--Oh! fit-elle, piquée du reproche. Je n'en aurai jamais à prendre! Si

j'hésitais, c'est qu'on ne peut guère répondre à une question pareille.

Nous menons les hommes jusqu'à nos bras, mais ensuite, ce sont eux qui

nous mènent. J'ai vu cela dans les romans, Sire, car je n'en ai pas

d'autre expérience. Pourtant, même ignorante, je trouve que cela va de

soi. J'ai quitté mon père et ma mère pour venir où vous me voyez, et je

vous suivrais ailleurs s'il vous plaisait ainsi. Soyez sûr que la

Princesse a plus de confiance que de présomption. Vous qui connaissez

les hommes mieux que moi, cherchez ce qu'a pu faire son amant: c'est le

meilleur moyen de savoir où elle est.

--Plus tard, dit le Roi. Il est inutile que je me donne moi-même une

peine qui peut être prise très dignement autour de moi. Lorsqu'il se

présente un cas difficile et sujet à méditations, on ne fait le tour des

banalités nécessaires qu'après un travail considérable. C'est un premier

effort dont je ne me mêle jamais. Dans quelques jours, la question sera

déblayée sans qu'il m'en ait coûté même un froncement de sourcil. Je

verrai alors s'il est urgent que je réfléchisse à mon tour; mais plus

probablement je me contenterai de faire un choix entre les avis les plus

sages, à moins que cette tâche elle-même ne me semble trop délicate.

--Alors qu'arriverait-il?

--Nous verrons cela. Aujourd'hui, c'est à vous de penser pour moi. Je

suis impatient de vous entendre.

--Puis-je parler? demanda la Reine Françoise.

--Je le demande, répéta Pausole.

--Eh bien, dans un enlèvement, le premier jour est celui des

imprudences, et le second celui des malices. La Princesse est à deux pas

d'ici; je le sais comme si je la voyais. Le jeune imbécile qui

l'accompagne se croit caché par un buisson ou par les rideaux de son

lit. Il l'a conduite au plus près, c'est évident, cela ne laisse pas un

doute. Demain il s'apercevra qu'il a fait une bêtise. Et après-demain il

aura pris tant de précautions que toute la police du royaume ne pourra

plus trouver sa trace. C'est aujourd'hui qu'il faut agir, et tout de

suite, sans perdre une heure. Est-ce que vous ne le sentez pas?

--Bien, remercia le Roi. Voici une première banalité. Je suis ravi

qu'elle soit dite: je n'aurai plus à m'occuper d'elle. D'ailleurs, le

conseil ne me plaît en aucune façon; mais vous avez, Françoise, la peau

si nuancée autour de la ceinture et si fine entre les seins que je veux

vous donner raison au moins pendant cinq minutes.

--Vous vous moquez de moi.

--Vous êtes seule à le penser.

--Sire, fit la Reine Diane, je voudrais parler aussi.

Diane, qu'on nommait au harem Diane à la Houppe, afin de la désigner par

ses attributs entre plusieurs belles homonymes, Diane à la Houppe

tremblait un peu. C'était elle qui devait, ce soir-là, enviée par trois

cent soixante-cinq rivales, partager le lit du Roi. On disait, on

savait, il était clair, enfin, que l'année d'espoirs et de souvenirs

dont elle voyait le terme si proche avait duré plus de jours que sa

résignation. Elle était donc émue, et balbutia non sans rougeur:

--Sire, on vous abuse. Le premier jour d'un enlèvement est celui de tous

les mystères, et le second celui des oublis. L'inconnu qui conseille la

Princesse Aline a pu lui faire quitter le palais au milieu de cinq cents

personnes, sans éveiller une attention. Il avait un plan fort habile et

fort bien exécuté. Soyez sûr qu'il le suit encore. Ce soir il doit

penser que tout le monde est à ses trousses: il n'aura garde de se

laisser prendre; et s'il se terre sous un buisson, c'est que ce buisson

est bien le dernier où l'on imagine sa retraite... Mais il faudra qu'il

en sorte... Attendez-le au passage. Mieux vous lui démontrerez d'ici là

qu'il a pris trop de précautions, plus il sera imprudent par la suite.

Sa capture ne dépend que de votre réserve. Si personne ne le chasse,

dans huit jours vous le trouverez sur les grandes routes ou dans une

loge à l'Opéra. Ainsi, non seulement vous pouvez l'attendre, mais il est

très important que vous restiez tranquille ce soir.

--Je suis comblé, fit le Roi. Cet avis est aussi banal, aussi sage,

aussi nécessaire que le premier. En outre, comme il le contredit

exactement, il le balance avec justesse et je ne me sens l'esprit chargé

par aucun de leurs deux poids égaux.

Après un court silence, il conclut de la sorte:

--C'est donc avec une liberté exquise et déliée même d'inquiétude que

j'adopterai pour le mien, Diane à la Houppe, ton sentiment.

Redis-le-moi, car il me plaît. Ainsi, cher visage, tu m'affirmes...

--Que le meilleur est de ne rien faire et que vous pouvez aller au lit.

Pausole approuva de la main.

La belle Diane eut un soupir, et, achevant son conseil, sa phrase, sa

pensée:

--Avec moi, fit-elle en souriant.

CHAPITRE VI

COMMENT DIANE À LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU'UN

QU'ILS N'ATTENDAIENT POINT.

Sa seule nudité descouvre sa richesse;

Plus on voit de son corps, plus on voit de beauté;

Sa pompe est toute en elle, et comme une déesse

Elle doit son éclat à sa propre clarté.

MALLEVILLE.--1634.

Diane à la Houppe, gardée par une servante, copiait un Bacchus de

Velasquez dans le salon carré du musée Pausole, quand le Roi, estimant

la perfection de son goût, et pressentant celle de ses formes, lui

demanda, non sans égards, toutes les grâces qu'elle pouvait donner.

La jeune fille accepta sur l'heure. Sa bonne elle-même, consultée, n'y

vit aucun inconvénient. Seuls, les parents eussent volontiers retenu

leur enfant chez eux, mais ils savaient au nom de quel principe sacré

Pausole entendait protéger les libertés individuelles, et ils ne

tentèrent point d'exprimer en public leur égoïsme inexcusable.

* * * * *

Introduite dans une des chambres qui précédaient le harem, Diane jeta

sur la chaise longue, avec un soulagement très vif, les vêtements qu'on

lui avait imposés pendant ses années de servitude familiale.

Et Pausole observait debout les révélations successives d'un corps

teinté, ferme et vivace, tandis qu'elle ouvrait tour à tour la

chemisette bossue, la jupe monastique, le difforme pantalon blanc.

Elle était plus belle encore que jolie; son adolescence valait une

maturité. Un torse rond, des épaules droites, des seins gorgés comme des

pastèques, des jambes longues et bien en chair se délivrèrent agilement

d'un multiple linge importun. Toute sa peau apparut, très brune, pleine

et fertile, duveteuse même au creux des reins et sur la rondeur des

cuisses, tandis que la chevelure noire, démordue de ses écailles

dentées, recourbait sur le dos les plumes de son aile.

* * * * *

Les autres femmes du harem, quand on leur présenta cette beauté...

ombreuse, trouvèrent qu'elle prêtait à rire et ne surent que lui imposer

un surnom volontiers narquois. Les femmes ont des théories très

particulières sur l'esthétique de leurs rivales. Diane à la Houppe ne se

fâcha point. Elle avait bon caractère. Et puis sa première conversation

avec le Roi l'avait mise du soir au matin en humeur de trouver tout le

palais charmant.

Hélas! il n'en fut pas ainsi des douze mois qui suivirent cette unique

entrevue. Pausole en vain lui exposa que s'il ne la revoyait plus, s'il

fallait qu'elle entrât dans la règle commune, c'était parce qu'il avait

grand'peur de devenir amoureux d'elle, catastrophe qui aurait compromis

à la fois sa tranquillité d'âme et les intérêts de l'État. Diane ne

comprenait pas du tout ce raisonnement. Elle ne partageait pas non plus

l'indifférence de ses compagnes, lesquelles considéraient la cérémonie

annuelle comme une occasion excellente d'obtenir des soies de Manille ou

des pantoufles de Paris. Diane à la Houppe, tel saint Augustin au temps

de sa jeunesse dispose, aimait à aimer et ne cherchait rien d'autre.

Privée du Roi, elle ne voulut même pas apprendre les jeux variés et

traditionnels dont les autres Reines lui donnaient l'exemple à toute

heure et qu'elles vantaient en sa présence ou comme suffisants ou comme

incomparables, selon la tournure de leur esprit.

La pauvre fille vécut un an dans l'attente. Année de larmes et de

pensées. Le dernier jour en faillit être, on le devine, le plus

déchirant. La Princesse royale disparue ce matin-là, Diane épouvantée

vit pendant plusieurs heures, avec l'imagination du désespoir, le Roi

lui-même partir à sa recherche...

--Ah! Sire, s'écria-t-elle dès que la portière de la chambre à coucher

fut retombée sur elle et lui, ne regardez pas trop mes yeux. J'ai tant

pleuré depuis ce matin!

--Houppe, tu es charmante, répondit Pausole. En effet, tes paupières se

gonflent et tes yeux sont encore humides; mais cela donne à leurs

regards l'expression de la Volupté même. Tu serais épuisée des suites du

plaisir et à la limite de l'évanouissement, tes yeux, ma Houppe,

luiraient du même éclat. Ne me détrompe pas: dans un instant, je pourrai

croire qu'ils me le doivent.

Diane pencha la tête et sourit malgré elle.

* * * * *

La nuit pleine de clartés entrait dans la chambre obscure par une très

large baie ouverte sur une terrasse. Sous le store levé au linteau,

entre les portes ramenées au mur, Tryphême bleue et blanche apparaissait

mollement.--C'était une campagne onduleuse semée de bois et de maisons

plates, avec une grande route plantée d'arbres, chemin qu'aurait pris le

Roi pour aller à sa capitale s'il n'avait pas eu cent raisons (et même

trois cent soixante-six) de ne pas quitter son palais. Un énorme figuier

faisait retomber comme un tapis par-dessus la balustrade ses branches

cachées par les feuilles plates et ses fruits poudrés de lilas. Vers la

gauche, le parc se massait, avec ses magnolias déjà défleuris, ses

eucalyptus frissonnants, ses palmiers trapus du Japon, ses magnifiques

sagoutiers lunaires. Une défense d'aloès ourlait le jardin sombre et la

plaine s'étendait au delà jusqu'aux étoiles.

* * * * *

--Comme cette nuit ressemble à celle de mes noces! murmura Diane. Il n'y

a pas eu d'autre belle nuit depuis un an. Celle-ci est tout à fait la

soeur de la première. N'est-ce pas qu'il y a des nuits étranges où le

paysage qui nous regarde a l'air de contenir tout le bonheur que nous

voudrions enfermer en nous?

Pausole ne répondit rien.

--On a frappé, reprit la Reine.

--Ce doit être pour le dîner, dit Pausole. Il fait grand'faim.

Et il cria:

--Entrez! Entrez!

* * * * *

Mais, au lieu du Grand-Échanson, ce fut le Grand-Eunuque qui montra,

tout à coup, entre les portières, sa vilaine physionomie de personnage

antipathique.

--Ah! qu'est-ce encore? fit le Roi, du ton le plus maussade. Je n'ai

aucun besoin de vous, Taxis, j'ai affaire.

--Allez-vous-en, dit la belle Diane, vous n'avez rien à voir ici.

--C'est l'heure de mon repas, continua Pausole. Je n'ai pas d'autres

papiers à lire que le menu.

--Avez-vous le menu? répéta Diane à la Houppe. Non? Alors allez-vous-en!

--Mon ami, reprit le Roi, si vous empiétez sur les attributions des

autres officiers de la cour, nous courons à l'anarchie. Allez dire au

Grand-Échanson que pour ce soir encore je le prie de bien vouloir

choisir en mon nom le vin que je dois préférer. J'ai trop de tracas pour

rien décider sur ce point, et à plus forte raison pour vous entendre.

Allez!

--Mais allez-vous-en donc! cria Diane, au comble de l'agacement.

Et comme Taxis, respectueux mais entêté, ne faisait aucun geste

d'obéissance, Diane le prit par les deux épaules et lui dit en face, du

ton le plus sérieux:

--Vilain parpaillot! Si vous obtenez de la bonté du Roi la permission de

parler ici, je vous forcerai de partir avant que vous ayez prononcé un

mot; si ce n'est pas par la violence, ce sera par un moyen que vous

connaissez bien!

Le Roi leva les bras:

--Allons! fit-il. Un conflit! Houppe, tiens-toi tranquille. Taxis va

s'en aller. Il est homme de sens. Il doit avoir déjà compris que nous ne

souhaitons pas en ce moment son entretien.

Taxis eut un sourire mielleux, qui s'acheva en importance.

--En effet, dit-il. Et si la voix inflexible de ma conscience, si

l'unique souci d'un devoir souvent ingrat, si la passion de la vérité ne

m'appelaient où je suis, croyez, Sire, que j'aurais déjà déféré au désir

que m'exprime Votre Majesté. Mais ma tâche est plus haute que mon

intérêt personnel, et dussé-je en souffrir, je ferai mon devoir jusqu'au

bout. Je n'empiète pas, quoique Votre Majesté m'en fît tout à l'heure le

cruel reproche, sur les attributions de mes collègues. Je suis maréchal

du palais, et comme tel, je devais m'occuper du grave incident qui s'est

produit ce matin au rez-de-chaussée du pavillon sud. Mon initiative ne

s'est pas trouvée en défaut. J'ai fait rechercher la Princesse Aline.

--Hélas! gémit la Reine Diane.

Mais, ressaisie aussitôt, et debout, elle interpella:

--Qui vous en a donné l'ordre?

--Le Roi m'a confié la mission sacrée de prévenir, de suspendre, de

réprimer au besoin la turbulence et les excès dans l'enceinte de la

demeure royale.

--Ah! de prévenir!... Eh bien, il paraît que vous n'avez pas «prévenu»,

puisqu'un étranger a pu s'introduire ici comme chez lui... Vous n'avez

n'avez pas non plus «suspendu», puisque la Princesse est partie à votre

barbe et que personne n'en a rien su pendant six heures. Maintenant vous

voulez «réprimer»? Le Roi vous le défend, seigneur Grand-Eunuque.

--Sa Majesté...

--Le Roi désapprouve. C'est tout. Cela suffit. Tournez les talons. Le

Roi vient de prendre une décision qui est admirable et sur laquelle il

ne reviendra certainement pas pour écouter vos lubies. Il vaut mieux ne

rien faire pendant un jour au moins; on ne vous expliquera pas pourquoi,

mais tel est l'ordre: suivez-le. Allez-vous-en! Rappelez vos hommes.

Gardez le silence sur l'événement et disparaissez jusqu'à demain soir.

M'entendez-vous?

Taxis tendit en frémissant les trois papiers qu'il avait en main.

--Mais, Sire, voici les rapports. Le suborneur est découvert. La

Princesse ne l'a pas quitté. Leur asile est gardé à vue sans qu'ils le

sachent. Je n'attends qu'un mot de vous pour agir.

--Monsieur, répondit Pausole, je n'ai pas l'habitude de me jeter à

l'étourdie au milieu des faits divers. Je n'aime pas les aventures; et

j'entends n'en pas avoir. Vous parlez et vous décidez avec une

précipitation funeste. Il n'y a ni sagesse ni méthode dans une telle

pétulance, et je ne sais où j'avais pris l'estime que je vous portais.

Taxis, vous êtes un hurluberlu. Faites cesser la surveillance que vous

avez organisée si légèrement devant la retraite où dort ma fille. Et

tenons-nous-en là pour ce soir. J'ai dit. Veuillez vous retirer.

Taxis recula de trois pas, montra le plafond d'un doigt osseux:

--L'Éternel appréciera! dit-il.

Sur ces mots, il salua d'un front sec et disparut.

Diane, restée seule avec le Roi, saisit l'occasion par le nez.

--Ah! Sire, quand nous délivrerez-vous de cet odieux personnage? Il est

notre bourreau, vous ne pouvez savoir ce qu'il invente pour nous

exaspérer. Il règle tout, il distribue tout, il administre jusqu'à nos

pensées. Nous ne pouvons ni dormir, ni danser, ni courir au parc, ni

lire de romans, ni manger de bonbons qu'aux heures fixées par sa manie.

Le moindre oubli est puni de cellule. Un simple retard suffit. Il nous

tue!... Pour le faire fuir nous n'avons qu'un moyen: c'est celui que je

voulais employer tout à l'heure; et encore si vous ne lui aviez pas

interdit de nous parler décence, il nous châtierait terriblement de

ceci, car rien ne le met en plus grande fureur que les spectacles dont

parfois il faut bien qu'on le rende témoin. Mais ce moyen-là me répugne

et je n'ai même pas toujours plaisir à le voir employer par les autres.

Aussi quelle idée singulière que de mettre un pasteur protestant à la

tête d'un harem si nu! Vous l'avez voulu, c'est donc parfait ainsi, et

je vous pose des questions, Sire, sans les résoudre. Pourquoi ne pas

nous donner de véritables eunuques, comme cela se fait en Orient? Mes

compagnes les regrettent quelquefois en disant que ces pauvres êtres

peuvent, eux aussi, donner aux femmes un plaisir complet qu'ils ne

partagent point et qui ne doit éveiller la jalousie de personne. Moi, je

ne pense guère à de pareilles choses; je n'ai de joie qu'en votre

souvenir, mais je voudrais qu'on ne m'empêchât plus d'y rêver tout à mon

aise et qu'une haïssable face ne se dressât pas tout le jour entre lui

et moi.

--Eh! eh! dit Pausole, Taxis a du bon.

CHAPITRE VII

QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR.

Ô mourir agréable! ô trépas bienheureux!

S'il y a quelque chose en ce monde d'heureux,

C'est un tombeau tout nud d'une cuisse yvoirine.

Ces esprits vont au ciel d'un ravissement doux.

THÉOPHILE DE VIAU.--1625.

Je ne décrirai point le repas qui suivit.

On m'a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux

romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages

mais non point le détail de leurs voluptés, tant le massacre est aux

yeux du législateur un moindre péché que le plaisir.

Et comme je ne sais plus exactement si l'on bannit de nos oeuvres les

voluptés du lit ou celles de la table; comme d'ailleurs, en consultant

toute ma conscience et toute ma sincérité, il m'est impossible d'augurer

lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de créer un enfant,

j'aime mieux prendre mes précautions et ne parler ici ni de seins ni de

grenades.

* * * * *

On saura donc en peu de mots que le dîner du Roi Pausole et de la belle

Diane à la Houppe comprenait:

Des hors-d'oeuvre.

Une première entrée.

Un relevé.

Une deuxième entrée.

Un rôti.

Une salade.

Un légume.

Un entremets.

Des fruits et des confiseries.

Les vins X... Y... et Z...

C'était un petit dîner. N'en disons pas plus.

Voilons de la même manière ce qui s'ensuivit.

Diane, privée du Roi depuis une année et cloîtrée dans le harem après un

seul matin d'amour, était redevenue jeune fille.--Comprenne qui peut. Je

n'explique rien.--Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde

entrevue intime ressemblait beaucoup à la première.

Un peu avant le lever du soleil, tous deux allèrent prendre le frais sur

la terrasse semée de tapis; et pour cueillir les plus hautes figues,

Diane à la Houppe levant les bras s'étirait douloureusement, lisse comme

une fleur et trois fois tachée de noir.

CHAPITRE VIII

OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L'IMPORTANCE

N'ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR.

On devine ce qu'un jeune homme assez fat et habitué aux succès faciles

peut dire à une jeune fille lorsqu'il a monté sept étages pour arriver

jusqu'à elle et qu'il se croit attendu.

Mme ANCELOT.--1839.

Vers midi, Pausole s'éveilla, simplement, comme de coutume. Il n'avait

pas de petit lever. Les cérémonies inutiles n'embarrassaient point sa

vie.

Son coup de sonnette fit accourir une camérière qui débutait, ce

matin-là, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant

des deux mains, trébucha, heurta des chaises et rougit avec violence

lorsqu'elle aperçut près du Roi Diane immodeste et endormie.

--Chut! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il?

--Oui, Sire... Non, non... Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant.

--Donnez-moi ma robe de chambre et faites préparer mon bain. Prévenez

aussi ma lectrice et l'écuyer des cuisines. Et maintenant fermez les

rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible.

Puis, avec mille précautions il mit ses pieds l'un après l'autre, et

silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une

seconde année à la redoutable Diane ne le retenait en aucune façon.

Il s'esquiva.

* * * * *

Peu après, couché dans une eau parfumée, il admit à six pas de sa

baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un

aperçu des nouvelles télégraphiques et le résumé des principaux

feuilletons. En vertu de l'article premier du code en usage à Tryphême

(Tu ne nuiras pas à ton voisin) il était interdit aux journaux d'insérer

les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne

publiait-elle la fuite de la blanche Aline; et si quelques-unes, çà et

là, s'étaient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas

les comprendre.

Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut achevée,

quand l'écuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le

premier déjeuner fumant et quand Pausole s'en fut nourri--enfin, quand

il eut fumé deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pénétra seul

dans la chambre où avait grandi sa fille.

* * * * *

Rien n'y était rangé. La pièce conservait l'aspect mouvementé d'une fin

de toilette et d'un départ rapide. À sa suite, la salle d'étude, le

cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mélange

singulier de tire-boutons, de géographies, de bas noirs et de raquettes.

Un exemplaire de _Télémaque_ flottait sur l'eau calme du tub.

Pausole erra mélancoliquement de chambre en chambre pendant un quart

d'heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages,

déroula une ceinture de cuir et remit dans leur boîte trois épingles à

cheveux.

Puis il appuya le médius de la main droite sur le bouton d'une sonnette

et dit au valet survenant:

--Faites prévenir M. le maréchal du palais que je l'attends ici et

désire lui parler.

Taxis entra.

--Monsieur, dit Pausole, j'estime votre zèle et votre méthode, en ce

qu'elles me délivrent chaque jour de vingt soucis dont je n'ai que

faire. Mais votre enquête d'hier marchait dans le domaine de

l'intempestif, surtout si l'on considère l'heure et le lieu où vous avez

cru pouvoir m'en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifié

qu'entre cinq heures du soir et deux heures de l'après-midi, je ne

voulais méditer nulle entreprise. Vous avez outrepassé vos instructions

en prenant une initiative dans un cas où votre compétence était plus que

douteuse et en me demandant mes ordres sans que j'eusse manifesté le

dessein de vous en donner aucun.

Ici, fort posément, il alluma une cigarette, s'assit, plaça le coude

droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tête du même côté,

croisa les jambes, fit un geste et dit:

--Maintenant, lisez votre rapport.

Taxis n'avait pas bronché. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur

son empressement une influence pacifiante, il avait cessé de crier que

l'intérêt de sa carrière cédait le pas à celui de sa tâche. En outre,

consultant sa Bible, il s'était arrêté à ce passage catégorique:

«Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l'Éternel

ne vous exaucera point»[4].

[4] Samuel, VIII, 22.

Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan.

--Sire, voici l'affaire en deux mots. La minute et l'expédition de mes

rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois préférable de les

résumer.

Il s'approcha de la fenêtre ouverte.

--Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale

la Princesse Aline s'est assise tout habillée sur le marbre de cette

fenêtre. Ayant levé les jambes et opéré de droite à gauche un mouvement

de rotation qui a laissé trace dans la poussière, elle a sauté d'une

hauteur d'environ soixante-quinze centimètres au milieu de la

platebande. Ses deux pieds ont marqué là leurs empreintes parallèles,

puis alternées--et il n'y a pas d'autres vestiges. Son Altesse est donc

partie seule.

Sur cette révélation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre,

et prit un temps.

--Hier soir, continua-t-il, la Princesse se préparait à passer la nuit

dans une auberge appelée «Hôtel du Coq» et située à 3 kil. 2, sur la

route de la capitale. Elle y était arrivée à 3 h. 40, venant d'un petit

bois voisin et accompagnée d'un jeune homme dont je possède le

signalement, mais qui est inconnu dans la région.

--Quel âge a-t-il? dit Pausole.

--Très jeune. Dix-sept ans au plus.

--Allons, c'est gentil, fit le Roi.

--Si Votre Majesté l'avait voulu, le suborneur était arrêté dès hier et

la Princesse ramenée au palais.

--Par des policiers, n'est-ce pas?

--Ou par des envoyés spéciaux.

--Et lesquels? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point délicat d'une

situation, ni la complexité qui résulte des devoirs imposés par le

scrupule affectueux.

--Je n'insiste pas. Votre Majesté a raison contre moi. J'ai déféré à ses

ordres et la surveillance a été levée hier soir à huit heures. Depuis

lors, je me suis maintenu strictement dans l'expectative.

Les aventures du roi Pausole · 第 2 / 16 段