux il n'y a qu'un chemin. Il faut bien qu'elle

y soit passée. Quand même elle aurait pris l'itinéraire le plus

extravagant pour aller de chez elle à l'auberge, cela ne nous

empêcherait pas de la trouver au gîte si elle y est encore et cela ne

nous éclairerait pas davantage sur la direction qu'elle suit aujourd'hui

si elle continue sa promenade.

* * * * *

Le ton que prit Pausole pour donner cette réponse était plein

d'enseignements. Giglio ne s'y méprit point: le Roi n'était pas pressé

d'arriver si vite au but. Et, si l'on n'y prenait garde, on allait le

désappointer en terminant trop tôt une excursion dont le principe lui

avait coûté mille efforts.

Giguelillot (le lecteur ne voit pas d'inconvénient à ce que nous

appelions tour à tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou

Gilles?) Giguelillot donc, eut une idée rapide: il fallait éloigner

Taxis.

--Pardon, dit-il sérieusement, l'épingle est tombée ouverte, dites-vous?

De quel côté se tournait la pointe?

Il n'insista pas davantage. Taxis garda l'orgueil de découvrir tout seul

les conséquences d'une telle question. Elles ne lui en parurent que plus

graves.

--Un instant! grogna-t-il. J'en arrivais là. C'est un point capital que

je vais établir.

Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point. À genoux sur le macadam,

Taxis chercha l'endroit exact où il avait saisi l'épingle.

--Voici! j'ai trouvé, dit-il. L'empreinte est fort nette. La branche que

termine le fermoir est perpendiculaire à l'axe de la route; mais la

pointe s'ouvre dans la direction du palais, opposée à celle de

l'auberge.

Il se releva.

--Ceci, déclara-t-il, l'oeil toujours froncé, détermine des conclusions

inattendues. L'épingle d'or que je tiens en main est de celles que les

femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis

ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le bâillement

impudique de la jupe et de suspendre à la ceinture un vêtement qui ne

doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est

logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle épingle se détache

lentement et finit par glisser à terre, comme il n'y a pas d'apparence

qu'elle exécute des pirouettes en obéissant à la pesanteur, comme, au

contraire, il y a présomption pour qu'elle se projette sans se

retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction

suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas présent, la

pointe se tourne vers le palais; donc la Princesse Aline a dû revenir

sur ses pas en quittant l'hôtel du Coq et elle se dirige actuellement

dans le sens justement opposé à celui que nous suivons nous-mêmes.

Il leva deux doigts et reprit:

--Mais--cela n'est pas certain.

--Ah! mais si! protesta Gilles. Vous y êtes...

--Je le crois volontiers; toutefois une présomption n'est pas une

preuve. Et comme voici l'hôtel du Coq (c'est la sixième maison à droite

dans le hameau que vous voyez) le plus simple est de commencer là notre

enquête et de décider, immédiatement après, dans quel sens nous devons

marcher.

--Pas du tout! fit Giguelillot. Il faut courir au plus pressé. Nous

allons nous quitter ici. Le Roi et moi-même nous mènerons l'enquête à

l'intérieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrière,

sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l'horizon,

gratter le sable; ça ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que

le Roi dîne à huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le

Grand-Eunuque.

--Je n'ai d'ordres à recevoir que de mon souverain.

--Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volonté, sa walküre,

seigneur Taxis? C'est lui qui vous parle par mes lèvres.

--Je ne m'en mêle pas, fit Pausole. J'approuve en principe.

Allez-vous-en, Taxis, puisque c'est l'avis donné par mon conseiller de

jour. Il vous sera loisible d'exprimer votre sentiment dès que minuit

aura sonné. D'ici là, point de discussions. Le système n'a pas d'autre

but que d'éviter les froissements. Prouvez-moi qu'il est bien conçu.

Taxis jeta un regard furibond sur le zèbre et son cavalier. Puis il

empoigna d'une main trépidante les rênes du chaste Kosmon, conduisit la

bête jusqu'au talus, grimpa sur la plus haute motte, exécuta non sans

effort ce que Mirabelle eût appelé dans son jargon chorégraphique des

«battements de quatrième ouverte» et enfin retomba en selle.

Il trottait déjà vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la

bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda

mélancoliquement:

--Alors, petit, voici l'auberge?

Il allait rentrer de plain-pied dans les événements tragiques,

questionner des inconnus; apprendre ce qu'au fond il voulait ignorer;

conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela

demeurer face à face avec une décision nécessaire. Sa voix manifestait

un vif déplaisir à l'approche du seuil fatal. Giguelillot détourna d'un

mot cette pénible appréhension.

--L'auberge? dit-il. C'est un peu loin. La première maison du village

est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait

avant de commencer nos travaux.

--Ah! que voilà une brave idée! fit le Roi. Entrons! Je le veux bien.

Nous avons sur cette route un soleil de Sicile; je me sens tout à fait

pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis

laineuses! les beaux yeux des vaches! les agneaux dont la laine est

douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui

paît ses chèvres barbues...

--Et Kléarista qui lui jette des pommes!

--Et Kléarista qui lui jette des pommes! répéta Pausole avec ivresse.

CHAPITRE VII

COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN

STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE.

Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui

stupéfie.

OCTAVE FEUILLET.

La ferme où pénétrèrent Pausole et son page, pendant que les quarante

tulipes montaient la garde sous le porche, avait été bâtie par un

architecte qui savait peut-être Théocrite par coeur, mais ne s'en

laissait point absorber.

Les bâtiments et le sol de la cour, recouverts et dallés de céramique,

s'unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies où le

moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus

micro, la bactérie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie

paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps où Kléarista osait

glisser le long de ses lèvres une syrinx infectée de germes pathogènes.

L'odeur champêtre du phénol et le parfum du sulfate de cuivre

s'échappaient des étables avec la senteur du foin coupé. Au fond de la

cour, sous un auvent métallique, une trentaine d'abreuvoirs particuliers

recevaient chacun l'eau d'un filtre et attendaient le mufle d'un boeuf

qui avait aussi sa baignoire à lui, prophylactique envers et contre

tout.

--Ah! Sire! où sommes-nous entrés? fit Djilio avec désespoir.

--Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, répondit

Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassuré dès l'abord

sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle

que les Grecs auraient construite s'ils avaient su ce que nous savons.

Elle est propre et géométrique.

Le zèbre se cabra au soleil.

--D'ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille précautions

que nous inventons depuis dix-huit mois. J'ai lu dans les traités d'un

médecin d'Éphèse qu'ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir

l'eau qu'ils buvaient. Ils savaient que l'eau des fleuves est la pire de

toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et

que les accoucheurs doivent se laver les mains immédiatement avant de

puiser. Petit, ce qu'on appelle «progrès» n'est jamais qu'un retour aux

Hellènes ou un développement de leurs principes. La métairie où nous

entrons est plus près d'eux qu'elle n'en a l'air. Holà! voici le

métayer.

Un vieil homme accourait, le chapeau de paille à la main, tremblant,

ému, orgueilleux, réjoui... Laissons au lecteur le soin de trouver

toutes les épithètes qui décrivent un vieillard rural recevant le Roi et

son page.

Himère et Macarie, en bêtes de la couronne, furent conduites à des

stalles de choix. Pausole s'appuya familièrement sur l'épaule de son

sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot,

très éveillé, s'intéressa aux filles de ferme.

Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et

fichu, mais les jolies sans vêtement, à la mode de Tryphême.

* * * * *

Giguelillot remarqua l'une d'elles qui, nue entre ses petits sabots et

le foulard de son chignon, semblait fort propre à occuper les loisirs

d'une journée de repos.

Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses

prévisions sur la récolte et les cours du marché aux grains, le page

s'approcha de la laitière qui le considérait d'ailleurs avec le plus

gentil sourire.

--Tu sais traire les vaches, lui dit-il.

--Je ne sais même que cela, répondit la jeune fille.

Le timbre de sa voix était vif et chaud.

--Eh bien! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait

pour Sa Majesté qui a soif et un pour moi qui l'imite par esprit de

courtisanerie.

Elle courut en avant, les seins dans les mains.

Il la rejoignit dans une étable reluisante qui semblait une écurie de

cirque.

--Comment t'appelles-tu?

--Thierrette, seigneur.

--Thierrette, tu as les seins dorés comme deux mottes de beurre frais.

Porte au Roi le lait que tu voudras; mes lèvres ne veulent que du tien.

--Je n'en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu'il

m'en vienne.

--Tu n'en as pas? Je saurai si c'est vrai.

--Essayez.

Il en fit l'épreuve, à droite et à gauche, avec une insistance qui ne

paraissait pas déplaire. Il tétait en creusant les joues, comme un petit

enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lèvres

aspirantes; mais il n'amena que de longs frissons et des rougissements

satisfaits.

--Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi; tu m'en

donneras dans un an.

--C'est bien tard si vous avez soif. Buvez d'abord celui-là.

Elle s'assit auprès d'une vache blanche, soupesa la peau douce et

tremblante du pis, et, tirant l'épaisse tétine molle entre le pouce et

les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait.

Giglio restait à distance, attendant qu'elle revînt à lui; mais elle

sortit d'un pas droit et lent, tenant à la main devant sa poitrine la

coupe de porcelaine où tremblait la crème lourde.

--Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra.

On ne l'attendit pas un instant.

À peine était-elle entrée du fond de l'obscure étable dans la grande

lumière de la porte où ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le

page était déjà parti par l'autre issue de la grande salle.

Il traversa des couloirs clairs, des vestibules aérés, des magasins qui

ressemblaient à des expositions agricoles et qui lui parurent disposés

par le plus mauvais esprit.

Giguelillot qui ne ressentait pas d'admiration particulière pour le

patient labeur de l'homme, et traitait les choses les plus graves avec

une déplorable légèreté, demeurait intransigeant sur la décoration des

pièces où l'on travaille, comme de celles où l'on ne travaille point.

Là-dessus, ses principes étaient d'autant plus fixes qu'ils étaient plus

récents et s'il trouvait à certains désordres une certaine grâce dans

l'imprévu, rien ne l'exaspérait davantage que le «rangement»,

c'est-à-dire la succession régulière.

Avec un zèle très actif, il dérangea tout ce qu'il put remuer.

Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres

d'acier dans les machines aratoires; il fit entrer les fourches fines,

les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudière et la

cheminée d'une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une

simple terre de labour, il l'effondra d'un coup de pioche...

Et le sol rouge apparut.

--Ah! s'écria-t-il. Voilà un joli ton.

Il recula, ferma les yeux à demi, regarda comment la salle s'éclairait,

d'où venait le jour, où se massait l'ombre; puis, choisissant, non sans

intention, un autre point de l'allée centrale, il y fit, d'un second

coup de pioche, un «rappel de vermillon».

Il continua ainsi, très intéressé par son petit travail, et pendant plus

d'un quart d'heure s'efforça de modifier la décoration de la salle, sans

se préoccuper des règles d'Owen Jones. Certaines faux enlevées de leur

manche et disposées à plat sur le sol avec sobriété, justesse, équilibre

ornemental, répandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetèrent le

vermillon dans la gamme des tons orangés. Des lignes arborescentes de

bâtons bout à bout donnèrent à la composition une sorte de solidité.

Deux faucilles réunies par les pointes et les douilles autour d'une

fondrière de couleur, imposèrent à l'ensemble un centre artificiel, un

foyer de rousse argile, que balançait à l'autre coin un second foyer

plus petit, mais également indispensable.

--Ah! ah! fit-il encore, ça n'est pas vilain. Maintenant, on peut entrer

ici. Les objets sont à leur place.

Puis, animé par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade à

travers la métairie.

Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s'ouvrait un peu plus

loin.

Il y entra.

--Bonjour, seigneur, dit une petite voix.

Et Giglio aperçut, derrière des claies de pourpre, la ligne blanche d'un

corps de femme que relevaient des touches de blond.

Celle-ci peut-être allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse

que la jeune Thierrette.

Il ne s'attarda pas à lui demander son nom, ni même à faire avec les

figues, les bananes et les mandarines des fantaisies décoratives.

S'approchant, il déclara:

--Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que

vous portiez entre vos soeurs, si j'étais le maître du lieu, je ne

voudrais pas d'autres fruits que ceux de votre corps velouté comme une

prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce coeur

de grenade qui est si bien fermé.

À genoux devant l'une de ses lectrices, le jeune poète eût, sans doute,

cherché des comparaisons plus rares, si tant est qu'il en soit

d'inédites entre les fruits de la femme et ceux de la terre; mais la

Tryphémoise à laquelle s'adressaient de telles galanteries n'avait

jamais rien entendu qui lui parût de meilleur ton.

Elle rougit en baissant la tête avec un sourire d'enfant, et, comme son

premier mouvement fut d'aller fermer la porte, Giglio comprit qu'il

pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l'envoi.

* * * * *

Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint

bleu. D'une main qui semblait indiquer à des spectateurs invisibles une

collection d'horticulture, il toucha d'abord la bouche qui devint une

fleur de pêcher, puis les seins qui, suivant l'image, furent deux pêches

portant leurs noyaux; puis il osa des métaphores qui venaient peut-être

de Chénier, mais certainement pas de Lamartine.

La gardienne des framboises écoutait avec sensualité cette poésie tout

orientale. Incapable d'imposer son humble et faible retenue au désir

d'un jeune homme qu'elle trouvait plein de génie, elle se laissa

conduire sans aucune résistance vers un canapé de jardin, le débarrassa

d'une centaine de fruits, et mit un point d'honneur à donner

généreusement ce qu'on voulait bien attendre d'elle.

--Quand reviendrez-vous? soupira-t-elle après beaucoup d'autres soupirs.

Giglio répondit imperturbable:

--Demain. Ce soir. Après-demain. Toujours.

--Mais vous avez des amies?

--Aucune.

--Vous en aurez?

--Jamais!

--Jurez-le-moi.

--Je vous le jure.

Rassurée, elle s'abandonna de nouveau à coeur ouvert, et ensuite plus

confiante, le laissa partir.

* * * * *

Le page traversa la cour.

Par les fenêtres de la salle où l'on avait conduit le Roi, il vit

Pausole endormi près du métayer dans un large fauteuil de cuir. Comme il

se tournait d'un autre côté, il retrouva debout, à l'entrée du

vestibule, Thierrette qui, d'un doigt menaçant, lui défendait

d'approcher, mais oubliait de ne pas rire.

--Ne me suivez pas! cria-t-elle en fuyant.

Il accourut.

* * * * *

À la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pénétra

dans une petite pièce éclatante et lisse comme les autres.

Elle se barricada derrière un porte-serviettes:

--Sacripant! vous voilà dans ma chambre, maintenant! Voulez-vous sortir

ou j'appelle!

Giglio, comédien, prenant la voix d'une dame qui visite une garçonnière,

prononça:

--C'est gentil chez vous! Oh! les jolies fleurs!

Il touchait du doigt le papier peint où d'invraisemblables pensées

jaunâtres inclinaient leurs mentons fendus.

Elle fit mine de se vêtir. Il l'arrêta de la main, et tenant sa toque à

plume sous l'autre main abaissée, il lui dit avec mille grâces:

--Belle Thierrette, je vous adore.

--Est-ce vrai?

--Trop. J'en suis fou. Ne le voyez-vous pas à mes yeux?

Elle vit tout ce qu'elle voulait voir et cependant elle demanda:

--M'aimerez-vous encore demain?

--Toujours.

--Toujours, c'est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je

vous croie...

--Quatre-vingts ans.

--Moins encore.

--Soixante-dix-neuf ans et demi... Je vous parle du fond de mon coeur,

Thierrette; si je vous offre un amour très long, c'est que j'espère

vivre très vieux et que je vous aime pour toute une vie.

Thierrette se laissa persuader. Son indigne et délicieux amant comprit

dès le début pourquoi elle avait refusé pendant près d'une heure la

grâce de s'étendre et d'ouvrir les bras. C'était parce qu'auparavant

elle n'avait pas jugé décent de l'accorder à personne.

* * * * *

Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la

place vide auprès d'elle? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en

fut cependant soucieuse, et, cet après-midi de juin, si elle se sentit

tout à coup accessible aux caresses de l'homme, la taille molle et les

seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent

sans combat tout ce qu'elle avait d'énergie.

À défaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage;

puis de la passion; puis du zèle. L'ensemble de ses qualités dépassait

et de beaucoup le niveau modeste où se maintenait la jeune fille de la

salle aux fruits.

Elle accepta d'abord sans plainte les épreuves du premier début, allant

même au devant d'elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice à propos;

et, peu à peu, se prenant d'enthousiasme pour la révélation qui venait

de pénétrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu'on ne l'en

frustrerait plus sous aucun prétexte et qu'elle ne permettrait pas même

un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit

preuve de solidarité.

Toutefois, au moment même où elle cherchait dans ses prunelles et se

croyait certaine d'y voir la flamme d'un amour aussi violent que le

sien, le petit page déjà distrait pensait à bien autre chose.

Il se disait, non sans égards mais aussi non sans franchise, qu'il

perdait son temps avec une regrettable désinvolture; qu'il était devenu

non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole; qu'en

cette posture il devait avant tout balancer l'influence de Taxis le

néfaste; que pour cela il ne suffisait pas d'envoyer cet homme grave à

six kilomètres en arrière en faisant la nique à son ombre, mais qu'il

fallait agir pendant qu'il s'égarait, faire sans lui l'enquête, mener

les événements et lui présenter à son retour, d'un geste affligé,

l'irréparable.

* * * * *

Ses réflexions eurent tout le temps d'arriver à leur terme et même de

porter fruit sous la forme d'une heureuse idée, car les jeunes ardeurs

de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crépuscule.

L'heureuse idée qui lui vint était une façon de stratagème, lequel lui

parut d'abord un peu complexe, un peu fragile et tiré de loin, mais non

pas trop pour réussir.

Ce fut ainsi qu'il l'amorça:

--Mon amour, dit-il tout à coup. Je t'ai aimée dès le premier regard,

mais maintenant je ne pourrais même plus souffrir de te quitter pour un

matin.

--Oh! non! ne me quittez pas!

--Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnaître

partout. Comment sortir et comment me cacher?... Écoute-moi. Tu

t'habilles, l'hiver; où sont tes vêtements?

--Pourquoi?

--Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes

cheveux courts et le chapeau de paille à larges bords que tu mets pour

aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait à la main et

laisse-moi sortir ainsi. J'attendrai au dehors qu'on ait fait des

recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi; puis

je reviendrai où tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit.

--C'est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la

journée l'étage est vide et aujourd'hui je n'ai rien à faire puisque le

Roi est à la métairie; ce soir, si l'on vous trouvait là!

Elle se leva.

--Habillez-vous! vite! Le soleil est déjà couché.

Elle l'aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur

celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula

le foulard de soie au sommet de la tête, fixa le grand chapeau de

moissonneuse et dit:

--Allez, maintenant! les seaux à lait sont dans la première chambre au

rez-de-chaussée. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sûre que

personne ne vous reconnaîtra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le

petit bois d'oliviers, à droite en allant au palais. Et vous?

--J'y serai.

--Tous les soirs?

--Tous les soirs.

--Ah! je vous trouve si beau!

Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine à prendre

un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d'adieu voulait

avoir des conséquences.

* * * * *

Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide

et trouva la petite laiterie où la traite du soir attendait, fumante

encore et toute mousseuse.

Se baissant, il souleva l'anse du premier seau, tira, fit effort, tendit

l'épaule, mais ne put jamais réussir à soulever le seau tout entier avec

sa charge de lait et de crème.

Un syllogisme de l'espèce la plus simple et la seule qui fût accessible

à son esprit fatigué lui démontra que, «un» étant contenu dans «deux»,

s'il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de

déambuler avec la paire.

Très calme, et toujours résolu aux expédients décisifs, il pencha le bec

de fer-blanc du côté de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu

sombre il répandit une voie lactée.

Il vida de la même manière le seau qui se trouva le plus voisin, puis

adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le

bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres

vides avec l'aisance d'un acrobate.

--Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit

bien.

* * * * *

Impudemment il s'en alla jusqu'à la fenêtre sans rideaux par laquelle il

avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le

nez un peu plus bas et la barbe en volute.

Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu'en dise Voltaire, les jours d'été

sont moins longs que derrière les arbres d'Auteuil. Il n'était pas

encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux à la

main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le

porche leurs tulipes un peu flétries.

Au moment où il atteignait la route, Taxis poussiéreux et rogue le

croisa.

--Hé! fit Giglio, monsieur! hé! monsieur!

Taxis ne le reconnut point, car la voix était contrefaite ainsi que le

vêtement et l'allure.

--Quoi? Que me voulez-vous? cria-t-il.

--C'est-i que vous cherchez le Roi?

--Cela ne vous regarde pas.

--Sûr que non. Je disais ça... c'est parce que si vous le cherchiez...

comme il est rentré au palais...

--Lui?

--Même qu'il était coléreux à cause que vous n'étiez pas là. Mais ça ne

me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir.

Faut prier qu'il repleuve un peu.

Les aventures du roi Pausole · 第 6 / 16 段