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PIERRE LOUYS
LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1901
DU MÊME AUTEUR
Astarté, poèmes (1892) . . . Épuisé.
Les Chansons de Bilitis (1894) . . . 1 vol.
Aphrodite (1896) . . . 1 vol.
La Femme et le Pantin (1898) . . . 1 vol.
À PARAÎTRE
Les Sept Flèches.
L'Orientale.
Orphée.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Format in-8º carré
300 exemplaires numérotés sur vélin.
50 -- -- sur hollande.
15 -- -- sur whatman.
15 -- -- sur japon.
À JEAN DE TINAN
_qui a emporté la promesse de cette simple dédicace..._
P. L.
Septembre 1898.
PERSONNAGES
LE ROI PAUSOLE.
* * * * *
LA BLANCHE ALINE, fille du Roi.
MIRABELLE.
LA REINE DIANE, dite «DIANE À LA HOUPPE».
LA REINE FRANÇOISE.
LA REINE GISÈLE.
LA REINE ALBERTE.
LA REINE DENYSE.
LA PETITE REINE FANNETTE.
LE PORTRAIT DE LA REINE CHRISTIANE.
MACARIE, mule du Roi.
Mme PERCHUQUE, première dame d'honneur.
GALATÉE, jeune fille.
PHILIS, sa petite soeur.
Mme LEBIRBE.
NICOLE.
THIERRETTE, jeune laitière.
ROSINE, gardienne des framboises.
La Lectrice du Roi.
La soeur du petit paysan.
Une blanchisseuse.
Une marchande.
Une jeune fille primée.
Une jeune fille violée.
Une directrice d'hôtel.
Première femme de chambre du Roi.
Deuxième femme de chambre du Roi.
* * * * *
M. TAXIS, Grand-Eunuque.
GIGLIO, page du Roi.
M. LEBIRBE.
KOSMON.
HIMÈRE.
L'ÉCUYER DES CUISINES.
M. PALESTRE, ministre des Jeux publics.
Le Chef de la Sûreté.
Le Directeur du «Sauvetage de l'Enfance».
Trois orateurs.
Un métayer.
Un marin catalan.
Un petit paysan.
Un père.
Un chameau.
* * * * *
366 Reines.--Écuyers.--Dames d'honneur.--Pages.--Horticulteurs.--
Gardes.--Domestiques du palais.--Danseuses.--Policiers.--Filles de
ferme.--Invités.--Bonnes d'hôtel.--Paysans.--Paysannes.--La foule.
LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LE ROI PAUSOLE CONNUT POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VICISSITUDES DE
L'EXISTENCE.
Il se voit qu'ès nations où les loix de la bienséance sont plus rares
et lasches, les loix primitives de la raison commune sont mieux
observées.
MONTAIGNE, III, 5.
Le Roi Pausole rendait la justice sous un cerisier, parce que,
disait-il, cet arbre-là donne de l'ombre autant qu'un autre et garde sur
le chêne séculaire l'avantage de porter des fruits fort agréables en
été.
Bien qu'il conservât pour lui-même le grand costume historique dont
l'ampleur et la draperie lui semblaient composer au mieux la majesté de
la personne royale, il n'était pas toutefois l'ennemi d'un
perfectionnement raisonnable. On doit vivre avec son temps. Le Roi
Pausole portait une couronne de style qui dissimulait sous une mince,
mais éclatante pellicule d'or sa monture en aluminium. Il aimait à faire
remarquer discrètement combien cette coiffure était plus légère que le
chapeau haut de forme de son cousin le roi de Grèce. Certains passants
ne se trompaient point sur le métal de l'objet. Mais, disait encore le
Roi, quand on est assez malin pour discerner à distance une qualité
d'orfèvrerie, on ne saurait ressentir à la vue de la couronne, fût-elle
d'or massif et pesant, aucune impression sérieuse. Il est donc inutile
de se charger la tête.
Le Roi Pausole était souverain absolu de Tryphême, terre admirable dont
je pourrais, au besoin, expliquer l'omission sur les atlas politiques en
hasardant cette hypothèse que, les peuples heureux n'ayant point
d'histoire, les pays prospères n'ont pas de géographie. On laisse encore
en blanc, sur les cartes récentes, bien des contrées inconnues: on a
laissé Tryphême en bleu, dans la Méditerranée. Cela paraît tout naturel.
Eh bien, non. Telle n'est pas la raison d'une si fâcheuse lacune.
Si Tryphême est un nom biffé de toutes les encyclopédies, si l'on
falsifie la carte d'Europe, si l'on ampute cette presqu'île verte aux
côtes de notre pays, c'est qu'on a organisé contre elle la «conspiration
du silence».
Chacun sait qu'on appelle ainsi l'entente immédiate et clandestine qui
s'établit entre les critiques littéraires à la naissance des oeuvres
fortes et qui étouffe le jeune talent au milieu de son premier sourire.
Explorateurs et géographes, montrant une âme non moins basse, se servent
du même procédé pour éloigner les touristes d'une contrée qu'ils savent
délicieuse.
À leur aise; je ne m'occuperai pas de ces misérables combinaisons.
Tryphême est une péninsule qui prolonge les Pyrénées vers les eaux des
Baléares. Elle touche à la Catalogne et au Roussillon français. J'en
parle pour y être allé. Il est important que le lecteur ne regarde pas
comme une fiction le récit véritable et contemporain que j'écris pour
lui depuis cinq minutes.
Ces préliminaires éclaircis, entrons dans le vif des événements.
* * * * *
Ce fut pendant la vingtième année de son règne, qu'un jour, après tant
de jours paisibles, le Roi Pausole ressentit les difficultés de la vie
et le poids d'une âme perplexe.
Il s'était levé, ce matin de juin, très longtemps après le soleil, et,
doucement bercé par sa mule Macarie, il se laissait aller à sa chaire de
justice.
De nombreux serviteurs accompagnaient sa promenade, l'un portant ses
cigarettes et l'autre son parasol, la plupart ne faisant rien.
Aucun d'eux n'était en armes. Le Roi sortait toujours sans gardes, par
ostentation du soin qu'il prenait d'être aimé plutôt que
craint.--Crainte ne peut toujours durer, disait-il; ni endurer;--au lieu
que l'amour populaire est un sentiment perpétuel qui vit de souvenirs,
accueille les moindres gestes comme des bienfaits nouveaux et ne demande
guère autre chose que d'être vivement estimé par celui qui en est
l'objet.
La cour de justice que le Roi tenait chaque jour sous un cerisier de ses
jardins avait su faire accepter de tous son arbitrage sans appel mais
librement consenti. Aucun autre tribunal n'avait connaissance des
affaires qui échappent au ressort des justices de paix. À force de
simplifier le Livre des Coutumes laissé par ses ancêtres, Pausole était
arrivé à édicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au
moins le privilège de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son
entier:
CODE DE TRYPHÊME
I.--Ne nuis pas à ton voisin.
II.--Ceci bien compris, fais ce qu'il te plaît.
Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxième de ces articles
n'est admis par les lois d'aucun pays civilisé. Précisément c'était
celui auquel ce peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu'il
choque le caractère de mes concitoyens.
Pausole se réservait le plaisir quotidien de sauver par ses arrêts
quelques libertés individuelles. Ce n'était pas un travail fatigant; et
d'ailleurs, l'excellent homme n'en eût point accepté d'autre, car sa
liberté particulière présentait à n'en pas douter un intérêt de premier
ordre et il respectait sa fantaisie qui lui conseillait d'être
paresseux.
Ce jour-là, une douzaine de plaignants et une foule immobile
attendaient, sur la pelouse ombreuse, quand le Roi parut sous les
branches, au milieu d'un murmure de vénération, de sympathie et de
curiosité. Il répondit aux voix en agitant devant son visage, comme un
mouchoir d'accueil, une main molle et amicale. Puis il monta les trois
marches de la chaire, qui le mirent tout de suite bien au-dessus du
niveau des hommes.
* * * * *
Un premier plaideur s'avança.
C'était un étranger, un marin catalan. Il tendait des bras presque noirs
hors d'une chemise aux manches troussées.
--Sire, s'écria-t-il, justice contre ma femme! Elle est partie avec un
autre!
--Ouais! fit le Roi.--Que veux-tu que j'y fasse?
* * * * *
Il cueillit une cerise au cerisier, en déchira la peau du bout des dents
et suça la pulpe juteuse avec un visible rafraîchissement.
--Mais, sire, nous étions mariés devant l'alcade et devant le prêtre.
Elle a juré sur l'Évangile...
--Et si elle t'avait juré de ne pas mourir avant trente ans,
l'enverrais-tu à la prison le jour où elle aurait la peste? Elle a juré,
dis-tu? C'est le seul tort que je lui reconnaisse. Encore, avec les lois
de ton singulier pays, était-ce le plus vain des serments forcés. Tu
viens justement d'en avoir la preuve. Si encore elle t'abusait! si elle
feignait de se plaire à toi pour ne pas être chassée! tu pourrais...
Mais elle ne te trompe pas, puisqu'elle est partie. Sa franchise est
irréprochable. Et pourquoi est-elle partie? Sans doute parce qu'elle a
trouvé quelqu'un de supérieur à ta personne, par la jeunesse, par la
beauté, par le caractère, ou, qui sait? peut-être même par la fortune.
Tu admets qu'une jeune fille puisse peser tous ces arguments le jour où
elle prend époux. À plus forte raison quand elle est devenue femme et
que l'expérience la conseille.
--Il est pourtant écrit dans le code: «Tu ne nuiras pas à ton voisin».
--C'est bien pour cela que je t'interdis de poursuivre ton successeur.
Passons à la seconde affaire.
* * * * *
--Majesté! fit une voix de basse, un gueux, un pasteur de chèvres, a
violé mon unique enfant.
--Oh! oh! protesta le Roi. Ne nous pressons jamais d'attester la
résistance. Je serais curieux de voir la victime.
On la lui présenta.
Elle portait le costume favori des jeunes filles tryphémoises: sur les
cheveux, un mouchoir jaune soleil; aux pieds, des mules clair de lune;
et le reste du corps tout nu.--Pausole considérait, en effet, que la vue
d'une personne laide ou vieille ou infirme est une souffrance pour
certains, et il avait interdit, non seulement aux académies
défectueuses, mais encore aux visages grotesques, de paraître à
découvert. Mais comme le spectacle d'une fille jeune ou d'un homme dans
sa force ne peut éveiller que les idées les plus saines et les plus
conformes à la vertu véritable, Pausole avait fait comprendre à son
peuple qu'en dehors des quelques semaines où la Méditerranée elle-même
connaît l'hiver, il fallait se hâter de révéler à tous un don aussi
précieux, et aussi fugitif, que la beauté humaine.
--Ami, dit le Roi, penché vers l'oreille d'un serviteur, les cerises qui
restent sont trop hautes pour que je puisse les cueillir sans peine. Et
je ne changerai pas mon arbre. Je suis habitué à celui-ci. Demain,
suspends aux branches basses une douzaine de cerises choisies.
Puis il se retourna vers la jeune fille, qui attendait sa parole avec
plus d'espoir encore que de confusion:
--Eh bien? fit-il. Vous plaignez-vous aussi? Car je n'entendrai votre
père que s'il réclame en votre nom.
--Oh! sire, parlez-lui vous-même afin que je ne sois point battue. Je
suis trop émue cette semaine pour me taire deux jours de suite et je ne
serai honteuse de rien devant vous qui êtes si juste. Hier soir j'étais
allée dans la montagne chez ma soeur, avec un broc de lait pour son
petit enfant. Elle m'avait beaucoup parlé des choses qui lui font la vie
douce et qui me manquent tristement pendant mes longues nuits. Je
revenais donc par les bois, les joues peut-être un peu rouges et le
coeur bien éprouvé, quand j'ai rencontré sous les saules un chevrier de
mon âge qui paraissait tout triste, lui aussi, d'être seul. Sire, il
sortait du bain, il était si joli, si propre, si doux de toute sa
personne... il a dû voir dans mes yeux que vraiment je le trouvais
gentil. Les hommes s'imaginent toujours qu'ils nous attaquent; et
pourtant ils ne s'approchent guère de celles qui oublient de les
regarder: si l'on nous prend, même par violence, c'est après avoir lu en
nous que cela ne nous serait pas désagréable... Oh! pour moi, je vous le
jure, je ne l'ai pas fait exprès! Je ne voulais pas qu'il me touchât. Ou
du moins... je croyais ne pas vouloir. Mais enfin, j'ai regardé ce jeune
homme, à l'instant où je l'admirais le plus, et aussitôt il m'a saisi la
main... Alors mon père vous a dit vrai, Sire, j'ai résisté de toutes mes
forces. Pas un cri! car je n'aurais pour rien au monde appelé quelqu'un
à mon secours dans la position où j'étais--et d'ailleurs, j'espérais
bien me tirer de là toute seule.--J'ai lutté de mes quatre membres comme
si je défendais ma vie, depuis le coucher du soleil jusqu'à la nuit
noire. Puis, j'ai vu qu'il était trop tard pour rentrer à la maison, et
je me suis découragée; mais jusqu'au lendemain matin j'ai perdu courage
plusieurs fois ainsi et je suis déterminée à ne plus mettre aucune
énergie dans ces rencontres inégales. On demandait tout à l'heure à
Votre Majesté de protéger ma faiblesse contre de nouvelles violences:
celles de mon père sont les seules que je redoute. Je n'ai besoin de
personne pour calmer les autres.
* * * * *
Pausole avait écouté cette petite plaidoirie sans l'interrompre d'un
seul mot. Quand elle fut dite jusqu'au bout, il se hâta de prononcer:
--Voici une enfant très supérieure à son père par la maturité d'esprit,
l'initiative et le sens de la vie. Allons! émancipons-la. Je ne sais pas
de quel droit je maintiendrais une autorité quelconque sur une petite
tête qui raisonne si bien. Va, jeune cervelle, tu es libre. Ne fais pas
le mal, mais vis à ta guise, selon le code de Tryphême. Appelons la
troisième affaire.
* * * * *
Or il arriva que la troisième affaire ne fut pas précisément celle que
le Roi eût prévue.
Pendant le discours de la jeune fille, on distinguait dans l'allée de
magnolias qui menait au palais royal la course trébuchante et falote
d'une petite vieille qui portait ses jupes et voletait comme une
sauterelle.
Elle approchait par bonds alternés d'une patte sur l'autre. Bientôt on
entendit gémir l'essoufflement de son désespoir. Elle se précipita vers
la chaire du Roi, pendit son bras débile à une branche afin de ne tomber
que le plus tard possible et exhala. «Sire...», mais d'une voix si
diaphane qu'on la crut déjà trépassée.
--C'est une vieille du palais, fit l'un des serviteurs.
--Duègne des appartements privés, expliqua un autre.
Et comme l'étiquette de la Cour subissait des variations devant la
bonhomie du Roi, la livrée tout entière laissa deviner sa joie par ce
cri d'une âme qui s'ennuie:
--Il s'est passé des événements.
Le Roi s'était levé:
--Qu'y a-t-il?
--Sire... la blanche Aline... Ah! Sire... la Princesse votre fille...
--Eh bien?
--Ah!...
Et la vieillarde s'affaissa dans un évanouissement lamentable.
Au même instant arrivait, plus calme et portant un petit billet, une
seconde dame d'honneur qui plia son ombrelle jaune avant de s'exprimer
en ces termes choisis:
--J'ai le regret d'annoncer à Votre Majesté que Son Altesse Royale la
Princesse Aline a quitté le palais dans des circonstances mystérieuses
qui toutefois ne laissent place à aucune inquiétude sur sa très
précieuse santé. La dame d'honneur chargée d'éveiller Son Altesse et de
lui expliquer ses rêves s'est présentée respectueusement derrière la
porte de Son Altesse et a frappé durant quatre heures sans obtenir
aucune réponse. Justement inquiète d'un silence qu'elle ne s'expliquait
point, elle a pris sur elle d'entrer, malgré la hardiesse de la
démarche: Son Altesse n'était plus dans ses appartements. La Princesse
Aline avait quitté sa chambre sans prévenir personne de son projet et
sans emporter de bagage, à part sa petite boîte à poudre, son étui de
rouge, son porte-monnaie et un objet de la toilette féminine dont la
désignation n'intéresse pas, sans doute, Votre Majesté. Nul ne sait
l'heure de son départ ni le chemin qui lui a plu. On pense seulement
qu'elle a dû sortir par la fenêtre. Au cours des recherches faites par
nos soins, nous avons découvert sur la table à coiffer un billet avec
ces mots: «Pour Papa». Je le remets en les mains de Votre Majesté.
Pausole ne voulait pas comprendre. En vain la dame d'honneur avait-elle
construit son récit au plein midi de la clarté, Pausole demeurait
aveugle.
--Ma chère, lui dit-il, vous extravaguez. J'entends de votre bouche des
paroles sans suite... Vous êtes en démence, cela saute aux yeux. Eh!
voyons! pourquoi ma fille m'aurait-elle quitté? Où peut-elle être mieux
qu'au palais, avec son père? Et comment, croire qu'elle soit partie sans
même m'avoir dit adieu? Ce sont des rêveries, vous dis-je. Si elle n'a
pas dormi dans sa chambre, c'est qu'il y faisait trop chaud. Elle doit
être sur les terrasses, dans son hamac à pompons. Je suis sûr qu'on n'y
a point songé. Allez donc à sa recherche au lieu d'apporter ici un
trouble déplorable à mes réflexions.
* * * * *
Comme il achevait, son regard tomba sur le billet qu'il tenait encore à
la main.
Au milieu d'une enveloppe teintée, les mots:
_Pour Papa_
se détachaient irréguliers, fantasques et nets. Et, en dessous, une
ligne qui aurait bien voulu être horizontale, mais qui délirait en
hauteur, s'enlevait comme une gambade.
Le roi déchira l'enveloppe avec une hésitation silencieuse. Il en tira
une lettre qui lui parla ainsi:
* * * * *
«Mon petit papa, si je croyais que tu en souffres, je n'aurais jamais le
courage de m'en aller dans deux minutes; mais tu ne peux pas être
triste, puisque je suis contente, et tu m'as toujours dit que tu voulais
mon bonheur.
«Je reviendrai dans sept mois, pour ma majorité, le jour de mes quinze
ans. Attends-moi sans inquiétude; je m'en vais avec...»
... Non, il n'avait pas mal lu.
«... je m'en vais avec quelqu'un de tout à fait gentil, qui veillera sur
moi comme toi-même. Je t'embrasse, si tu n'es pas fâché.
«LINE.»
* * * * *
La foule s'était approchée peu à peu et, sans savoir ce qui se passait,
mais curieuse et presque bruyante, elle observait l'agitation du roi,
phénomène exceptionnel. Des plaideurs s'impatientaient. La jeune
émancipée de la dernière affaire, craignant de voir sa bonne cause
naufragée dans les conjonctures, osa demander une certitude:
--Alors, je suis libre, Sire? Votre Majesté daignerait-elle le répéter à
mon père?
Le Roi fit un geste violent.
--Au diable les affaires pendantes! Valets! amenez ma monture. Ah! cela
ne se passera pas ainsi! Cette petite est folle à lier. Il faut la
reprendre au plus tôt. On n'a jamais vu pareille catastrophe. Valets!
stupide canaille, courez donc en avant!
Et sur la mule Macarie, qui galopait pour la première fois d'une longue
et paisible existence, on vit s'enfuir le Roi Pausole dans une vague de
poudre blanche, tandis que le vent de la course enlevait la couronne
légère et, facétieux, la suspendait à une souple baguette de myrte.
CHAPITRE II
OÙ L'ON PRÉSENTE LE ROI PAUSOLE, SON HAREM, SON GRAND-EUNUQUE ET LE
PALAIS DU GOUVERNEMENT.
... Mais dans mon inconstance extresme
Qui va comme flus et reflus,
Je n'ay pas si tost dit que j'ayme
Que je sens que je n'ayme plus.
SAINT-AMANT.
Le jour où Pausole se connut (ce fut longtemps avant l'année où naquit
la blanche Aline), il constata qu'il possédait trois habitudes et un
défaut de caractère.
Ses habitudes étaient, par ordre décroissant, la paresse, le plaisir et
la bienfaisance.
Il recherchait, en premier lieu, l'inactivité.
Puis, la satisfaction.
Enfin, la philanthropie.
Son défaut de caractère, qui jouera dans ce conte un rôle prépondérant,
était une irrésolution exemplaire et générale dont il ne se plaignait
jamais, car elle seule donnait par contraste une sensualité supérieure à
la paix de ses fainéantises.
Il avait le sentiment de l'irréparable quand il fermait une fenêtre.
Choisir un fruit, une femme ou une cravate le frappait d'une perplexité
qui ressemblait à une angoisse. Jamais il ne déchirait un papier, même
une enveloppe, de peur de regretter plus tard une détermination si
inconsidérée. A peine avait-il exprimé un désir ou dicté un ordre, il
arrêtait aussitôt ceux qui se pressaient d'obéir et il avait des
«Attendez. Ce n'est pas le moment», des «Nous verrons plus tard» et des
«Laissons cela» qui maintenaient son existence dans le circonspect et le
provisoire, tant il redoutait le définitif.
Il le redoutait; mais pour lui seul. Par une sorte de revanche sur son
hésitation intime, il discernait le devoir des autres dans une
clairvoyance tout à coup péremptoire et rendait ses arrêts publics avec
une décision remarquable. Un singulier résultat de cette assurance
devant la chicane était la réputation d'infaillibilité qui exaltait sa
justice.--La confiance personnelle se fait aisément partager; et rien
n'est plus dangereux pour un supérieur que de méditer avant de
répondre.--Pausole ne méditait jamais sous l'arbre de ses audiences,
sinon avant d'y faire choix entre deux cerises rouges comme des vierges.
Dès que Pausole se fut renseigné de la sorte sur ses habitudes et sur
son défaut, il s'occupa non de se corriger par l'irréalisable, mais de
satisfaire à ses faiblesses et d'en tirer le meilleur parti possible
pour ses commodités personnelles et celles de ses familiers.
C'est ainsi qu'averti par une longue expérience, il trouva plus sage de
renoncer à choisir chaque soir une compagne parmi celles qu'il avait
réunies dans le harem du palais. Il apportait des lenteurs pitoyables à
cette élection quotidienne et se laissait presque toujours circonvenir
par la plus hardie, au lieu de suivre tranquillement ses mystérieuses
préférences. Et aussitôt il regrettait d'avoir oublié la plus belle.
Un jour, établissant une règle permanente qui lui épargnait le souci des
décisions particulières, il réduisit le nombre de ses femmes à trois
cent soixante-cinq, exactement. L'une de celles que cet arrêté renvoyait
dans leurs foyers laissa éclater sa douleur avec tant d'amour que le
Roi, toujours paternel, consentit à la garder à titre supplémentaire,
pour les années bissextiles.
Par ce moyen, l'emploi de ses nuits était réglé d'une façon qu'il ne lui
appartenait plus d'intervertir. Chaque soir, un visage nouveau, et
pourtant connu, approuvé, peut-être même regretté depuis un an, venait
poser sur les coussins des joues qu'un long désir faisait très
précieuses. Et Pausole, délivré du soin de préparer la nuit suivante,
goûtait plus volontiers encore une joie sans élaboration.
Les appartements des Reines occupaient, cela va sans dire, le palais
royal presque entier. Ils étaient répartis selon les quatre saisons,
dans un long bâtiment polychrome, où les mille stores de la façade
flottaient au soleil comme un pavois de fête.
Deux pavillons, plus élevés d'un étage, flanquaient l'énorme édifice.
Dans l'un habitait le Roi lui-même. Dans l'autre délibérait le conseil
de ses ministres. Pausole était obligé de passer par le harem pour
présider le gouvernement.
Mieux vaut avouer sans détours que, parti du pavillon sud, il n'arrivait
jamais jusqu'au pavillon nord.
Lui-même avait conçu cette architecture et prévu ce résultat. Puisque,
disait-il, les meilleurs monarques ont été des reines luxurieuses qui
laissaient les bureaux tranquilles, j'écarterai de mon esprit par un
artifice salutaire toute inspiration éventuelle de gérer les affaires
publiques.
Et, de fait, tout allait pour le mieux du monde. Personne ne se
plaignait, ni le peuple, ni le souverain;--ou, du moins, les rares
mécontents accusaient «les ministères» qui, narquois derrière leur
collectivité anonyme, et d'ailleurs très satisfaits de travailler sans
direction, rendaient grâces à la destinée.
* * * * *
Pausole avait poussé si loin le génie abdicateur qu'il ne gouvernait
même pas ses femmes.
À la tête du harem, et cumulant la fonction de Grand-Eunuque avec celle
de Maréchal du palais, un personnage singulier administrait au nom du
Roi.
C'était le huguenot Taxis.
Étriqué, méticuleux, de profil concave et d'oeil fourbe, âme intraitable
et présomptueuse, Taxis jouera dans la suite du récit (disons-le pour
plus de clarté) le rôle toujours nécessaire du Personnage antipathique.
Pausole l'avait cependant choisi, et personne ne pouvait douter que le
Roi n'accordât à son fonctionnaire une part d'estime, de confiance et
presque d'admiration.
Cet ancien répétiteur d'algèbre, ancien professeur de théologie
protestante, employé depuis avec succès à diverses missions policières,
et enfin promu Grand-Eunuque, possédait un sens de l'ordre et un respect
du principe qui dépassaient de beaucoup la simple manie. On avait vu là
des aptitudes universelles aux charges que distribue l'État, et Taxis
avait su se montrer indispensable, sinon à ses administrés, au moins à
ses supérieurs. Un seul exemple s'imposera: le harem était pacifié huit
jours après la nomination de son chef, sans que, jusque-là, Pausole eût
jamais, dans les prestiges de ses rêves bleus, compté cette chimère
lointaine.
Il serait délicat d'insister sur les titres que Taxis avait fait valoir
pour poser sa candidature à l'eunuchat général. Délicat, et d'ailleurs
peu intéressant.--Taxis bénéficiait d'une vocation toute naturelle pour
ce poste de privilège. Le Ciel lui avait épargné les concupiscences de
la chair et les épargnait également, par un surcroît de miséricorde, à
toutes les femmes qui l'approchaient. La Providence ne voulait point
qu'inaccessible au désir il eût néanmoins la douleur de l'inspirer
autour de lui. Il n'était ni la victime, ni l'occasion du péché.
Toutefois, il devait se résigner à ne pas faire de prosélytes parmi ses
jeunes pensionnaires. C'eût été excéder les devoirs de sa charge. Il se
limitait avec rigueur. Le Roi, ennemi de toutes les guerres, détestait
les guerres de religion; ami de toutes les libertés, il laissait les
consciences libres, fussent-elles jésuites ou francs-maçonnes. Dans
l'intérieur du harem, comme sur tout son territoire, Pausole tolérait
mille cultes et en pratiquait lui-même plusieurs, afin de connaître tour
à tour les consolations de divers paradis.
L'autel préféré du Roi était, sur un terrain du parc, un petit temple
dédié à Dêmêtêr et Perséphone. Les deux déesses n'ayant plus
d'adorateurs sur la terre écoutaient avec bienveillance celui-ci, qui se
souvenait d'elles. À l'une il demandait surtout de bonnes moissons pour
son peuple; à l'autre la faveur de ne lui être présenté que le plus tard
qu'il se pourrait.
Tels étaient donc Pausole, ses femmes, son Grand-Eunuque et son palais.
Quand nous aurons expliqué, plus loin, qui était la blanche Aline, nous
pourrons interrompre ici les chapitres descriptifs, c'est-à-dire
permettre aux lectrices de ne plus sauter tant de pages à la fois.
CHAPITRE III
OÙ L'ON DÉCRIT LA BLANCHE ALINE DE LA TÊTE AUX PIEDS POUR QUE LE LECTEUR
DÉPLORE SA FUITE ET LA PARDONNE EN MÊME TEMPS.
Si les peintres ont fait des nuditez, le péché est très grand, parce
qu'ils n'y peuvent bien réussir sans voir le naturel.
_Examen général des conditions_, etc.--1676.
La blanche Aline était fille d'une Hollandaise et probablement aussi du
Roi Pausole.
Du moins, personne n'en douta jamais.
Ses cheveux étaient blonds, son teint clair mais sujet à des rougeurs
extrêmes, ses narines ouvertes et ses lèvres gaies.
Je sais qu'on n'a pas coutume de tracer le portrait des jeunes filles au
delà de leur décolletage. Il n'importe: dans quelques années, nous en
sommes tous avertis, cette mode tombera en désuétude et, ne fût-ce que
pour engager les peintres dans une voie si recommandable, je ne tiendrai
aucun compte des règles établies.
La blanche Aline, quatorze ans et cinq mois après sa naissance, prenait
le plus vif intérêt à suivre le développement de sa gracieuse personne.
Il est tout naturel que nous l'accompagnions devant sa glace, où elle se
considérait le matin avec tant d'affectueuse curiosité.
Elle y courait dès son réveil, laissant au lit sa longue chemise et ne
gardant de sa toilette nocturne que la natte dansante de ses cheveux.
L'entrevue avec son image était une scène bien touchante.
Cela commençait par un sourire d'accueil. Et puis éclataient des baisers
bruyants, avec les deux mains, avec les dix doigts. Pendant la première
minute, sa tendresse pour elle-même dominait. Son regard se disait des
choses inoubliables; c'était une communion d'âmes où sa beauté
n'ajoutait rien à une sympathie déjà toute dévouée. Mais, peu à peu, ce
sentiment cédait le pas devant un autre, qui se précisait en admiration.
Elle était jeune fille depuis quelques semaines seulement. Source de
découvertes sans nombre. Ses seins, formés en si peu de temps,
conservaient entre ses mains toute leur fraîcheur de jouets nouveaux.
Familière (et imprudente), l'enfant qu'elle était demeurée attrapait ces
roses fragiles comme des ballons en caoutchouc; elle essayait de les
rapprocher; elle en chatouillait les pointes pâles; elle leur faisait
mille taquineries. Puis, changeant tout à coup de divertissement, la
jambe gauche tendue, le genou droit plié, elle mesurait des yeux le
galbe d'une hanche très jeune et qui, chaque jour, s'arrondissait.--Au
fait, que n'admirait-elle point? Par une singularité qui lui plaisait
comme le reste, elle ne portait pas encore tous les signes extérieurs de
son adolescence; mais, tout bien examiné, elle trouvait à cela quelque
chose de grec qui n'était pas messéant.
* * * * *
Et qui donc aurait-elle aimé si ce n'eût été sa chère image? Son père ne
lui avait pas donné d'autre amie.
On a pu le deviner déjà: Pausole, si tolérant pour les moeurs de son
peuple, l'était moins pour celles de sa fille.
Autant la chance lui était douce de rencontrer par les chemins de jeunes
vierges sans vêtements, autant il se souciait peu de présenter dans le
même costume la princesse héritière à ses fidèles sujets.--Non certes,
qu'il fût retenu par je ne sais quel esprit de routine; mais le soleil
du Midi est brûlant; le hâle ne va bien qu'aux brunes; il donne à la
peau des blondes certains tons de langouste cuite, et la blanche Aline
aurait perdu bientôt l'épithète homérique qui la distinguait entre
toutes les petites filles si l'on avait laissé courir son académie en
plein air sans lui donner protection.--Aussi la forçait-on de se vêtir
et même de porter ombrelle.
* * * * *
Des raisonnements analogues--je veux dire inspirés aussi par une
tendresse paternelle--avaient détourné Pausole d'appliquer à sa propre
fille ses théories familières sur l'éducation des enfants.
Les moralistes ne redoutent jamais de se montrer contradictoires. Ils
pensent à bon droit qu'ils ont assez fait en prêchant la bonne parole et
que l'exemple personnel n'est pas un adjuvant nécessaire à l'influence
de leurs idées. Sans doute, se disait le Roi, j'entends qu'on élève les
marmots avec une liberté extrême et qu'on les laisse à leurs instincts,
c'est-à-dire aux premières joies de leur pauvre petite existence. Mais
ma fille est née dans des conditions très particulières. Son intérêt
commande un traitement spécial. Nulle règle n'est faite pour tout le
monde. Bref, il emprisonnait la malheureuse enfant.
Elle avait bien entendu dire que le sort lui accordait trois cent
soixante-six belles-mères dont la plupart excellaient en esprit ou en
beauté; mais le harem lui demeurait fermé jour et nuit. Sa mère était
depuis longtemps morte. Elle n'avait pas de soeurs, pas de compagnes.
Les dames d'honneur elles-mêmes avaient ordre de ne parler à la
Princesse qu'en vue de son instruction littéraire. Toutefois,
n'imaginant qu'à peine une vie meilleure autre part, la blanche Aline
restait gaie.
Le matin, tout le parc lui appartenait. C'était l'heure où dormaient les
Reines et le Roi. Elle jouait seule, mais avec le même entrain et la
même activité que si une foule d'enfants l'eût mêlée à sa joie. Des
arbres étaient ses amis; de petits coins ses confidents. Elle revenait
parfois haletante d'une partie de cache-cache avec un lézard vert ou
d'une lutte de vitesse avec un lapin rose.
Et puis, brusquement, un matin, elle trouva plus intéressant de jouer au
volant avec sa rêverie et de danser le menuet avec son image.
Environ six semaines plus tard, Pausole apprenait par sa lettre qu'elle
avait quitté le palais avec «quelqu'un de très gentil» qui prétendait
veiller sur elle.
Ainsi, dans la solitude même où son père la tenait enfermée, la blanche
Aline avait su trouver sans conseils et tout à fait sans exemples, mais
secourue heureusement par sa jeune imagination, les camarades qu'il lui
fallait à l'âge de ses métamorphoses.
CHAPITRE IV
COMMENT LE ROI PAUSOLE RENTRA DANS SON PALAIS ET CE QU'IL JUGEA BON D'Y
FAIRE.
Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixés vers terre et l'âme mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.
SAINT-AMANT.
Devant les marches du portique, la mule Macarie s'arrêta sur ses quatre
pattes frémissantes, profondément offensée d'avoir été contrainte à une
course folle qui ne convenait ni à son âge, ni à ses habitudes, ni à son
caractère.
Et l'on vit entrer sous les voûtes le Roi Pausole sans couronne, les
cheveux en broussailles, la robe poudreuse, les deux mains ouvertes en
haut.
Il éternuait. Il pleurait presque. Il était soulevé, piteux, suant,
poussif et cramoisi.
Personne ne se souciait de lui donner les premières explications. Les
couloirs, plus déserts que des galeries de musée, conduisaient à des
chambres vides.
Les suisses avaient laissé leurs hallebardes et les dames d'honneur
leurs petits ouvrages harponnés d'un crochet hâtif. Pausole donna du
pied dans un phonographe resté seul, qui lui bêlait aux oreilles la
sérénade de Méphisto.
Il crut que tout la monde était parti à la suite de la Princesse et que
la Cour s'était fait enlever pour lui plaire en imitant son gracieux
précédent.
Pourtant dans l'angle d'une fenêtre une blanchisseuse se trouva prise.
Le roi voulut lui demander:
--Est-ce vrai?
Sa gorge n'articula rien. D'ailleurs l'attitude effarée de la domestique
lui montrait la candeur d'une question si vaine.
Pausole reprit sa marche à travers les appartements.
Il traversa quinze salons où les fauteuils gardaient partout des
positions familières. Aucun d'eux n'était occupé.
Il passa dans la salle des portraits et s'arrêta devant celui qui
rappelait encore un peu à sa mémoire confuse la très souple Reine
Christiane, mère de la Princesse Aline.
Il l'interrogea:
--Malheureuse! Est-ce donc là ton sang? ta race?
Mais la Reine Christiane que le peintre avait représentée sous la figure
de Danaé, continua de sourire et d'ouvrir les genoux sans que la moindre
honte émût son front si blanc.
Alors le Roi pénétra dans le harem silencieux.
C'était l'heure de la sieste.
La grande salle respirait avec l'haleine de trois cents rêves.
* * * * *
Toutes les femmes gisaient encore où le sommeil les avait prises. Elles
couvraient les nattes de jonc froid, elles brochaient sur les étoffes,
elles emplissaient de leur croupe des hamacs aux mailles larges. Pausole
ne pouvait ni marcher, ni s'asseoir, ni lever la tête sans toucher une
dormeuse nue. Un divan seul en portait quinze. Un filet suspendu en
réunissait deux et les pressait l'une contre l'autre. Celles qui
souffraient de la chaleur s'étaient couchées dans le bassin plat, et, la
tête sur le bord de marbre, elles allongeaient leurs jambes sous l'eau
jusqu'à la sirène centrale, pistil de la tulipe ouverte que formaient
leurs corps rayonnants.
Au milieu de ce vaste silence, Pausole s'apaisa peu à peu. La paix,
comme le trouble, est contagieuse. Le calme et l'ombre du harem
s'étendirent sur ses pensées.
Jetant les yeux sur sa toilette, il vit qu'elle était déplorable, et
déjà son esprit se retrouvait assez libre pour lui conseiller de changer
de vêtement.
Ce qu'il fit. Et non sans peine.
Car la blanchisseuse avait eu le temps de répandre par tout le palais le
bruit que le Roi était revenu sans couronne, sans voix, sans raison;
qu'il avait failli l'étrangler; qu'elle en était tombée malade deux
jours plus tôt qu'à l'ordinaire.
Aussi, le premier valet qui parut dans la fente d'une portière plissée,
pour répondre à l'appel du Roi, y vint certes par curiosité au moins
autant que par mépris de la mort; mais il défaillit de surprise quand il
entendit Pausole, avec sa bonne voix si connue, demander «sa robe de
chambre turque et son coffret à cigarettes».
* * * * *
Le souverain de Tryphême, pour s'être sitôt ressaisi, avait fait ses
réflexions.
Il ne suffisait pas de déclarer qu'on poursuivrait la blanche Aline. Et
cela même était une décision qu'on ne pouvait prendre à la légère. En
admettant qu'on arrivât jusqu'à cette extrémité, comment régler le
programme d'une recherche si délicate?
Qui charger de son exécution?
Et--toujours en supposant ces difficultés résolues--quelles instructions
donner au parlementaire dans le cas, facile à prévoir, où la Princesse
refuserait de se rendre aux instances, aux pressants appels, voire aux
sommations respectueuses qu'il faudrait sans doute lui adresser?
Évidemment, tous ces problèmes ne pouvaient se traiter en cinq minutes.
Et, d'ailleurs, rien ne pressait.
Dans quel dessein brusquer les choses?
Tout faisait croire que, pour protéger la blanche Aline contre le péril
le plus fâcheux, il était déjà trop tard.
Mais pour la ramener au palais il serait toujours assez tôt.
Puisqu'on ne pouvait rien changer au fait accompli, puisqu'il était
patent, scandaleux, connu de tous, mieux valait ne s'occuper que des
suites et en chercher le remède à tête reposée.
* * * * *
Ayant ainsi décidé de ne décider rien sur l'heure, Pausole prit un bain,
fuma deux cigarettes et mangea quelques biscuits imbibés de vieux porto.
Une image cependant l'obsédait. Il se disait qu'à l'instant précis où il
prenait dans sa chambre ce temps de repos et de réflexion, sa fille
accomplissait sans doute l'acte le plus important de sa première
adolescence. Il la voyait malgré lui, dans une attitude, hélas! trop
facile à imaginer, et toutes les phases de la scène connue se
reproduisaient dans sa pensée avec la vraisemblance la plus désagréable.
D'une façon particulière il était choqué de n'avoir aucun renseignement
sur le second des deux personnages qui jouaient un rôle dans l'aventure.
On troublait sa vie; on causait un préjudice capital à sa tranquillité
d'esprit, et il ne savait même pas sur qui pester! Un tel événement
n'aurait pas dû se produire sans qu'il y prît au moins une part de
conseil. À toute branche d'éducation convient un professeur spécial dont
l'aptitude et la compétence ne peuvent guère être appréciées par l'élève
lui-même. Pausole ne comprenait pas comment, le jour où sa fille
abordait pour la première fois une matière aussi classique, elle avait
pris un initiateur de son choix en négligeant toute enquête sur la
question de savoir s'il était qualifié pour lui donner des leçons.
Oui. C'était bien une faute.
Mais elle ne pouvait plus être réparée.
Il fallait donc l'accepter de bonne grâce.
À critiquer l'irrémédiable on perd son temps.
Le Roi se remit en mémoire cette maxime et plusieurs autres également
fécondes en consolations.
Perdre son temps...--se «pausoler», comme il aimait à dire lui-même,--un
autre jour il y aurait consenti sans peine. Ce soir-là, ses rêveries lui
parurent déplaisantes.
Il retourna dans le harem.
CHAPITRE V
DU CONSEIL QUE TINT LE ROI CHEZ LES FEMMES DE SON HAREM ET DU CHOIX
QU'IL SUT FAIRE ENTRE PLUSIEURS AVIS.
Pourquoy sont si contentes les dames quand on leur dit que les autres
dames font l'amour comme elles?--Pour ce que leur faute s'amoindrit.
_Questions diverses et responces d'icelles._--1617.
Tandis que Pausole méditait ainsi, quatre heures avaient sonné à toutes
les horloges, et avant que le dernier coup n'eût fait vibrer le dernier
timbre, Taxis, une petite sonnette en main, arpentait déjà la grande
salle, à pas méthodiques et déterminés.
Toutes les femmes s'éveillèrent à regret. La plupart, se retournant avec
un soupir maussade, essayaient de reprendre le rêve interrompu, mais
sans espoir qu'on le leur permît.
--Mesdames, dit le Grand-Eunuque, voici l'heure du réveil. Le droit de
dormir ne vous appartient plus. Debout! debout!
--Non... zut... firent des voix suppliantes.
--Rien ne sert de lutter contre le règlement, dit Taxis. L'Écriture nous
enseigne: «Il y a temps pour tout sous les cieux: un temps pour naître
et un temps pour mourir; un temps pour tuer et un temps pour guérir; un
temps pour abattre et un temps pour bâtir[1].» Il y a un temps pour
rêver et un temps pour vivre: debout!
[1] _Ecclésiaste_, III, 1-3.
S'arrêtant, il examina un coin tout encombré de corps longs et las.
--Ah! fit-il impatienté, il règne ici un désordre scandaleux. Dès ce
soir, je veux assigner à chacune de Vos Majestés une place rigoureuse et
invariable dont il ne lui appartiendra pas de s'écarter à l'heure de la
sieste.
Un murmure bruyant s'éleva, aussitôt dompté par un regard plein de
menaces:
--Silence! cria Taxis. Mes paroles sont inspirées d'abord par des
considérations d'hygiène, de police et de décence; mais ne le
fussent-elles point qu'elles seraient encore selon la sagesse, car il
est écrit: «Tu vivras par les lois et par les ordonnances[2].» Ce qui
est élu par la fantaisie est exécrable; ce qui est conçu par l'autorité
est judicieux. Ainsi doit s'exprimer une voix saine, stricte et droite.
[2] _Lévitique_, XVIII, 5.
--Pardon, monsieur, dit une jeune fille, pourquoi ne pas nous laisser
choisir? Moi, j'aime mieux dormir sur une natte et ma soeur sur un
tapis. Si vous nous ordonnez le contraire, cela ne fera plaisir à
personne et nous en serons désolées.
--Il n'importe. Vous ne savez pas quel est votre bien. L'autorité le
sait pour vous et vous le donne à votre insu, malgré vous, c'est là son
rôle.
--Quand personne ne la réclame?
--L'autorité s'exerce. Elle ne défère point. Elle seule discute son
droit, limite son domaine et décide son action.
--Au nom de qui?
--Au nom des principes.
Puis, coupant court à la dispute, il se dirigea rapidement vers le hamac
où restaient couchées les deux amies languissantes:
--Je vois, dit-il, par cet exemple, qu'il est urgent de légiférer,
puisque mes conseils ne servent de rien. Ne vous avais-je pas signalé
tout ce qu'une telle attitude offre d'incorrect et de pernicieux? Vous
ne tenez nul compte de mes opinions. C'est bien. J'établirai la règle
jusque-là.
Mais l'une des apostrophées laissa tomber un bras faible hors du hamac
qui pencha, et comme elle était juive, elle sut lui répondre:
--Il est écrit, monsieur: «Si deux couchent ensemble, ils auront chaud.
Mais une personne seule, comment se chauffera-t-elle[3]?» Ce que la
Bible nous enseigne, vous le démentiriez ici?
[3] _Ecclésiaste_, IV, 11.
--Madame, dit Taxis offusqué, puisque vous connaissez si bien l'Ancien
Testament, vous feriez mieux d'y choisir des textes d'un sens plus clair
et...
--Oh! c'est très clair.
--... Et moins sujets à controverses. Où vous ne voyez qu'une phrase
concrète et brutale, l'exégète voit un sens mystique dont la hauteur
échappe à votre entendement. Mais laissons cela. Je vous avais
recommandé de ne jamais dormir deux à deux afin d'éviter les occasions
de vous égarer en certaines démences que je ne suis pas autorisé par le
Roi lui-même à vous interdire, mais que je déclare néanmoins, de mon
chef, abominables.
--Cela n'est pas interdit par le Pentateuque.
--Parce qu'on n'a pas osé prévoir une aberration si profonde.
--Oh! on en a prévu de bien plus singulières... On les a prévues toutes,
excepté celle-là. Laissez-nous penser qu'on la permettait.
--Elle n'existait point.
--Comment dites-vous? Elle n'existait point?... Ah! cher monsieur!...
vous êtes inimitable!
Au milieu des éclats de rire, Taxis allait répliquer, quand une autre
infraction le fit bondir ailleurs.
--Des bonbons? dit-il. Vous mangez des bonbons, maintenant? Des bonbons
à quatre heures dix! Le goûter ne commence qu'à cinq heures. Cela est
imprimé dans l'Emploi du Temps. Défense absolue de prendre aucune espèce
de nourriture en dehors des repas. J'ai le regret d'informer Votre
Majesté qu'elle sera privée de promenade au parc durant quatre jours à
dater de demain.
Il s'élança de nouveau plus loin.
--Même châtiment pour vous, madame, qui avez pris un livre. La lecture
n'est permise qu'à cinq heures et demie. De quatre à cinq, réveil,
toilette et entretiens, vous devriez le savoir.
La jeune Reine ainsi punie ne supporta pas sa peine en silence. Usant de
la licence que le Roi entendait laisser à ses femmes en matière de tenue
et de discours, elle s'approcha en souriant:
--N'appréhendez rien, dit-elle, je ne vous dirai pas ce que je pense de
votre personne, car je me mettrais dans le cas d'être punie de nouveau;
mais je sais à quel point la pudeur vous est chère; aussi vais-je
l'enfreindre sous vos propres yeux, impunément, monsieur le
Grand-Eunuque, avec les ressources toujours nouvelles de ma petite
imagination.
--Madame...
--Préparez-vous. J'ai daigné vous avertir.
Et, faisant comme elle avait dit, elle accentua sa pantomime avec des
paroles si lyriquement sensuelles, que Taxis, hagard, hérissé, recula
d'horreur vers le mur...
--Madame... par pitié...
--Tout ce que je viens de dire est fort joli. Pourquoi le prenez-vous
ainsi?
--Vous ne sentez donc pas, malheureuse enfant, dans quel gouffre d'enfer
et de damnation vous jetez votre âme éternelle!
--Hélas, non! dit la jeune femme.
Elle ajouta même:
--Je continue.
Mais Taxis, désarmé contre cette intrépide et sereine luxure dont la
flamme léchait à chaque mot toutes les âmes de la multitude, n'en put
souffrir davantage. Il s'enfuit dans le vent du scandale.
Une acclamation salua son éclipse: au même instant Pausole se montrait,
et se croyant la cause d'une si touchante allégresse, le bon Roi
s'inclina, comblé.
* * * * *
La même ombre chaude emplissait encore la grande salle maintenant
bruyante; mais la lumière basse du soleil couchant y soufflait des
nuages de pourpre transparente et de longs rayons de cuivre où montaient
des poussières. Les femmes apparaissaient vêtues de gaze d'or. Il y en
avait qui, debout, plongeaient du front dans la nuit. D'autres, couchées
sur les nattes, semblaient peintes des pieds à la tête comme des émaux
sous les flammes.
* * * * *
Pausole ne s'arrêta guère à des contemplations que les circonstances ne
comportaient point.
Il s'étendit sur un divan, et les sept Reines désignées à ses tendresses
de la semaine l'entourèrent aussitôt d'une sympathie agitée qui n'allait
pas sans bavardage.
--Eh bien?
--Comment donc!
--Quelle nouvelle!
--Qui l'eût dit?
--Ce n'est pas possible!
--Et que s'est-il passé?
--Nous ne savons rien!
--En est-on bien sûr?
--Dit-on avec qui?
--Êtes-vous sur leur piste?
--Où sont-ils cachés?
Le Roi haussa les épaules.
--Je n'en sais pas plus que vous.
--Mais qu'a-t-on décidé?
--On ne peut rien décider aujourd'hui; ce serait absurde.
--Pourquoi?
--Parce que les plans irréfléchis déterminent les pires catastrophes.
--Mais le temps passe et la Princesse fuit.
--Fadaises. Elle ne quittera pas Tryphême, soyez-en sûres. Si je me
résous à la faire traquer (et cette perspective m'est odieuse), cela
sera possible demain; encore possible le jour suivant. C'est une vérité
qui saute aux yeux.
--Et alors?
--Alors, je viens prendre vos conseils. Je ne sais pas si je les
suivrai. Peut-être l'une de vous pourra-t-elle découvrir l'artifice dont
j'ai besoin.
Les femmes s'empressèrent.
--Oh! moi... dit l'une.
--Moi... interrompit la seconde.
Mais, avant qu'elles eussent parlé, la Reine Denyse avait glissé, de sa
petite voix persuasive:
--Sire, vous devriez écrire à saint Antoine. Voyez-vous, quand on a
perdu quelqu'un ou quelque chose, c'est le seul moyen de le retrouver.
Autour d'elle on parut douter.
Elle rougit, s'entêta:
--Mais si!
Et elle développa le récit complet d'une anecdote personnelle qui, on
doit l'avouer, était péremptoire.
Pausole, pendant ce témoignage, regardait avec insistance une Reine très
jeune, encore toute pure, qui jusque-là n'avait rien dit.
Il l'interrogea finement.
--Où serais-tu, à l'heure qu'il est, si pareille aventure t'avait
enlevée à moi? Quel moyen aurais-tu pris pour t'enfuir, et quel chemin?
Courrais-tu loin d'ici pour gagner de vitesse, ou resterais-tu près,
pour tromper les soupçons? Dis-moi tout cela, Gisèle; et réfléchis bien:
c'est intéressant.
Gisèle se tut, très étonnée.
--Oui, sourit le Roi. Je comprends. Tu ne veux pas vendre tes ruses...