La banque des pauvres

--Imaginez-vous donc, monsieur l'abbé, reprit Polidori en s'adressant au

curé, mais en accentuant, pour ainsi dire, chaque phrase par un coup

d'oeil ironique jeté à Jacques Ferrand, imaginez-vous que mon ami trouva

dans sa nouvelle servante, qui, je vous l'ai déjà dit, s'appelait

Cecily, les meilleures qualités... une grande modestie... une douceur

angélique... et surtout beaucoup de piété. Ce n'est pas tout. Jacques,

vous le savez, doit à sa longue pratique des affaires une pénétration

extrême; il s'aperçut bientôt que cette jeune femme, car elle était

jeune et fort jolie, monsieur l'abbé, que cette jeune et jolie femme

n'était pas faite pour l'état de servante, et qu'à des principes...

vertueusement austères... elle joignait une instruction solide et des

connaissances... très-variées.

--En effet, ceci est étrange, dit l'abbé fort intéressé. J'ignorais

complètement ces circonstances... Mais qu'avez-vous, mon bon monsieur

Ferrand? vous semblez plus souffrant...

--En effet, dit le notaire en essuyant la sueur froide qui coulait sur

son front, car la contrainte qu'il s'imposait était atroce, j'ai un peu

de migraine... mais cela passera.

Polidori haussa les épaules en souriant.

--Remarquez, monsieur l'abbé, ajouta-t-il, que Jacques est toujours

ainsi lorsqu'il s'agit de dévoiler quelqu'une de ses charités cachées;

il est si hypocrite au sujet du bien qu'il fait! Heureusement me voici:

justice éclatante lui sera rendue. Revenons à Cecily. À son tour, elle

eut bientôt deviné l'excellence du coeur de Jacques; et, lorsque

celui-ci l'interrogea sur le passé, elle lui avoua naïvement

qu'étrangère, sans ressources et réduite, par l'inconduite de son mari,

à la plus humble des conditions, elle avait regardé comme un coup du

ciel de pouvoir entrer dans la sainte maison d'un homme aussi vénérable

que M. Ferrand. À la vue de tant de malheur, de résignation, de vertu,

Jacques n'hésita pas; il écrivit au pays de cette infortunée pour avoir

sur elle quelques renseignements, ils furent parfaits et confirmèrent la

réalité de tout ce qu'elle avait raconté à notre ami; alors, sûr de

placer justement son bienfait, Jacques bénit Cecily comme un père, la

renvoya dans son pays avec une somme d'argent qui lui permettait

d'attendre des jours meilleurs et l'occasion de trouver une condition

convenable. Je n'ajouterai pas un mot de louange pour Jacques: les faits

sont plus éloquents que mes paroles.

--Bien, très-bien! s'écria le curé attendri.

--Monsieur l'abbé, dit Jacques Ferrand d'une voix sourde et brève, je ne

voudrais pas abuser de vos précieux moments, ne parlons plus de moi, je

vous en conjure, mais du projet pour lequel je vous ai prié de venir

ici, et à propos duquel je vous ai demandé votre bienveillant concours.

--Je conçois que les louanges de votre ami blessent votre modestie;

occupons-nous donc de vos nouvelles bonnes oeuvres, et oublions que vous

en êtes l'auteur; mais avant, parlons de l'affaire dont vous m'avez

chargé. J'ai, selon votre désir, déposé à la Banque de France, et sous

mon nom, la somme de cent mille écus destinés à la restitution dont vous

êtes l'intermédiaire, et qui doit s'opérer par mes mains. Vous avez

préféré que ce dépôt ne restât pas chez vous, quoique pourtant il y eût

été, ce me semble, aussi sûrement placé qu'à la banque.

--En cela, monsieur l'abbé, je me suis conformé aux intentions de

l'auteur inconnu de cette restitution; il agit ainsi pour le repos de sa

conscience. D'après ses voeux, j'ai dû vous confier cette somme, et vous

prier de la remettre à Mme veuve de Fermont, née de Renneville (la voix

du notaire trembla légèrement en prononçant ces noms), lorsque cette

dame se présenterait chez vous en justifiant de sa possession d'état.

--J'accomplirai la mission dont vous me chargez, dit le prêtre.

--Ce n'est pas la dernière, monsieur l'abbé.

--Tant mieux, si les autres ressemblent à celle-ci; car sans vouloir

rechercher les motifs qui l'imposent, je suis toujours touché d'une

restitution volontaire; ces arrêts souverains, que la seule conscience

dicte et qu'on exécute fidèlement et librement dans son for intérieur,

sont toujours l'indice d'un repentir sincère, et ce n'est pas une

expiation stérile que celle-là.

--N'est-ce pas, monsieur l'abbé? Cent mille écus restitués d'un coup,

c'est rare; moi, j'ai été plus curieux que vous; mais que pouvait ma

curiosité contre l'inébranlable discrétion de Jacques? Aussi, j'ignore

encore le nom de l'honnête homme qui faisait cette noble restitution.

--Quel qu'il soit, dit l'abbé, je suis certain qu'il est placé très-haut

dans l'estime de M. Ferrand.

--Cet honnête homme est en effet, monsieur l'abbé, placé très-haut dans

mon estime, répondit le notaire avec une amertume mal dissimulée.

--Et ce n'est pas tout, monsieur l'abbé, reprit Polidori en regardant

Jacques Ferrand d'un air significatif, vous allez voir jusqu'où vont les

généreux scrupules de l'auteur inconnu de cette restitution; et, s'il

faut tout dire, je soupçonne fort notre ami de n'avoir pas peu contribué

à éveiller ces scrupules, et à trouver moyen de les calmer.

--Comment cela? demanda le prêtre.

--Que voulez-vous dire? ajouta le notaire.

--Et les Morel, cette brave et honnête famille?

--Ah! oui... oui... en effet... j'oubliais..., dit Jacques Ferrand d'une

voix sourde.

--Figurez-vous, monsieur l'abbé, reprit Polidori, que l'auteur de cette

restitution, sans doute conseillé par Jacques, non content de rendre

cette somme considérable, veut encore... Mais je laisse parler ce digne

ami... c'est un plaisir que je ne veux pas lui ravir...

--Je vous écoute, mon cher monsieur Ferrand, dit le prêtre.

--Vous savez, reprit Jacques Ferrand avec une componction hypocrite,

mêlée çà et là de mouvements de révolte involontaire contre le rôle qui

lui était imposé, mouvements que trahissaient fréquemment l'altération

de sa voix et l'hésitation de sa parole, vous savez, monsieur l'abbé,

que l'inconduite de Louise Morel... a porté un coup si terrible à son

père qu'il est devenu fou. La nombreuse famille de cet artisan courait

risque de mourir de misère, privée de son seul soutien. Heureusement la

Providence est venue à son secours, et... la... personne qui fait la

restitution volontaire dont vous voulez bien être l'intermédiaire,

monsieur l'abbé, n'a pas cru avoir suffisamment expié un grand abus...

de confiance... Elle m'a donc demandé si je ne connaîtrais pas une

intéressante infortune à soulager. J'ai dû signaler à sa générosité la

famille Morel, et l'on m'a prié, en me donnant les fonds nécessaires que

je vous remettrai tout à l'heure, de vous charger de constituer une

rente de deux mille francs sur la tête de Morel, réversible sur sa femme

et sur ses enfants...

--Mais, en vérité, dit l'abbé, tout en acceptant cette nouvelle mission,

bien respectable sans doute, je m'étonne qu'on ne vous en ait pas chargé

vous-même.

--La personne inconnue a pensé, et je partage cette croyance, que ses

bonnes oeuvres acquerraient un nouveau prix... seraient pour ainsi dire

sanctifiées... en passant par des mains aussi pieuses que les vôtres,

monsieur l'abbé...

--À cela je n'ai rien à répondre; je constituerai la rente de deux mille

francs sur la tête de Morel, le digne et malheureux père de Louise. Mais

je crois, comme votre ami, que vous n'avez pas été étranger à la

résolution qui a dicté ce nouveau don expiatoire...

--J'ai désigné la famille Morel, rien de plus, je vous prie de le

croire, monsieur l'abbé, répondit Jacques Ferrand.

--Maintenant, dit Polidori, vous allez voir, monsieur l'abbé, à quelle

hauteur de vues philanthropiques mon bon Jacques s'est élevé à propos de

l'établissement charitable dont nous nous sommes déjà entretenus; il va

nous lire le plan qu'il a définitivement arrêté; l'argent nécessaire

pour la fondation des rentes est là, dans sa caisse; mais depuis hier il

lui est survenu un scrupule, et, s'il n'ose vous le dire, je m'en

charge.

--C'est inutile, reprit Jacques Ferrand, qui quelquefois aimait encore

mieux s'étourdir par ses propres paroles que d'être forcé de subir en

silence les louanges ironiques de son complice. Voici le fait, monsieur

l'abbé. J'ai réfléchi... qu'il serait d'une humilité... plus

chrétienne... que cet établissement ne fût pas institué sous mon nom.

--Mais cette humilité est exagérée, s'écria l'abbé. Vous pouvez; vous

devez légitimement vous enorgueillir de votre charitable fondation;

c'est un droit, presque un devoir pour vous d'y attacher votre nom.

--Je préfère cependant, monsieur l'abbé, garder l'incognito; j'y suis

résolu... et je compte assez sur votre bonté pour espérer que vous

voudrez bien remplir pour moi, en me gardant le plus profond secret, les

dernières formalités, et choisir les employés inférieurs de cet

établissement. Je me suis seulement réservé la nomination du directeur

et d'un gardien.

--Lors même que je n'aurais pas un vrai plaisir à concourir à cette

oeuvre, qui est la vôtre, il serait de mon devoir d'accepter...

J'accepte donc.

--Maintenant, monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, mon ami va vous

lire le plan qu'il a définitivement arrêté...

--Puisque vous êtes si obligeant, mon ami, dit Jacques Ferrand avec

amertume, lisez vous-même... Épargnez-moi cette peine... je vous en

prie...

--Non, non, répondit Polidori en jetant au notaire un regard dont

celui-ci comprit la signification sarcastique. Je me fais un vrai

plaisir de t'entendre exprimer toi-même les nobles sentiments qui t'ont

guidé dans cette fondation philanthropique.

--Soit, je lirai, dit brusquement le notaire en prenant un papier sur

son bureau.

Polidori, depuis longtemps complice de Jacques Ferrand, connaissait les

crimes et les secrètes pensées de ce misérable; aussi ne put-il retenir

un sourire cruel en le voyant forcé de lire cette note dictée par

Rodolphe.

On le voit, le prince se montrait d'une logique inexorable dans la

punition qu'il infligeait au notaire.

Luxurieux... il le torturait par la luxure.

Cupide... par la cupidité.

Hypocrite... par l'hypocrisie.

Car si Rodolphe avait choisi le prêtre vénérable, dont il est question

pour être l'agent des restitutions et de l'expiation imposées à Jacques

Ferrand, c'est qu'il voulait doublement punir celui-ci d'avoir, par sa

détestable hypocrisie, surpris la naïve estime et l'affection candide du

bon abbé.

N'était-ce pas, en effet, une grande punition pour ce hideux imposteur,

pour ce criminel endurci, que d'être contraint de pratiquer enfin les

vertus chrétiennes qu'il avait si souvent simulées, et cette fois de

mériter, en frémissant d'une rage impuissante, les justes éloges d'un

prêtre respectable dont il avait jusqu'alors fait sa dupe!

Jacques Ferrand lut donc la note suivante avec les ressentiments cachés

qu'on peut lui supposer.

Les mystères de Paris, Tome IV · 第 65 / 68 题