Avez-vous besoin d'argent?
Voulez-vous un habillement complet à la dernière mode, une calèche à
huit ressorts ou une paire de bottines? Vous faudrait-il un cachemire de
l'Inde, un service de porcelaine ou un bon tableau pas cher? Est-ce un
mobilier que vous souhaitez, de noyer ou de palissandre, ou des
diamants, ou des draps, ou des dentelles, ou une maison de campagne, ou
votre provision de bois pour l'hiver?
Adressez-vous à Mme Charman, 136, rue Notre-Dame-de-Lorette, au
premier au-dessus de l'entresol, car elle tient tout cela et même
d'autres articles encore qu'il est défendu de considérer comme
marchandise. Si, homme, vous avez quelque garantie à lui présenter, ne
fût-ce qu'un traitement saisissable, si, femme, vous êtes jeune, jolie
et point farouche, Mme Charman se fera un plaisir de vous obliger à
raison de deux cents pour cent d'intérêt.
À ce taux elle a beaucoup de pratiques et n'a pourtant pas encore fait
fortune. C'est qu'elle est forcément très aventureuse, qu'il y a
d'énormes pertes, s'il y a de prodigieux profits, et que souvent ce qui
est venu par la flûte s'en va par le tambour. Puis, ainsi qu'elle se
plaît à le dire, elle est trop honnête. Et c'est vrai, au moins, qu'elle
est honnête: elle vendrait sa dernière chemise brodée plutôt que de
laisser protester sa signature.
Personne, d'ailleurs, moins que Mme Charman ne ressemble à cette
horrible grosse femme à voix rauque, à geste cynique, chargée de bagues
et de chaînes d'or, qui est le type de la marchande à la toilette.
Elle est blonde, mince, douce, ne manque pas d'une certaine distinction
et porte invariablement, été comme hiver, une robe de soie noire. Elle
possède un mari, assure-t-on, mais personne jamais ne l'a vu, ce qui
n'empêche pas que sa conduite est, au dire de son portier, au-dessus du
soupçon.
Si honorable cependant que soit la profession de Mme Charman, elle a
eu plus d'une fois affaire à M. Lecoq, elle a besoin de lui et le craint
comme le feu.
Aussi accueillit-elle l'agent de la Sûreté et son compagnon--qu'elle
prit pour un collègue, bien entendu--un peu comme un surnuméraire
accueillerait son directeur venant le visiter.
Elle les attendait. À leur coup de sonnette, elle accourut au-devant
d'eux jusque dans son antichambre, gracieuse, respectueuse, le sourire
aux lèvres. Elle disputa à sa bonne l'honneur de les faire passer dans
son salon, elle leur avança les meilleurs fauteuils et même leur offrit
quelques rafraîchissements.
--Je vois, chère madame, commença M. Lecoq, que vous avez reçu mon petit
mot.
--Oui, monsieur, ce matin de très bonne heure, j'étais même encore au
lit.
--Très bien. Et avez-vous été assez complaisante pour vous inquiéter de
ma commission?
--Ciel! M. Lecoq, pouvez-vous bien me demander cela, quand vous savez
que j'aimerais à passer dans le feu pour vous! Je m'en suis occupée à
l'instant même, je me suis levée tout exprès.
--Alors vous avez découvert l'adresse de Pélagie Taponnet, dite Jenny
Fancy.
Mme Charman crut devoir dessiner la plus gracieuse de ses révérences.
--Oui, monsieur, oui, répondit-elle, soyez satisfait. Si j'étais femme à
me faire valoir hors de propos, je pourrais vous dire que j'ai eu un mal
infini à me procurer cette adresse, que j'ai couru tout Paris, que j'ai
dépensé dix francs de voitures, je mentirais.
--Au fait, au fait, insista M. Lecoq.
--La vérité est que j'ai eu le plaisir de voir miss Jenny Fancy
avant-hier.
--Vous plaisantez.
--Pas le moins du monde. Et même, à ce propos, laissez-moi vous dire que
c'est une bien brave et bien honnête personne.
--Vraiment!
--C'est comme cela. Imaginez-vous qu'elle me devait quatre cent
quatre-vingt francs depuis plus de deux ans. Naturellement, comme bien
vous pensez, j'avais mis un P sur cette créance et je n'y songeais plus
guère. Mais voilà qu'avant-hier, ma Fancy m'arrive toute pimpante, qui
me dit: «J'ai fait un héritage, Mme Charman, j'ai de l'argent et je
vous en apporte.» Et elle ne plaisantait pas, elle avait plein son
porte-monnaie de billets de banque, et j'ai été payée intégralement.
Et comme l'agent de la Sûreté se taisait, elle ajouta avec une
conviction profonde et attendrie:
--Bonne fille, va! Digne créature!...
À cette déclaration de la marchande, M. Lecoq et le père Plantat avaient
échangé un coup d'oeil. La même idée leur venait à tous deux en même
temps.
Cet héritage annoncé par miss Fancy, tous ces billets de banque, ne
pouvaient être que le prix d'un grand service rendu par elle à Trémorel.
Cependant l'agent de la Sûreté voulut avoir des renseignements plus
positifs.
--Dans quelle position était cette fille avant cette succession?
demanda-t-il.
--Ah! monsieur, dans une position affreuse, allez. Depuis que son comte
l'a quittée et qu'elle a mangé son saint-frusquin dans les modes, elle a
été toujours en dégringolant. Une personne que j'ai vue si comme il
faut, autrefois. Après cela, vous savez, quand une femme a des peines de
coeur! Tout ce qu'elle possédait elle l'a mis au clou ou vendu loque à
loque. Dans ces derniers temps elle fréquentait la plus mauvaise
société, elle buvait de l'absinthe, m'a-t-on dit, et même elle n'avait
plus rien à se mettre sur le dos. Quand elle recevait de l'argent de son
comte, car il lui envoyait encore, elle le dépensait en parties avec des
femmes de rien du tout, au lieu de s'acheter de la toilette.
--Et où demeure-t-elle?
--Tout près d'ici, dans une maison meublée de la rue Vintimille.
--Cela étant, fit sévèrement M. Lecoq, je m'étonne qu'elle ne soit pas
ici.
--Ce n'est pas ma faute, allez, cher monsieur, si je sais où est le nid,
j'ignore où est l'oiseau. Elle était dénichée, ce matin, lorsque ma
première demoiselle est allée chez elle.
--Diable! mais alors... c'est fort contrariant, il faudrait me la faire
chercher bien vite.
--Soyez sans inquiétude. Fancy doit rentrer avant quatre heures et ma
première l'attend chez son concierge avec ordre de me l'amener dès
qu'elle rentrera, sans même la laisser monter à sa chambre.
--Attendons-la donc.
Il y avait un quart d'heure environ, que M. Lecoq et le père Plantat
attendaient, lorsque tout à coup Mme Charman, qui a l'oreille très
fine, se dressa.
--Je reconnais, dit-elle, le pas de ma première demoiselle dans
l'escalier.
--Écoutez, dit M. Lecoq, puisqu'il en est ainsi, arrangez-vous de façon
à ce que Fancy croie que c'est vous qui l'avez envoyée chercher; mon ami
et moi aurons l'air de nous trouver ici par le plus grand des hasards.
Mme Charman répondit par un geste d'assentiment:
--Compris! fit-elle.
Déjà elle faisait un pas vers la porte, l'agent de la Sûreté la retint
par le bras.
--Encore un mot, ajouta-t-il, dès que vous verrez la conversation
engagée entre cette fille et moi, ayez donc l'obligeance d'aller
surveiller vos ouvrières dans votre atelier. Ce que j'ai à dire ne vous
intéressant pas du tout.
--C'est entendu, monsieur.
--Mais vous savez, pas de tricherie; je connais, pour l'avoir utilisé,
le petit cabinet de votre chambre à coucher, d'où on ne perd pas un
traître mot de ce qui se dit ici.
La première demoiselle ouvrit la porte du salon, il y eut un grand
frou-frou de robe de soie glissant le long de l'huisserie, et miss Jenny
Fancy parut dans sa gloire.
Hélas! ce n'était plus cette fraîche et jolie Fancy qui avait aimé
Hector, cette provocante Parisienne aux grands yeux, tour à tour
langoureux ou enflammés, au fin minois, à la mine éveillée. Une seule
année l'avait flétrie, comme un été trop chaud fane les roses, et avait
sans retour détruit sa fragile beauté, beauté de Paris, beauté du
diable. Elle n'avait pas vingt ans et il fallait l'oeil d'un
connaisseur pour reconnaître qu'elle avait été charmante, autrefois,
quand elle était jeune.
Car elle était vieille comme le vice, ses traits fatigués et ses joues
flasques disaient les désordres de sa vie, ses yeux cerclés de bistre
avaient perdu leurs grands cils et déjà rougissaient et clignotaient; sa
bouche avait une lamentable expression d'hébétude, et l'absinthe et les
refrains obscènes avaient brisé les notes si claires de sa voix.
Elle était en grande toilette, avec une robe neuve, éclatante et tachée,
une immense cloche de dentelle et un chapeau invraisemblable. Pourtant
elle avait l'air misérable. Enfin, elle était outrageusement
«maquillée», toute barbouillée de rouge, de blanc et de bleu, de carmin
et de crème de perles.
Elle paraissait fort en colère.
--Voilà une idée! s'écria-t-elle dès le seuil sans songer à saluer
personne, cela a-t-il le sens commun de m'envoyer chercher ainsi,
presque de force, par une demoiselle qui est de la dernière insolence?
Mais Mme Charman s'était élancée vers son ancienne cliente, l'avait
embrassée bon gré mal gré, et la pressait sur son coeur.
--Comment, chère petite, disait-elle, vous vous fâchez lorsque je
comptais que vous alliez être ravie et me remercier bien gentiment.
--Moi! pourquoi?...
--Parce que, belle mignonne, j'ai voulu vous réserver une bonne
surprise. Ah! je ne suis pas ingrate, moi. Vous êtes venue hier régler
votre petit compte, je veux aujourd'hui même vous en récompenser.
Allons, vite, souriez, vous allez profiter d'une occasion magnifique,
j'ai en ce moment du velours en grande largeur...
--C'était bien la peine de me déranger!...
--Tout soie, ma chère à trente francs le mètre. Hein! est-ce assez
inouï, assez invraisemblable, assez...
--Eh! je me soucie bien de votre occasion! Du velours au mois de
juillet, vous moquez-vous de moi?
--Laissez-moi vous le montrer.
--Jamais. On m'attend pour aller dîner à Asnières.
Elle allait se retirer en dépit des efforts très sincères de Mme
Charman, qui se proposait peut-être de faire d'une pierre deux coups, M.
Lecoq jugea qu'il était temps d'intervenir.
--Mais je ne me trompe pas, s'écria-t-il avec des mines de vieux
roquentin émoustillé, c'est bien miss Jenny Fancy que j'ai le bonheur de
revoir.
Elle le toisa d'un air moitié fâché, moitié surpris, en disant:
--Oui, c'est moi! Après?
--Quoi! vous êtes oublieuse à ce point! Vous ne me reconnaissez pas?
--Non, pas du tout.
--J'étais cependant un de vos admirateurs, ma belle enfant, et j'ai eu
le plaisir de déjeuner chez vous quand vous demeuriez près de la
Madeleine; c'était du temps du comte.
Il retira ses lunettes, comme pour en essuyer les verres, mais en
réalité pour lancer un regard furibond à Mme Charman qui, n'osant
résister, battit discrètement en retraite.
--J'étais assez bien avec Trémorel autrefois, reprit M. Lecoq. Et à ce
propos, y a-t-il longtemps que vous n'avez eu de ses nouvelles?
--Je l'ai vu il y a huit jours.
--Tiens, tiens, tiens! Alors vous connaissez son horrible affaire.
--Non. Qu'y a-t-il donc?
--Vrai, vous ne savez pas? Vous ne lisez donc pas les journaux? Mais
c'est une abominable histoire, ma chère enfant, et on ne parle que de
cela dans Paris depuis quarante-huit heures.
--Dites vite.
--Vous savez qu'après son plongeon il a épousé la veuve d'un de ses
amis. On le croyait fort heureux en ménage. Pas du tout, il a assassiné
sa femme à coups de couteau.
Miss Fancy pâlit sous sa couche épaisse de peinture.
--Est-ce possible balbutia-t-elle.
Elle disait: «Est-ce possible!» mais si elle était très émue, à coup sûr
elle n'était pas extrêmement surprise, M. Lecoq le remarqua fort bien.
--C'est si possible, répondit-il, qu'à cette heure il est en prison,
qu'il passera en Cour d'assises et que très certainement il sera
condamné.
Le père Plantat observait curieusement Jenny. Il s'attendait à une
explosion de désespoir, à des cris, à des pleurs, à une légère attaque
de nerfs pour le moins. Erreur.
Fancy en était venue à détester Trémorel. Parfois, elle, si impatiente
de mépris jadis, elle sentait le poids de ses hontes, et c'est Hector
que, bien injustement, elle accusait de son ignominie présente. Elle le
haïssait bassement, comme haïssent les filles, lui souriant quand elle
le voyait, tirant de lui le plus d'argent possible, et lui souhaitant
toutes sortes de malheurs.
Loin de fondre en larmes, Jenny Fancy eut un éclat de rire stupide.
--C'est bien fait pour Trémorel, dit-elle; pourquoi m'a-t-il quittée;
c'est bien fait pour elle aussi...
--Comment pour elle aussi?
--Bien sûr! Pourquoi trompait-elle son mari, un charmant garçon? C'est
elle qui m'a enlevé Hector. Une femme mariée et riche! Hector n'est
qu'un misérable, je l'ai toujours dit.
--Franchement, c'était aussi mon avis. Quand un homme, voyez-vous, se
conduit comme Trémorel s'est conduit avec vous, il est jugé.
--N'est-ce pas?
--Parbleu! Aussi ne suis-je pas surpris de sa conduite. Car, sachez-le,
avoir assassiné sa femme est le moindre de ses crimes. Ne voilà-t-il pas
qu'il essaye de rejeter son meurtre sur un autre.
--Cela ne m'étonne pas.
--Il accuse un pauvre diable, innocent, dit-on, comme vous et moi, et
qui cependant sera peut-être condamné à mort faute de pouvoir dire où il
a passé la soirée et la nuit de mercredi à jeudi.
M. Lecoq avait prononcé cette phrase d'un ton léger, mais avec une
lenteur calculée, afin de bien juger de l'impression qu'elle produirait
sur Fancy. L'effet fut si terrible qu'elle chancela.
--Savez-vous quel est cet homme demanda-t-elle d'une voix tremblante.
--Les journaux disent que c'est un pauvre garçon qui était jardinier
chez lui.
--Un petit, n'est-ce pas? maigre, très brun avec des cheveux noirs et
plats?
--Précisément.
--Et qui s'appelle..., attendez donc... qui s'appelle... Guespin.
--Ah ça, vous le connaissez donc?
Miss Fancy hésitait. Elle était fort tremblante, on voyait qu'elle
regrettait de s'être tant avancée.
--Bah! fit-elle enfin, je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas ce que
je sais. Je suis une honnête fille moi, si Trémorel est un coquin, et je
ne veux pas qu'on coupe le cou d'un pauvre diable qui est innocent.
--Vous savez donc quelque chose?
--Dites donc que je sais tout, et c'est bien simple, allez. Il y a de
cela une huitaine de jours, mon Hector, qui soi-disant ne voulait plus
me revoir, m'écrit pour me donner un rendez-vous à Melun. J'y vais, je
le trouve et nous déjeunons ensemble. Alors voilà qu'il me raconte qu'il
est bien ennuyé, que sa cuisinière se marie, mais qu'un de ses
domestiques est si amoureux d'elle, qu'il est capable d'aller faire du
scandale à la noce, de troubler le bal et même de tenter un mauvais
coup.
--Ah! il vous a parlé de la noce!
--Attendez donc. Mon Hector semblait très embarrassé ne sachant comment
éviter le bruit qu'il prévoyait. C'est alors que je lui conseillai
d'éloigner ce domestique pour ce jour-là. Il réfléchit un moment et me
dit que j'avais une bonne idée.
«J'ai trouvé un moyen, ajouta-t-il; le soir de la noce, je ne
préviendrai ce drôle de rien, mais je le chargerai d'une commission pour
toi en lui laissant supposer qu'il s'agit d'une affaire que je veux
cacher à ma femme. Toi, tu te déguiseras en femme de chambre et tu iras
l'attendre dans un café de la place du Châtelet, entre neuf heures et
demie et dix heures et demie du soir. Pour qu'il te reconnaisse, tu te
placeras à la table la plus proche de l'entrée à droite, et tu auras à
côté de toi un gros bouquet, il te remettra un paquet, et alors tu
l'inviteras à prendre quelque chose, tu le griseras, s'il se peut, et tu
le promèneras à travers Paris jusqu'au lendemain.»
Miss Fancy s'exprimait difficilement, hésitant, triant ses mots,
cherchant, on le voyait, à se rappeler les termes mêmes de Trémorel.
--Et vous, interrompit M. Lecoq, vous, une femme spirituelle, vous avez
cru à cette histoire de domestique jaloux?
--Pas précisément, mais je m'imaginais qu'il y avait quelque maîtresse
sous jeu, et je n'étais pas fâchée de l'aider à tromper la femme que je
déteste et qui m'a fait du tort.
--Ainsi vous avez obéi.
--De point en point, et tout est arrivé comme Hector l'avait prévu. À
dix heures précises mon domestique arrive, il me prend pour une bonne et
me remet le paquet. Naturellement, je lui offre un bock, il accepte et
m'en propose un autre que j'accepte également. Il est très comme il
faut, ce jardinier, aimable et poli; je vous assure que j'ai passé une
excellente soirée avec lui. Il sait un tas d'histoires toutes plus
drôles les unes que les autres...
--Passons, passons... Qu'avez-vous fait ensuite?
--Après la bière nous avons bu des petits verres--il avait ses poches
pleines d'argent, ce jardinier--et après les petits verres, encore de la
bière, puis du punch, puis du vin chaud. À onze heures il était déjà
très gris et parlait de me mener aux Batignolles danser un quadrille.
Moi je refuse et je lui dis qu'étant galant il ne peut se dispenser de
venir me reconduire chez ma maîtresse qui demeure au haut des
Champs-Élysées. Nous voilà donc sortis du café et allant de marchands de
vins en marchands de vins tout le long de la rue de Rivoli. Bref, sur
les deux heures du matin, ce pauvre diable était tellement ivre qu'il
est tombé comme une masse sur un banc près de l'Arc-de-Triomphe, qu'il
s'y est endormi et que je l'y ai laissé.
--Et vous, qu'êtes-vous devenue?
--Moi, je suis rentrée chez moi.
--Qu'est devenu le paquet?
--Ma foi! je devais le jeter à la Seine, mais je l'ai oublié; vous
comprenez, j'avais bu presque autant que le jardinier, surtout au
commencement... si bien que je l'ai rapporté chez moi où il est encore.
--Mais vous l'avez ouvert?
--Comme bien vous pensez.
--Que contient-il?
--Un marteau, deux autres outils et encore un grand couteau.
L'innocence de Guespin était désormais évidente, toutes les prévisions
de l'agent de la Sûreté se réalisaient.
--Allons, fit le père Plantat, voilà notre client tiré d'affaire, reste
à savoir...
Mais M. Lecoq l'interrompit. Il savait désormais tout ce qu'il désirait,
Jenny n'avait plus rien à lui apprendre, il changea de ton subitement,
quittant la voix de miel du galantin pour la voix sèche et brutale de
l'homme de la préfecture.
--Ma belle enfant, dit-il à miss Fancy, vous venez en effet de sauver un
innocent, mais ce que vous venez de me conter, il faut aller le répéter
au juge d'instruction de Corbeil. Seulement comme vous pourriez vous
égarer en route, je vais vous donner un guide.
Il alla à la fenêtre, l'ouvrit, et apercevant, sur le trottoir en face,
l'agent de M. Domini, se souciant peu de compromettre Mme Charman, il
cria à pleine voix:
--Goulard, eh! Goulard, monte un peu ici.
Revenant alors à miss Fancy si troublée, si épouvantée, qu'elle n'osait
ni questionner ni se mettre en colère:
--Dites-moi, lui demanda-t-il, combien Trémorel vous a payé le service
que vous lui avez rendu?
--Dix mille francs, monsieur, mais ils sont bien à moi, je vous jure, il
me les promettait depuis longtemps pour me remettre à flot, il me les
devait...
--C'est bon, c'est bon! on ne vous les enlèvera pas.
Et lui montrant Goulard qui entrait:
--Vous allez, lui dit-il, conduire ce monsieur chez vous en sortant
d'ici. Vous prendrez le paquet que vous a remis Guespin et vous partirez
de suite pour Corbeil. Surtout, ajouta-t-il d'une voix terrible, pas
d'enfantillage, ou gare à moi.
Au bruit qui se faisait dans le salon, Mme Charman arriva juste à
temps pour voir sortir Fancy escortée de Goulard.
--Qu'y a-t-il, grand Dieu! demanda-t-elle tout éplorée, à M. Lecoq.
--Rien, chère dame, rien qui vous regarde du moins. Et sur ce, au revoir
et merci, nous sommes fort pressés.