platanes qui bordaient la route s'accourcissait de plus en plus. La
poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des
trois montures, quelques lézards traçaient avec prestesse des zigzags de
foudre verte.
Au delà des fossés, à droite et à gauche, les jardins des fleurs royales
offraient leurs massifs bombés et leurs serres mouillées d'eau fraîche.
On cultivait là des milliers d'espèces rares et des variétés inédites
que créait au jour le jour l'esprit ingénieux des horticulteurs. Chaque
matin on apportait au harem des brassées de corolles humides, des
feuillages légers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des
registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines,
et chacune d'elles recevait au réveil dans un petit vase à long col sa
fleur de prédilection.
Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernière serre quand
l'horloge encastrée à son fronton de mosaïque sonna les quatre quarts et
les douze coups de midi.
Aussitôt le page, d'un talon vif, amena son zèbre nez à nez avec le
cheval de Taxis:
--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le désir de Sa
Majesté. Voici l'heure où je vous succède. Veuillez me remettre le
commandement.
--Recevez-le du Roi! répondit Taxis revêche.
--Je te le donne, petit, fit Pausole.
Giglio salua, ramena sa bête et cria du côté de l'escorte:
--Demi-tour! Rassemblement!
Les quarante gardes accoururent.
Alors, facilement campé sur la selle, les jambes longues et la plume
haute, le page leur parla en ces termes:
--Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a
mis en main des instruments dont vous n'aurez rien à faire. Les routes
sont sûres, Tryphême est en paix, le Roi est aimé de son peuple; vous
n'aurez jamais à plonger vos piques, depuis l'omoplate jusqu'à
l'épigastre, dans le large dos d'un barbare. C'est clair. Or, en art, il
faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert à rien est idiot. Vous
allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser
jusqu'à ce que le bois en soit rompu dans la douille. Exécutez le
mouvement.
--Sire! Mais Sire... supplia Taxis.
--Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conçu.
Les quarante gardes brisèrent tout ce qu'on voulut.
--Gardez les hampes! dit Giglio. Et maintenant suivez-moi.
Ils entrèrent aux Jardins des Fleurs.
Le page parcourut les allées, inspecta les massifs, pénétra dans les
serres. Il se fit présenter par les botanistes les fleurs à longue tige,
iris, anthuriums, lis à bandes, lis tigrés, lis de Pomponne, et finit
par s'arrêter devant des tulipes gigantesques.
--Voilà ce qu'il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des
joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les
chemins avec le même respect que si c'était le drapeau.
Puis il offrit au Roi une rose, à Taxis une araignée. Il prit pour
lui-même un arum.
Toute la troupe reprit sa marche le long de la route éclatante.
--C'est admirable! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois
qu'ils n'ont pas bu.
CHAPITRE V
OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE.
Sur la Sallé, la critique est perplexe:
L'un assure qu'elle a fait maint heureux,
L'autre prétend qu'elle aime mieux son sexe,
Un tiers répond qu'elle éprouve les deux...
_Chanson sur Mlle Sallé, danseuse à l'Opéra._--Recueil de
Maurepas.--1735.
Décidées à fuir la nuit même, les deux jeunes filles rentrèrent chacune
dans leur chambre pour y faire les préparatifs de leur petit voyage à
pied.
La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l'escalier du
perron, suivit la terrasse à galerie, se releva pour enjamber la fenêtre
ouverte d'un salon et disparut dans le palais dormant.
Le costume à paillettes s'éloigna le long du ruisseau, puis à travers la
clairière, et les deux nymphes de marbre du haut de leur piédestal le
virent s'éteindre sous une maison lointaine, comme une petite étoile qui
se couche.
Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta
sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise
elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme
une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où
il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages.
Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu'on laisse encore porter
à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de
n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu
sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston
court et un canotier pour dames.
Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l'épaule,
elle se jeta devant la glace un coup d'oeil qui devint un clin d'oeil et
vite une petite oeillade. Mirabelle avait l'oeil gai.
Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la
langue sibylline dénommée «argot», phrase où elle exprimait que son
travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui
n'était pas tout à fait le sien.
Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination
vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps
comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non,
évidemment ce n'était pas pour elle que les dieux avaient créé leur
chef-d'oeuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton
bleu. Oh! cela ne l'empêchait pas d'accepter un ami, et même un ami
inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en
dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme
en scène, sa conscience d'artiste l'obligeait à feindre une exaltation
qui ne l'agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers
où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu'elle ne détestât
de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y
résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez
les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables
auxquelles on s'accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais
sa conception de l'amour supposait des façons encore plus délicates, et
sa conception de l'art se fondait sur la symétrie. Or, l'homme tel
qu'elle l'avait connu jusque-là s'était montré le plus souvent
sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit
Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais nécessaire de constater
qu'une dame et son cavalier, à l'instant où ils se composent, forment un
couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé.
Ces considérations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient
amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d'amies
intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d'abord
de l'école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait
toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs
particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une
passion d'âme, mais aucune ne savait résister à l'attrait d'une
expérience inoffensive et clandestine.
Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et
aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un «jour» où
elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de
ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts
partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes
honnêtes.
Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par
abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et
demandaient seulement deux promesses: la volupté, qu'elles appelaient le
vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystère.
Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt
lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité
pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la
salle avec des ailes de papillon. D'innombrables révélations
l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle
connut les joies de l'adultère, l'étroitesse du fiacre, l'odeur du
meublé, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y
eut pas jusqu'à l'émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui
fît apprendre, peut-être bien pour l'avertir. Un mari pénétra un jour
dans un cabinet particulier où, bien qu'il n'y eût pas d'homme--et pas
de lit--il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si
grande est l'inconscience du crime.
Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous
n'irons point jusqu'aux détails; aussi bien ne seraient-ils point
décents.
Ici nous nous bornons à expliquer pourquoi Mirabelle en scène avait
distingué d'un oeil infaillible la blanche Aline émue par le charme de
sa danse; pourquoi son regard, de perspicace, était devenu attirant;
pourquoi elle n'avait pas été surprise de recevoir, deux heures après,
un billet de rendez-vous; et enfin comment elle-même se laissant pincer
la patte dans le piège d'une tentation plus forte que sa prudence, elle
abandonnait sa troupe comme le Prince Charmant du ballet, pour enlever
la fille du Roi.
* * * * *
Pendant ce temps, la jeune Aline était rentrée dans sa chambre. Elle
avait pris sur sa coiffeuse un étui de rouge, une boîte à poudre, un
porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de
toilette; bref, tout ce que la dame d'honneur énuméra devant le Roi
Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet
trouvé.
Ce billet, Line l'écrivit en deux minutes. Elle n'espérait guère se
faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne fût inquiet d'une
santé aussi précieuse que la petite sienne.
Ses sentiments intérieurs disparaissaient autour de sa joie comme les
étoiles devant la lune. Et sa joie était d'un éclat à peine retenu par
le silence.
Si les dames d'honneur ne l'entendirent pas sauter, courir, battre des
mains et jeter son _Télémaque_ dans le tub en signe d'émancipation, ce
fut peut-être (et j'ose à peine en exprimer l'hypothèse) parce que les
coupables gardiennes avaient abandonné leurs chambres voisines pour
quémander ailleurs les douces lassitudes qui guérissent de l'insomnie.
Quoi qu'il en soit, la blanche Aline s'enfuit dans une hâte presque
bruyante, encouragée par le mystère où son premier départ était demeuré
caché.
Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d'abord n'y vit
personne.
* * * * *
L'eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les
deux nymphes très pâles sur le fond obscur des arbres étaient les seuls
habitants de ce coin redevenu désert.
Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement.
Lente et lasse, Mirabelle sortit de l'ombre entre les colonnes.
Elle avait changé pour un autre son costume à basques d'argent: il y eut
une brève déception; mais tout de suite on reconnut qu'elle était encore
plus jolie ainsi vêtue à la moderne, et qu'au-dessus du grand col blanc
ses cheveux plus sombres semblaient noirs.
Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de
quinze ans, elle avait pris devant son amie l'air plaintif et désolé qui
convient à cet âge viril. Ce n'était point pourtant qu'elle voulût jouer
un rôle. Le seul poids de son émotion avait altéré son front sous une
lourde mèche de deuil. Un sentiment profond de la gravité des
circonstances et du souvenir qu'elle aurait toujours de cette heure très
juvénile arrêta son petit coeur battant. Elle se vit plus tard,
miséreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des
crayons dans la Canebière, à l'âge où l'un et l'autre sexe après s'être
entendus longtemps pour la trouver digne de désir, continueraient à
s'accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait déjà que les
femmes résument en quelques instants lumineux un immense passé plein
d'ombres, et elle savait qu'au delà de sa jeunesse elle reverrait
jusqu'à la fin par-dessus tous les oublis le décor lunaire et ténébreux
de cette nuit exaltatrice.
Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer
à sa suite dans le cercle d'obscurité qu'enfermaient les six colonnes
grecques.
Elle revécut un peu plus tristement l'heure déjà morte pour toujours où
elle avait senti avec tant de frisson qu'elle engageait sa liberté.
En souvenir, elle prit au coussin un petit noeud d'étoffe blanche et
verte.
Plus près de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur
sans parfum qu'elle unit dans son mouchoir.
Enfin, sous la bénédiction des jeunes nymphes semblables et nues qui
étendaient deux mains au-dessus de l'eau et s'unissaient par les deux
autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un
baiser qui lui parut délicieusement fraternel.
* * * * *
--Tu veux bien me suivre?
--Oh! oui!
Les lèvres se pressèrent. Line ferma les yeux.
Mirabelle se raidit et murmura:
--Tu m'aimes?
--Oh! oui! oh! oui!
--Répète... Dis-le toute seule... Dis-moi: «Je t'aime, Mirabelle.»
--Je t'aime, Mirabelle.
--Tu ne regretteras rien?
--Je n'ai rien.
--Tu me suivras partout?
--Pas trop loin, si tu veux... Mais j'irai où tu seras... Tu es mon
amie...
Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras.
--Sais-tu ce que c'est qu'une «amie»? Non. N'importe... Tu le sauras
bientôt. Ne me quitte pas... Jure-moi que tu resteras... huit jours...
huit jours tout entiers avec Mirabelle...
--Huit jours? Mais bien plus! Que dis-tu?
--Jure-moi huit jours. Je n'en demande pas davantage. Si tu restes huit
jours, je te garderai bien huit ans.
--Pourquoi as-tu l'air si triste?
--Embrasse-moi...
--Tiens...
--Tu as juré?
--Tout ce que tu voudras.
Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tête.
* * * * *
Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre
seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin:
--Partons vite, dit-elle. Où est le chemin? la porte?
--Oh! la porte, elle est gardée. Viens par ici, je sais par quel passage
on doit pouvoir sortir du parc.
* * * * *
Elles s'en allèrent d'un pas rapide. Plus grande de toute la tête,
Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit
le petit sein gonflé, l'enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la
paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu'à ce qu'elle eût
trouvé la pointe.--Line sourit en levant les yeux.
Elles sortirent du parc entre deux aloès; mais à travers champs, loin de
la route. En cet endroit, le remblai de terre sèche et dure portait des
empreintes de pas. Mirabelle n'y voyait plus, car la lune s'était
couchée; Line, lentement, la guida de la main et bientôt elles furent
dans le fossé.
* * * * *
Où aller? Elles n'en savaient rien.
Elles suivirent un champ de maïs, puis des enclos maraîchers où
croissaient des piments rouges, des pastèques et des patates.
Le jour s'élevait peu à peu.
Sous les haies de cactus en raquettes séjournaient des brumes courbes
comme des montées de neige.
--J'ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l'épaule de son amie.
Qu'il est tard! Où nous reposerons-nous? Je n'ai pas dormi depuis tant
d'heures!
Elles discutèrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un
hameau avec une auberge; mais comment demander une chambre avant le
lever du soleil? Elles n'avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si
la directrice de l'hôtel allait leur poser des questions? Comment
expliquer en deux mots qu'à une heure si tardive et si fraîche de la
nuit, elles ne fussent pas encore couchées?
--Suivons la route, dit Mirabelle. Là-bas, j'aperçois un bois d'oliviers
où nous pourrons dormir à l'ombre en attendant le milieu du jour.
Après une marche qui parut longue à la petite Line presque endormie, et
qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles
arrivèrent à l'entrée du bois. Quelques oliviers élevaient en effet leur
masse plate et foncée devant les autres arbres, mais derrière eux se
pressaient des pins rouges et des cyprès reliés par des broussailles
sauvages et des pentes mollement herbues.
Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de
sommeil dans le coin de la narine gauche et s'étendit les bras en rond
sans même choisir la meilleure place. Aussitôt le petit homme au sable
sema le repos sur ses paupières.
CHAPITRE VI
OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S'ARRÊTENT SUR
UNE POINTE D'ÉPINGLE.
[Grec: Ballei kai maloisi ton aipolon a Klearista...]
THÉOCRITE, V, 88.
--Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d'être
précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte
de gens armés allait contre tous mes voeux, et vous aviez été, Taxis,
mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l'imposer
aujourd'hui. N'eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil
guerrier, que je m'en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet? Je
ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas
mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang
que celui des vierges, ou celui des petits poulets.
--Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre à mal
cinquante jeunes filles, que d'égorger un poussin blanc. Et pourtant,
les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables.
--Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue.
Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et
en tira son éventail, lequel était japonais.
Le peintre oriental y avait tracé d'un roseau exact et sobre, avec un
réalisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de
face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la
main un écran dont elle voilait son épaule gauche.
--Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de
choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les
peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu'il en soit
ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir.
Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq
Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur
ou un peintre en lui permettant de révéler à d'autres les jolies choses
qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, excepté à
Tryphême--et au Japon, disent les gazettes,--une femme nue, c'est une
prostituée. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de
génie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent à des
raffinements d'une délicatesse admirable, et qu'au moment suprême où
l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir
que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque
leur tâche est mécanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit
bientôt funeste à l'harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières
servantes puisqu'elles se règlent sur nos caprices; et il n'y a pas
d'obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l'esprit. Leur
monopole esthétique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je
me félicite d'avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur
permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins
fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses.
--Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio.
--Non, répondit Pausole. J'aime la nature telle que les dieux l'ont
faite et j'aime tant à la voir que je ne trouve pas le temps de la
regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de
tableaux. Je ne suis pas artiste du tout.
Sur ce, il regarda son page, comme s'il attendait de lui une approbation
nouvelle.
--Ami, lui dit-il... mais, au fait, comment t'appellerai-je? Tu m'as dit
qu'on pouvait prononcer ton nom à l'italienne ou à la française, Djilio
ou Giguelillot. Or, je sens qu'en disant «Djilio», je ne mets point
l'accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de
moi s'il m'entendait à l'instant. D'autre part, «Giguelillot» est une
prononciation aussi ridicule que «Chakesspéarre» ou «Lohangrain»; je ne
peux pas m'y habituer. Puisque le français est la langue de mon peuple,
laisse-moi franciser ton nom et t'appeler «Gilles» tout simplement.
--Sire, je m'appelle Gilles, déclara le page. Puisque vous le voulez
ainsi, je me suis toujours appelé Gilles; je n'ai jamais porté d'autre
nom. Gilles! Gilles tout court; ou Gilles Gilles; ou Gilles ce qu'il
vous plaira.
--Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable à ton
apparence.
--Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous?
--Moi?
--Je veux dire... devant l'histoire?
--Comment?
--Sire, on appelle Histoire une espèce de paysanne en robe rouge mal
drapée, assise dans un trône grec et coiffée de lauriers comme une
petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches,
des épaules de portefaix et le nez de Pallas elle-même. On lui connaît
aussi la curieuse manie d'écrire le nom des hommes célèbres sur une
table d'airain que porte son genou gauche; c'est même à cela qu'elle
doit d'être appelée Histoire (demandez plutôt à vos artistes), car la
même paysanne en robe mal drapée, avec les mêmes doubles tétons et le
même nasal chevalin peut aussi bien être la Science, ou la République
Argentine, ou la Compagnie des Omnibus; cela dépend des petits meubles
qu'elle installe en équilibre sur l'extrémité de sa cuisse.--Eh bien,
quand on est un grand roi, «on comparaît devant l'histoire» suivi de
plusieurs foetus mâles qui portent des écussons et symbolisent les
Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne
persuaderez le contraire à un graveur en médailles. Pour cette séance
solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux
qu'on attribue ensuite le plus généralement à l'invention populaire.
Quel surnom désirez-vous?
--J'y réfléchirai, dit Pausole.
--Quand j'habitais Paris, j'ai connu là-bas un grand poète et dramaturge
qui s'amusait à donner des épithètes historiques aux présidents de son
pays. Il avait trouvé Thiers le Bref, Grévy le Gaigneur, Carnot le
Juste, Faure le Bel; d'autres encore...
--Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole
l'Aréopagite, ou Saint Pausole de Tryphême. Après ma fin, si le Trésor
n'est pas en trop mauvais état, je voudrais que mes successeurs fissent
les dépenses nécessaires à ma canonisation. Il en coûte gros, dit-on,
pour être saint. On est comte à meilleur marché. Mais je pense qu'on
fait des remises en faveur des têtes couronnées et qu'on leur épargne
bien des lenteurs. J'espère que la Sacrée Congrégation des Rites ne
verra pas trop d'empêchements à mon entrée au septième ciel. Sans doute
j'ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument à traiter comme
de vaines idoles les innombrables divinités dont le néant ne m'est pas
prouvé. Mais j'ai suivi aussi le culte catholique; j'ai même pratiqué
ses vertus; je suis doux et humble de coeur. J'aurai cherché toute ma
vie à faire que les gens soient heureux, à pacifier les folles
querelles, à réunir les mains hostiles, à répandre la paix et l'amour.
Ce sont des titres estimables; et sans avoir l'esprit hanté d'une
ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus
pertinent exemple.
Taxis bondit; mais ce ne fut point en signe d'opposition, comme on
pourrait le penser. Il n'avait pas écouté les dernières paroles du Roi.
Son regard était retenu depuis une minute par un petit objet brillant,
allongé au milieu de la route.
--Sire, cria-t-il. Un indice!
Et, ayant mis pied à terre, il ramassa l'objet doublement précieux par
sa nature et sa provenance. Il l'examina et dit gravement:
--Voici un petit bijou d'or qui est une épingle double. Cette épingle
porte gravé sur le cache-pointe l'A majuscule avec la couronne de
bluets, c'est-à-dire le chiffre de la Princesse Aline. J'observe en
outre que l'épingle est ouverte: donc elle est tombée directement du
vêtement qu'elle attachait, et non pas d'un nécessaire. Je conclus...