M. Courtois entendit cette exclamation.

--Ah! oui, misérable, s'écria-t-il, misérable, ce vil séducteur qui

s'est glissé dans l'ombre pour me ravir mon plus cher trésor, ma fille

bien aimée. Hélas! elle ne savait rien de la vie. Il a murmuré à son

oreille de ces paroles d'amour qui font battre le coeur de toutes les

jeunes filles, elle a eu foi en lui, et maintenant, il l'abandonne. Oh

si je le connaissais, si je savais...

Il s'interrompit brusquement.

Une lueur de raison venait d'illuminer l'abîme de désespoir où il était

tombé.

--Non, dit-il, on n'abandonne pas ainsi une belle et noble jeune fille,

lorsque dans son tablier elle porte une dot d'un million on ne

l'abandonne pas, du moins, sans y être contraint. L'amour passe, la

cupidité reste. L'infâme suborneur n'était pas libre, il était marié. Le

misérable n'est et ne peut être que le comte de Trémorel. C'est lui qui

a tué ma fille!...

Le silence qui persista plus lugubre, lui prouva que sa pensée était

celle de tous ceux qui l'entouraient.

--J'étais donc, s'écria-t-il, frappé d'aveuglement. Car je le recevais

chez moi, cet homme, je lui tendais une main loyale, je l'appelais mon

ami. Oh! n'est-ce pas, j'ai droit à une vengeance éclatante.

Mais le souvenir du crime de Valfeuillu lui revint, et c'est avec un

profond découragement qu'il reprit:

--Et ne pouvoir même se venger! Je ne pourrai pas le tuer de mes mains,

le voir souffrir durant des heures, l'entendre demander grâce! Il est

mort. Il est tombé sous les coups d'assassins moins vils que lui.

Vainement le docteur et le père Plantat s'efforçaient de calmer le

malheureux maire, il continuait, s'exaltant au bruit de ses propres

paroles:

--Ô Laurence, ô ma chérie, pourquoi as-tu manqué de confiance. Tu as

craint ma colère, comme si jamais un père pouvait cesser d'aimer sa

fille. Perdue, dégradée, tombée au rang des plus viles créatures, je

t'aimerais encore. N'es-tu pas à moi, n'es-tu pas moi? Hélas! c'est que

tu ne savais pas ce qu'est le coeur d'un père. Un père ne pardonne

pas, il oublie. Va, tu pouvais être heureuse encore. Ton enfant! Eh

bien! il aurait été le mien. Il aurait grandi entre nous, et j'aurais

reporté sur lui ma tendresse pour toi. Ton enfant, ne serait-ce pas moi

encore. Le soir, au coin du feu, je l'aurais pris, sur mes genoux comme

je te prenais lorsque tu étais toute petite.

Il pleurait, l'attendrissement lui venait. Mille souvenirs de ce temps

où Laurence enfant jouait sur le tapis près de lui, se représentaient à

sa pensée. Il lui semblait que c'était hier.

--Ô ma fille, disait-il encore, est-ce le monde qui te faisait peur, le

monde méchant, hypocrite et railleur? Mais nous serions partis. J'aurais

quitté Orcival, donné ma démission de maire. Nous serions allés nous

établir bien loin, à l'autre bout de la France, en Allemagne, en Italie.

Avec de l'argent tout est possible. Tout... non. J'ai des millions et ma

fille s'est suicidée.

Il cacha son visage entre ses mains, les sanglots l'étouffaient.

--Et ne savoir ce qu'elle est devenue, reprit-il. N'est-ce pas affreux.

Quelle mort aura-t-elle choisie! ô ma fille, toi, si belle! Vous

souvenez-vous, docteur et vous Plantat, de ses beaux cheveux bouclés

autour de son front si pur, de ses grands yeux tremblants, de ses longs

cils recourbés. Son sourire, voyez-vous, c'était le rayon de soleil de

ma vie. J'aimais tant sa voix, et sa bouche, sa bouche si fraîche qui me

donnait sur les joues de bons gros baisers sonores. Morte! perdue! Et ne

savoir ce qu'est devenu ce corps souple et charmant. Se dire qu'il gît

peut-être abandonné dans les vases de quelque rivière. Rappelez-vous le

cadavre de la comtesse de Trémorel, ce matin. C'est là ce qui me tue. Ô

mon Dieu! ma fille; que je la revoie une heure, une minute, que je

puisse déposer sur ses lèvres froides un dernier baiser.

Était-ce là le même homme, qui, tout à l'heure, du haut du perron de

Valfeuillu débitait ses phrases banales aux badauds de la commune.

Oui. Mais la passion est le niveau égalitaire qui efface toutes les

distinctions de l'esprit et de l'intelligence.

Le désespoir de l'homme de génie ne s'exprime pas autrement que le

désespoir d'un imbécile.

Depuis un moment déjà, M. Lecoq faisait les plus sincères efforts pour

empêcher de tomber une larme chaude qui roulait dans ses yeux. M. Lecoq

est stoïque par principes et par profession.

Sur ces paroles désolées, sur ce voeu d'un père au désespoir, il n'y

tint plus.

Oubliant qu'on allait s'apercevoir de son émotion, il sortit de l'ombre

où il s'était tenu, et s'adressant à M. Courtois:

--Moi, dit-il, moi, M. Lecoq, de la Sûreté, je vous donne ma parole

d'honneur de retrouver le corps de M^{lle Laurence.

Le pauvre maire s'accrocha désespérément à cette promesse comme un noyé

au brin d'herbe qui flotte à portée de sa main.

--Oui! n'est-ce pas, dit-il, nous le retrouverons. Vous m'aiderez. On

dit que rien n'est impossible à la police, qu'elle sait, qu'elle voit

tout. Nous saurons ce qu'est devenue ma fille.

«Merci, ajouta-t-il, vous êtes un brave homme. Je vous ai mal reçu

tantôt et jugé du haut de mon sot orgueil; pardonnez-moi. Il est des

préjugés stupides: je vous ai accueilli dédaigneusement, moi qui ne

savais quelle fête faire à ce misérable comte de Trémorel. Merci encore,

nous réussirons, vous verrez, nous nous ferons aider, nous mettrons sur

pied toute la police, nous fouillerons la France; il faut de l'argent,

j'en ai, j'ai des millions, prenez-les...

Ses forces étaient à bout, il chancela et retomba épuisé sur le canapé.

--Il ne faut pas qu'il reste ici plus longtemps, murmura le docteur

Gendron à l'oreille du père Plantat, il faut qu'il se couche, une fièvre

cérébrale, après de pareils ébranlements, ne me surprendrait pas.

Le juge de paix, aussitôt s'approcha de Mme Courtois, toujours

affaissée sur le fauteuil. Abîmée dans sa douleur, elle semblait n'avoir

rien vu, rien entendu.

--Madame, lui dit-il, madame!...

Elle tressaillit et se leva l'air égaré.

--C'est ma faute, disait-elle, ma très grande faute, une mère doit lire

dans le coeur de sa fille comme dans un livre. Je n'ai pas su deviner

le secret de Laurence je suis une mauvaise mère.

Le docteur à son tour s'était avancé.

--Madame, prononça-t-il d'un ton impérieux, il faut engager votre mari à

se coucher sans tarder. Son état est grave, et un peu de sommeil est

absolument nécessaire. Je vous ferai préparer une potion...

--Ah! mon Dieu! s'écria la pauvre femme en se tordant les mains, ah! mon

Dieu!...

Et la crainte d'un nouveau malheur, aussi épouvantable que le premier,

lui rendant quelque présence d'esprit, elle appela les domestiques qui

aidèrent M. Courtois à regagner sa chambre.

Elle monta aussi, suivie du docteur Gendron.

Trois personnes seulement restaient au salon, le juge de paix, M. Lecoq

et, toujours près de la porte, Robelot, le rebouteux.

--Pauvre Laurence, murmura le vieux juge de paix, malheureuse jeune

fille!...

--Il me semble, remarqua l'agent de la Sûreté, que c'est son père

surtout qui est à plaindre. À son âge, un pareil coup, il est capable de

ne s'en pas relever. Quoi qu'il puisse arriver, sa vie est brisée.

Lui aussi, l'homme de la police, il avait été ému, et s'il le

dissimulait autant que possible--on a son amour-propre--il l'avait

formellement avoué au portrait de la bonbonnière.

--J'avais, reprit le juge de paix, j'ai eu comme le pressentiment du

malheur qui arrive aujourd'hui. J'avais, moi, deviné le secret de

Laurence, malheureusement je l'ai deviné trop tard.

--Et vous n'avez pas essayé...

--Quoi? En ces circonstances délicates, lorsque l'honneur d'une famille

respectable dépend d'un mot, il faut une circonspection extrême. Que

pouvais-je faire? Avertir Courtois? Non, évidemment. Il eût d'ailleurs

refusé de me croire. Il est de ces hommes qui ne veulent rien entendre

et que le fait brutal peut seul désabuser.

--On pouvait agir près du comte de Trémorel.

--Le comte aurait tout nié. Il m'aurait demandé de quel droit je me

mêlais de ses affaires. Une démarche aboutissait simplement à ma

brouille avec Courtois.

--Mais la jeune fille?

Le père Plantat poussa un gros soupir.

--Bien que je déteste, répondit-il, me mêler de ce qui en somme ne me

regarde pas, un jour j'ai essayé de lui parler. M'armant de précautions

infinies, avec une délicatesse toute maternelle, je puis le dire, sans

lui donner à entendre que je savais tout, j'ai tenté de lui montrer

l'abîme où elle courait.

--Et qu'a-t-elle répondu?

--Rien. Elle a ri, elle a plaisanté, comme savent plaisanter et rire les

femmes qui ont un secret à cacher. Et, depuis, il m'a été impossible de

me trouver seul un quart d'heure avec elle. Et avant cette imprudence de

ma part, car parler fut une imprudence, il fallait agir, j'étais son

meilleur ami. Il ne se passait pas de journée qu'elle ne vint mettre ma

serre au pillage. Je lui laissais dévaster mes pétunias les plus rares,

moi qui ne donnerais pas une fleur au pape. Elle m'avait, d'autorité,

constitué son fleuriste ordinaire. C'est pour elle que j'ai réuni ma

collection de bruyères du Cap. J'étais chargé de l'entretien de ses

jardinières...

Son expansion était à ce point attendrie, que M. Lecoq, qui le guettait

à la dérobée, ne put retenir une grimace narquoise.

Le juge de paix allait continuer, lorsque, s'étant retourné à un bruit

qui se fit dans le vestibule, il s'aperçut de la présence de Robelot, le

rebouteux. Sa figure aussitôt exprima le plus vif mécontentement.

--Vous étiez là, vous? dit-il.

Le rebouteux eut un sourire bassement obséquieux.

--Oui, monsieur le juge de paix, bien à votre service.

--C'est-à-dire que vous nous écoutiez!

--Oh! pour ça, non, monsieur le juge de paix, j'attends Mme Courtois

pour savoir si elle n'a rien à me commander.

Une réflexion soudaine traversa le cerveau du père Plantat, l'expression

de son oeil changea; il fit un signe à M. Lecoq comme pour lui

recommander l'attention, et s'adressant au rebouteux d'une voix plus

douce:

--Approchez donc, maître Robelot, dit-il.

D'un regard, M. Lecoq avait toisé et évalué l'homme.

Le rebouteux d'Orcival était un petit homme chétif d'apparence, d'une

force herculéenne en réalité. Ses cheveux coupés en brosse découvraient

son front large et intelligent. Ses yeux clairs étaient de ceux où

flambe le feu de toutes les convoitises, et ils exprimaient, quand il

oubliait de les surveiller, une audace cynique.

Un sourire bas errait toujours sur ses lèvres plates et minces, que

n'ombrageait pas un seul poil de barbe.

D'un peu loin, avec sa taille exiguë et sa face imberbe, il ressemblait

à ces odieux gamins de Paris, qui sont comme l'essence même de toutes

les corruptions, dont l'imagination est plus souillée que le ruisseau où

ils cherchent les sous perdus entre les pavés.

À l'invitation du juge de paix, le rebouteux fit quelques pas dans le

salon, souriant et saluant.

--Monsieur le juge de paix, disait-il, aurait-il par hasard et par

bonheur besoin de moi?

--Nullement, maître Robelot, en aucune façon. Je veux seulement vous

féliciter d'être arrivé si à propos pour saigner M. Courtois. Votre coup

de lancette lui a peut-être sauvé la vie.

--C'est bien possible, tout de même, répondit le rebouteux.

--M. Courtois est généreux, il reconnaîtra bien ce service qui est

grand.

--Oh! je ne lui demanderai rien. Je n'ai, Dieu merci! besoin de

personne. Qu'on me paie seulement mon dû et je suis content.

--Oui, je sais, on me l'a dit, vos affaires vont bien, vous devez être

satisfait.

La parole de M. Plantat était devenue amicale, presque paternelle. Il

s'intéressait fort, on le voyait, à la prospérité de maître Robelot.

--Satisfait! reprit le rebouteux, pas tant que monsieur le juge de paix

le croit. La vie est bien chère, pour le pauvre monde, puis il y a ces

rentrées, ces maudites rentrées qui ne se font pas.

--Cependant, c'est bien vous qui avez acheté le pré Morin, au bas de la

côte d'Évry.

--Oui, monsieur.

--Il est bon, le pré Morin, bien qu'un peu humide. Heureusement vous

avez de la pierraille dans les pièces de terre que vous a vendues la

veuve Frapesle.

Jamais le rebouteux n'avait vu le juge de paix si causeur, si bon

enfant, et il ne se lassait pas que d'être un peu surpris.

--Trois méchantes pièces de terre, fit-il.

--Pas si mauvaises que vous dites. Puis, n'avez-vous pas aussi acheté

quelque chose à la licitation des mineurs Peyron?

--Un lopin de rien du tout.

--C'est vrai, mais payé comptant. Vous voyez bien que le métier de

médecin sans diplôme n'est pas si mauvais.

Poursuivi plusieurs fois déjà pour exercice illégal de la médecine,

maître Robelot crut devoir protester.

--Si je guéris les gens, affirma-t-il, je ne me fais pas payer.

--C'est donc, continua le père Plantat, votre commerce d'herboristerie

qui vous enrichit?

Décidément, la conversation tournait à l'interrogatoire, le rebouteux

devenait inquiet.

--Je gagne passablement avec les herbes, répondit-il.

--Et comme vous êtes un homme d'ordre et d'économie, vous achetez des

terres.

--J'ai encore les bêtes, reprit vivement Robelot, qui me rapportent

assez. On vient me chercher de plus de trois lieues. Je soigne les

chevaux, les vaches, les brebis.

--Toujours sans diplôme?

Le rebouteux prit un air dédaigneux.

--Ce n'est pas un morceau de parchemin, dit-il, qui fait la science. Je

ne crains pas les vétérinaires de l'école, moi. C'est dans les prairies

et à l'étable que j'étudie les bestiaux. Sans me vanter, je n'ai pas mon

pareil pour _l'enfle_, non plus que, pour le tournis ou la clavelée.

Le ton du juge de paix devenait de plus en plus bienveillant.

--Je sais, poursuivit-il, que vous êtes un homme habile et plein

d'expérience. Et tenez, le docteur Gendron, chez qui vous avez servi, me

vantait, il n'y a qu'un instant, votre intelligence.

Le rebouteux eut un tressaillement nerveux, qui, pour être très léger,

n'échappa point au père Plantat, qui continua:

--Oui, ce cher docteur m'affirmait n'avoir jamais rencontré un aide de

laboratoire aussi entendu que vous. «Robelot, me disait-il, a pour la

chimie une telle aptitude, et tant de goût en même temps, qu'il s'entend

aussi bien que moi à quantité de manipulations extrêmement difficiles.»

--Dame! je travaillais de mon mieux, puisque j'étais bien payé et j'ai

toujours aimé à m'instruire.

--Et vous étiez à bonne école chez M. Gendron, maître Robelot; il se

livre à des recherches très intéressantes. Ses travaux et ses

expériences sur les poisons sont surtout bien remarquables.

L'inquiétude qui, peu à peu, gagnait le rebouteux, commençait à devenir

manifeste; son regard vacillait.

--Oui, répondit-il pour répondre quelque chose, j'ai vu des expériences

bien curieuses.

--Eh bien, dit le père Plantat, vous qui aimez à vous instruire, et qui

êtes curieux, réjouissez-vous. Le docteur va, ces jours-ci, avoir un

beau sujet d'études, et certainement il vous prendra pour aide.

Maître Robelot était bien trop fin pour n'avoir pas deviné depuis

quelques minutes déjà que cette conversation, cet interrogatoire plutôt,

avait un but. Mais lequel? Où en voulait venir le juge de paix? Il se le

demandait, non sans une sorte de terreur irraisonnée. Et récapitulant

avec la foudroyante rapidité de la pensée, à combien de questions,

oiseuses en apparence, il avait répondu et où l'avaient conduit ces

questions, il tremblait.

Il crut être habile et esquiver d'autres demandes en disant:

--Je suis toujours aux ordres de mon ancien maître, quand il a besoin de

moi.

--Il aura besoin de vous, je vous l'affirme, prononça le père Plantat.

Et d'un ton détaché que démentait le regard de plomb qu'il fit peser sur

le rebouteux d'Orcival, il ajouta:

--L'intérêt sera énorme et la tâche difficile. On va, mon brave, exhumer

le cadavre de M. Sauvresy.

Robelot était assurément préparé à quelque chose de terrible et il était

armé de toute son audace. Cependant, ce nom de Sauvresy tomba sur sa

tête comme un coup de massue, et c'est d'une voix étranglée qu'il

balbutia:

--Sauvresy!

Le père Plantat, qui ne voulait pas voir, avait déjà détourné la tête et

continuait de ce ton qu'on prend en parlant de choses indifférentes, de

la pluie et du beau temps.

--Oui, on exhumera Sauvresy. On soupçonne--la justice a toujours des

soupçons--qu'il n'est pas mort d'une maladie parfaitement naturelle.

Le rebouteux s'appuyait à la muraille pour ne pas tomber.

--Alors, poursuivit le juge de paix, on s'est adressé au docteur

Gendron. Il a, vous le savez, trouvé des réactifs qui décèlent la

présence d'un alcaloïde, quel qu'il soit, dans les matières soumises à

son analyse. Il m'a parlé de certain papier sensibilisé...

Faisant un héroïque appel à toute son énergie, Robelot s'efforçait de se

relever sous le coup et de reprendre contenance.

--Je connais, dit-il, les procédés du docteur Gendron, mais je ne vois

pas sur qui peuvent porter les soupçons dont parle monsieur le juge de

paix.

Le père Plantat était désormais fixé.

--On a, je pense, mieux que des soupçons, répondit-il. Mme de

Trémorel, vous le savez, a été assassinée, on a dû inventorier ses

papiers, et on a retrouvé des lettres, une déclaration des plus

accablantes, des reçus... que sais-je.

Robelot, lui aussi, savait à quoi s'en tenir; cependant il eut encore la

force de dire:

--Bast! il faut espérer que la justice fait erreur.

Puis, telle était la puissance de cet homme, que, malgré le tremblement

nerveux qui secouait tout son corps comme le vent agite les feuilles du

tremble, il ajouta, contraignant ses lèvres minces à dessiner un

sourire:

--Mme Courtois ne descend pas, on m'attend chez moi, je reviendrai

demain. Bonsoir, monsieur le juge de paix et la compagnie.

Il sortit et bientôt on entendit le sable de la cour crisser sous ses

pas. Il allait, trébuchant comme un homme qui a bu.

Le rebouteux parti, M. Lecoq vint se poser en face du père Plantat et

ôtant son chapeau:

--Je vous rends les armes, monsieur, dit-il, et je m'incline; vous êtes

fort comme mon maître, le grand Tabaret.

Décidément, l'agent de la Sûreté était «empoigné». L'artiste en lui se

réveillait; il se trouvait en face d'un beau crime, d'un de ces crimes

qui triplent la vente de la _Gazette des Tribunaux_. Sans doute, bien

des détails lui échappaient, il ignorait le point de départ, mais il

voyait les choses en gros.

Ayant pénétré le système du juge de paix, il avait suivi pas à pas le

travail de la pensée de cet observateur si délié, et il découvrait les

complications d'une affaire qui avait paru si simple à M. Domini. Son

esprit subtil, exercé à dévider l'écheveau tenu des déductions reliait,

entre elles, toutes des circonstances qui s'étaient révélées à lui dans

la journée, et c'est sincèrement qu'il admirait le père Plantat.

Tout en regardant le portrait chéri, il pensait:

«À nous deux, ce rusé bonhomme et moi, nous expliquerons tout.»

Il s'agissait cependant de ne se pas montrer trop inférieur.

--Monsieur, dit-il, pendant que vous interrogiez ce coquin qui nous sera

bien utile, je n'ai pas perdu mon temps. J'ai regardé un peu partout,

sous les meubles, et j'ai trouvé ce chiffon de papier.

--Voyons.

--C'est l'enveloppe de la lettre de Mlle Laurence.

--Savez-vous où demeure la tante chez laquelle elle était allée passer

quelques jours?

--À Fontainebleau, je crois.

--Eh bien, cette enveloppe porte le timbre de Paris, bureau de la rue

Saint-Lazare; je sais que ce timbre ne prouve rien...

--C'est toujours un indice.

--Ce n'est pas tout; je me suis permis de lire la lettre de Mlle

Laurence, restée sur la table.

Involontairement le père Plantat fronça le sourcil.

--Oui, reprit M. Lecoq, ce n'est peut-être pas fort délicat, mais qui

veut la fin veut les moyens! Eh bien! monsieur, vous l'avez lue, cette

lettre, l'avez-vous méditée, avez-vous étudié l'écriture, pesé les mots,

retenu la contexture des phrases.

--Ah! s'écria le juge de paix, je ne me trompais donc pas, vous avez eu

la même idée que moi!

Et dans l'élan de son espérance, prenant les mains de l'homme de la

police, il les pressa entre les siennes comme celles d'un vieil ami.

Ils allaient poursuivre, mais on entendait des pas dans l'escalier. Le

docteur Gendron parut sur le seuil.

--Courtois va mieux, dit-il, déjà il dort à moitié, il s'en tirera.

--Nous n'avons donc plus rien à faire ici, reprit le juge de paix,

partons. M. Lecoq doit être à demi mort de faim.

Il adressa quelques recommandations aux domestiques restés dans le

vestibule, et rapidement entraîna ses deux convives.

L'agent de la Sûreté avait glissé dans sa poche la lettre de la pauvre

Laurence et l'enveloppe de cette lettre.

X

Étroite et petite est la maison du juge de paix d'Orcival; c'est la

maison du sage.

Trois grandes pièces au rez-de-chaussée, quatre chambres au premier

étage, un grenier et des mansardes de domestiques sous les combles

composent tout le logis.

Partout se trahit l'insouciance de l'homme qui, retiré de la mêlée du

monde, replié sur lui-même depuis des années, a cessé d'attacher la

moindre importance aux objets qui l'entourent. Le mobilier, fort beau

jadis, s'est insensiblement dégradé, s'est usé et n'a pas été renouvelé.

Les moulures des gros meubles se sont décollées, les pendules ont cessé

de marquer l'heure, l'étoffe des fauteuils laisse voir le crin en maint

endroit, le soleil a mangé par places la couleur des rideaux.

Seule, la bibliothèque dit les soins journaliers dont elle est l'objet.

Sur de larges tablettes de chêne sculpté, les volumes étalent leurs

reliures de chagrin et leurs gaufrures d'or. Une planchette mobile, près

de la cheminée, supporte les livres préférés du père Plantat, les amis

discrets de sa solitude.

La serre, une serre immense, princière, merveilleusement agencée, munie

de tous les perfectionnements imaginés dans ces derniers temps, est le

seul luxe du juge de paix. Là, dans des caisses pleines de terreau passé

au tamis il sème au printemps ses pétunias. Là naissent et prospèrent

les plantes exotiques dont Laurence aimait à garnir ses jardinières. Là

fleurissent les cent trente-sept variétés de la bruyère.

Deux serviteurs, Mme veuve Petit, cuisinière-gouvernante, et un

jardinier de génie nommé Louis, peuplent cet intérieur.

S'ils ne l'égaient pas davantage, s'ils ne l'emplissent pas de bruit,

c'est que le père Plantat qui ne parle guère, déteste entendre parler.

Chez lui, le silence est de rigueur.

Ah! ce fut dur pour Mme Petit, surtout dans les commencements. Elle

était bavarde, bavarde à ce point, que lorsqu'elle ne trouvait personne

à qui causer, de désespoir, elle allait à confesse; se confesser, c'est

encore parler.

Vingt fois, elle faillit quitter la place; vingt fois, la pensée d'un

bénéfice assuré, et aux trois quarts honnête et licite, la retint.

Puis, les jours succédant aux jours, à la longue elle s'est habituée à

dompter les révoltes de sa langue, elle s'est accoutumée à ce silence

claustral.

Mais le diable n'y perd rien. Elle se venge au dehors des privations de

l'intérieur, et rattrape, chez les voisines, le temps perdu à la maison.

Ce n'est même pas sans raison qu'elle passe pour une des plus mauvaises

langues d'Orcival. Elle ferait battre, dit-on, des montagnes.

On comprend donc aisément le courroux de Mme Petit, ce jour fatal de

l'assassinat du comte et de la comtesse de Trémorel.

À onze heures, après être allée aux informations, elle avait préparé le

déjeuner, pas de Monsieur.

Elle avait attendu une heure, deux heures, cinq heures, tenant son eau

bouillante pour ses oeufs à la coque; toujours pas de Monsieur.

Elle avait voulu envoyer Louis à la découverte, mais Louis, qui est

absorbé, comme tous les chercheurs, qui est peu causeur et peu curieux,

l'avait engagée à y aller elle-même.

Et pour comble, la maison avait été assiégée de voisines qui, croyant

Mme Petit en mesure d'être bien renseignée, demandaient des

nouvelles. Pas de nouvelles à leur donner.

Cependant, vers cinq heures, renonçant décidément au déjeuner, elle

avait commencé les préparatifs du dîner.

À quoi bon! Lorsque huit heures sonnèrent au beau clocher d'Orcival,

Monsieur n'était pas encore rentré. À neuf heures, la gouvernante était

hors d'elle-même, et tout en se mangeant les sangs ainsi qu'elle le

disait énergiquement, elle gourmandait le taciturne Louis qui venait

d'arroser le jardin, et qui, assis à la table de la cuisine, avalait

mélancoliquement une large assiette de soupe.

Un coup de sonnette l'interrompit:

--Ah! enfin, dit-elle, voilà Monsieur.

Non, ce n'était pas Monsieur, c'était un petit garçon d'une douzaine

d'années, que le juge de paix avait expédié du Valfeuillu pour annoncer

à Mme Petit qu'il allait rentrer amenant deux invités qui dîneraient

et coucheraient à la maison.

Du coup, la cuisinière-gouvernante faillit tomber à la renverse.

C'était, depuis cinq ans, la première fois que le père Plantat invitait

quelqu'un à dîner. Cette invitation devait cacher des choses étranges.

Ainsi pensa Mme Petit, et sa colère redoubla comme sa curiosité.

--Me commander un dîner à cette heure! grondait-elle, cela a-t-il, je

vous le demande, du sens commun?

Puis, réfléchissant que le temps pressait.

--Allons, Louis, continua-t-elle, ce n'est pas le moment de rester les

deux pieds dans le même soulier. Haut la main, mon garçon, il s'agit de

tordre le cou à trois poulets; voyez donc dans la serre s'il n'y a pas

quelques raisins de mûrs, atteignez-moi des conserves, descendez vite à

la cave!...

Le dîner était en bon train quand on sonna de nouveau.

Cette fois, c'était Baptiste, le domestique de monsieur le maire

d'Orcival. Il arrivait, de fort mauvaise humeur, chargé du sac de nuit

de M. Lecoq.

--Tenez, dit-il à la gouvernante, voici ce que m'a chargé d'apporter

l'individu qui est avec votre maître.

--Quel individu?

Le domestique, qu'on ne gronde jamais, avait encore le bras douloureux

de l'étreinte de M. Lecoq. Sa rancune était grande.

--Est-ce que je sais! répondit-il, je me suis laissé dire que c'est un

mouchard envoyé de Paris pour l'affaire du Valfeuillu; pas grand-chose

de bon probablement, mal élevé, brutal... et une mise.

--Mais il n'est pas seul avec Monsieur?

--Non. Il y a encore le docteur Gendron.

Mme Petit grillait d'obtenir quelques renseignements de Baptiste;

mais Baptiste brûlait de rentrer pour savoir ce qu'on faisait chez son

maître, il partit sans avoir rien dit. Plus d'une grande heure se passa

encore, et Mme Petit, furieuse, venait de déclarer à Louis qu'elle

allait jeter le dîner par la fenêtre, lorsque enfin le juge de paix

parut, suivi de ses deux hôtes.

Pas un mot n'avait été échangé entre eux, depuis qu'ils avaient quitté

la maison du maire. Après les secousses de la soirée qui les avaient

jetés plus ou moins hors de leur caractère, ils éprouvaient le besoin de

réfléchir, de se remettre, de reprendre leur sang-froid.

C'est donc vainement que Mme Petit, lorsqu'ils entrèrent dans la

salle à manger, interrogea le visage de son maître et celui des deux

invités, ils ne lui apprirent rien.

Mais elle ne fut pas de l'avis de Baptiste, elle trouva que M. Lecoq

avait l'air bonasse et même un peu sot.

Le dîner devait nécessairement être moins silencieux que la route, mais,

par un accord tacite, le docteur, M. Lecoq et le père Plantat évitaient

même la plus légère allusion aux événements de la journée.

Jamais, à les voir si paisibles, si calmes, s'entretenant de choses

indifférentes, on ne se serait douté qu'ils venaient d'être témoins,

presque acteurs, dans ce drame encore mystérieux du Valfeuillu. De temps

à autre, il est vrai, une question restait sans réponse, parfois une

réplique arrivait en retard, mais rien à la surface n'apparaissait des

sensations ou des pensées que cachaient les phrases banales échangées.

Louis, qui étaient allé mettre une veste propre, allait et venait

derrière les convives, serviette blanche sous le bras, découpant et

servant à boire. Mme Petit apportait les plats, faisait trois tours

lorsqu'il n'en fallait qu'un, l'oreille au guet, laissant la porte

ouverte le plus souvent qu'elle pouvait.

Pauvre gouvernante! Elle avait improvisé un dîner excellent, et personne

n'y prenait garde.

Certes, M. Lecoq ne dédaigne pas les bons morceaux, les primeurs ont

pour lui des charmes, et cependant, lorsque Louis plaça sur la table une

corbeille de magnifiques raisins dorés--au 9 juillet--sa bouche

gourmande n'eut pas un sourire.

Le docteur Gendron, lui, eût été bien embarrassé de dire ce qu'il avait

mangé.

Le dîner touchait à sa fin, et le père Plantat commençait à souffrir de

la contrainte qu'impose la présence des domestiques. Il appela la

gouvernante:

--Vous allez, lui dit-il, nous servir le café dans la bibliothèque, vous

serez ensuite libre de vous retirer ainsi que Louis.

--Mais ces messieurs ne connaissent pas leurs chambres, insinua Mme

Petit, dont ce conseil, donné du ton d'un ordre, déconcertait les

projets d'espionnage. Ces messieurs peuvent avoir besoin de quelque

chose.

--Je conduirai ces messieurs, répondit le juge de paix d'un ton sec, et

si quelque chose leur manque, je suis là.

Il fallut obéir, et on passa dans la bibliothèque. Le père Plantat,

alors, atteignit une boîte de londrès, et la présentant à ses convives:

--Il sera sain, je crois, proposa-t-il, de fumer un cigare avant de

gagner nos lits.

M. Lecoq tria soigneusement le plus blond et le mieux fait des londrès,

et quand il l'eut allumé:

--Vous pouvez vous coucher, messieurs, répliqua-t-il, pour moi je me

vois condamné à une nuit blanche. Encore faut-il qu'avant de me mettre à

écrire, je demande quelques renseignements à monsieur le juge de paix.

Le père Plantat s'inclina en signe d'assentiment.

--Il faut nous résumer, reprit l'agent de la Sûreté, et mettre en commun

nos observations. Toutes nos lumières ne sont pas de trop pour jeter un

peu de jour sur cette affaire, une des plus ténébreuses que j'aie

rencontrées depuis longtemps. La situation est périlleuse et le temps

presse. De notre habileté dépend le sort de plusieurs innocents

qu'accablent des charges plus que suffisantes pour arracher un «Oui», à

n'importe quel jury. Nous avons un système, mais M. Domini en a un

aussi, et le sien est basé sur des faits matériels, pendant que le nôtre

ne repose que sur des sensations très discutables.

--Nous avons mieux que des sensations, M. Lecoq, répondit le juge de

paix.

--Je pense comme vous, approuva le docteur, mais encore faut-il prouver.

--Et je prouverai, mille diables, répondit vivement M. Lecoq. L'affaire

est compliquée, difficile, tant mieux! Eh! si elle était simple, je

retournerais sur-le-champ à Paris, et demain je vous enverrais un de mes

hommes. Je laisse aux enfants les rébus faciles. Ce qu'il me faut, à

moi, c'est l'énigme indéchiffrable, pour la déchiffrer; la lutte, pour

montrer ma force; l'obstacle, pour le vaincre.

Le père Plantat et le docteur n'avaient pas assez d'yeux pour regarder

l'homme de la police. Il était comme transfiguré.

C'était encore le même homme, à cheveux et à favoris jaunes, à redingote

de propriétaire, et cependant le regard, la voix, la physionomie, les

traits même avaient changé. Des paillettes de feu s'allumaient dans ses

yeux, sa voix avait un timbre métallique et vibrant, son geste impérieux

affirmant l'audace de sa pensée et l'énergie de sa résolution.

--Vous pensez bien, messieurs, poursuivit-il, qu'on ne fait pas de la

police comme moi, pour les quelques milliers de francs que donne par an

la préfecture. Autant s'établir épicier, si on n'a pas la vocation. Tel

que vous me voyez, à vingt ans, après de fortes études, je suis entré

comme calculateur chez un astronome. C'est une position sociale. Mon

patron me donnait soixante-dix francs par mois et le déjeuner. Moyennant

quoi je devais être bien mis et couvrir de chiffres je ne sais combien

de mètres carrés par jour.

M. Lecoq tira précipitamment quelques bouffées de son cigare qui

s'éteignait, tout en observant curieusement le père Plantat.

Bientôt il reprit:

--Eh bien! figurez-vous que je ne me trouvais pas le plus heureux des

hommes. C'est que, j'ai oublié de vous le dire, j'avais deux petits

vices, j'aimais les femmes et j'aimais le jeu. On n'est pas parfait. Les

soixante-dix francs de mon astronome me semblaient insuffisants, et tout

en alignant mes colonnes de chiffres, je songeais au moyen de faire

fortune du soir au lendemain. Il n'est en somme qu'un moyen:

s'approprier le bien d'autrui assez adroitement pour n'être pas

inquiété. C'est à quoi je pensais du matin au soir. Mon esprit, fertile

en combinaisons, me présentait cent projets plus praticables les uns que

les autres. Je vous épouvanterais si je vous racontais la moitié

seulement de ce que j'imaginais en ce temps-là. S'il existait,

voyez-vous, beaucoup de voleurs de ma force, il faudrait rayer du

dictionnaire le mot propriété. Les précautions aussi bien que les

coffres-forts seraient inutiles. Heureusement pour ceux qui possèdent,

les malfaiteurs sont des idiots. Les filous de Paris--la capitale de

l'intelligence--en sont encore au vol à l'américaine et au vol au

poivrier; c'est honteux.

«Où veut-il en venir?» pensait le docteur Gendron.

Et alternativement il examinait le père Plantat, dont l'attention

ressemblait au recueil de la réflexion, et l'agent de la Sûreté, qui

déjà poursuivait:

--Moi-même, un jour, j'eus peur de mes idées. Je venais d'inventer une

petite opération au moyen de laquelle on enlèverait deux cent mille

francs à n'importe quel banquier, sans plus de danger et aussi aisément

que j'enlève cette tasse. Si bien que je me dis: «Mon garçon, pour peu

que cela continue, un moment viendra où, de l'idée, tu passeras

naturellement à l'exécution.»

C'est pourquoi, étant né honnête--une chance--et tenant absolument à

utiliser les aptitudes que m'avait départies la nature, huit jours plus

tard je remerciais mon astronome et j'entrais à la préfecture. Dans la

crainte de devenir voleur, je devenais agent de police.

--Et vous êtes content du changement? demanda le docteur Gendron.

--Ma foi! monsieur, mon premier regret est encore à venir. Je suis

heureux, puisque j'exerce en liberté et utilement mes facultés de calcul

et de déduction. L'existence a pour moi un attrait énorme, parce qu'il

est encore en moi une passion qui domine toutes les autres: la

curiosité. Je suis curieux.

L'agent de la Sûreté eut un sourire. Il songeait au double sens de ce

mot: curieux.

--Il est des gens, continua-t-il, qui ont la rage du théâtre. Cette rage

est un peu la mienne. Seulement, je ne comprends pas qu'on puisse

prendre plaisir au misérable étalage des fictions qui sont à la vie ce

que le quinquet de la rampe est au soleil. S'intéresser à des sentiments

plus ou moins bien exprimés, mais fictifs, me paraît une monstrueuse

convention. Quoi! vous pouvez rire des plaisanteries d'un comédien que

vous savez un père de famille besogneux! Quoi! vous plaignez le triste

sort de la pauvre actrice qui s'empoisonne, quand vous savez qu'en

sortant vous allez la rencontrer sur le boulevard! C'est pitoyable!

--Fermons les théâtres! murmura le docteur Gendron.

--Plus difficile ou plus blasé que le public, continua M. Lecoq, il me

faut, à moi, des comédies véritables ou des drames réels. La société,

voilà mon théâtre. Mes acteurs, à moi, ont le rire franc ou pleurent de

vraies larmes.

Un crime se commet, c'est le prologue.

J'arrive, le premier acte commence. D'un coup d'oeil je saisis les

moindres nuances de la mise en scène. Puis, je cherche à pénétrer les

mobiles, je groupe mes personnages, je rattache les épisodes au fait

capital, je lie en faisceau toutes les circonstances. Voici

l'exposition.

Bientôt, l'action se corse, le fil de mes inductions me conduit au

coupable; je le devine, je l'arrête, je le livre.

Alors, arrive la grande scène, le prévenu se débat, il ruse, il veut

donner le change; mais armé des armes que je lui ai forgées, le juge

d'instruction l'accable, il se trouble; il n'avoue pas, mais il est

confondu.

Et autour de ce personnage principal, que de personnages secondaires,

les complices, les instigateurs du crime, les amis, les ennemis, les

témoins! Les uns sont terribles, effrayants, lugubres, les autres

grotesques. Et vous ne savez pas ce qu'est le comique dans l'horrible.

La Cour d'assises, voilà mon dernier tableau. L'accusation parle, mais

c'est moi qui ai fourni les idées; les phrases sont les broderies jetées

sur le canevas de mon rapport. Le président pose les questions aux

jurés; quelle émotion! C'est le sort de mon drame qui se décide. Le jury

répond: Non. C'en est fait, ma pièce était mauvaise, je suis sifflé.

Est-ce oui, au contraire, c'est que ma pièce était bonne; on

m'applaudit, je triomphe.

Sans compter que le lendemain je puis aller voir mon principal acteur,

et lui frapper sur l'épaule en lui disant: «Tu as perdu, mon vieux, je

suis plus fort que toi!»

M. Lecoq, en ce moment même, était-il de bonne foi, ou jouait-il une

comédie! Quel était le but de cette autobiographie?

Sans paraître remarquer la surprise de ses auditeurs, il prit un nouveau

londrès qu'il alluma au-dessus du verre de la lampe. Puis, soit calcul,

soit inadvertance, au lieu de replacer cette lampe sur la table, il la

posa sur le coin de la cheminée. De cette façon, grâce au grand

abat-jour, la figure du père Plantat se trouvait en pleine lumière,

tandis que celle de l'agent de la Sûreté, demeuré debout, restait dans

l'ombre.

--Je dois avouer, reprit-il, sans fausse modestie, que j'ai rarement été

sifflé. Et cependant, je ne suis pas aussi fat qu'on veut bien le dire.

Comme tout homme, j'ai mon talon d'Achille. J'ai vaincu le démon du jeu,

je n'ai pas triomphé de la femme.

Il poussa un gros soupir qu'il accompagna de ce geste tristement résigné

des hommes qui ont pris leur parti.

--C'est ainsi. Il est telle femme, pour laquelle je ne suis qu'un

imbécile. Oui, moi, l'agent de la Sûreté, la terreur des voleurs et des

assassins, moi qui ai éventé les combinaisons de tous les filous de tous

les mondes, qui depuis dix ans nage en plein vice, en plein crime, qui

lave le linge sale de toutes les corruptions, qui ai mesuré la

profondeur de l'infamie humaine, moi qui sais tout, qui ai tout vu, tout

entendu, moi, Lecoq, enfin, je suis pour elle plus simple et plus naïf

qu'un enfant. Elle me trompe, je le vois, et elle me prouve que j'ai mal

vu. Elle ment, je le sais, je le lui prouve... et je la crois.

C'est qu'il est, ajouta-t-il plus bas et d'une voix triste, de ces

passions que l'âge, loin d'éteindre, ne fait qu'attiser, et auxquelles

un sentiment de honte et d'impuissance donne une âpreté terrible. On

aime; et la certitude de ne pouvoir être aimé est une de ces douleurs

qu'il faut avoir expérimentées pour en connaître l'immensité. Aux heures

de raison, on se voit et on se juge. On se dit: non, c'est impossible,

elle est presque un enfant et je suis presque un vieillard. On se dit

cela, mais toujours au fond du coeur; plus forte que la raison, que la

volonté, que l'expérience, une lueur d'espérance persiste, et on se dit:

Qui sait? Peut-être! On attend quoi? un miracle? Il n'y en a plus.

N'importe, on espère.

Le crime d'Orcival · 第 35 / 79 题