CLÉMENT SAUVRESY.»

Si forte était Berthe, si parfaitement et toujours maîtresse de ses

impressions, qu'elle parvint à refouler la satisfaction immense qui

l'inondait. Tous ses voeux étaient comblés, et pourtant elle parvint à

voiler de tristesse l'éclat de ses beaux yeux.

--À quoi bon! fit-elle avec un soupir.

Elle disait cela, mais une demi-heure plus tard, seule avec Trémorel,

elle se livrait à tous les enfantillages de la joie la plus folle.

--Plus rien à craindre, disait-elle, plus rien. À nous maintenant la

liberté, la fortune, l'ivresse de notre amour, le plaisir, la vie, toute

la vie! Trois millions, Hector, nous avons trois millions au moins! Je

le tiens donc, ce testament! Désormais il n'entrera plus un homme

d'affaires ici. C'est maintenant que je vais me hâter.

Incontestablement, le comte était content de la savoir libre, parce

qu'on se défait bien plus facilement d'une veuve millionnaire que d'une

pauvre femme sans le sou. L'action de Sauvresy calmait bien des anxiétés

aiguës.

Cependant, cette expansion de gaieté pareille à un éclat de rire, cette

inaltérable sécurité lui semblèrent monstrueuses. Il eût souhaité plus

de solennité dans le crime, quelque chose de grave et de recueilli. Il

jugea qu'il devait au moins calmer ce délire.

--Vous penserez plus d'une fois à Sauvresy, fit-il d'une voix sombre.

Elle fit une roulade: prrr, et vivement répondit:

--À lui? quand et pourquoi faire? Ah! son souvenir ne sera pas lourd.

J'espère bien que nous ne cesserons pas d'habiter le Valfeuillu qui me

plaît, seulement nous aurons un hôtel à Paris, le vôtre que nous

rachèterons. Quel bonheur, mon Hector, quelle félicité!

La seule perspective de ce bonheur entrevu l'épouvantait au point de lui

inspirer un bon mouvement. Il espéra toucher Berthe.

--Une dernière fois, je vous en conjure, lui dit-il, renoncez à ce

terrible, à ce dangereux projet. Vous voyez bien que vous vous abusiez,

que Sauvresy ne se doute de rien, qu'il vous aime toujours.

L'expression de la physionomie de la jeune femme changea brusquement,

elle restait pensive.

--Ne parlons plus de cela, dit-elle enfin. Il se peut que je me trompe.

Il se peut qu'il n'ait que des doutes, il se peut que, même ayant

découvert quelque chose, il espère me ramener à force de bonté. C'est

que voyez-vous...

Elle se tut. Peut-être ne voulait-elle pas l'effrayer.

Il ne l'était déjà que trop. Le lendemain, ne pouvant supporter la vue

de cette agonie, craignant sans cesse de se trahir, il partit pour Melun

sans rien dire. Mais il avait laissé son adresse, et, sur un mot d'elle,

lâchement il revint. Sauvresy le redemandait à grands cris.

Elle lui avait écrit une lettre d'une inconcevable imprudence qui lui

fit dresser les cheveux sur la tête.

Il comptait à son retour lui adresser des reproches, c'est elle qui lui

en adressa.

--Pourquoi cette fuite?

--Je ne saurais rester ici, je souffre, je tremble, je meurs.

--Quel lâche vous faites! dit-elle.

Il voulait répliquer, mais elle mit un doigt sur sa bouche, en montrant

de l'autre main la porte de la pièce voisine.

--Chut!... il y a là trois médecins en consultation depuis une heure, et

je n'ai pu réussir à surprendre une seule de leurs paroles. Qui sait ce

qu'ils disent? Je ne serai tranquille qu'après leur départ.

Les transes de Berthe n'étaient pas sans quelque fondement. Lors de la

dernière rechute de Sauvresy, quand il s'était plaint de névralgies très

douloureuses à la face, et d'un odieux goût de poivre, le docteur R...

avait laissé échapper un singulier mouvement de lèvres.

Ce n'était rien, ce mouvement, mais Berthe l'avait surpris, elle avait

cru y deviner l'involontaire traduction d'un soupçon rapide, et il était

resté présent à son esprit comme un avertissement et une menace.

Le soupçon, cependant, s'il y en eût jamais un, dut s'évanouir bien

vite. Douze heures plus tard, les phénomènes avaient complètement changé

et le lendemain le malade éprouvait tout autre chose. Même, cette

variété d'indices, cette inconsistance des symptômes n'avait pas dû peu

contribuer à égarer les conjectures des médecins.

Depuis ces derniers jours, Sauvresy ne souffrait presque plus,

affirmait-il, et reposait assez bien la nuit. Mais il accusait des

accidents bizarres, déconcertants et parfois excessifs.

Évidemment il allait s'affaiblissant d'heure en heure, il s'éteignait et

tout le monde s'en apercevait.

C'est en cet état de choses que le docteur R... avait demandé une

consultation et lorsque Trémorel reparut, Berthe, le coeur serré, en

attendait les résultats.

Enfin, la porte du petit salon s'ouvrit et la placide figure des hommes

de l'art dut rassurer l'empoisonneuse.

Désolantes étaient les conclusions de cette consultation. Tout avait été

tenté, épuisé, on n'avait négligé aucune des ressources humaines; on ne

pouvait plus rien attendre que de l'énergique constitution du malade.

Plus froide que le marbre, immobile, les yeux pleins de larmes, Berthe,

en écoutant cet arrêt cruel, offrait si bien l'image parfaite de la

Douleur ici-bas, que tous ces vieux médecins en furent remués.

--N'y a-t-il donc plus d'espoir, Ô mon Dieu! s'écria-t-elle d'une voix

déchirante.

C'est à peine si le docteur R... osa essayer de la rassurer un peu. Il

lui répondit vaguement quelques-unes de ces phrases banales qui

signifient tout et ne veulent rien dire, et qui sont comme le lieu

commun; des consolations qu'on sait inutiles.

--Il ne faut jamais désespérer, disait-il, chez des malades de l'âge de

Sauvresy, la nature, lorsqu'on s'y attend le moins, fait souvent des

miracles.

Mais ayant pris Hector à part, le docteur l'engagea à préparer au coup

terrible cette malheureuse jeune femme, si dévouée, si intéressante et

qui aimait tant son mari.

--Car, voyez-vous, ajouta-t-il, je ne crois pas que M. Sauvresy puisse

vivre plus de deux jours.

L'oreille au guet, Berthe avait surpris le fatal ultimatum de la

Faculté, et Trémorel en revenant de conduire les médecins consultants la

trouva rayonnante. Elle lui sauta au cou.

--C'est maintenant, disait-elle, que l'avenir vraiment nous appartient.

Un seul point noir, imperceptible, obscurcissait notre horizon et il

s'est dissipé. À moi de réaliser la prédiction du docteur R...

Ils dînèrent tous deux comme d'ordinaire dans la salle à manger, pendant

qu'une des femmes de chambre restait près du malade.

Berthe était d'une gaieté expansive qu'elle avait peine à dissimuler. La

certitude du succès et de l'impunité, l'assurance de toucher au but la

faisaient se départir de sa dissimulation si habile. Malgré la présence

des domestiques, elle parlait vivement à mots couverts de sa délivrance

prochaine. Ce mot: délivrance, fut prononcé.

Elle fut ce soir-là l'imprudence même. Un doute, chez un seul des

domestiques, moins que cela, une mauvaise disposition, et elle pouvait

être compromise, perdue.

À tout moment Hector, qui sentait ses cheveux se dresser sur sa tête,

lui donnait des coups de pied sous la table en roulant de gros yeux pour

la faire taire; en vain. C'est qu'il est de ces heures où l'armure de

l'hypocrisie devient si lourde à porter, qu'on est forcé coûte que coûte

de la déposer, ne fût-ce qu'un instant, pour se délasser, pour se

détirer. Heureusement on apporta le café et les gens se retirèrent.

Pendant qu'Hector fumait son cigare, Berthe, plus librement, poursuivait

son rêve. Elle comptait passer au Valfeuillu tout le temps de son deuil,

et Hector, pour garder les apparences, louerait dans les environs

quelque jolie petite maison où elle irait le surprendre, le matin.

L'ennui, c'est qu'il lui faudrait faire semblant de pleurer Sauvresy

mort, comme elle avait fait semblant de l'aimer vivant. Elle n'en aurait

donc jamais fini avec cet homme! Enfin un jour viendrait où, sans

scandaliser les imbéciles, elle pourrait quitter les vêtements noirs.

Quelle fête! Puis ils se marieraient. Où? À Paris ou à Orcival.

Puis, elle s'inquiétait du délai après lequel une veuve a le droit de

choisir un nouveau mari, car il y a une loi, à ce sujet, et elle disait

qu'elle avait envie d'en finir le soir même, que ce serait un jour de

gagné. Hector dut lui prouver longuement qu'attendre était

indispensable; on courait à brusquer des dangers réels.

Lui aussi cependant il eût voulu voir son ami sous la terre, pour en

finir avec ses terreurs, pour secouer l'obsession épouvantable de

Berthe.

Le crime d'Orcival · 第 51 / 79 题