Le comte de Trémorel ne supposait pas que le répit demandé par Berthe
dût être de longue durée. Depuis une semaine, Sauvresy semblait aller
mieux. Il se levait maintenant, il commençait à aller et venir dans la
maison, et même il recevait sans trop de fatigue la visite de ses
nombreux amis du voisinage.
Mais, hélas! le maître du Valfeuillu n'était plus que l'ombre de
lui-même. Jamais, à le voir plus blême que la cire, exsangue,
chancelant, la joue creuse, l'oeil brillant d'un feu sombre, on
n'aurait reconnu ce robuste jeune homme aux lèvres rouges, au visage
épanoui, qui, le long du restaurant de Sèvres, avait arrêté la main de
Trémorel.
Il avait tant souffert! Vingt fois la maladie avait failli le terrasser,
vingt fois l'énergie de son indomptable volonté avait repris le dessus.
Il ne voulait pas, non il ne voulait pas mourir avant de s'être vengé de
ces infâmes qui lui avaient pris son bonheur et sa vie.
Mais quel châtiment leur infliger. Il cherchait, et c'était là l'idée
fixe qui, brûlant son cerveau, allumait la flamme de son regard.
Dans les circonstances ordinaires de la vie, trois partis se présentent
pour servir la colère et la haine du mari trompé. Il a le droit, presque
le devoir, de livrer sa femme et son complice aux tribunaux. La loi est
pour lui. Il peut épier adroitement les coupables, les surprendre et les
tuer. Il y a un article du code qui ne _l'absout_ pas, mais qui
_l'excuse_. Enfin, rien ne l'empêche d'affecter une philosophique
indifférence, de rire le premier et le plus haut de son malheur, de
chasser purement et simplement sa femme et de la laisser manquer de
tout.
Mais quelles pauvres, quelles misérables vengeances!
Livrer sa femme aux tribunaux? n'est-ce pas, de gaieté de coeur,
courir au-devant de l'opprobre, offrir son nom, son honneur, sa vie, à
la risée publique?
N'est-ce pas se mettre à la merci d'un avocat qui vous traîne dans la
boue. On ne défend pas la femme adultère, on attaque son mari, c'est
plus commode. Et quelle satisfaction obtiendrait-il? Berthe et Trémorel
seraient condamnés à un an de prison, à dix huit mois, à deux ans au
plus.
Tuer les coupables lui semblait plus simple; et encore! Il entrerait,
déchargerait sur eux un revolver, ils n'auraient pas le temps de se
reconnaître, leur agonie ne durerait pas une minute; et après? Il lui
faudrait se constituer prisonnier, subir un jugement, se défendre,
invoquer l'indulgence du législateur, risquer une condamnation.
Quant à chasser sa femme, c'était la livrer bénévolement à Hector. Il
devait supposer qu'ils s'adoraient, et il les voyait, quittant le
Valfeuillu la main dans la main, heureux, riant, se moquant de lui,
pauvre niais!
À cette pensée, il était pris d'accès de rage froide, tant il est vrai
que les pointes aiguës de l'amour-propre ajoutent une douleur aux plus
douloureuses blessures.
Aucune de ces vengeances vulgaires ne pouvait le satisfaire. Il voulait
quelque chose d'inouï, de bizarre, d'excessif, comme l'offense, comme
ses tortures.
Et il se reprenait à songer à toutes les histoires sinistres qu'il avait
lues, cherchant un supplice applicable aux circonstances présentes. Il
avait le droit d'être difficile, il était déterminé à attendre et,
d'avance, il avait fait le sacrifice de sa vie.
Une seule chose pouvait renverser ses projets, la lettre arrachée à
Jenny Fancy. Qu'était-elle devenue? L'avait-il donc perdue dans les bois
de Mauprévoir? Il l'avait cherchée partout et ne l'avait pas retrouvée.
Il s'accoutumait, d'ailleurs, à feindre, trouvant comme une jouissance
cruelle dans la contrainte qu'il s'imposait. Il avait su se composer une
contenance qui ne laissait rien deviner des pensées qui le hantaient.
C'est sans frissonnements apparents qu'il subissait les flétrissantes
caresses de cette femme jadis tant aimée; jamais il n'avait tendu à son
ami Hector une main plus largement ouverte.
Le soir, lorsqu'ils se trouvaient tous trois réunis sous la lampe, il
prenait sur lui d'être gai. Il bâtissait mille riants châteaux en
Espagne, pour plus tard, quand on lui permettrait de sortir, quand il
irait tout à fait bien.
Le comte de Trémorel se réjouissait.
--Voici Clément sur pied pour tout de bon cette fois, dit-il un soir à
Berthe.
Elle ne comprenait que trop le sens de cette phrase.
--Vous songez donc toujours à Mlle Courtois? demanda-t-elle.
--Ne m'avez-vous pas permis d'espérer?
--Je vous ai prié d'attendre Hector, et vous avez bien fait de ne pas
vous hâter. Je sais une femme qui vous apporterait non pas un, mais
trois millions de dot.
Il fut péniblement surpris. En vérité, il ne songeait qu'à Laurence, et
voici qu'un nouvel obstacle se dessinait!
--Et quelle est cette femme?
Elle se pencha à son oreille, et d'une voix frémissante:
--Je suis la seule héritière de Clément, dit-elle, il peut mourir, je
puis être veuve demain.
Hector fut comme pétrifié.
--Mais Sauvresy, répondit-il, se porte, Dieu merci! à merveille.
Berthe fixa sur lui ses grands yeux clairs, et, avec un calme effrayant,
dit:
--Qu'en savez-vous?
Trémorel ne voulut pas, n'osa pas demander la signification de ces
paroles étranges. Il était de ces hommes faibles qui fuient les
explications, qui, plutôt que de se mettre en garde lorsqu'il en est
temps encore, se laissent niaisement acculer par les circonstances.
Êtres mous et veules qui, avec une lâche préméditation, se bandent les
yeux pour ne pas voir le danger qui les menace, et qui, à une situation
nette et définie qu'ils n'ont pas le courage d'envisager, préfèrent les
langueurs du doute et les transactions de l'incertitude.
D'ailleurs, bien que redoutant Berthe et la détestant un peu, il
éprouvait, à mesurer ses angoisses, une puérile satisfaction. À voir
l'acharnement et la persistance qu'elle déployait pour le défendre, pour
le conserver, il concevait de sa valeur et de son mérite une estime plus
grande.
«Pauvre femme, pensait-il, voici que dans sa douleur de me perdre, de me
voir à une autre, elle est venue à souhaiter la mort de son mari.»
Et telle était son absence de sens moral, qu'il ne comprenait pas tout
ce qu'il y avait de vil, de répugnant d'odieux, dans les idées qu'il
supposait à Mme Sauvresy et dans ses propres réflexions.
Cependant, les alternatives de mieux et de plus mal de Sauvresy
donnaient tort à l'assurance du comte de Trémorel. Ce jour-là même, et
lorsqu'on croyait bien qu'enfin la convalescence de Sauvresy allait
désormais marcher rapidement, il fut obligé de se remettre au lit.
Cette rechute se déclara après un verre de quinquina qu'il avait
l'habitude, depuis une semaine, de prendre avant son repas du soir.
Seulement, cette fois, les symptômes changèrent du tout au tout, comme
si, à la maladie qui avait failli l'emporter, succédait une autre
maladie différente.
Il se plaignait de picotements à la peau, de vertiges, de commotions
convulsives qui contractaient et tordaient tous ses membres,
particulièrement ses bras. D'intolérables névralgies faciales lui
arrachaient des cris par moments. Un affreux goût de poivre, persistant,
tenace, que rien ne pouvait atténuer, lui faisait sans cesse ouvrir et
fermer la bouche. Il ressentait une agitation inquiète qui se traduisait
par des insomnies dont la morphine à hautes doses ne triomphait pas.
Enfin, il éprouvait un affaissement mortel et un froid de plus en plus
intense, venant non de l'extérieur mais de l'intérieur, comme si la
température du corps eût graduellement diminué.
Quant au délire, il avait complètement disparu, et le malade conservait
la parfaite lucidité de son intelligence.
Au milieu de telles épreuves, Sauvresy montrait la plus indomptable
vaillance, réagissant tant qu'il pouvait contre la douleur.
Jamais il n'avait paru attacher une importance si grande à
l'administration de son immense fortune. Perpétuellement il était en
conférence avec des gens d'affaires. Il mandait à tout propos des
notaires et des avocats et s'enfermait avec eux des journées entières.
Puis, sous prétexte qu'il lui fallait des distractions, il recevait tous
les gens d'Orcival qui le venaient voir, et quand par hasard il n'avait
pas de visiteur, vite il envoyait chercher quelqu'un, assurant que seul
il ne pouvait s'empêcher de songer à son mal, souffrant par là même bien
davantage.
De ce qu'il faisait, de ce qu'il tramait, pas un mot, et Berthe, réduite
aux conjectures, était dévorée d'anxiété.
Souvent, lorsqu'un homme d'affaires était resté avec son mari plusieurs
heures, elle le guettait à sa sortie, et se faisant aussi aimable, aussi
séduisante que possible, elle mettait en oeuvre toute sa finesse pour
obtenir quelque renseignement qui l'éclairât.
Mais nul de ceux auxquels elle s'adressait ne pouvait ou ne voulait
rassurer sa curiosité. Ils n'avaient tous que des réponses vagues, soit
que Sauvresy leur eût recommandé la discrétion, soit qu'ils n'eussent
rien à dire.
Personne, d'ailleurs, n'entendit Sauvresy se plaindre. Ses conversations
roulaient d'habitude sur Berthe et sur Hector. Il voulait que tout le
monde sût bien leur dévouement. Il ne les appelait que ses «anges
gardiens», bénissant le ciel de lui avoir donné une telle femme et un
tel ami.
Avec tout cela, si grave était son état que l'optimisme de Trémorel
commençait à désespérer. Ses alarmes étaient vives. Quelle situation lui
ferait la mort probable de son ami? Berthe, veuve, deviendrait
implacable, elle serait libre de tout oser, et que n'oserait-elle pas?
Il se promit qu'à la première occasion il s'efforcerait de démêler les
sentiments exacts de Mme Sauvresy. Elle vint d'elle même au-devant de
ses intentions.
C'était dans l'après-midi, le père Plantat était près du malade, ils
avaient la certitude de n'être ni écoutés, ni interrompus.
--Il me faut un conseil, Hector, commença Berthe, et seul vous pouvez me
le donner. Comment savoir, si, dans ces derniers jours, Clément n'a pas
changé ses dispositions à mon égard?
--Ses dispositions?
--Oui. Je vous ai dit que par un testament dont j'ai la copie, Sauvresy
me lègue toute sa fortune. Je tremble qu'il ne l'ait révoqué.
--Quelle idée!
--Ah! j'ai des raisons pour craindre. Est-ce que la présence au
Valfeuillu de tous ces gens de loi ne trahit pas quelque machination
perfide? Savez-vous que d'un trait de plume cet homme peut me ruiner.
Savez-vous qu'il peut m'enlever ses millions et me réduire aux cinquante
mille francs de ma dot!
--Mais il ne le fera pas, répondit-il, cherchant sottement à la
rassurer, il vous aime...
--Qui vous le garantit? interrompit-elle brusquement. Je vous ai annoncé
trois millions, c'est trois millions qu'il me faut, non pour moi,
Hector, mais pour vous; je les veux, je les aurai. Mais comment savoir,
comment savoir?...
L'indignation de Trémorel était grande. Voilà donc où l'avaient conduit
ses atermoiements, l'étalage de ses convoitises d'argent. Elle se
croyait le droit, maintenant, de disposer de lui sans se soucier de sa
volonté, l'achetant en quelque sorte. Et ne pouvoir, n'oser rien dire!
--Il faut patienter, conseilla-t-il, attendre...
--Attendre quoi? reprit-elle avec violence, qu'il soit mort?
--Ne parlez pas ainsi, fit-il.
--Pourquoi donc?
Berthe se rapprocha de lui, et d'une voix sourde, sifflante:
--Il n'a plus huit jours à vivre, dit-elle, et tenez...
Elle sortit de sa poche et lui montra un petit flacon de verre bleu
bouché à l'émeri.
--... Voici qui m'assure que je ne me trompe pas.
Hector devint livide et ne put retenir un cri d'horreur. Il comprenait
tout, maintenant, il s'expliquait l'inexplicable facilité de Berthe, son
affectation à ne plus parler de Laurence, ses propos bizarres, son
assurance.
--Du poison, balbutiait-il, confondu de tant de perversité, du poison!
--Oui, du poison.
--Vous ne vous en êtes pas servie?
Elle arrêta sur lui son regard insupportable de fixité, ce regard qui
brisait sa volonté, sous lequel d'ordinaire il se débattait en vain, et
d'une voix calme, appuyant sur chaque mot, elle répondit:
--Je m'en suis servie.
Certes, le comte de Trémorel était un homme dangereux, sans préjugés,
sans scrupules, ne reculant devant aucune infamie quand il s'agissait de
l'assouvissement de ses passions, capable de tout; mais ce crime
horrible réveilla en lui tout ce qui lui restait encore d'énergie
honnête.
--Eh bien! s'écria-t-il révolté, vous ne vous en servirez plus.
Il se dirigeait déjà vers la porte, frémissant, éperdu; elle l'arrêta.
--Avant d'agir, fit-elle froidement, réfléchissez. Vous êtes mon amant,
j'en fournirai la preuve; à qui ferez-vous entendre qu'étant mon amant
vous n'êtes pas mon complice?
Il sentit toute la portée de cette terrifiante menace dans la bouche de
Berthe.
--Allez, poursuivit-elle d'un ton ironique parlez, demandez à faire des
révélations. Quoi qu'il arrive, dans le bonheur ou dans l'infamie, nous
ne serons plus séparés, nos destinées seront pareilles.
Hector s'était laissé tomber pesamment sur un fauteuil, plus assommé que
s'il eût reçu un coup de massue.
Il prenait entre ses mains crispées son front qui lui semblait près
d'éclater. Il se voyait, il se sentait enfermé dans un cercle infernal
sans issue.
--Mais je suis perdu, balbutia-t-il sans savoir ce qu'il disait, je suis
perdu!...
Il était à faire pitié, sa figure était affreusement décomposée, de
grosses gouttes de sueur perlaient à la racine de chacun de ses cheveux,
ses yeux avaient l'égarement de la folie.
Berthe lui secoua rudement le bras, sa misérable lâcheté l'indignait.
--Vous avez peur, lui disait-elle, vous tremblez! Perdu! Vous ne
prononceriez pas ce mot, si vous m'aimiez autant que je vous aime.
Serez-vous perdu parce que je serai votre femme, parce qu'enfin nous
nous aimerons librement, à la face de toute la terre. Perdu! Mais vous
n'avez donc pas idée de ce que j'ai enduré? Vous ne savez donc pas que
je suis lasse de souffrir, lasse de craindre, lasse de feindre!
--Un si grand crime!
Elle eut un éclat de rire qui le fit frissonner.
--Il fallait, reprit-elle avec un regard écrasant de mépris, faire vos
réflexions le jour où vous m'avez prise à Sauvresy, le jour où vous avez
volé la femme de cet ami qui vous avait sauvé la vie. Pensez-vous que ce
crime soit moins grand, moins affreux? Vous saviez, comme moi, tout ce
qu'il y avait pour moi d'amour au fond du coeur de mon mari, vous
saviez qu'entre mourir et me perdre de cette façon, s'il lui eût fallu
choisir, il n'eût pas hésité.
--Mais il ne sait rien, balbutiait Hector, il ne se doute de rien.
--Vous vous trompez, Sauvresy sait tout.
--C'est impossible.
--Tout, vous dis-je, et cela depuis le jour où il est revenu si tard de
la chasse. Vous souvient-il qu'observant son regard, je vous ai dit:
«Hector, mon mari, se doute de quelque chose!» Vous avez haussé les
épaules. Vous rappelez-vous les pas dans le vestibule, le soir où
j'étais allée vous rejoindre dans votre chambre? Il nous avait épiés.
Enfin, voulez-vous une preuve plus forte, plus décisive? Examinez cette
lettre que j'ai retrouvée froissée, mouillée, dans la poche d'un de ses
vêtements.
En parlant ainsi, elle mettait sous ses yeux la lettre arrachée à miss
Jenny Fancy, et il la reconnaissait bien.
--C'est une fatalité, répétait-il, visiblement accablé, vaincu; mais
nous pouvons rompre. Berthe, je puis m'éloigner.
--Il est trop tard. Croyez-moi, Hector, c'est notre vie aujourd'hui que
nous défendons. Ah! vous ne connaissez pas Clément. Vous ne vous doutez
pas de ce que peut être la fureur d'un homme comme lui lorsqu'il
s'aperçoit qu'on s'est odieusement joué de sa confiance, qu'on l'a trahi
indignement. S'il ne m'a rien dit, s'il ne nous a rien laissé voir de
son implacable ressentiment, c'est qu'il médite quelque affreux projet
de vengeance.
Tout ce que disait Berthe n'était que trop probable, et Hector le
comprenait bien.
--Que faire? demanda-t-il, sans idée, presque sans voix, que faire?
--Savoir quelles dispositions il peut avoir prises?
--Mais comment?
--Je l'ignore encore. J'étais venue vous demander conseil et je vous
trouve plus lâche qu'une femme. Laissez-moi donc agir, ne vous occupez
plus de rien, puisque je prends tout sur moi.
Il voulut essayez une objection.
--Assez, dit-elle, il ne faut pas qu'il puisse nous ruiner, je verrai,
je réfléchirai...
On l'appelait en bas. Elle descendit, laissant Hector perdu dans ses
mortelles angoisses.
Le soir, après bien des heures, pendant que Berthe paraissait heureuse
et souriante, sa figure à lui portait si bien la trace de ses poignantes
émotions que Sauvresy lui demanda affectueusement s'il ne se trouvait
pas indisposé.
--Tu t'épuises à me veiller, mon bon Hector, disait-il, comment
reconnaître jamais ton paternel dévouement?
Trémorel n'avait pas la force de répondre.
«Et cet homme-là saurait tout! pensait-il. Quelle force, quelle courage!
Quel sort nous réserve-t-il donc?»
Cependant, le spectacle auquel il assistait lui faisait horreur.
Toutes les fois que Berthe donnait à boire à son mari, elle retirait de
ses cheveux une grande épingle noire, la plongeait dans la bouteille de
verre bleu et en détachait ainsi quelques grains blanchâtres qu'elle
faisait dissoudre dans les potions ordonnées par le médecin.
On devrait supposer que, dominé par des circonstances atroces, harcelé
de terreurs croissantes, le comte de Trémorel avait renoncé complètement
à la fille de M. Courtois. On se tromperait. Autant et plus que jamais,
il songeait à Laurence. Les menaces de Berthe, les obstacles devenus
infranchissables, les angoisses, le crime ne faisaient qu'augmenter les
violences, non de son amour, mais de sa passion pour elle, et attisaient
la flamme de ses convoitises pour sa personne.
Une lueur, petite, chétive, tremblante, qui éclairait les ténèbres de
son désespoir, le consolait, le ranimait, lui rendait le présent plus
facile à supporter.
Il se disait que Berthe ne pouvait songer à l'épouser au lendemain de la
mort de son mari. Des mois se passeraient, une année, et après il
saurait encore gagner du temps. Enfin, un jour, il signifierait ses
volontés.
Qu'aurait-elle à dire? Parlerait-elle du crime? Voudrait-elle le
compromettre comme complice? Qui la croirait? Comment arriverait-elle à
prouver, que lui, aimant et épousant une autre femme, avait intérêt à la
mort de Sauvresy? On ne tue pas un homme, son ami, pour son plaisir.
Provoquerait-elle une exhumation?
Elle se trouvait actuellement, supposait-il, dans une de ces crises qui
ne souffrent ni le libre arbitre, ni l'exercice de la raison.
Plus tard, elle réfléchirait, et alors elle serait arrêtée par la seule
probabilité de dangers dont la certitude, en ce moment, ne l'effrayait
aucunement.
Il ne voulait d'elle pour femme à aucun prix, jamais.
Il l'eût détestée riche à millions, il la haïssait pauvre, ruinée,
réduite à ses propres moyens. Et elle pouvait être ruinée, elle devait
l'être, si on admettait que Sauvresy fût instruit de tout.
Attendre ne l'inquiétait pas. Il se savait assez aimé de Laurence pour
être sûr qu'elle l'attendrait un an, trois ans s'il le fallait.
Déjà, il exerçait sur elle un empire d'autant plus absolu qu'elle ne
cherchait ni à combattre, ni à repousser cette pensée d'Hector qui
doucement l'envahissait, pénétrait tout son être, remplissait son
coeur et son intelligence.
Hector, en y appliquant tout l'effort de sa réflexion, se disait que
peut-être, dans l'intérêt de sa passion, autant valait que Berthe agît
comme elle le faisait.
Il s'efforçait de dompter les révoltes de sa conscience, en se prouvant
qu'en somme il n'était pas coupable.
De qui venait l'idée? D'elle. Qui l'exécutait? Elle seule. On ne pouvait
lui reprocher qu'une complicité morale et involontaire, forcée, imposée
en quelque sorte par le soin de sa défense légitime.
Parfois, pourtant, d'amères répugnances lui montaient à la gorge. Il eût
compris un meurtre soudain, violent, rapide. Il se fût expliqué le coup
de couteau ou le coup de poignard. Mais cette mort lente, versée goutte
à goutte, édulcorée de tendresses, voilée sous des baisers, lui
paraissait particulièrement hideuse.
Il avait peur et horreur de Berthe, comme d'un reptile, comme d'un
monstre. Si parfois ils se trouvaient seuls et qu'elle l'embrassât, il
frissonnait de la tête aux pieds. Elle était si calme, si avenante, si
naturelle; sa voix avait si bien les mêmes inflexions molles et
caressantes, qu'il n'en revenait pas. C'était sans s'interrompre de
causer qu'elle glissait son épingle à cheveux dans le flacon bleu, et il
ne surprenait en elle, lui qui l'étudiait, ni un tressaillement, ni un
frémissement, ni même un battement de paupières. Il fallait qu'elle fût
de bronze.
Cependant il trouvait qu'elle ne prenait pas assez de précautions, elle
pouvait être découverte, surprise. Il lui dit ses frayeurs, et combien
elle le faisait frémir à tout moment.
--Ayez donc confiance en moi, répondit-elle; je veux réussir, je suis
prudente.
--On peut avoir des soupçons?
--Qui?
--Eh! le sais-je? tout le monde, les domestiques, le médecin.
--Il n'y a nul danger? Et quand même!...
--On chercherait, Berthe, y songez-vous? On descendrait aux plus
minutieuses investigations.
Elle eut un sourire où éclatait la plus magnifique certitude.
--On peut chercher, reprit-elle, examiner, expérimenter, on ne
retrouvera rien. Vous imagineriez-vous que j'emploie niaisement
l'arsenic?
--De grâce, taisez-vous!...
--J'ai su me procurer un de ces poisons inconnus encore, qui défient
toutes les analyses; un de ces poisons dont bien des médecins, à cette
heure, et je parle des vrais, des savants, ne sauraient seulement pas
dire les symptômes.
--Mais où avez-vous pris... Il s'arrêta net devant ce mot: poison; il
n'osait le prononcer.
--Qui vous a donné _cela_? reprit-il.
--Que vous importe! J'ai su prendre de telles précautions que celui qui
me l'a donné court les mêmes dangers que moi, et il le sait. Donc, rien
à craindre de ce côté. Je l'ai payé assez cher pour qu'il n'ait jamais
l'ombre d'un regret.
Une objection abominable lui vint sur les lèvres. Il avait envie de
dire: «C'est bien lent!» Il n'eut pas ce courage, mais elle lut sa
pensée dans ses yeux.
--C'est bien lent parce que cela me convient ainsi, dit-elle. Avant
tout, il faut que je sache à quoi m'en tenir au sujet du testament, et
j'y travaille.
Elle ne s'occupait que de cela, en effet, et pendant les longues heures
qu'elle passait près du lit de Sauvresy, peu à peu, avec des nuances
insaisissables à force de délicatesse, avec les plus infinies
précautions, elle amenait la pensée défiante du malade à ses
dispositions dernières.
Si bien que lui-même il aborda ce sujet d'un si poignant intérêt pour
Berthe.
Il ne comprenait pas, disait-il, qu'on n'eût pas toujours ses affaires
en ordre, et ses volontés suprêmes écrites, en cas de malheur.
Qu'importe qu'on soit bien portant ou malade?
Aux premiers mots, Berthe essaya de l'arrêter. De telles idées lui
faisaient, gémissait-elle, trop de peine.
Même, elle pleurait des larmes très réelles, qui glissaient, brillantes
comme des diamants, le long de ses joues et la rendaient plus belle et
plus irrésistible, des larmes vraies, qui mouillaient son mouchoir de
fine batiste.
--Folle, lui disait Sauvresy, chère folle, crois-tu donc que cela fait
mourir?
--Non, mais je ne veux pas.
--Laisse donc. Avons-nous été moins heureux parce que le lendemain de
mon mariage j'ai fait un testament qui te donne toute ma fortune? Et,
tiens, tu dois en avoir une copie; si tu étais complaisante, tu irais me
la chercher.
Elle devint toute rouge, puis fort pâle. Pourquoi demandait-il cette
copie? Voulait-il la déchirer? Une rapide réflexion la rassura. On ne
déchire pas une pièce que d'un mot sur une autre feuille de papier on
peut anéantir.
Cependant, elle se défendit un peu.
--J'ignore où est cette copie.
--Je le sais, moi. Elle est dans le tiroir à gauche de l'armoire à
glace: Va, tu me feras bien plaisir.
Et pendant qu'elle était sortie:
--Pauvre femme, dit Sauvresy à Hector, pauvre Berthe adorée, si je
mourais, elle ne me survivrait pas.
Trémorel ne trouvait rien à répondre, son anxiété était inexprimable et
visible.
«Et cet homme-là se douterait de quelque chose! pensait-il, non, ce
n'est pas possible.»
Berthe rentrait.
--J'ai trouvé, disait-elle.
--Donne.
Il prit cette copie de son testament, et la lut avec une satisfaction
évidente, hochant la tête à certains passages où il rappelait son amour
pour sa femme.
Quand il eut fini sa lecture:
--Maintenant, demanda-t-il, donnez-moi une plume avec de l'encre.
Hector et Berthe lui firent remarquer qu'écrire allait le fatiguer, mais
il fallut le contenter. Placés au pied du lit, hors de la vue de
Sauvresy, les deux coupables échangeaient les regards les plus inquiets.
Que pouvait-il écrire ainsi? Mais il venait de terminer.
--Prends, dit-il à Trémorel, lis tout haut ce que je viens d'ajouter.
Hector se rendit au désir de son ami, bien que sentant que l'émotion
devait faire chevroter sa voix, et il lut:
«Aujourd'hui (le jour et la date), sain d'esprit, bien que
souffrant, je déclare n'avoir pas une ligne à changer à ce
testament. Jamais je n'ai plus aimé ma femme, jamais je n'ai tant
désiré la faire héritière, si je viens à mourir avant elle, de tout
ce que je possède.