ÉTABLISSEMENT DE LA BANQUE DES TRAVAILLEURS SANS OUVRAGE

_«Aimons-nous les uns les autres_, a dit le Christ.

«Ces divines paroles contiennent le germe de tous devoirs, de toutes

vertus, de toutes charités.

«Elles ont inspiré l'humble fondateur de cette institution.

«Au Christ seul appartient le bien qu'il aura fait.

«Limité quant aux moyens d'action, le fondateur a voulu du moins faire

participer le plus grand nombre possible de ses frères aux secours qu'il

leur offre.

«Il s'adresse d'abord aux ouvriers honnêtes, laborieux et chargés de

famille, que le manque de travail réduit souvent à de cruelles

extrémités.

«Ce n'est pas une aumône dégradante qu'il fait à ses frères, c'est un

prêt gratuit qu'il leur offre.

«Puisse ce prêt, comme il l'espère, les empêcher souvent de grever

indéfiniment leur avenir par ces emprunts écrasants qu'ils sont forcés

de contracter afin d'attendre le retour du travail, leur seule

ressource, et de soutenir la famille dont ils sont l'unique appui!

«Pour garantie de ce prêt, il ne demande à ses frères qu'un engagement

d'honneur et une solidarité de parole jurée.

«Il affecte un revenu annuel de douze mille francs à faire, la première

année, jusqu'à la concurrence de cette somme des prêts-secours, de vingt

à quarante francs, sans intérêts, en faveur des ouvriers mariés et sans

ouvrage, domiciliés dans le VIIe arrondissement.

«On a choisi ce quartier comme étant l'un de ceux où la classe ouvrière

est la plus nombreuse.

«Ces prêts ne seront accordés qu'aux ouvriers ou ouvrières porteurs d'un

certificat de bonne conduite, délivré par leur dernier patron, qui

indiquera la cause et la date de la suspension du travail.

«Ces prêts seront remboursables mensuellement par sixièmes ou par

douzièmes, au choix de l'emprunteur, à partir du jour où il aura

retrouvé de l'emploi.

«Il souscrira un simple engagement d'honneur de rembourser le prêt aux

époques fixées.

«À cet engagement adhéreront, comme garants, deux de ses camarades, afin

de développer et d'étendre, par la solidarité, la religion de la

promesse jurée[43].

«L'ouvrier qui ne rembourserait pas la somme empruntée par lui ne

pourrait, ainsi que ses deux garants, prétendre désormais à un nouveau

prêt; car il aurait forfait à un engagement sacré, et surtout privé

successivement plusieurs de ses frères de l'avantage dont il a joui, la

somme qu'il ne rendrait pas étant perdue pour la Banque des pauvres.

«Ces sommes prêtées étant, au contraire, scrupuleusement remboursées,

les prêts-secours augmenteront d'année en année de nombre et de quotité,

et un jour il sera possible de faire participer d'autres arrondissements

aux mêmes bienfaits.

«Ne pas dégrader l'homme par l'aumône...

«Ne pas encourager la paresse par un don stérile...

«Exalter les sentiments d'honneur et de probité naturels aux classes

laborieuses...

«Venir fraternellement en aide au travailleur qui, vivant déjà

difficilement au jour le jour, grâce à l'insuffisance des salaires, ne

peut, quand vient le chômage, suspendre ses besoins ni ceux de sa

famille parce qu'on suspend ses travaux...

«Telles sont les pensées qui ont présidé à cette institution[44].

«Que celui qui a dit: _Aimons-nous les uns les autres_ en soit seul

glorifié.

--Ah! monsieur, s'écria l'abbé avec une religieuse admiration, quelle

idée charitable! Combien je comprends votre émotion en lisant ces lignes

d'une si touchante simplicité!

En effet, en achevant cette lecture, la voix de Jacques Ferrand était

altérée; sa patience et son courage étaient à bout; mais, surveillé par

Polidori, il n'osait, il ne pouvait enfreindre les moindres ordres de

Rodolphe.

Que l'on juge de la rage du notaire, forcé de disposer si libéralement,

si charitablement de sa fortune en faveur d'une classe qu'il avait

impitoyablement poursuivie dans la personne de Morel le lapidaire.

--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'idée de Jacques est excellente?

reprit Polidori.

--Ah! monsieur, moi qui connais toutes les misères, je suis plus à même

que personne de comprendre de quelle importance peut être, pour de

pauvres et honnêtes ouvriers sans travail, ce prêt, qui semblerait bien

modique aux heureux du monde... Hélas! que de bien ils feraient s'ils

savaient qu'avec une somme si minime qu'elle défraierait à peine le

moindre de leurs fastueux caprices... qu'avec trente ou quarante francs

qui leur seraient scrupuleusement rendus, mais sans intérêt... ils

pourraient souvent sauver l'avenir, quelquefois l'honneur d'une famille

que le manque d'ouvrage met aux prises avec les effrayantes obsessions

de la misère et du besoin! L'indigence sans travail ne trouve jamais de

crédit, ou, si l'on consent à lui prêter de petites sommes sans

nantissement, c'est au prix d'intérêts usuraires monstrueux; elle

empruntera trente sous pour huit jours, et il faudra qu'elle en rende

quarante, et encore ces prêts modiques sont rares et difficiles. Les

prêts du mont-de-piété eux-mêmes coûtent, dans certaines circonstances,

près de trois cents pour cent[45]. L'artisan sans travail y dépose

souvent pour quarante sous l'unique couverture qui, dans les nuits

d'hiver, défend lui et les siens de la rigueur du froid... Mais, ajouta

l'abbé avec enthousiasme, un prêt de trente à quarante francs sans

intérêt, et remboursable par douzièmes quand l'ouvrage revient... mais

pour d'honnêtes ouvriers, c'est le salut, c'est l'espérance, c'est la

vie!... Et avec quelle fidélité ils s'acquitteront! Ah! monsieur, ce

n'est pas là que vous trouverez des faillites... C'est une dette sacrée

que celle que l'on a contractée pour donner du pain à sa femme et à ses

enfants!

--Combien les éloges de M. l'abbé doivent t'être précieux, Jacques! dit

Polidori, et combien il va t'en adresser encore... pour ta fondation du

mont-de-piété gratuit!

--Comment?

--Certainement, monsieur l'abbé; Jacques n'a pas oublié cette question,

qui est pour ainsi dire une annexe de sa Banque des pauvres.

--Il serait vrai! s'écria le prêtre en joignant les mains avec

admiration.

--Continue, Jacques, dit Polidori.

Le notaire continua d'une voix rapide; car cette scène lui était

odieuse.

«Les prêts-secours ont pour but de remédier à l'un des plus graves

accidents de la vie ouvrière, l'interruption du travail. Ils ne seront

donc absolument accordés qu'aux artisans qui manqueront d'ouvrage.

«Mais il reste à prévoir d'autres cruels embarras qui atteignent même le

travailleur occupé.

«Souvent un chômage d'un ou deux jours nécessité quelquefois par la

fatigue, par les soins à donner à une femme ou à un enfant malade, par

un déménagement forcé, prive l'ouvrier de sa ressource quotidienne...

Alors il a recours au mont-de-piété, dont l'argent est à un taux énorme,

ou à des prêteurs clandestins, qui prêtent à des intérêts monstrueux.

«Voulant, autant que possible, alléger le fardeau de ses frères, le

fondateur de la Banque des pauvres affecte un revenu de vingt-cinq mille

francs par an à des prêts sur gages qui ne pourrait s'élever au delà de

dix francs pour chaque prêt.

«Les emprunteurs ne payeront ni frais ni intérêts, mais ils devront

prouver qu'ils exercent une profession honorable et fournir une

déclaration de leurs patrons, qui justifiera de leur moralité.

«Au bout de deux années, on vendra sans frais les effets qui n'auront

pas été dégagés; le montant provenant du surplus de cette vente sera

placé à cinq pour cent d'intérêts au profit de l'engagiste.

«Au bout de cinq ans, s'il n'a pas réclamé cette somme, elle sera

acquise à la Banque des pauvres et, jointe aux rentrées successives,

elle permettra d'augmenter successivement le nombre des prêts[46].

«L'administration et le bureau des prêts de la Banque des pauvres seront

placés rue du Temple, n° 17, dans une maison achetée à cet effet au sein

de ce quartier populeux. Un revenu de dix mille francs sera affecté aux

frais et à l'administration de la Banque des pauvres, dont le directeur

à vie sera...

Polidori interrompit le notaire et dit au prêtre:

--Vous allez voir, monsieur l'abbé, par le choix du directeur de cette

administration, si Jacques sait réparer le mal qu'il a fait

involontairement. Vous savez que, par une erreur qu'il déplore, il avait

faussement accusé son caissier du détournement d'une somme qui s'est

ensuite retrouvée.

--Sans doute...

--Eh bien! c'est à cet honnête garçon, nommé François Germain, que

Jacques accorde la direction à vie de cette banque, avec des

appointements de quatre mille francs. N'est-ce pas admirable... monsieur

l'abbé?

--Rien ne m'étonne plus maintenant, ou plutôt rien ne m'a étonné

jusqu'ici, dit le prêtre... La fervente piété, les vertus de notre digne

ami devaient tôt ou tard avoir un résultat pareil. Consacrer toute sa

fortune à une si belle institution, ah! c'est admirable!

--Plus d'un million, monsieur l'abbé! dit Polidori, plus d'un million

amassé à force d'ordre, d'économie et de probité!... Et il y avait

pourtant des misérables capables d'accuser Jacques d'avarice!...

Comment, disaient-ils, son étude lui rapporte cinquante ou soixante

mille francs par an, et il vit de privations!

--À ceux-là, reprit l'abbé avec enthousiasme, je répondrais: «Pendant

quinze ans il a vécu comme un indigent... afin de pouvoir un jour

magnifiquement soulager les indigents.»

--Mais sois donc au moins fier et joyeux du bien que tu fais! s'écria

Polidori en s'adressant à Jacques Ferrand qui, sombre, abattu, le regard

fixe, semblait absorbé dans une méditation profonde.

--Hélas! dit tristement l'abbé, ce n'est pas dans ce monde que l'on

reçoit la récompense de tant de vertus, on a une ambition plus haute...

--Jacques, dit Polidori en touchant légèrement l'épaule du notaire,

finis donc ta lecture.

Le notaire tressaillit, passa sa main sur son front, puis, s'adressant

au prêtre, il lui dit:

--Pardon, monsieur l'abbé, mais je songeais... je songeais à l'immense

extension que pourra prendre cette Banque des pauvres par la seule

accumulation des revenus, si les prêts de chaque année, régulièrement

remboursés, ne les entamaient pas. Au bout de quatre ans, elle pourrait

déjà faire pour environ cinquante mille écus de prêts gratuits ou sur

gages. C'est énorme... énorme... et je m'en félicite, ajouta-t-il en

songeant, avec une rage cachée, à la valeur du sacrifice qu'on lui

imposait. Il reprit: j'en étais, je crois...

--À la nomination de François Germain pour directeur de la société, dit

Polidori.

Jacques Ferrand continua:

«Un revenu de dix mille francs sera affecté aux frais et à

l'administration de la _Banque des travailleurs sans ouvrage_, dont le

directeur à vie sera François Germain, et dont le gardien sera le

portier actuel de la maison, nommé Pipelet.

«M. l'abbé Dumont, auquel les fonds nécessaires à la fondation de

l'oeuvre seront remis, instituera un conseil supérieur de surveillance,

composé du maire et du juge de paix de l'arrondissement, qui

s'adjoindront les personnes qu'ils jugeront utiles au patronage et à

l'extension de la Banque des pauvres; car le fondateur s'estimerait

mille fois payé du peu qu'il fait, si quelques personnes charitables

concouraient à son oeuvre.

«On annoncera l'ouverture de cette banque par tous les moyens de

publicité possibles.

«Le fondateur répète, en finissant, qu'il n'a aucun mérite à ce qu'il

fait pour ses frères.

«Sa pensée n'est que l'écho de cette pensée divine:

«AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.»

--Et votre place sera marquée dans le ciel auprès de celui qui a

prononcé ces paroles immortelles, s'écria l'abbé en venant serrer avec

effusion les mains de Jacques Ferrand dans les siennes.

Le notaire était debout. Les forces lui manquaient. Sans répondre aux

félicitations de l'abbé, il se hâta de lui remettre en bons du Trésor la

somme considérable nécessaire à la fondation de cette oeuvre et à celle

de la rente de Morel le lapidaire.

--J'ose croire, monsieur l'abbé, dit enfin Jacques Ferrand, que vous ne

refuserez pas cette nouvelle mission, confiée à votre charité. Du reste,

un étranger... nommé Walter Murph... qui m'a donné quelques avis... sur

la rédaction de ce projet, allégera quelque peu votre fardeau... et ira

aujourd'hui même causer avec vous de la pratique de l'oeuvre et se

mettre à votre disposition, s'il peut vous être utile. Excepté pour lui,

je vous prie donc de me garder le plus profond secret, monsieur l'abbé.

--Vous avez raison... Dieu sait ce que vous faites pour vos frères...

Qu'importe le reste? Tout mon regret est de ne pouvoir apporter que mon

zèle dans cette noble institution; il sera du moins aussi ardent que

votre charité est intarissable. Mais qu'avez-vous? Vous pâlissez...

Souffrez-vous?

--Un peu, monsieur l'abbé. Cette longue lecture, l'émotion que me

causent vos bienveillantes paroles... le malaise que j'éprouve depuis

quelques jours... Pardonnez ma faiblesse, dit Jacques Ferrand en

s'asseyant péniblement; cela n'a rien de grave sans doute, mais je suis

épuisé.

--Peut-être ferez-vous bien de vous mettre au lit? dit le prêtre avec un

vif intérêt, de faire demander votre médecin...

--Je suis médecin, monsieur l'abbé, dit Polidori. L'état de Jacques

Ferrand demande de grands soins, je les lui donnerai.

Le notaire tressaillit.

--Un peu de repos vous remettra, je l'espère, dit le curé. Je vous

laisse; mais avant, je vais vous donner le reçu de cette somme.

Pendant que le prêtre écrivait le reçu, Jacques Ferrand et Polidori

échangèrent un regard impossible à rendre.

--Allons, bon courage, bon espoir! dit le prêtre en remettant le reçu à

Jacques Ferrand. D'ici à bien longtemps, Dieu ne permettra pas qu'un de

ses meilleurs serviteurs quitte une vie si utilement, si religieusement

employée. Demain je reviendrai vous voir. Adieu, monsieur... adieu, mon

ami... mon digne et saint ami.

Le prêtre sortit.

Jacques Ferrand et Polidori restèrent seuls.

_Fin de la huitième partie_

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 66 / 68 题