Au brouillard du matin avait succédé une petite pluie fine, pénétrante,
glaciale. Mais Sauvresy ne s'en apercevait pas. Il allait, la tête nue,
dans la campagne, par les chemins de traverse, au hasard, sans
direction, sans but. Il parlait haut, tout en marchant, s'arrêtait tout
à coup, puis reprenait sa course, et des exclamations bizarres lui
échappaient.
Les paysans des environs qu'il rencontrait, et qui tous le
connaissaient, se retournaient ébahis après l'avoir salué, et le suivant
des yeux, se demandaient si le maître du Valfeuillu n'était pas devenu
fou.
Il n'était pas fou, malheureusement. Foudroyé par une catastrophe
inouïe, qui l'atteignait en plein bonheur, son cerveau avait été pour un
moment frappé de paralysie. Mais il recueillait une à une ses idées
éparses, et avec la faculté de penser, la faculté de souffrir lui
revenait.
Il en est des crises morales comme des crises physiques. Aussitôt après
un choc terrible qui fracture le crâne ou qui brise un membre, on
ressent une douleur épouvantable, il est vrai, mais vague, mais
indéterminée et que suit un engourdissement plus ou moins prolongé.
C'est plus tard qu'on éprouve véritablement le mal: il va grandissant,
redoublant d'intensité de minute en minute, poignant, intolérable,
jusqu'au moment où il arrive à son apogée.
Ainsi chacune des réflexions de cet homme si malheureux augmentait sa
mortelle angoisse.
Quoi! c'était Berthe et Hector qui le trompaient, qui le déshonoraient.
Elle, une femme aimée jusqu'à l'idolâtrie; lui, son meilleur, son plus
ancien ami. Une malheureuse qu'il avait arrachée à la misère, qui lui
devait tout; un gentilhomme ruiné qu'il avait ramassé le pistolet sur la
tempe et qu'il avait recueilli ensuite.
Et c'est chez lui, sous son toit, que se tramait cette infamie sans nom.
S'était-on assez joué de sa noble confiance, avait-il été assez
misérablement pris pour dupe!
L'affreuse découverte empoisonnait non seulement l'avenir, mais encore
le passé.
Il eût voulu pouvoir rayer de sa vie, anéantir ces années écoulées près
de Berthe, que la veille encore il appelait ses seules années de
bonheur. Le souvenir de ses félicités d'autrefois emplissait son âme de
dégoût, de même que la pensée de certains aliments soulève l'estomac.
Mais comment cela s'était-il fait? Quand? Comment ne s'était-il aperçu
de rien?
Mille détails lui revenaient à la mémoire qui eussent dû l'éclairer s'il
n'eût été frappé d'aveuglement. Il se rappelait maintenant certains
regards de Berthe, certaines inflexions de voix qui étaient un aveu.
Et dans toute cette histoire du mariage de Trémorel avec Mlle
Courtois, s'était-on assez moqué de sa crédulité! Ainsi s'expliquaient,
croyait-il, les hésitations d'Hector, ses enthousiasmes soudains, ses
revirements.
Ce projet, qui traînait depuis si longtemps, c'était un bandeau plus
épais appliqué sur ses yeux.
Par moments, il essayait de douter. Il est de ces malheurs si grands
qu'il faut plus que l'évidence pour qu'on y croie absolument.
--Ce n'est pas possible, murmurait-il, ce n'est pas possible!
Assis sur un tronc d'arbre renversé, au milieu de la forêt de
Mauprévoir, il étudiait, pour la dixième fois depuis quatre heures,
cette lettre fatale.
--Elle prouve tout, disait-il, et elle ne prouve rien.
Et il relisait encore:
_«N'allez pas demain à Petit-Bourg...»_
Eh bien, n'avait-il pas été, dans sa confiance imbécile, jusqu'à dire
maintes et maintes fois au comte de Trémorel:
--Je serai absent demain, reste donc pour tenir compagnie à Berthe.
Cette phrase n'avait donc aucune signification positive. Mais pourquoi
avoir ajouté:
«... _Ou plutôt revenez-en avant déjeuner_.»
Voilà qui décelait la crainte, c'est-à-dire la faute. Partir, revenir
aussitôt, c'était prendre une précaution, aller au-devant d'un soupçon.
Puis, pourquoi «_Il_», et non pas Clément? L'expression de ce mot est
saisissante. «_Il_», c'est l'être cher, l'adoré, ou le maître que l'on
exècre. Pas de milieu: c'est le mari ou l'amant. «_Il_» n'est jamais un
indifférent. Un mari est perdu le jour où sa femme, en parlant de lui,
dit: «_Il_.»
Mais quand Berthe avait-elle écrit ces cinq lignes? Un soir, sans doute,
après qu'ils s'étaient retirés dans la chambre conjugale. Il lui avait
dit: «Je vais demain à Melun» et aussitôt elle avait à la hâte griffonné
ce billet et l'avait envoyé plié dans un livre à son amant.
--Son amant!
Il prononçait ce mot tout haut, comme pour se l'apprendre, comme pour se
bien convaincre de l'horrible réalité. Il disait:
--Ma femme, ma Berthe, a un amant!...
L'édifice de son bonheur qui lui avait paru solide à défier tous les
orages de la vie s'écroulait, et il restait là, éperdu, au milieu des
décombres.
Plus de bonheur, de joies, d'espérances, rien. Sur Berthe seule
reposaient tous ses projets d'avenir, son nom était mêlé à tous ses
rêves, ou plutôt elle était à la fois l'avenir et le rêve.
Il l'avait tant aimée, qu'elle était devenue quelque chose de lui, et
qu'il ne pouvait se comprendre sans elle. Berthe perdue, il ne voyait
aucun but vers lequel se diriger, il n'avait plus de raison de vivre.
Il sentait si bien que tout, en lui, était brisé qu'il eut l'idée d'en
finir. Il avait son fusil, des balles, on attribuerait sa mort à un
accident de chasse, et tout serait dit.
Oui, mais eux!
Ah! sans doute, continuant leur comédie infâme, ils feraient semblant de
le pleurer, tandis qu'en réalité leur coeur déborderait de joie. Plus
de mari, plus de contrainte, de ruses, de frayeurs. Son testament
assurant toute sa fortune à Berthe, ils seraient riches. Ils vendraient
tout, et ils s'en iraient gaiement s'aimer en liberté, bien loin, en
Italie, à Venise, à Florence.
Quant à son souvenir, à lui, pauvre mari trop confiant, il resterait
pour eux le souvenir d'un être ridicule, qu'on trompe, qu'on bafoue et
qu'on méprise.
--Jamais! s'écria-t-il, ivre de fureur, jamais! Je veux me tuer, mais il
faut auparavant que je me venge.
Mais il avait beau chercher, il ne trouvait aucun châtiment assez cruel,
assez terrible. Quel supplice pouvait faire expier les effroyables
tortures qu'il endurait?
Il se dit que pour mieux assurer sa vengeance il lui faudrait attendre,
et il se jura qu'il attendrait. Il se jura qu'il saurait feindre une
inaltérable sécurité, qu'il saurait se résigner à tout voir, à tout
entendre.
«Ma perfidie, pensait-il, égalera la leur.»
C'est qu'une duplicité savante était indispensable. Berthe était la
finesse même et elle était femme, au premier soupçon que son mari se
doutait de quelque chose, à fuir avec son amant. Hector, maintenant, ne
possédait-il pas, grâce à lui, tout près de quatre cent mille francs?
Cette idée qu'ils pourraient échapper à sa vengeance lui rendit avec son
énergie toute la lucidité de son esprit.
Alors seulement il songea au temps écoulé, à la pluie qui tombait à
torrents, à l'état de ses vêtements. «Bast! pensa-t-il, j'arrangerai une
histoire selon ce qu'on me dira.»
Il n'était guère qu'à une lieue de chez lui, mais il lui fallut, à lui,
excellent marcheur, plus d'une heure et demie pour faire cette lieue. Il
était brisé, anéanti, il se sentait glacé jusque dans la moelle des os.
Mais lorsqu'il rentra au Valfeuillu, il avait réussi à reprendre son
visage habituel, sa gaieté qui exprimait si bien sa sécurité parfaite.
On l'avait attendu, mais il ne put prendre sur lui, en dépit de ses
serments, de s'asseoir à table entre cet homme et cette femme, ses deux
plus cruels ennemis. Il déclara qu'ayant pris froid il ne se sentait pas
bien et allait se mettre au lit.
Vainement Berthe insista pour qu'il avalât au moins un bol de bouillon
bien chaud avec un verre de bordeaux.
--Sérieusement, fit-il, je ne me sens pas bien.
Lorsque Sauvresy se fut retiré:
--Avez-vous remarqué, Hector? demanda Berthe.
--Quoi?
--Mon mari a quelque chose d'extraordinaire.
--C'est fort possible, après être resté toute la journée sous la pluie.
--Non. Son oeil avait une expression que je ne lui connais pas.
--Il m'a semblé à moi fort gai, comme toujours.
--Hector!... mon mari a un soupçon.
--Lui! Ah! le pauvre cher ami, il a bien trop confiance en nous, pour
songer à être jaloux.
--Vous vous trompez, Hector, il ne m'a pas embrassée en rentrant, et
c'est la première fois depuis notre mariage.
Ainsi, pour son début, il avait commis une faute. Il l'avait fort bien
sentie; mais embrasser Berthe en ce moment était au-dessus de ses
forces.
Cependant, il était beaucoup plus souffrant qu'il ne l'avait dit et
qu'il ne l'avait cru surtout.
Lorsque sa femme et son ami montèrent à sa chambre, après le dîner, ils
le trouvèrent grelottant sous ses couvertures, rouge, le front brûlant,
la gorge sèche, les yeux brillant d'un éclat inquiétant. Bientôt une
fièvre terrible le prit, accompagné d'un affreux délire.
On envoya chercher un médecin qui tout d'abord déclara qu'il ne pouvait
répondre de lui. Le lendemain il était au plus mal.
De ce moment le comte de Trémorel et Mme Sauvresy firent preuve du
plus admirable dévouement. Pensaient-ils ainsi racheter quelque chose de
leur crime? C'est douteux. Ils cherchaient, plus vraisemblablement, à en
imposer à l'opinion publique, tout le monde s'intéressant à l'état de
Sauvresy. Toujours est-il qu'ils ne le quittèrent pas une minute,
passant les nuits à tour de rôle à son chevet. Et certes, le veiller
était pénible. Le délire, un délire furieux, ne le quittait pas. À deux
ou trois reprises, il fallut employer la force pour le maintenir dans
son lit, il voulait se jeter par la fenêtre.
Le troisième jour, il eut une fantaisie singulière. Il ne voulait pas
absolument rester dans sa chambre. Il criait comme un fou:
--Emportez-moi d'ici, emportez-moi d'ici.
Sur les conseils du médecin, on se rendit à ses désirs et on lui dressa
un lit dans le petit salon au rez-de-chaussée qui donne sur le jardin.
Mais la fièvre ne lui arracha pas un mot ayant trait à ses soupçons.
Peut-être, ainsi que l'a indiqué Bichat, une ferme volonté peut-elle
régler jusqu'au délire.
Enfin, le neuvième jour, dans l'après-midi, la fièvre céda. Sa
respiration haletante devint plus calme, il s'endormit. Il avait toute
sa raison lorsqu'il se réveilla.
Ce fut un moment affreux. Il lui fallait pour ainsi dire rapprendre son
malheur. Il crut d'abord que c'était le souvenir d'un cauchemar odieux,
qui lui revenait. Mais non. Il n'avait pas rêvé. Il se rappelait l'hôtel
de la _Belle-Image_, miss Fancy, les bois de Mauprévoir et la lettre.
Qu'était-elle devenue, cette lettre?
Puis, comme il avait la certitude vague d'une maladie grave, d'accès de
délire, il se demandait, s'il n'avait pas parlé. Cette inquiétude
l'empêcha de faire le plus léger mouvement, et c'est avec des
précautions infinies, doucement, qu'il se risqua à ouvrir les yeux.
Il était onze heures du soir, tous les domestiques étaient couchés.
Seuls, Hector et Berthe veillaient. Il lisait un journal, elle
travaillait à un ouvrage de crochet.
À leur calme physionomie, Sauvresy comprit qu'il n'avait rien dit. Mais
pourquoi était-il dans cette pièce?
Il fit un léger mouvement, et aussitôt Berthe se leva et vint à lui.
--Comment te trouves-tu, mon bon Clément? demanda-t-elle en l'embrassant
tendrement sur le front.
--Je ne souffre pas.
--Vois, pourtant, les suites d'une imprudence.
--Depuis combien de jours suis-je malade?
--Depuis huit jours.
--Pourquoi m'a-t-on porté ici?
--C'est toi qui l'as voulu.
Trémorel à son tour s'était approché.
--Et bien voulu même, affirma-t-il, tu refusais de rester là-haut, tu
t'y démenais comme un diable dans un bénitier.
--Ah!
--Mais ne te fatigue pas, reprit Hector, rendors-toi et demain tu seras
guéri. Et bonne nuit, je vais me coucher bien vite pour venir relever ta
femme demain à quatre heures.
Il se retira, et Berthe, après avoir donné à boire à son mari, regagna
sa place.
--Quel ami incomparable que M. de Trémorel murmurait-elle.
Sauvresy ne répondit pas à cette exclamation si affreusement ironique.
Il avait refermé les yeux. Il faisait semblant de dormir et songeait à
la lettre. Qu'en avait-il fait? Il se rappelait fort bien l'avoir pliée
soigneusement et serrée dans la poche du côté de son gilet. Il lui
fallait cette lettre. Tombée aux mains de sa femme elle compromettait sa
vengeance, et elle pouvait y tomber d'un moment à l'autre. C'était
miracle que son valet de chambre ne l'eût pas posée sur la cheminée
comme il faisait de tous les objets qu'il trouvait dans ses poches. Il
songeait aux moyens de la ravoir, à la possibilité de monter à sa
chambre où devait se trouver son gilet, lorsque doucement Berthe se
leva. Elle vint au lit et murmura bien bas:
--Clément! Clément!
Il n'ouvrit pas les yeux, et persuadée qu'il dormait, légère, sur la
pointe des pieds, retenant son souffle, elle sortit.
--Oh! la misérable! fit Sauvresy, elle va rejoindre son amant.
En même temps, avec l'idée de se venger, la nécessité de rentrer en
possession de la lettre se présentait à son esprit, plus poignante, plus
impérieuse.
«Je puis, pensait-il, gagner ma chambre sans être vu par le jardin et
l'escalier de service. Elle me croit endormi, je serais revenu et couché
avant son retour.»
Aussitôt, sans se demander s'il n'était pas trop faible pour risquer le
trajet, sans s'inquiéter du danger qu'il courait à s'exposer au froid,
il se jeta à bas de son lit, passa une robe de chambre déposée sur une
chaise, et, les pieds nus dans ses pantoufles, il se dirigea vers la
porte. Il se disait:
«Si on vient, si on me rencontre, je mettrai tout sur le compte du
délire.»
La lampe du vestibule était éteinte, il eut quelque peine à ouvrir la
porte. Il y réussit cependant et descendit dans le jardin.
Le froid était intense et il était tombé de la neige. Le vent agitait
lugubrement les branches des arbres durcies par la gelée. La façade de
la maison était sombre. Une seule fenêtre était éclairée, celle du comte
de Trémorel, et elle l'était vivement, par une lampe sans abat-jour et
par un grand feu clair.
Sur les rideaux de fine mousseline, se dessinait très nettement, avec
les contours les plus précis, l'ombre d'un homme, l'ombre d'Hector. Il
était debout devant la croisée, le front appuyé contre une vitre.
Instinctivement Sauvresy s'arrêta pour regarder cet ami, qui dans sa
maison était comme chez lui, et qui en échange de la plus fraternelle
des hospitalités, apportait le déshonneur, le désespoir, la mort.
Quelles réflexions le clouaient à cette fenêtre, le regard perdu dans
les ténèbres? Songeait-il à l'infamie de sa conduite? Mais il eut un
mouvement brusque, il se retourna comme s'il eût été surpris par quelque
bruit insolite. Qu'était-ce? Sauvresy ne le sut que trop. Une seconde
ombre se dessina sur le léger rideau, l'ombre d'une femme, l'ombre de
Berthe.
Et lui qui s'efforçait de douter quand même! Des preuves nouvelles lui
arrivaient sans qu'il les eut cherchées.
Quelle raison l'amenait, dans cette chambre, à cette heure? Elle parlait
avec une certaine animation.
Il lui semblait entendre cette voix pleine et sonore, tantôt timbrée
comme le métal, tantôt molle et caressante, et qui faisait vibrer en lui
toutes les cordes de la passion. Il revoyait ces yeux si beaux qui
avaient régné despotiquement sur son coeur et dont il pensait
connaître si bien toutes les expressions.
Mais que faisait-elle?
Sans doute elle était venue demander quelque chose à Hector, il le lui
refusait, et voici qu'elle le priait. Oui, elle le priait, et Sauvresy
le devinait bien aux gestes de Berthe, qui nettement se reproduisaient
sur la mousseline, comme le spectre noir des ombres chinoises sur le
papier huilé. Il connaissait si bien ce geste ravissant de supplication
qui lui était familier, quand elle désirait obtenir quelque chose! Elle
levait ses deux mains jointes à la hauteur de son front, inclinait la
tête, fermant à demi les yeux pour en redoubler l'éclat. Quelle langueur
voluptueuse avait sa voix quand elle disait:
--Dis, mon bon Clément, tu veux bien, n'est-ce pas? tu veux bien!...
Et c'est pour un autre homme qu'elle avait ce geste charmant, ce regard,
ces intonations.
Sauvresy fut obligé de s'appuyer à un arbre pour ne pas tomber.
Évidemment Hector lui refusait ce qu'elle souhaitait. Elle agitait
maintenant l'index relevé de la main droite, avec des mouvements mutins,
hochant la tête d'un air de bouderie. Elle devait lui dire:
--Tu ne veux pas, tu vois, tu ne veux pas...
Cependant, elle revenait à la prière.
«Ah! pensait Sauvresy, il sait résister à une prière de sa bouche; je
n'ai jamais eu ce courage, moi. Il peut garder sa raison, son
sang-froid, sa volonté, quand elle le regarde. Je ne lui ai jamais dit
non, moi, ou plutôt je n'ai jamais attendu qu'elle me demandât rien.
J'ai passé ma vie à épier ses moindres fantaisies pour les prévenir.
Peut-être est-ce là ce qui m'a perdu?»
Hector s'obstinait et Berthe peu à peu s'animait, elle devait être en
colère. Elle reculait, étendant le bras, le buste en arrière; elle le
menaçait.