XXVI

Quand M. Lecoq est pressé, il marche vite. Il courait presque, en

descendant la rue de Notre-Dame-de-Lorette, qui est la rue de Paris

qu'on pave le plus souvent, si bien que le père Plantat avait toutes les

peines du monde à le suivre.

Tout en hâtant le pas, préoccupé des mesures qu'il avait à prendre pour

assurer le succès de ses desseins, il poursuivait un monologue dont le

juge de paix, de-ci et de-là, saisissait quelques bribes.

--Tout va bien, murmurait-il, et nous réussirons. Il est rare qu'une

campagne commençant si bien ne se termine pas heureusement. Si Job est

chez le marchand de vins, si un de mes hommes a réussi dans sa tournée,

le crime du Valfeuillu est réglé, toisé, arrangé dans la soirée, et dans

huit jours personne n'en parlera plus.

Arrivé au bas de la rue, en face de l'église, l'agent de la Sûreté

s'arrêta court.

--J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il au juge de paix

d'Orcival, de vous traîner ainsi à ma suite et de vous condamner à faire

mon métier, mais outre que votre assistance pouvait m'être fort utile

chez Mme Charman, elle me devient absolument indispensable maintenant

que nous allons nous occuper sérieusement de Trémorel.

Aussitôt, ils traversèrent le carrefour et entrèrent chez le marchand de

vins établi au coin de la rue des Martyrs.

Debout derrière son comptoir d'étain, occupé à verser dans des litres le

contenu d'un énorme broc, le patron ne sembla pas médiocrement étonné de

voir s'aventurer dans sa boutique deux hommes qui paraissaient

appartenir à la classe élevée de la société. Mais M. Lecoq, comme

Alcibiade, est partout chez lui et parle la langue technique de tous les

milieux où il pénètre.

--N'avez-vous pas chez vous, demanda-t-il au marchand de vins, une

société de huit ou dix hommes qui en attendent d'autres.

--Oui, monsieur, ces messieurs sont arrivés il y a une heure environ.

--Ils sont dans le grand cabinet du fond? n'est-ce pas?

--Précisément, monsieur, répondit le débitant devenu subitement

obséquieux.

Il ne savait pas précisément quel personnage l'interrogeait, mais il

avait flairé quelque agent supérieur de la préfecture de police.

Dès lors, il ne fut point surpris de voir que ce monsieur si distingué

connaissait, comme lui-même, les êtres de sa maison et ouvrait sans

hésitation la porte du cabinet indiqué. Dans ce compartiment du fond,

séparé des autres par une simple cloison de verre dépoli, dix hommes à

tournures variées buvaient en maniant des cartes.

À l'entrée de M. Lecoq et du père Plantat, ils se levèrent

respectueusement et ceux qui avaient conservé leur coiffure, chapeau ou

casquette, la retirèrent.

--Bien, M. Job, dit l'agent de la Sûreté à celui qui paraissait le chef

de la troupe, vous êtes exact, je suis content. Vos six hommes me

suffiront amplement, puisque je vois là mes trois commissionnaires de ce

matin.

M. Job s'inclina, heureux d'avoir satisfait un maître qui n'est pas

prodigue de témoignages d'approbation.

--Vous allez m'attendre ici encore une minute, reprit M. Lecoq, mes

instructions dépendront du rapport que je vais entendre.

S'adressant alors à ses envoyés:

--Lequel de vous, demanda-t-il, a réussi?

--Moi, monsieur, répondit un grand garçon à face blême, à petites

moustaches chétives, un vrai Parisien.

--Encore toi, Pâlot, décidément, mon garçon, tu as de la chance.

Suis-moi dans le cabinet à côté, mais auparavant dis au patron de nous

donner une bouteille et de veiller à ce que personne ne vienne nous

déranger.

Bientôt les ordres furent exécutés, et après avoir fait asseoir le père

Plantat, M. Lecoq poussa lui-même le léger verrou du cabinet.

--Parle, maintenant, dit-il à son homme, et sois bref.

--Donc, monsieur, j'avais en vain montré ma photographie à une douzaine

de négociants, lorsque rue des Saints-Pères un des bons tapissiers du

faubourg Saint-Germain, nommé Rech, l'a reconnue.

--Rapporte-moi ce qu'il t'a dit, mot pour mot, s'il se peut.

--«Ce portrait, m'a-t-il dit, est celui d'un de mes clients. Ce client

s'est présenté chez moi, il y a un mois environ, pour acheter un

mobilier complet--salon, salle à manger, chambre à coucher, et le

reste--destiné à un petit hôtel qu'il venait de louer. Il n'a rien

marchandé, ne mettant au marché qu'une condition, c'est que tout serait

prêt, livré, en place, les rideaux et les tapis posés, à trois semaines

de là, c'est-à-dire, il y a eu lundi dernier huit jours.»

--À combien montaient les acquisitions?

--À dix-huit mille francs qui ont été payés moitié d'avance, moitié le

jour de la livraison.

--Qui a remis les fonds, la seconde fois?

--Un domestique.

--Quel nom a donné ce monsieur au tapissier?

--Il a dit s'appeler M. James Wilson, mais M. Rech m'a dit qu'il n'avait

pas l'air d'un Anglais.

--Où demeure-t-il?

--Les meubles ont été portés dans un petit hôtel, rue Saint-Lazare,

nº..., près de la gare du Havre.

La figure de M. Lecoq, assez soucieuse jusqu'alors, exprima la joie la

plus vive. Il éprouvait l'orgueil si légitime et si naturel du capitaine

qui voit réussir les combinaisons qui doivent perdre l'ennemi. Il se

permit de taper familièrement sur l'épaule du vieux juge de paix en

prononçant ce seul mot:

--Pincé!...

Mais le Pâlot secoua la tête.

--Ce n'est pas sûr, dit-il.

--Pourquoi?

--Vous le pensez bien, monsieur, l'adresse m'étant connue, ayant du

temps devant moi, je suis allé reconnaître la place, c'est-à-dire le

petit hôtel.

--Et alors?

--Le locataire s'appelle bien Wilson, mais ce n'est pas l'homme au

portrait, j'en suis sûr.

Le juge de paix eut un geste de désappointement, mais M. Lecoq ne se

décourageait pas si vite.

--Comment as-tu des détails? demanda-t-il à son agent.

--J'ai fait parler un domestique.

--Malheureux! s'écria le père Plantat, vous avez peut-être éveillé les

soupçons!

--Pour cela, non, répondit M. Lecoq, j'en répondrais; Pâlot est mon

élève. Explique-toi, mon garçon.

--Pour lors, monsieur, l'hôtel reconnu, habitation cossue, ma foi! Je me

suis dit: «Voici bien la cage, sachons si l'oiseau est dedans.» Mais

comment faire? Par bonheur, et par le plus grand des hasards, j'avais

sur moi un louis; sans hésiter, je le glisse dans le canal qui conduit

au ruisseau de la rue, les eaux ménagères de l'hôtel.

--Puis tu sonnes?

--Comme de juste. Le portier--car il y a un portier--vient m'ouvrir, et

moi de mon air le plus vexé je lui raconte qu'en tirant mon mouchoir de

poche, j'ai laissé tomber vingt francs et je le prie de me prêter un

instrument quelconque pour essayer de les rattraper. Il me prête un

morceau de fer, il en prend un de son côté, et en moins de rien nous

retrouvons la pièce. Aussitôt, je me mets à sauter, comme si j'étais le

plus heureux des hommes et je le prie de se laisser offrir un verre de

n'importe quoi, en manière de remerciement.

--Pas mal!

--Oh! M. Lecoq, ce truc est de vous, mais vous allez voir le reste, qui

est de moi. Mon portier accepte, et nous voilà les meilleurs amis du

monde, buvant un verre de bitter dans un débit qui est en face de

l'hôtel. Nous causions gaiement, quand tout à coup je me baisse comme si

je venais d'apercevoir, à terre, quelque chose de surprenant, et je

ramasse quoi? la photographie que j'avais laissée tomber et que j'avais

un peu abîmée avec mon pied. «Tiens! dis-je, un portrait!» Mon nouvel

ami le prend, le regarde et n'a pas l'air de le reconnaître. Alors, pour

être plus sûr, j'insiste et je dis: «Il est très bien ce monsieur, votre

maître doit être dans ce genre, car tous les hommes bien se

ressemblent.» Mais il répond que non, que l'homme du portrait a toute sa

barbe, tandis que son maître est rasé comme un abbé. «D'ailleurs,

ajoute-t-il, mon maître est Américain, il nous donne les ordres en

français, c'est vrai, mais Madame et lui causent toujours en anglais.»

À mesure que parlait le Pâlot, l'oeil de M. Lecoq redevenait brillant.

--Trémorel parle anglais, n'est-ce pas? demanda-t-il au père Plantat.

--Très passablement, et Laurence aussi. Cela étant, notre piste est bien

la bonne, car nous savons que Trémorel a coupé sa barbe le soir du

crime. Nous pouvons marcher...

Cependant le Pâlot, qui s'attendait à des éloges, paraissait quelque peu

décontenancé.

--Mon garçon, lui dit l'agent de la Sûreté, je trouve ton enquête très

jolie, une bonne gratification te le prouvera. Ignorant ce que nous

savons, tes déductions étaient justes. Mais revenons à l'hôtel, tu dois

avoir le plan du rez-de-chaussée?

--Certes, monsieur, et aussi du premier. Le portier, qui n'était pas

muet, m'a donné quantité de renseignements sur ses maîtres qu'il ne sert

pourtant que depuis deux jours. La dame est affreusement triste et ne

fait que pleurer.

--Nous le savons. Le plan, le plan...

--En bas, nous avons une large et haute voûte pavée, pour le passage des

voitures. De l'autre côté de la voûte est une assez grande cour,

l'écurie et la remise, sont au fond de la cour. À gauche de la voûte est

le logement du portier. À droite est une porte vitrée donnant sur un

escalier de six marches, qui conduit à un vestibule sur lequel ouvrent

le salon, la salle à manger et deux autres petites pièces. Au premier se

trouvent les chambres de Monsieur et Madame, un cabinet de travail,

un...

--Assez! interrompit M. Lecoq, mon siège est fait.

Et se levant brusquement, il ouvrit la porte de son compartiment et

passa, suivi de M. Plantat et du Pâlot, dans le grand cabinet. Comme la

première fois, tous les agents se levèrent.

--M. Job, dit alors l'agent de la Sûreté à son lieutenant, écoutez bien

l'ordre. Vous allez, dès que je serai parti, régler ce que vous devez

ici. Puis, comme il faut que je vous aie sous la main, vous irez tous

vous installer chez le premier marchand de vins qu'on trouve à droite,

en remontant la rue d'Amsterdam. Dînez, vous avez le temps, mais

sobrement, vous entendez.

Il tira de son porte-monnaie deux louis, qu'il plaça sur la table en

disant:

--Voilà pour le dîner.

Puis il sortit, après avoir recommandé à Pâlot de le suivre de très

près. Avant tout, M. Lecoq avait hâte de reconnaître par lui-même

l'hôtel habité par Trémorel. D'un coup d'oeil il jugea que les

dispositions intérieures étaient bien telles que le disait Pâlot.

--C'est bien cela, dit-il au père Plantat, nous avons la position pour

nous. Nos chances sont à cette heure de quatre-vingt-dix sur cent.

--Qu'allez-vous faire? demanda le vieux juge de paix que l'émotion

gagnait à mesure qu'approchait le moment décisif.

--Pour le moment, rien, je ne veux agir que la nuit venue. Ainsi,

ajouta-t-il presque gaiement, puisque nous avons deux heures à nous,

faisons comme nos hommes, je sais justement dans ce quartier, à deux

pas, un restaurant où on dîne fort bien, allons dîner.

Et sans attendre la réponse du père Plantat, il l'entraîna vers le

restaurant du passage du Havre. Mais au moment de mettre la main sur le

bouton de la porte, il s'arrêta et fit un signe. Pâlot aussitôt

s'approcha.

--Je te donne deux heures, lui dit-il, pour te faire une tête que ne

reconnaisse pas le portier de tantôt et pour manger une bouchée. Tu es

garçon tapissier. File vite, je t'attends dans ce restaurant.

Ainsi que l'avait affirmé M. Lecoq, on dîne très bien au restaurant du

Havre. Le malheur est que le père Plantat ne put en juger. Plus que le

matin encore, il avait le coeur serré, et avaler une seule bouchée lui

eût été impossible. Si seulement il eût connu quelque chose des projets

de son guide! Mais l'agent de la Sûreté était resté impénétrable, se

contentant de répondre à toutes les questions:

--Laissez-moi faire, fiez-vous à moi.

Certes, la confiance de M. Plantat était grande, mais plus il

réfléchissait, plus cette tentative de soustraire Trémorel à la Cour

d'assises lui paraissait périlleuse, hérissée d'insurmontables

difficultés, presque insensée. Les doutes les plus poignants

assiégeaient son esprit et le torturaient. C'était sa vie, en somme, qui

se jouait, car il s'était juré qu'il ne survivrait pas à la perte de

Laurence, réduite à confesser, en plein tribunal, et son déshonneur et

son amour pour Hector.

M. Lecoq essaya bien de presser son convive, il voulait le décider à

prendre au moins un potage et un verre de vieux bordeaux; bientôt il

reconnut l'inutilité de ses efforts et prit le parti de dîner comme s'il

eût été seul. Il était fort soucieux, mais jamais l'incertitude du

résultat poursuivi ne lui a fait perdre une bouchée. Il mangea

longuement et bien, et vida lestement sa bouteille de Léoville.

Cependant, la nuit était venue, et déjà les garçons commençaient à

allumer les lustres. Peu à peu la salle s'était vidée, et le père

Plantat et M. Lecoq se trouvaient presque seuls.

--Ne serait-il pas enfin temps d'agir? demanda timidement le vieux juge

de paix.

L'agent de la Sûreté tira sa montre:

--Nous avons encore près d'une heure à nous, répondit-il, pourtant je

vais tout préparer.

Il appela le garçon et demanda, en même temps qu'une tasse de café, ce

qu'il faut pour écrire.

--Voyez-vous, monsieur, poursuivait-il, pendant qu'on s'empressait de le

servir, l'important pour nous est d'arriver jusqu'à Mlle Laurence à

l'insu de Trémorel. Il nous faut dix minutes d'entretien avec elle et

chez elle. Telle est l'indispensable condition de notre succès.

Le vieux juge de paix s'attendait probablement à quelque coup de théâtre

immédiat et décisif, car cette déclaration de M. Lecoq sembla le

consterner.

--S'il en est ainsi, fit-il avec un geste désolé, autant renoncer à

notre projet.

--Pourquoi?

--Parce que bien évidemment Trémorel ne doit pas laisser Laurence seule

une minute.

--Aussi ai-je songé à l'attirer dehors.

--Et c'est vous, monsieur, si perspicace d'ordinaire qui pouvez supposer

qu'il s'aventurera dans les rues! Vous ne vous rendez donc pas compte de

sa situation en ce moment. Songez qu'il doit être en proie à des

terreurs sans bornes. Nous savons, nous, qu'on ne retrouvera pas la

dénonciation de Sauvresy, mais il l'ignore, lui. Il se dit que peut-être

ce manuscrit a été retrouvé, qu'on a eu des soupçons et que déjà sans

doute il est recherché, poursuivi, traqué par la police.

Le crime d'Orcival · 第 74 / 79 题