Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche

et reprit son examen au point où elle l'avait laissé avant de rouvrir à

la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante

qu'elle fût, elle avait lu des contes de fées et comme il n'est question

que d'amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très

vite à quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit être.

Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit,

qu'on «leur tira le rideau» et qu'«ils dormirent peu», sans que l'auteur

les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en même temps que

le désir d'en être l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que

les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les

parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de

les retenir.

C'est pourquoi elle voulut être digne des égards qu'elle espérait bien,

sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se

contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du

cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient

particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla

peut-être à l'excès le petit corps nu qu'elle aimait tant.

Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le

corset, plus vite encore flanqué au fond d'une armoire à linge.

Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture

haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit noeud, et

constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits

chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente.

Enfin les trois quarts sonnèrent avant l'heure tant espérée.

La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle

enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.

Elle était prête.

Alors, comme l'avait fort bien deviné le Grand-Eunuque, elle s'assit

dans la fenêtre ouverte, leva les deux jambes à la fois, tourna sur

elle-même et sauta.

Le saut n'avait rien de périlleux, la fenêtre étant au rez-de-chaussée.

Les pieds joints, elle tomba dans une platebande encore fraîche. Les

gardes veillaient le long du parc, mais non pas à l'intérieur. Personne

ne la vit passer.

Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l'ombre, elle suivit, le

long des allées, la lisière gazonneuse des bois.

Toute pressée qu'elle fût d'atteindre où elle allait, elle marchait avec

lenteur, comme si une petite fierté lui conseillait de ne pas arriver la

première.

Mais on avait fait sans doute, d'autre part, le même calcul, car sous le

grand amandier elle ne trouva personne.

Piquée, elle reprit sa promenade, erra, fit un long détour; et puis,

vaguement inquiète et commençant à douter si l'on viendrait à une heure

quelconque, elle se cacha tout près de l'arbre et regarda obstinément

dans la direction du bâtiment blanc.

Soudain, elle eut une vision.

* * * * *

Mirabelle, comprenant qu'elle perdrait tout prestige si elle se montrait

en robe de ville à cette enfant qui adorait en sa personne le Prince

Charmant, avait gardé son travesti pour aller à ce rendez-vous qui lui

plaisait à plus d'un titre.

Et la blanche Aline, extasiée, vit venir à elle du fond de la pelouse le

même jeune homme tant aimé par les quarante dames du ballet, mais

beaucoup plus bel encore, remuant son costume à paillettes dans l'aube

d'une lune enchantée, et fixant les yeux sur elle.

CHAPITRE II

OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D'AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU'À

L'EXÉCUTER.

Vous aurez des envieuses et des ennemies; et votre beauté ne donnera

pas plus tôt de l'amour à Soliman qu'elle donnera de la haine à toutes

les sultanes.

SCUDÉRY. _Ibrahim ou l'illustre Bassa._--1641.

Laissant Taxis et Giglio en présence, le Roi Pausole se rendit dans ses

appartements privés où l'attendait la Reine Denyse, la même qui lui

avait conseillé d'écrire une lettre à saint Antoine pour retrouver la

blanche Aline.

La pauvre reine, malgré tous ses soins, n'avait pu dissimuler que bien

mal sous la crème et la poudre de riz quatre estafilades parallèles qui

lui déchiraient le sein gauche.

Elle fit le récit de ses infortunes.

Diane à la Houppe, ramenée au harem après son réveil solitaire, avait

été prise d'un accès de désespoir et de sanglots sur un divan. Entourée

de mauvaises amies, exaspérée par les ricanements, plaisantée à la fois

sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s'était

redressée toute pleurante encore, la bouche amère, les mains en griffes.

Et au lieu de s'en prendre à celles qui dansaient une farandole autour

de ses larmoyades, elle avait cherché par toute la grande salle la douce

et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui

céder sa place.

Pausole écouta cette histoire d'une oreille souvent distraite. Il avait

pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une

cité loyale, et s'il ne l'avait pas renvoyée à sa mère, c'était qu'un

sentiment de pitié l'avait retenu de faire affront à une jeune fille

devant ses concitoyennes; mais il ne l'aimait point; il la trouvait

insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa

personne les règlements du harem et les principes de la bienséance,

Denyse avait accoutumé de porter devant elle un petit pagne de dentelles

qui la faisait ressembler à une sauvagesse élégante et qui, d'ailleurs,

instable, voletant et mal fixé, produisait le résultat justement opposé

à sa destination réelle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes,

favorisait le nu, mais blâmait le transparent. Le costume de la Reine

Denyse le choquait jusqu'à l'offusquer.

Il dîna fort tard, s'en alla sur la terrasse méditer l'événement grave

auquel il s'était résolu; puis, quand minuit sonna, il fit observer à sa

pieuse compagne qu'on était arrivé au samedi de la Pentecôte et qu'il

croyait lui être agréable en ne l'égarant point au sein des voluptés un

jour de vigile et de jeûne.

Ceci dit, il l'envoya coucher au harem afin que Diane à la Houppe en fût

consolée.

* * * * *

Le lendemain se leva l'aurore d'une journée trois fois solennelle.

Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses

cadres familiers; il songea en frissonnant qu'il ne les verrait pas le

soir... Sous l'émotion du premier réveil, qui est voisin du cauchemar,

il eut le pressentiment de toutes les calamités qui attendent au coin

des routes les chercheurs d'aventures.

Sa demeure était celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de

l'égalité des heures. Quelle aberration le poussait à quitter de si

douces richesses?--Dans un souvenir pastoral, les vers d'une triste

idylle écrite par La Fontaine flottèrent devant sa mémoire rêveuse, et,

sous la forme symbolique d'un petit pigeon déplumé, le Roi Pausole se

vit périr dans un lamentable destin.

Cette impression ne dura guère.

Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camérière, devenue

plus hardie, parlait d'une voix fraîche et zélée, donnait des

renseignements qu'on ne lui demandait point, osait même poser des

questions. Sa Majesté aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il

avait plu un peu. L'autre camérière était bien souffrante; les médecins

parlaient d'une métrite. Il y avait eu dans la soirée une retentissante

dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majesté le

savait-elle?

Pausole, excédé, faillit la menacer de lui faire subir par toute la

compagnie des pages le même traitement qu'à son amie, mais ne sachant

s'il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment

d'aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hiérarchique.

Sur ce, il mit pied à terre et endossa une robe de chambre.

Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n'en doutait plus. La paix

touchait à l'ennui, le repos à l'accablement, l'égalité des heures à la

mélancolie. Cette chambre, à la bien examiner, était simplement

fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intérêt les

métamorphoses nuancées, avait épuisé pour lui, depuis longtemps, la

gamme restreinte de ses lumières. Un petit esprit pouvait seul borner

ses curiosités aux quinze figues de la terrasse, aux trente aloès de la

haie. Il y avait d'autres figuiers, d'autres hampes jaunes en Tryphême.

L'excursion serait féconde en agréments inattendus.

Ainsi Pausole connaissait l'art d'échapper à tous les regrets en

changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.

* * * * *

L'entrée dramatique de Taxis, interrompit ses réflexions.

Le huguenot se plaça devant la porte comme s'il était prêt à sortir au

cas où sa requête eût reçu échec, et il réunit par le bout l'index et le

pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient à

ce petit geste les courtisanes athéniennes, mais pour marquer qu'il

s'exprimait en termes d'ultimatum:

--Sire, déclara-t-il, une question, une seule: Suis-je encore Maréchal

du Palais?

--Je ne comprends pas, répondit Pausole.

--Je précise d'un mot. Suis-je le chef, le collègue ou le subordonné du

page nommé Giglio?

Pausole haussa les épaules.

--Quelle diantre de mouche vous pique à toute heure, Taxis! La question

ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n'emmène

que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j'établirais la suprématie

d'un de mes conseillers sur l'autre, alors que tous deux sont à mes

côtés et ne relèvent chacun que de mon commandement.

--Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que

soit l'aversion de Votre Majesté pour la pompe et le cérémonial, son

départ exige des préparatifs, et son absence des précautions. Or, le

jeune page dont il s'agit, animé d'un zèle inutile, prétend s'inspirer

de vos secrètes préférences pour blâmer toutes mes mesures et en

proposer d'autres. Je demande s'il est autorisé à prendre cette attitude

qui paralyse mes actes et blesse ma dignité.

--Allons! encore un conflit! s'écria Pausole. Je ne m'en mêlerai pas! Ce

jeune homme m'a parlé. Il est plein de sens. C'est un esprit juste et

sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez

aussi vos qualités dont personne ne songe à faire fi. Vous êtes

déplaisant, mais indispensable, et je n'entends pas qu'on vous paralyse.

Réglez donc à l'amiable votre différend et tâchez de vous mettre

d'accord sans que j'aie à prendre parti.

--C'est impossible.

--Et pourquoi donc?

--Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre

Majesté semble estimer à titre égal, il y a incompatibilité absolue. Il

faut que l'un de nous deux cède, ou casse. J'attends de votre bouche,

Sire, le nom du sacrifié.

* * * * *

Le Roi frotta d'un geste impatient une allumette qui éclata comme

l'expression même de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant

quelques minutes, puis:

--Alors, c'est fort simple, dit-il. Vous commanderez à tour de rôle.

--Ah! fit sèchement Taxis.

--Vous vous partagerez la journée. De minuit à midi, vous, Taxis, vous

aurez la haute main. Ce sont précisément les heures où je ne vous verrai

pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes

plaisirs. Plus tard, de midi à minuit, votre successeur dirigera ma

route et inspirera mes volontés. Je crois avoir trouvé ainsi une

solution qui éloigne toute chance de froissements.

L'oeil amer, Taxis conclut en ces mots:

--Il est écrit: «J'aurai le même sort que l'insensé; pourquoi donc ai-je

été plus sage?»

Et, s'inclinant, il sortit.

Trois heures après, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot,

précédé par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait

pour la première fois sur la route de sa capitale.

CHAPITRE III

COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES.

Salvete æternum, miseræ moderamina flammæ

Humida de gelidis basia nata rosis.

JOANNES SECUNDUS.

La source et le grand amandier étaient situés dans le canton le plus

reculé du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues

promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu.

L'eau, d'une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une

cuve naturelle de terre rouge et d'herbes vertes où s'enracinaient des

lauriers-roses en touffes compactes. Ce n'était point la vasque moisie

et lépreuse de nos jardins où la source inutile vient inonder une terre

déjà molle de pluie. C'était une naissance de fleurs dans le sol pourpré

du Midi, une fontaine de sève, une urne génitrice d'où la vie ruisselait

en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la

jeunesse des bois descendre éternellement de ses lèvres.

Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le

diable, deux nymphes de marbre s'enlaçaient, debout et penchées sur le

bassin obscur. À la fin de chaque hiver l'amandier les couvrait de ses

petites églantines. L'été, elles prenaient sous le soleil toutes les

couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient déesses.

* * * * *

Près de cette eau fertile et sombre qu'on nommait le Miroir des Nymphes,

la petite Princesse en robe Empire vit venir à elle son Prince Charmant

qui remuait sa veste à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée.

Elle l'aperçut du plus loin qu'il se montra sous les arbres, semblable à

une fine étoile blanche. Puis elle le vit grandir et se préciser. Il

marchait d'un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux

et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s'éclipsait selon

les zones d'ombre et de clarté. Line ne s'était jamais sentie aussi

émue. Si jalouse qu'elle fût de l'embrasser tout de suite, elle recula

jusqu'à la fontaine et, la main devant la bouche, n'osa pas lui dire un

mot.

--Vous m'avez appelée; me voici, fit Mirabelle, tendrement.

Line ouvrait des yeux énormes. Elle regardait son Prince des pieds à la

face, mais surtout dans les prunelles.

Il était nu-tête, les cheveux foncés et coupés court et flottants autour

des oreilles. Son regard était profond et fixe avec une expression très

douce qui n'allait pas jusqu'au sourire. Elle vit le cher visage se

pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lèvres

chaudes s'y posèrent.

L'ombre noire des nymphes enlacées cachait les jeunes filles debout.

Line tremblait. Les deux lèvres avec lenteur tramèrent leur caresse

autour de sa joue et ne s'arrêtèrent que sur sa bouche.

--Ah!... fit-elle enfin.

Mirabelle se sépara. Cette fois un sourire léger mais toujours tendre

effilait ses yeux margés de noir...

Elle leva les sourcils et regarda autour d'elle.

--Non. Nous sommes seules, répondit Line. Restez.

Puis, se reprenant:

--Venez avec moi.

* * * * *

À quelques pas derrière la source, il y avait un petit temple grec, cinq

colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes étaient

murées jusqu'à mi-hauteur. Un large banc circulaire au coeur du monument

plein d'ombre portait des coussins de varech, et le lieu était si

confidentiel qu'à peine assise près de la danseuse, Line s'enhardit

jusqu'à lui parler.

--On vous a remis ma lettre?

--Vous le voyez.

--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de venir?

Mirabelle fut très prudente.

--Pour causer avec moi, dit-elle.

--Mais oui.... Et vous êtes là, et je n'ai plus rien à vous dire...

Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu'elle tremblait à son

tour.

--Je voulais aussi vous voir de tout près, continua-t-elle. Vous êtes si

jolie!... jolie comme un jeune homme... Pendant tout le ballet je n'ai

regardé que vos yeux... Et je vous envie, si vous saviez! Je suis bien

triste d'être blonde; j'aurais voulu être brune comme vous; mais

vraiment tout à fait comme vous; être votre soeur...

Mirabelle jugea inutile de protester.

Line tendit elle-même ses lèvres.

--Embrassez-moi comme tout à l'heure, voulez-vous?

Et quand leurs bouches se désunirent:

--Comme c'est délicieux! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela?

--Je l'ai inventé, dit la danseuse.

--Oh! que c'est bien! Quel âge avez-vous?

--Dix-huit ans. Et vous?

--Quatorze... Voulez-vous recommencer?

Le jeu était dangereux pour la jeune Mirabelle. Si maîtresse qu'elle fût

de son attitude, si décidée à ne rien brusquer, à préparer ses voies par

le ménagement, la lenteur et l'insinuation, il y eut dans sa pensée un

moment de trouble où elle ne put se contenir. Elle tâtonna d'abord la

robe à l'endroit où les petits seins en gonflaient l'étoffe mince et

chaude; puis, profitant des facilités exceptionnelles que l'habillement

de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua

certaines recherches qui témoignaient, sinon encore de ses

complaisances, au moins de ses curiosités.

Line, docile et instinctive, se prêtait volontiers à tout. Mirabelle en

perdit l'esprit. Encouragée par les ténèbres, certaine qu'on ne verrait

point le sang des voluptés affluer à son visage, elle s'abandonna

mystérieuse au frisson qu'elle sentait proche et ne sut en modérer ni

l'ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Déjà elle reprenait

conscience quand Line, inquiète, mais rassurante, lui demanda:

--Vous avez froid, mon amie? Vous grelottez...

--Une petite faiblesse... dit Mirabelle. Ce n'est rien... J'y suis

habituée...

--Voulez-vous marcher un peu?

--Oui...

--Venez. Le parc est désert. Nous irons où il vous plaira.

Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir.

* * * * *

Toutes deux reparurent sous le clair de lune.

La robe verte et la veste à paillettes errèrent ainsi quelque temps

autour de la source gloussante.--L'une était d'émeraude et l'autre

d'argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes

enlacées d'après les nymphes de marbre, elles virent que la nuit

assemblait leurs couleurs à la teinte de l'eau et des bois.

Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son désir, à peine suspendus,

renaissaient. Elle connut qu'elle était éprise.

Dès lors elle ne songea plus qu'aux moyens de l'être avec succès.

Assurément quelques heures lui appartenaient encore, mais c'eût été les

perdre que de les employer selon ses tentations présentes. Une idée

romanesque lui traversa l'esprit; elle l'examina en silence, la trouva

réalisable et avant de l'exprimer voulut la suggérer, tant elle avait

d'artifice.

--Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus.

La blanche Aline devint toute pâle.

--Oh! pas encore... supplia-t-elle.

--Il le faut.

--Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit... Vous venez, et

puis tout de suite vous voulez partir... Je vous ennuie peut-être; vous

ne comprenez pas pourquoi je vous ai appelée? Moi-même je ne le sais

qu'à peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main.

Mirabelle la serra dans ses bras.

--Restez là, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors

revenez demain à la même heure... Je vous attendrai...

--Demain? Mais nous partons à l'aube.

Line devint encore plus pâle et peu à peu se mit à pleurer.

--C'est vrai?... C'est vrai, vous partez? Et quand reviendrez-vous?

--Jamais...

--Mais je n'ai que vous à aimer; ne le savez-vous pas? Hier au théâtre

j'ai bien compris qu'il y avait quelque chose entre vous et moi et qu'il

fallait nous réunir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je

vous attends, nous mêlons nos bouches, et puis c'est fini pour toujours?

Si vous vous en allez, je m'en vais avec vous.

L'étreinte de Mirabelle se dénoua.

--Eh bien, partons! Je vous emmène.

--Vraiment? Vous voulez bien?

--Venez.

--Avec vous seule?

--Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l'une à l'autre, et

seules toujours.

--Oh!... Et pour où partons-nous?

--Pour mon pays.

--Non! non! Restons à Tryphême.

--Ce n'est pas possible. Demain vous seriez découverte.

--Comment?

--Par les ordres du Roi.

--Papa? Vous ne le connaissez guère! C'est une grave décision que de

m'envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin!

CHAPITRE IV

OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES.

Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier

Maintenant courtisan et maintenant guerrier

Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie?

Tu dis vray, prédicant; mais je n'euz oncq'envie

De me faire ministre, ou comme toi, cafard.

RONSARD.

Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre

l'escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient

assez bien les différences de leurs caractères.

Le Roi, qui avait mis sous sa couronne légère un voile de batiste

blanche en guise de couvre-nuque, était assis dans une selle qui

ressemblait à un fauteuil, car elle avait dossier, oreillères, coussins

frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de métal filiforme,

invisibles à distance, soutenaient à hauteur de ses mains le sceptre et

le globe du monde; mais le globe enfermait une gourde à porto, et le

sceptre un éventail.

La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible édifice d'un

air distrait et résigné, le même air que prenait Pausole sous le poids

des charges de l'État. Elle était blanche de robe avec le bout de la

queue et le toupet gris souris. Son pas était relevé, mais lent. Jamais

elle ne dormait moins de seize heures par jour.

Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et

d'ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut être. Kosmon n'avait ni

race ni forme. Son maître l'estimait toutefois, car il partait toujours

du même pied, méprisait la senteur déshonnête que répand la queue des

pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu'il serait

allé tout droit dans les fossés, si l'on avait oublié de lui tourner la

bride à temps.

Giglio avait choisi dans les écuries du Roi un jeune zèbre couleur de

feu, avec quatre balzanes, le dos tigré de noir et le chanfrein étoilé.

L'animal avait nom Himère; il était pétulant et capricieux. Sa robe

allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne

jusqu'aux petits sabots de la troisième paire de pattes ils avaient

l'air de composer un centaure coléoptère aux élytres de flamme et au

corselet bleu.

* * * * *

--Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez

comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les

cavaliers sont tous de la même taille; les lances ont passé à la toise

et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce

ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux

porte en sa besace la Bible d'Osterwald, édition expurgée. Je les ai

stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l'heure de me

citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et

qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même

passage: _Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme

violent_, comme il est dit au psaume XVIII.

Giglio se haussa sur la barre de ses étriers:

--Cette escorte carrée avec ses lances en l'air est bête comme une herse

renversée sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne

savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais à la façon du valet

de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de

restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs

brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour

comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils

fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être.

--Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit être chaud

et leur pique pesante à porter! Pourquoi n'ôtent-ils pas leur veste par

le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde

à rhum et des pêches dans leur musette? Taxis, vous êtes impardonnable

si vous n'y avez pas songé.

Taxis étendit sa main sèche:

--Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est là une

joie supérieure. Ils savent qu'il y a, dans les prés, des ruisseaux où

l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de

tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre

creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens,

hélas! de me désaltérer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une

mortification double.

À demi retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina

en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu'à son chapeau de

feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de

la boutonnière et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles

carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres

verticales.

Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une

attitude confortable, il prononça négligemment:

--Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous

êtes un vilain merle.

* * * * *

Les aventures du roi Pausole · 第 4 / 16 段