Quand M. Lecoq est pressé, il marche vite. Il courait presque, en
descendant la rue de Notre-Dame-de-Lorette, qui est la rue de Paris
qu'on pave le plus souvent, si bien que le père Plantat avait toutes les
peines du monde à le suivre.
Tout en hâtant le pas, préoccupé des mesures qu'il avait à prendre pour
assurer le succès de ses desseins, il poursuivait un monologue dont le
juge de paix, de-ci et de-là, saisissait quelques bribes.
--Tout va bien, murmurait-il, et nous réussirons. Il est rare qu'une
campagne commençant si bien ne se termine pas heureusement. Si Job est
chez le marchand de vins, si un de mes hommes a réussi dans sa tournée,
le crime du Valfeuillu est réglé, toisé, arrangé dans la soirée, et dans
huit jours personne n'en parlera plus.
Arrivé au bas de la rue, en face de l'église, l'agent de la Sûreté
s'arrêta court.
--J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il au juge de paix
d'Orcival, de vous traîner ainsi à ma suite et de vous condamner à faire
mon métier, mais outre que votre assistance pouvait m'être fort utile
chez Mme Charman, elle me devient absolument indispensable maintenant
que nous allons nous occuper sérieusement de Trémorel.
Aussitôt, ils traversèrent le carrefour et entrèrent chez le marchand de
vins établi au coin de la rue des Martyrs.
Debout derrière son comptoir d'étain, occupé à verser dans des litres le
contenu d'un énorme broc, le patron ne sembla pas médiocrement étonné de
voir s'aventurer dans sa boutique deux hommes qui paraissaient
appartenir à la classe élevée de la société. Mais M. Lecoq, comme
Alcibiade, est partout chez lui et parle la langue technique de tous les
milieux où il pénètre.
--N'avez-vous pas chez vous, demanda-t-il au marchand de vins, une
société de huit ou dix hommes qui en attendent d'autres.
--Oui, monsieur, ces messieurs sont arrivés il y a une heure environ.
--Ils sont dans le grand cabinet du fond? n'est-ce pas?
--Précisément, monsieur, répondit le débitant devenu subitement
obséquieux.
Il ne savait pas précisément quel personnage l'interrogeait, mais il
avait flairé quelque agent supérieur de la préfecture de police.
Dès lors, il ne fut point surpris de voir que ce monsieur si distingué
connaissait, comme lui-même, les êtres de sa maison et ouvrait sans
hésitation la porte du cabinet indiqué. Dans ce compartiment du fond,
séparé des autres par une simple cloison de verre dépoli, dix hommes à
tournures variées buvaient en maniant des cartes.
À l'entrée de M. Lecoq et du père Plantat, ils se levèrent
respectueusement et ceux qui avaient conservé leur coiffure, chapeau ou
casquette, la retirèrent.
--Bien, M. Job, dit l'agent de la Sûreté à celui qui paraissait le chef
de la troupe, vous êtes exact, je suis content. Vos six hommes me
suffiront amplement, puisque je vois là mes trois commissionnaires de ce
matin.
M. Job s'inclina, heureux d'avoir satisfait un maître qui n'est pas
prodigue de témoignages d'approbation.
--Vous allez m'attendre ici encore une minute, reprit M. Lecoq, mes
instructions dépendront du rapport que je vais entendre.
S'adressant alors à ses envoyés:
--Lequel de vous, demanda-t-il, a réussi?
--Moi, monsieur, répondit un grand garçon à face blême, à petites
moustaches chétives, un vrai Parisien.
--Encore toi, Pâlot, décidément, mon garçon, tu as de la chance.
Suis-moi dans le cabinet à côté, mais auparavant dis au patron de nous
donner une bouteille et de veiller à ce que personne ne vienne nous
déranger.
Bientôt les ordres furent exécutés, et après avoir fait asseoir le père
Plantat, M. Lecoq poussa lui-même le léger verrou du cabinet.
--Parle, maintenant, dit-il à son homme, et sois bref.
--Donc, monsieur, j'avais en vain montré ma photographie à une douzaine
de négociants, lorsque rue des Saints-Pères un des bons tapissiers du
faubourg Saint-Germain, nommé Rech, l'a reconnue.
--Rapporte-moi ce qu'il t'a dit, mot pour mot, s'il se peut.
--«Ce portrait, m'a-t-il dit, est celui d'un de mes clients. Ce client
s'est présenté chez moi, il y a un mois environ, pour acheter un
mobilier complet--salon, salle à manger, chambre à coucher, et le
reste--destiné à un petit hôtel qu'il venait de louer. Il n'a rien
marchandé, ne mettant au marché qu'une condition, c'est que tout serait
prêt, livré, en place, les rideaux et les tapis posés, à trois semaines
de là, c'est-à-dire, il y a eu lundi dernier huit jours.»
--À combien montaient les acquisitions?
--À dix-huit mille francs qui ont été payés moitié d'avance, moitié le
jour de la livraison.
--Qui a remis les fonds, la seconde fois?
--Un domestique.
--Quel nom a donné ce monsieur au tapissier?
--Il a dit s'appeler M. James Wilson, mais M. Rech m'a dit qu'il n'avait
pas l'air d'un Anglais.
--Où demeure-t-il?
--Les meubles ont été portés dans un petit hôtel, rue Saint-Lazare,
nº..., près de la gare du Havre.
La figure de M. Lecoq, assez soucieuse jusqu'alors, exprima la joie la
plus vive. Il éprouvait l'orgueil si légitime et si naturel du capitaine
qui voit réussir les combinaisons qui doivent perdre l'ennemi. Il se
permit de taper familièrement sur l'épaule du vieux juge de paix en
prononçant ce seul mot:
--Pincé!...
Mais le Pâlot secoua la tête.
--Ce n'est pas sûr, dit-il.
--Pourquoi?
--Vous le pensez bien, monsieur, l'adresse m'étant connue, ayant du
temps devant moi, je suis allé reconnaître la place, c'est-à-dire le
petit hôtel.
--Et alors?
--Le locataire s'appelle bien Wilson, mais ce n'est pas l'homme au
portrait, j'en suis sûr.
Le juge de paix eut un geste de désappointement, mais M. Lecoq ne se
décourageait pas si vite.
--Comment as-tu des détails? demanda-t-il à son agent.
--J'ai fait parler un domestique.
--Malheureux! s'écria le père Plantat, vous avez peut-être éveillé les
soupçons!
--Pour cela, non, répondit M. Lecoq, j'en répondrais; Pâlot est mon
élève. Explique-toi, mon garçon.
--Pour lors, monsieur, l'hôtel reconnu, habitation cossue, ma foi! Je me
suis dit: «Voici bien la cage, sachons si l'oiseau est dedans.» Mais
comment faire? Par bonheur, et par le plus grand des hasards, j'avais
sur moi un louis; sans hésiter, je le glisse dans le canal qui conduit
au ruisseau de la rue, les eaux ménagères de l'hôtel.
--Puis tu sonnes?
--Comme de juste. Le portier--car il y a un portier--vient m'ouvrir, et
moi de mon air le plus vexé je lui raconte qu'en tirant mon mouchoir de
poche, j'ai laissé tomber vingt francs et je le prie de me prêter un
instrument quelconque pour essayer de les rattraper. Il me prête un
morceau de fer, il en prend un de son côté, et en moins de rien nous
retrouvons la pièce. Aussitôt, je me mets à sauter, comme si j'étais le
plus heureux des hommes et je le prie de se laisser offrir un verre de
n'importe quoi, en manière de remerciement.
--Pas mal!
--Oh! M. Lecoq, ce truc est de vous, mais vous allez voir le reste, qui
est de moi. Mon portier accepte, et nous voilà les meilleurs amis du
monde, buvant un verre de bitter dans un débit qui est en face de
l'hôtel. Nous causions gaiement, quand tout à coup je me baisse comme si
je venais d'apercevoir, à terre, quelque chose de surprenant, et je
ramasse quoi? la photographie que j'avais laissée tomber et que j'avais
un peu abîmée avec mon pied. «Tiens! dis-je, un portrait!» Mon nouvel
ami le prend, le regarde et n'a pas l'air de le reconnaître. Alors, pour
être plus sûr, j'insiste et je dis: «Il est très bien ce monsieur, votre
maître doit être dans ce genre, car tous les hommes bien se
ressemblent.» Mais il répond que non, que l'homme du portrait a toute sa
barbe, tandis que son maître est rasé comme un abbé. «D'ailleurs,
ajoute-t-il, mon maître est Américain, il nous donne les ordres en
français, c'est vrai, mais Madame et lui causent toujours en anglais.»
À mesure que parlait le Pâlot, l'oeil de M. Lecoq redevenait brillant.
--Trémorel parle anglais, n'est-ce pas? demanda-t-il au père Plantat.
--Très passablement, et Laurence aussi. Cela étant, notre piste est bien
la bonne, car nous savons que Trémorel a coupé sa barbe le soir du
crime. Nous pouvons marcher...
Cependant le Pâlot, qui s'attendait à des éloges, paraissait quelque peu
décontenancé.
--Mon garçon, lui dit l'agent de la Sûreté, je trouve ton enquête très
jolie, une bonne gratification te le prouvera. Ignorant ce que nous
savons, tes déductions étaient justes. Mais revenons à l'hôtel, tu dois
avoir le plan du rez-de-chaussée?
--Certes, monsieur, et aussi du premier. Le portier, qui n'était pas
muet, m'a donné quantité de renseignements sur ses maîtres qu'il ne sert
pourtant que depuis deux jours. La dame est affreusement triste et ne
fait que pleurer.
--Nous le savons. Le plan, le plan...
--En bas, nous avons une large et haute voûte pavée, pour le passage des
voitures. De l'autre côté de la voûte est une assez grande cour,
l'écurie et la remise, sont au fond de la cour. À gauche de la voûte est
le logement du portier. À droite est une porte vitrée donnant sur un
escalier de six marches, qui conduit à un vestibule sur lequel ouvrent
le salon, la salle à manger et deux autres petites pièces. Au premier se
trouvent les chambres de Monsieur et Madame, un cabinet de travail,
un...
--Assez! interrompit M. Lecoq, mon siège est fait.
Et se levant brusquement, il ouvrit la porte de son compartiment et
passa, suivi de M. Plantat et du Pâlot, dans le grand cabinet. Comme la
première fois, tous les agents se levèrent.
--M. Job, dit alors l'agent de la Sûreté à son lieutenant, écoutez bien
l'ordre. Vous allez, dès que je serai parti, régler ce que vous devez
ici. Puis, comme il faut que je vous aie sous la main, vous irez tous
vous installer chez le premier marchand de vins qu'on trouve à droite,
en remontant la rue d'Amsterdam. Dînez, vous avez le temps, mais
sobrement, vous entendez.
Il tira de son porte-monnaie deux louis, qu'il plaça sur la table en
disant:
--Voilà pour le dîner.
Puis il sortit, après avoir recommandé à Pâlot de le suivre de très
près. Avant tout, M. Lecoq avait hâte de reconnaître par lui-même
l'hôtel habité par Trémorel. D'un coup d'oeil il jugea que les
dispositions intérieures étaient bien telles que le disait Pâlot.
--C'est bien cela, dit-il au père Plantat, nous avons la position pour
nous. Nos chances sont à cette heure de quatre-vingt-dix sur cent.
--Qu'allez-vous faire? demanda le vieux juge de paix que l'émotion
gagnait à mesure qu'approchait le moment décisif.
--Pour le moment, rien, je ne veux agir que la nuit venue. Ainsi,
ajouta-t-il presque gaiement, puisque nous avons deux heures à nous,
faisons comme nos hommes, je sais justement dans ce quartier, à deux
pas, un restaurant où on dîne fort bien, allons dîner.
Et sans attendre la réponse du père Plantat, il l'entraîna vers le
restaurant du passage du Havre. Mais au moment de mettre la main sur le
bouton de la porte, il s'arrêta et fit un signe. Pâlot aussitôt
s'approcha.
--Je te donne deux heures, lui dit-il, pour te faire une tête que ne
reconnaisse pas le portier de tantôt et pour manger une bouchée. Tu es
garçon tapissier. File vite, je t'attends dans ce restaurant.
Ainsi que l'avait affirmé M. Lecoq, on dîne très bien au restaurant du
Havre. Le malheur est que le père Plantat ne put en juger. Plus que le
matin encore, il avait le coeur serré, et avaler une seule bouchée lui
eût été impossible. Si seulement il eût connu quelque chose des projets
de son guide! Mais l'agent de la Sûreté était resté impénétrable, se
contentant de répondre à toutes les questions:
--Laissez-moi faire, fiez-vous à moi.
Certes, la confiance de M. Plantat était grande, mais plus il
réfléchissait, plus cette tentative de soustraire Trémorel à la Cour
d'assises lui paraissait périlleuse, hérissée d'insurmontables
difficultés, presque insensée. Les doutes les plus poignants
assiégeaient son esprit et le torturaient. C'était sa vie, en somme, qui
se jouait, car il s'était juré qu'il ne survivrait pas à la perte de
Laurence, réduite à confesser, en plein tribunal, et son déshonneur et
son amour pour Hector.
M. Lecoq essaya bien de presser son convive, il voulait le décider à
prendre au moins un potage et un verre de vieux bordeaux; bientôt il
reconnut l'inutilité de ses efforts et prit le parti de dîner comme s'il
eût été seul. Il était fort soucieux, mais jamais l'incertitude du
résultat poursuivi ne lui a fait perdre une bouchée. Il mangea
longuement et bien, et vida lestement sa bouteille de Léoville.
Cependant, la nuit était venue, et déjà les garçons commençaient à
allumer les lustres. Peu à peu la salle s'était vidée, et le père
Plantat et M. Lecoq se trouvaient presque seuls.
--Ne serait-il pas enfin temps d'agir? demanda timidement le vieux juge
de paix.
L'agent de la Sûreté tira sa montre:
--Nous avons encore près d'une heure à nous, répondit-il, pourtant je
vais tout préparer.
Il appela le garçon et demanda, en même temps qu'une tasse de café, ce
qu'il faut pour écrire.
--Voyez-vous, monsieur, poursuivait-il, pendant qu'on s'empressait de le
servir, l'important pour nous est d'arriver jusqu'à Mlle Laurence à
l'insu de Trémorel. Il nous faut dix minutes d'entretien avec elle et
chez elle. Telle est l'indispensable condition de notre succès.
Le vieux juge de paix s'attendait probablement à quelque coup de théâtre
immédiat et décisif, car cette déclaration de M. Lecoq sembla le
consterner.
--S'il en est ainsi, fit-il avec un geste désolé, autant renoncer à
notre projet.
--Pourquoi?
--Parce que bien évidemment Trémorel ne doit pas laisser Laurence seule
une minute.
--Aussi ai-je songé à l'attirer dehors.
--Et c'est vous, monsieur, si perspicace d'ordinaire qui pouvez supposer
qu'il s'aventurera dans les rues! Vous ne vous rendez donc pas compte de
sa situation en ce moment. Songez qu'il doit être en proie à des
terreurs sans bornes. Nous savons, nous, qu'on ne retrouvera pas la
dénonciation de Sauvresy, mais il l'ignore, lui. Il se dit que peut-être
ce manuscrit a été retrouvé, qu'on a eu des soupçons et que déjà sans
doute il est recherché, poursuivi, traqué par la police.