d'abord afin de décider s'il convient de poursuivre ou de s'abstenir.
Qu'est-ce que c'est que ce galopin dont nul n'a jamais vu la tête, qui
n'appartient pas au palais, qui n'habite point aux environs et qui prend
tout à coup assez d'ascendant sur l'esprit de ma fille pour l'enlever à
notre barbe, sans même avoir la peine de venir la chercher? Il se fait
rejoindre par elle! Il l'attend et elle vient à lui! Elle qui n'avait
jamais quitté les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes,
dans une auberge de bicyclistes, avec un écolier de seize ans qu'elle
n'a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras! Avouez-le,
Taxis, c'est extravagant! Je désespère d'y rien comprendre... Mais
n'avez-vous aucun indice?
Après un sourire bref, Taxis répondit de sa voix exacte:
--Avant-hier et le jour précédent, une troupe de danseuses françaises a
donné deux représentations à la Cour, devant Leurs Majestés du Harem. La
Princesse Aline était présente au fond de sa baignoire, autorisée pour
la première fois à pénétrer sur le théâtre. Elle a manifesté pendant
tout le ballet le plaisir le plus vif, et l'on a pu remarquer que son
émotion grandissait chaque fois qu'elle voyait danser une... pécore
nommée Mirabelle.
Taxis prit un nouveau temps, puis articula:
--Après le spectacle, la Princesse a fait remettre à cette personne un
don en argent--sous la forme d'un billet de banque--contenu dans une
enveloppe cachetée.--Je prie Votre Majesté de peser tous les mots de ma
phrase. À mon sens, il y a corrélation entre ce petit fait et le malheur
public qui l'a suivi de si près.
Il y eut un silence gênant.
Le Roi continuait de fumer.
Taxis crut nécessaire de préciser davantage.
--J'accuse, en un mot, reprit-il, j'accuse la ballerine nommée Mirabelle
d'avoir machiné une intrigue diabolique dans le but d'entraîner à
l'abîme une âme que tant de soins et de piété paternelle avaient
conservée à l'état de candeur. J'accuse cette coquine d'avoir été
l'entremetteuse du crime qui s'est perpétré! Le nom du suborneur, nous
le saurons plus tard; il n'importe; mais qu'il ait connu Mirabelle et
qu'elle lui ait permis d'arriver à ses fins, c'est ce que je me fais
fort de démontrer par la suite de l'instruction si Votre Majesté n'y met
pas d'obstacle.
Pausole leva les deux mains.
--Nous n'en sortirons pas! dit-il découragé. Cela se complique de plus
en plus. Et que sont devenues ces danseuses?
--Parties le même jour pour Narbonne.
--Vous le voyez bien! nous n'en sortirons pas! C'est une affaire
inextricable.
--Pardon. Deux coupables: deux informations. L'un est en France, nous
allons télégraphier à la Place Vendôme et après les formalités
nécessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le détournement de
mineure est un chef d'inculpation prévu par les traités internationaux.
De ce côté, rien d'embarrassant. Quant à l'autre coupable, nous le
tenons, il est là. Dites un mot, et je l'arrête.
Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout.
--Vous êtes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile; mais
dangereux. Si les destinées vous avaient mis à ma place, je ne donnerais
pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous êtes un caïman,
Taxis. Vous avez l'oeil féroce d'un sénateur français. Et puis vous ne
me comprenez pas.
Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude.
--Je vais réfléchir à tout ceci. Votre rapport est instructif, et s'il
conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de méditer les
hypothèses qu'il suggère. J'y songerai tout à loisir; dès demain je
prendrai une résolution. Attendez. Calmez-vous.
Il se leva, et, plus franchement:
--D'ici là, soupira-t-il, j'aurais bien besoin de penser à autre chose.
Cette préoccupation m'accable. Pour peu qu'elle persiste j'en ferai une
maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l'ordre de mes idées.
Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir ému. Le
ton bienveillant du Roi l'enhardissait. Il crut le moment opportun pour
aborder un sujet qui lui tenait fort à coeur.
--Oserais-je donc, fit-il, attirer l'attention de Votre Majesté sur ma
modeste personne? Et si mes services, ou du moins mes efforts,
recueillent l'auguste approbation de celui qui peut seul en juger
l'importance, me sera-t-il permis d'exprimer ici l'espoir dont je me
plais parfois à bercer mes solitudes?
--Que signifie ce galimatias? dit Pausole. Exprimez donc. Ne préambulez
point.
--Je ne suis que commandeur de l'ordre des Colombes. Certes, et je me
hâte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont comblées; mais
ma vieille mère, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien
touchante et peut-être un regain de vie à me savoir grand-officier...
J'ajoute qu'à mon sens, la haute charge dont Votre Majesté a daigné me
donner l'investiture mérite une distinction honorifique à laquelle je
n'eusse point songé si le bon plaisir du Roi ne m'avait pas élevé au
sommet de la hiérarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais
pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l'autorité!... Ma
demande est entièrement désintéressée.
Pausole temporisa:
--Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd'hui une affaire
délicate à mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous
donnerai la plaque; c'est faveur promise. Continuez vos rapports.
--La Princesse...
--Encore elle? Ne s'est-il rien passé depuis hier soir que vous me
fatiguiez ainsi la tête avec un événement vieux déjà de trente-six
heures?
--Si fait. Je n'osais pas...
--Ah! mais parlez! je vous y invite.
--Sire, il s'agit d'un attentat injurieux et exécrable, mais dont le
caractère est grotesque. Un souffle de démence traverse le palais. Il ne
convient pas que Votre Majesté s'arrête à de telles fredaines, sujet
indigne de ses réflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais.
J'ai puni. L'auteur de cette escapade peut attendre d'être jugé.
--Que de peines pour obtenir l'exposé d'un fait! Je vous écoute, Taxis.
Qui est le délinquant?
--C'est un page, le dernier nommé de la compagnie, celui-là même dont je
me suis plaint tant de fois à Votre Majesté. Il a mis le comble à ses
friponneries par un acte inqualifiable. J'ai plus de honte à le
rapporter qu'il n'en a eu à l'accomplir.
--Enfin, qu'a-t-il fait?
--Voici... L'honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve
encore malgré son âge un penchant déterminé vers les amours ancillaires.
Votre Majesté l'ignore peut-être. Quant à moi, je ne l'excuse point.
Toujours est-il que cette faiblesse d'un vieillard si respectable par
ailleurs défrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant
d'entre ces jeunes chenapans résolut de surprendre M. Palestre à
l'instant où il convenait le moins que M. Palestre fût surpris. Il se
posta sous le lit de la camérière avec qui le ministre faisait ses
déportements--votre propre camérière, Sire--et quand, à de certains
signes que je ne pourrais ni ne voudrais décrire, il estima que ses deux
victimes devaient être dans l'état de distraction favorable à ses
desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de
tennis...
--Ha! ha! ha! fit le roi.
--... Il le noua au pied du lit, forçant ainsi M. Palestre et la femme
de chambre à garder, quoi qu'ils en eussent, la plus licencieuse des
attitudes.
--Ha! ha!
--Et non content d'avoir été l'acteur et le témoin de cette triste
scène, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le
multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui
suivirent furent d'un tel caractère que la malheureuse servante en garde
le lit pour huit jours, de fatigue et d'émotion. Voilà pourquoi ce
matin, à votre réveil, vous avez entrevu un visage nouveau... Sire, je
suis confondu que vous accueilliez avec cette gaieté sympathique une
scélératesse que j'aurais jugée digne de toutes les flétrissures, en
attendant les châtiments.
Pausole protesta:
--Non pas! Vous avez, Taxis, une méthode de généralisation qui vous
pousse à l'erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon
je ne sais quelle table de mathématiques morales où ils ne reconnaissent
pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois.
La volupté qui rit n'existe point. Le plaisir touche de plus près à la
douleur qu'à la gaieté. Ceci proclamé en principe, l'anecdote que vous
me révélez n'en est pas moins excellente.
--Votre Majesté raille.
--Je n'en fais rien. L'histoire est admirable et presque divine, en ce
qu'elle est d'abord renouvelée des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose
dans un filet à mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des
batailles. Ce souvenir classique inspirant l'un de mes pages est bien
pour me satisfaire.
--Classique? Sire, dites païen.
--Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d'imiter au hasard la
tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper
justement le ministre des Jeux publics. Ceci dénote un esprit personnel
et des idées indépendantes...
--Soit. Deux tares, il me semble.
--Enfin, je loue au plus haut point l'intention moralisatrice qui plane
sur toute la scène. Il est ridicule et odieux qu'un vieillard de
soixante-dix-huit ans aille partager le lit d'une servante qui est
peut-être son arrière-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se
plaint, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même de la posture piteuse en
laquelle ces jeunes gens l'ont vu. Quant à ma camérière, elle n'a eu que
ce qu'elle méritait; la honte résulte de son acte et non pas de son
châtiment.
--Alors que dois-je faire du coupable?
--Le mettre en liberté sur l'heure et l'inviter à venir me voir ici
même, où je l'attends. C'est à lui que je demanderai conseil dans ma
perplexité présente.
CHAPITRE IX
OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE.
Je pense qu'Épicure étoit un philosophe fort sage, qui selon les tems
et les occasions, aimoit la volupté en repos ou la volupté en
mouvement.
SAINT-ÉVREMOND.
Le costume des pages à la cour de Tryphême datait de la Renaissance. Il
comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relevé par deux
aiguillettes, une toque à plume de pintade et un pourpoint bleu de roi.
Ce fut sous ce léger uniforme que l'oiseleur de M. Palestre se présenta,
saluant de la toque et les deux jambes réunies.
--Comment t'appelles-tu, jeune drôle? demanda Pausole.
--Comme il vous plaira, Sire.
--Voilà qui est déjà fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus
impertinent que la prétention d'obliger les gens à répéter un nom qui
peut ne point leur plaire. Tu m'as conquis dès le premier mot. Dis-moi
cependant le nom que tu portes, quitte à le changer si je t'y invite.
--Sire, mon nom s'écrit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous
voudrez, à l'italienne ou à la française. Djilio ou Giguelillot.
--Djilio, fit Pausole, c'est un poète; et Giguelillot, c'est un fou. Je
voudrais que tu fusses l'un et l'autre.
--Je le voudrais aussi, dit le page très sérieux. Et je le désire si
ardemment que je finirai peut-être par y arriver.
--Pourquoi veux-tu être un poète?
--Pour ne rien voir, fût-ce une mouche, avec l'oeil de mon voisin.
--Tu n'aimes pas ton voisin?
--Je ne lui veux pas de mal. J'aime mieux ne pas être lui, voilà tout.
--Et pourquoi veux-tu être un fou?
--Si mon voisin m'appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne
lui ressemble pas.
--Mais si tu deviens pire?
--C'est bien difficile.
--Comment le sauras-tu?
--À son attitude. S'il me laisse en repos, c'est que j'aurai perdu. S'il
m'attaque, c'est que je serai heureux.
Pausole eut un geste impulsif:
--Prends une cigarette! dit-il.
Et il la lui tendait d'une main familière.
--Jugeras-tu de la même manière si ton voisin est une voisine?
--Oh! du tout.
--Pourquoi?
--Les femmes ne sont pas de l'espèce humaine.
--J'espère que tu ne le leur dis pas?
--Je ne leur dis que du bien d'elles et je le pense toujours.
--Comment les regardes-tu?
--Comme les meilleures créatures qui soient; les seules qui sachent
rendre le bien pour le bien. Ou même pour le mal, au besoin. Je ne leur
ai que de la reconnaissance et pourtant je n'ai rien fait pour elles,
que d'en flatter beaucoup et d'en aimer une.
Pausole le considérait:
--Es-tu heureux? continua-t-il.
--Non. Ni vous non plus, Sire, cela s'entend.
--Alors, pourquoi es-tu gai?
--Pour me faire croire que je suis heureux.
--Et que te manque-t-il?
--Comme à vous, Sire, il me manque une existence imprévue, le
merveilleux, les événements.
--Les événements... J'en ai trop.
--Mais vous n'en profitez pas.
--Duquel me parles-tu?
--De celui que vous pensez.
--Je ne vois pas du tout comment celui-là pourrait me rendre heureux si
je ne le suis point, fit Pausole d'un ton surpris.
Le page allait répondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le
consultait ou le priait de s'expliquer, il attendit d'être éclairé sur
cette nuance intéressante.
--Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m'as parlé d'un sujet scabreux
qui m'absorbe, et tu ne t'es pas dit qu'il valait mieux pour toi
paraître l'ignorer. En cela tu as montré que tu mettais les lois de la
conversation avant celles de l'étiquette et je l'approuve, mon petit
bonhomme. Écoute-moi: je ne suis pas d'avis que les vieillards soient de
bon conseil. L'expérience ne sert de rien; un même fait ne se reproduit
jamais dans les mêmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre
que la spontanéité sert à quelque chose, puisque à vingt ans on fait sa
vie et qu'on n'a rien de plus important à fabriquer de par la suite.
C'est pourquoi, malgré la coutume, j'aime mieux prendre ton sentiment
que de consulter, par exemple, le vénérable M. Palestre.
Giglio resta impassible.
Pausole, toujours plus expansif, continua comme s'il s'adressait à un
confident familier:
--Jamais, disait-il, je ne me résoudrai à faire poursuivre cette enfant
par la police de mon royaume. Il n'est pas convenable non plus que je la
fasse ramener au palais par un envoyé spécial; car, si je la sépare de
l'inconnu qu'elle a gentiment suivi, ce n'est point certes pour la
confier à un légat tout aussi compromettant et moins sympathique à ses
yeux. Quant à lui dépêcher une femme, ce serait une pitoyable idée. Je
n'y songerai pas un instant.
--Pourquoi ne pas aller la chercher vous-même?
--Moi?
--Vous!
--Moi-même?
--Sans doute!
--Moi, m'en aller aux aventures à la recherche d'une petite fille qui
s'est sauvée à travers champs avec un jeune premier que personne ne
connaît?
--Oui.
--Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou.
--Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question?
--Laquelle?
--Désirez-vous réellement que Son Altesse rentre au palais?
Pausole encastra son menton dans l'angle de sa main droite.
--C'est une question que je n'avais pas encore agitée, fit-il.
Mais après une réflexion brève:
--Oui. J'en ai le désir sincère. Cette escapade ne lui vaut rien.
--Vous en êtes certain?
--Certain.
--Eh bien, comme d'une part vous venez de découvrir que vous ne pouviez
envoyer à la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une
bête de la police (c'est-à-dire, en un mot, personne), et comme d'autre
part vous êtes résolu à la prier de revenir ici, je ne vois qu'un moyen
de le lui faire savoir, c'est d'aller le lui dire vous-même.
--Tu as l'esprit logique?
--C'est le propre des fous.
* * * * *
Le Roi se leva, parcourut la chambre d'un pas large et balancé, puis
ouvrant les bras en signe d'acquiescement:
--C'est indiscutable, dit-il. Et je serais arrivé aux mêmes conclusions
si j'avais eu le temps de songer à tout cela.
--Alors...
--Alors, interrompit le Roi qui s'animait visiblement dans l'influence
de son page, tout se simplifie aussitôt et je n'ai plus qu'une
résolution à prendre!--Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage
de sept mois dont sa lettre m'annonce le projet;--ou bien j'irai lui
parler en personne et je la ramènerai au palais qu'elle n'aurait jamais
dû quitter!
Le page comprit d'un coup d'oeil que s'il laissait Pausole réfléchir en
silence, toute cette belle ardeur s'éteindrait dans une cendre
d'inertie.
--Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour
Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si comme vous le laissez
voir vous n'êtes plus heureux, c'est qu'un homme a détruit l'avenir
nonchalant que vous vous réserviez avec tant de sagesse. Pour vous
délivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre
existence aux mains d'un monsieur qui n'y comprend rien et qui la guide
tout de travers. C'est lui qui vous désappointe. C'est lui qui écarte de
vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous
périssez dans sa routine; vous mourez de monotonie. Demain, son
calendrier vous impose la Reine Denyse. L'aimez-vous? Non. Vous ne
l'aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d'habiter
les mêmes chambres, le même fauteuil, de voir le même horizon dans le
cadre de la même fenêtre. Échappez donc à tout cela! Il y a si peu de
jours dans la vie: faites que pas un d'eux ne ressemble au suivant.
--Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette équipée?
--Qui? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de
chaque jour et promener par la bonne étoile. Son conseil est facile à
suivre.
--Puissé-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tête, comme
Melchior ou Balthazar, devant une crèche blonde et un petit enfant...
--Quand cela serait? vous l'aimeriez.
--Tu as raison. Et d'ailleurs nous y serons plus tôt. Les fugitifs
dorment à deux pas. Il ne s'agit pas d'un voyage. Demain nous les
rejoindrons sans doute.
--Vous partez? Vous partez vraiment?
--Je pars. Viens avec moi, petit. J'ai plaisir à te regarder vivre.
Ils sortirent côte à côte. Pausole avait mis la main sur l'épaule de son
page et marchait d'un pas énergique.
Au tournant d'un corridor ils rencontrèrent Taxis.
Le Roi s'arrêta, la tête droite:
--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j'ai pris une détermination. J'irai
moi-même à la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon départ pour
demain matin et faites seller ma mule à dix heures et demie. Ce jeune
homme m'accompagnera.
Taxis eut l'habileté de se taire.
Pausole l'examina quelque temps comme s'il pesait sa propre audace, puis
d'un ton soudain radouci:
--Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous.
FIN DU LIVRE PREMIER
LIVRE DEUXIÈME
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S'ENSUIVIT.
Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles... (p. 115.)
SAUVAL.--_Mémoires historiques et secrets._--1739.
L'enquête menée par le Grand-Eunuque valait par ses résultats, mais
péchait par ses conclusions.
La blanche Aline en s'échappant, n'avait pas eu besoin des deux
complices imaginés par Taxis.
Un seul avait suffi.
Une seule, pour tout dire.
Voici comment elle avait fui:
* * * * *
On sait déjà que l'avant-veille du jour où la Princesse quitta le
palais, une troupe de danseuses françaises était venue donner au harem
le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries.
Pour la première fois depuis sa naissance, la blanche Aline était admise
à suivre une représentation. Pausole entendait commencer l'éducation
théâtrale de sa fille par une soirée de ballet, jugeant qu'un sujet de
pantomime est moins aisé à découvrir et par conséquent moins dangereux à
méditer qu'une action de comédie. Au reste, les danses se déroulent
toujours dans un décor invraisemblable; on ne rencontre point dans la
vie les personnages qu'elles présentent, et l'on ne saurait imiter sans
tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment
de mauvaises passions.
Tout cela était fort bien conçu; malheureusement la blanche Aline
n'avait pas besoin de comprendre pour admirer.
Au milieu des jetés-battus, des battements, des branles et des
entretailles, la petite fille ne vit qu'une chose, c'est qu'un très joli
jeune homme (qui était peut-être bien une dame habillée en Prince
Charmant) recevait à chaque tableau les hommages enflammés de quarante
autres dames et que vraiment il les méritait.
Elle le trouva bien pris, élégant, prestigieux. Elle compara ses gestes
avec ceux des fonctionnaires qu'elle rencontrait au palais et elle lui
donna le prix de la grâce. Il eut aussi le prix de la beauté, celui de
l'esprit, celui du coeur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tête
penchée sur l'épaule avec une expression de tendresse si profonde que
les dames d'honneur autour d'elle en eussent été bien inquiètes si
elles-mêmes n'avaient suivi les péripéties du ballet avec tant
d'absorbante passion.
Après le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage éblouissant. On
lui dit que le rôle était joué par la danseuse Mirabelle.
Où demeurait cette belle personne? Au fond du parc, lui répondit-on,
dans les bâtiments des communs et pour deux nuits encore jusqu'à son
départ.
Comment lui exprimer qu'on était content d'elle? Par un présent, suggéra
une dame d'honneur mal inspirée.
La blanche Aline réfléchit.
Rentrée dans ses appartements et avant même de commencer sa minutieuse
toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre
sous enveloppe.
Un peu plus tard elle s'enferma dans son cabinet tendu de zinzolin,
comme pour se livrer à une toilette intime que la dame d'honneur ne
pouvait surveiller; puis, assise devant sa table et sûre de n'être point
surprise, elle écrivit ces simples mots:
«Mademoiselle,
«Vous êtes bien jolie. Voulez-vous me parler? Cette nuit, à deux heures,
je serai dans le parc, sous le grand amandier, près de la source.
«Ne dites à personne que je vous écris. Pour tout le monde, ce message
ne contient qu'une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me
trahir.
«Princesse ALINE.»
Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, écrivit
en guise d'adresse:
«À Mademoiselle Mirabelle»
et cacheta l'enveloppe à la cire afin qu'elle ne fût point ouverte.
La même dame d'honneur qui avait donné, dans la naïveté de sa
vieillesse, le conseil de ce présent, voulut bien se charger par
surcroît de porter le billet à la destinataire. Disons qu'elle était
inspirée d'abord par le louable désir de faire un acte charitable;
ensuite, par la tentation peut-être non moins vive de pénétrer à l'heure
des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une
vieille demoiselle, veiller au salut de son âme en s'instruisant des
dessous galants, c'est le programme du bonheur parfait.
Restée seule et bordée dans son petit lit frais, la blanche Aline se
sentit prise d'une émotion insoutenable. Elle essaya de se calmer
d'abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, sur le dos, sur la
poitrine, assise, accroupie, étendue, épanouie ou recroquevillée; mais
elle avait la fièvre dans toutes les positions et instinctivement elle
reculait jusqu'au bord de son matelas comme pour laisser place auprès
d'elle à un visiteur mystérieux.
Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux
et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre.
La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline
distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois
immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa
lettre.
--Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rêverie.
Viendra-t-elle? Peut-être que non... Peut-être qu'elle est fatiguée...
Peut-être qu'elle a peur la nuit...
Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de
petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des
losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait
avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença,
toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois
cheveux, quarante cils et l'oeil beaucoup plus grand que la bouche.
Mais l'art ne suffisait pas à calmer son impatience.