Alors elle se précipita, elle se jeta sur lui, les bras ouverts et les
deux ombres se confondirent en une longue étreinte.
Sauvresy ne put retenir un cri terrible qui se perdit au milieu des
mugissements du vent. Il avait demandé une certitude; il l'avait. La
vérité éclatait, indiscutable, évidente. Il n'avait plus à rien
chercher, maintenant, rien, que le moyen de punir sûrement,
terriblement.
Berthe et Hector causaient amicalement, elle appuyée contre sa poitrine,
lui baissant la tête par moments pour embrasser ses beaux cheveux.
Sauvresy comprit qu'elle allait descendre, qu'il ne pouvait songer à
aller chercher la lettre et en toute hâte il rentra, oubliant, tant il
redoutait d'être surpris, de remettre les verrous à la porte du jardin.
Ce n'est qu'une fois arrivé dans sa chambre qu'il s'aperçut qu'il était
resté dans la neige; même il gardait quelques gros flocons à ses
sandales et elles étaient toutes mouillées. Vivement il les lança sous
le lit tout au fond, et se recoucha, faisant semblant de dormir.
Il était temps: Berthe rentrait. Elle s'approcha de son mari, et croyant
qu'il ne s'était pas réveillé, elle revint prendre sa broderie près du
feu.
Elle n'avait pas fait dix points que Trémorel reparut. Il n'avait pas
pensé à monter son journal et revenait le chercher. Il semblait inquiet.
--Êtes-vous sortie, ce soir, madame? lui demanda-t-il, de cette voix
chuchotante qu'on prend involontairement dans la chambre des malades.
--Non.
--Tous les domestiques sont bien couchés?
--Je le suppose, du moins. Mais pourquoi ces questions?
--C'est que depuis que je suis monté, c'est-à-dire depuis moins d'une
demi-heure, quelqu'un est allé dans le jardin et est rentré.
Berthe le regarda d'un air singulièrement inquiet.
--Êtes-vous sûr de ce que vous dites?
--Parfaitement. Il y a de la neige, et la personne qui est sortie en a
rapporté à ses chaussures. Cette neige, tombée sur les dalles du
vestibule, a fondu...
Mme Sauvresy prit brusquement la lampe, interrompant Hector.
--Venez, dit-elle.
Trémorel ne s'était pas trompé. On voyait çà et là de petites flaques
d'eau, très apparentes sur les carreaux noirs.
--Peut-être cette eau est-elle là depuis assez longtemps, hasarda
Berthe.
--Non. Il n'y avait rien tout à l'heure, j'en mettrais ma main au feu,
et d'ailleurs, voyez, là, tenez il y a encore un peu de neige qui n'a
pas fondu.
--C'est sans doute un domestique?
Hector était aller examiner la porte.
--Je ne le crois pas, répondit-il, un domestique aurait remis les
verrous et, vous le voyez, ils sont tirés. C'est cependant moi qui, ce
soir, ai fermé la porte, et je me rappelle parfaitement les avoir
poussés.
--C'est extraordinaire.
--Et de plus, remarquez-le, les traces d'eau ne vont pas plus loin que
la porte du salon.
Ils restèrent silencieux, palpitants, échangeant des regards pleins
d'anxiété. La même pensée terrifiante leur venait à tous deux.
--Si c'était lui?
Mais pourquoi serait-il allé au jardin? Ce ne pouvait être pour les
épier. Ils ne songeaient pas à la fenêtre.
--Ce ne peut être Clément, dit enfin Berthe, il dormait lorsque je suis
sortie, et il dort encore maintenant du sommeil le plus calme et le plus
profond.
Penché sur son lit, Sauvresy écoutait ceux qui étaient devenus ses
ennemis les plus abhorrés. Il maudissait son imprudence, comprenait bien
qu'il n'était pas fait pour les machinations perfides.
«Pourvu, pensait-il qu'ils n'aient pas l'idée de visiter ma robe de
chambre et de chercher mes sandales.»
Heureusement cette idée si simple ne leur vint pas, et ils se séparèrent
après avoir tout fait pour se rassurer mutuellement. Mais chacun, au
fond de son âme, emportait un doute poignant.
Cette nuit-là même, Sauvresy eut une crise affreuse. Après cette lueur
de raison, le délire, cet hôte terrible, emplit de nouveau son cerveau
de ses fantômes.
Le docteur R..., le lendemain matin, le déclara plus en danger que
jamais; à ce point, qu'il expédia une dépêche à Paris pour prévenir de
son absence, et annonça qu'il allait rester deux ou trois jours au
Valfeuillu.
Le mal redoublait de violence, mais sa marche devenait de plus en plus
certaine. Les symptômes les plus contradictoires se produisaient.
C'était chaque jour un phénomène nouveau, déconcertant toutes les
prévisions des médecins. C'est qu'aussitôt que Sauvresy avait une heure
de rémission, il revoyait l'abominable scène de la fenêtre, et le mieux
s'envolait.
Il ne s'était d'ailleurs pas trompé. Berthe avait, ce soir-là, une grâce
à demander à Hector.
Le maire d'Orcival devait, le surlendemain, se rendre à Fontainebleau
avec toute sa famille, et il avait proposé au comte de Trémorel de
l'accompagner. Hector avait accepté l'offre avec empressement, on devait
atteler à une grande voiture de chasse quatre chevaux qu'il conduirait à
grandes guides, M. Courtois ayant--et avec raison--la plus grande
confiance en son habileté.
Or, Berthe qui ne pouvait tolérer cette idée, qu'il passerait toute une
journée avec Laurence, venait le conjurer de se dégager. Il ne manquait
pas, elle le lui prouvait, de prétextes excellents. Était-il convenable
qu'il s'en allât en partie de plaisir pendant que l'existence de son ami
était en péril!
Il ne voulait pas absolument d'abord. Mais à force de prières et surtout
de menaces, elle le décida, et elle ne descendit qu'après qu'il lui eut
juré qu'il écrirait, le soir même une lettre d'excuses à M. Courtois. Il
tint sa parole, mais il finissait par être excédé de cette tyrannie. Il
était las d'immoler sans cesse sa volonté, de sacrifier sa liberté à ce
point qu'il ne pouvait rien projeter, rien dire, rien promettre, avant
d'avoir consulté l'oeil clair de cette femme jalouse qui ne permettait
pas qu'il s'écartât du cercle de ses jupons.
De plus en plus, la chaîne devenait lourde et le meurtrissait, et il
commençait à comprendre qu'elle ne se délierait pas seule, à la longue,
mais que tôt ou tard il lui faudrait la briser.
Il n'avait jamais aimé Berthe, ni Fancy, ni personne probablement, et il
aimait la fille du maire d'Orcival.
Le million qui devait former sa couronne de mariée avait commencé par
l'éblouir, mais peu à peu il avait subi le charme pénétrant qui
s'exhalait de la personne de Laurence. Il était séduit, lui, le viveur
blasé, par tant de grâces, tant d'innocence naïve, par tant de candeur
et de beauté. Si bien qu'il eût épousé Laurence pauvre, comme Sauvresy
avait épousé Berthe.
Mais cette Berthe, il la redoutait trop pour la braver ainsi tout à
coup, et il se résigna à attendre encore, à ruser. Dès le demain de la
scène au sujet de Fontainebleau, il se déclara souffrant, attribuant son
malaise au manque d'exercice, et tous les jours il monta à cheval deux
ou trois heures. Il n'allait pas bien loin; il allait jusque chez M.
Courtois.
Berthe, tout d'abord, n'avait rien vu de suspect à ces promenades du
comte de Trémorel. Il sortait à cheval et cela la rassurait, comme
certains maris qui se croient à l'abri de tout malheur parce que leur
femme ne se promène qu'en voiture.
Mais après quelques jours, l'examinant mieux, elle crut découvrir en lui
une certaine satisfaction intime qu'il s'efforçait de voiler sous une
contenance fatiguée. Il avait beau faire, il se dégageait de toute sa
personne comme un rayonnement de bonheur.
Elle eut des doutes, et ils grandirent à chaque sortie nouvelle. Les
plus tristes conjectures l'agitaient tant qu'Hector était absent. Où
allait-il? Probablement rendre visite à cette Laurence qu'elle redoutait
et détestait.
Ses pressentiments de maîtresse jalouse ne la trompaient pas, elle le
vit bien.
Un soir, Hector reparut, portant à sa boutonnière une branche de bruyère
que Laurence elle-même y avait passée et qu'il avait oublié de retirer.
Berthe prit doucement cette fleur, l'examina, la flaira, et se
contraignant à sourire alors qu'elle endurait les plus cruels
déchirements de la jalousie:
--Voici, dit-elle, une charmante variété de bruyère.
--C'est ce qu'il m'a semblé, répondit Hector d'un ton dégagé, bien que
je ne m'y connaisse pas.
--Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander qui vous l'a donnée?
--Aucune. C'est un cadeau de notre cher juge de paix, le père Plantat.
Tout Orcival savait parfaitement que, de sa vie, le juge de paix, ce
vieil horticulteur maniaque, n'avait donné une fleur à qui que ce fût,
sauf à Mlle Courtois. La défaite était malheureuse, et Berthe ne
pouvait en être dupe.
--Vous m'aviez promis, Hector, commença-t-elle de cesser de voir Mlle
Courtois, de renoncer à ce mariage.
Il essaya de répondre.
--Laissez-moi parler, fit-elle, vous vous expliquerez après. Vous avez
manqué à votre parole, vous vous êtes joué de ma confiance, je suis
folle de m'en étonner. Seulement, aujourd'hui, après mûres réflexions,
je viens vous dire que vous n'épouserez pas Mlle Courtois.
Aussitôt, sans attendre sa réplique, elle entama l'éternelle litanie des
femmes séduites ou qui prétendent l'avoir été. Pourquoi était-il venu?
Elle était heureuse dans son ménage, avant de le connaître. Elle
n'aimait pas Sauvresy, il est vrai, mais elle l'estimait, il était bon
pour elle. Ignorant les félicités divines de la passion vraie, elle ne
les désirait pas. Mais il s'était montré et elle n'avait pas su résister
à la fascination. Pourquoi avait-il abusé de ce qu'irrésistiblement elle
se sentit entraînée vers lui. Et maintenant, après l'avoir perdue, il
prétendait se retirer, en épouser une autre, lui laissant pour souvenir
de son passage, la honte et le remords d'une faute abominable.
Trémorel l'écoutait, abasourdi de son audace. C'était à n'y pas croire!
quoi! elle osait prétendre que c'était lui qui avait abusé de son
inexpérience, quand, au contraire, la connaissant mieux, il avait été
parfois épouvanté de sa perversité. Telle était la profondeur de la
corruption qu'il découvrait en elle, qu'il se demandait s'il était son
premier amant ou le vingtième.
Mais elle l'avait si bien poussé à bout, elle lui avait si rudement fait
sentir son implacable volonté, qu'il était décidé à tout plutôt que de
subir davantage ce despotisme. Il s'était promis qu'à la première
occasion il résisterait. Il résista.
--Eh bien, oui, déclara-t-il nettement, je vous trompais, je n'ai pas
d'avenir, ce mariage m'en assure un, je me marie.
Et il reprit tous ses raisonnements passés jurant que moins que jamais
il aimait Laurence, mais que de plus en plus il convoitait l'argent.
--La preuve, continuait-il, c'est que si demain vous me trouviez une
femme ayant douze cent mille francs au lieu d'un million, je
l'épouserais préférablement à Mlle Courtois.
Jamais elle ne lui aurait cru tant de courage. Il y avait si longtemps
qu'elle le pétrissait comme la cire molle, que cette résistance
inattendue la déconcerta. Elle était indignée, mais en même temps elle
éprouvait cette satisfaction malsaine qui délecte certaines femmes
lorsqu'elles rencontrent un maître qui les bat, et son amour pour
Trémorel, qui allait faiblissant, reprenait une nouvelle énergie. Puis
il avait trouvé cette fois des accents pour la convaincre. Elle le
méprisait assez pour le supposer très capable de se marier uniquement
pour de l'argent.
Quand il eut terminé:
--C'est donc bien vrai, lui dit-elle, vous ne tenez qu'au million?
--Je vous l'ai juré cent fois.
--Vous n'aimez vraiment pas Laurence?
--Berthe, ma bien-aimée, je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais que
vous.
Il pensait qu'ainsi, berçant Berthe de paroles d'amour, il parviendrait
à l'endormir jusqu'au jour de son mariage. Et une fois marié, il se
souciait bien, vraiment, de ce qui adviendrait. Que lui importait
Sauvresy! La vie de l'homme fort n'est qu'une suite d'amitiés brisées.
Qu'est-ce, en somme, qu'un ami? Un être qui peut et doit vous servir.
L'habileté consiste précisément à rompre avec les gens, le jour où ils
cessent de vous être utiles.
De son côté, Berthe réfléchissait.
--Écoutez, dit-elle enfin à Hector, je ne saurais là, froidement, me
résigner au sacrifice que vous exigez. De grâce, laissez-moi quelques
jours encore pour m'habituer au coup terrible. Attendez... vous me devez
bien cela, laissez Clément se rétablir.
Il n'en revenait pas de la voir si facile et si douce.
Qui se serait attendu à de telles concessions si aisément obtenues.
L'idée d'un piège ne lui venait pas.
Dans son ravissement, il eut un transport d'enthousiasme qui eût pu
éclairer Berthe, mais qui passa inaperçu. Il lui prit la main et
l'embrassa avec transport en disant:
--Ah! vous êtes bonne, et vous m'aimez vraiment.