Malgré toute la hâte imaginable, il n'était pas loin de dix heures quand
le père Plantat et les invités purent enfin quitter le château de
Valfeuillu.
Au lieu de prendre le chemin du matin, ils s'engagèrent dans un petit
sentier en pente qui, longeant les propriétés de Mme de Lanascol,
conduit en diagonale au pont de fil de fer.
C'était le plus court pour gagner l'auberge où M. Lecoq avait déposé son
léger bagage.
Tout en marchant, le vieux juge de paix, un peu distrait des
préoccupations de l'enquête, s'inquiétait de M. Courtois, son ami.
--Quel malheur a pu le frapper? disait-il au docteur Gendron. Grâce à la
niaiserie méchante de l'affreux drôle qui le sert, nous n'avons rien su
absolument. Et c'est au reçu de la lettre de sa fille aînée, Mlle
Laurence, qu'on l'a envoyé chercher!
On était arrivé devant le _Grenadier_.
Sur la porte de l'auberge, le dos appuyé contre les montants, les jambes
croisées, un grand gaillard taillé en hercule, haut en couleur, fumait
une longue pipe de terre, tout en causant avec un homme de peine du
chemin de fer, venu d'Évry tout exprès pour savoir. C'était
l'aubergiste.
Dès qu'il aperçut le père Plantat:
--Eh! bien, monsieur le juge de paix, s'écria-t-il, voilà un malheur!
Entrez, entrez, il y a dans la salle plusieurs personnes qui ont vu les
assassins. Quel gredin que ce La Ripaille! Et ce Guespin, donc! Ah! je
ferai volontiers le voyage de Corbeil le matin où on dressera leur
échafaud.
--Un peu de charité, maître Lenfant, vous oubliez trop vite que Guespin
et La Ripaille étaient de vos meilleures pratiques.
Maître Lenfant resta quelque peu interdit de la réplique, mais son
impudence reprit vite le dessus.
--Belles pratiques! répondit-il, ce filou de Guespin m'emporte
trente-huit francs que je ne reverrai jamais.
--Qui sait!... fit ironiquement le juge de paix, et d'ailleurs, ce soir,
vous allez gagner plus que cette somme, vous avez autant de monde qu'à
la fête d'Orcival...
Pendant cette courte conversation, M. Lecoq était entré dans l'auberge
pour reprendre son sac de nuit.
Sa qualité n'étant plus un secret pour personne, il ne reçut pas
l'aimable accueil du matin, alors qu'on le prenait pour un bonnetier
retiré.
C'est à peine si Mme Lenfant, une maîtresse femme qui n'a pas besoin
de son mari pour fourrer les ivrognes qui n'ont plus d'argent à la
porte, daigna lui répondre. Quand il demanda combien il devait, elle eut
un geste de mépris en disant: «Rien.»
Dès qu'il sortit de l'auberge, son sac de nuit à la main:
--Marchons vite, maintenant, fit le père Plantat, d'autant que je tiens
à passer prendre des nouvelles de notre pauvre maire.
Les trois hommes hâtèrent le pas et le vieux juge de paix, agité de
pressentiments funestes, cherchant à combattre ses inquiétudes,
poursuivait:
--S'il était survenu chez Courtois un événement grave, certainement je
serais prévenu à cette heure. Peut-être Laurence a-t-elle écrit
simplement qu'elle est malade ou même un peu indisposée. Mme
Courtois, qui est bien la meilleure des femmes qui soient au monde, se
monte la tête pour un rien, elle aura voulu envoyer son mari chercher
leur fille immédiatement. Ce sera, vous le verrez, quelque fausse
alerte.
Non. Il était arrivé quelque catastrophe.
Devant la grille de l'habitation du maire, stationnaient une quinzaine
de femmes du bourg. Au milieu du groupe, Baptiste, le valet qui fait ce
qu'il veut, pérorait et gesticulait.
Mais à l'approche du redoutable juge de paix, les commères s'envolèrent
comme une troupe de mouettes effarouchées. Elles l'avaient reconnu
d'assez loin à la lueur d'un réverbère.
Car Orcival possède et étale orgueilleusement vingt réverbères, présent
de M. Courtois, qu'on allume jusqu'à minuit les soirs où il n'y a pas de
lune. Vingt réverbères à huile de pétrole achetés à la liquidation d'une
ville qui, assez riche pour se payer des lumières plus éclatantes,
venait d'adopter le gaz.
Les réverbères d'Orcival n'éclairent peut-être pas beaucoup, mais par
les soirées d'hiver, quand il y a du brouillard surtout, l'huile de
pétrole répand une abominable odeur.
L'arrivée inattendue du vieux juge de paix contraria sensiblement le
tranquille Baptiste, interrompu par la fuite de ses auditeurs juste au
milieu d'un superbe mouvement oratoire.
Comme cependant il a grand-peur du bonhomme, il dissimula sa contrariété
sous son sourire, habituel.
--Ah! monsieur, s'écria-t-il, lorsque le père Plantat ne fut plus qu'à
trois pas, ah! monsieur, quelle histoire! Je courais vous chercher...
--Ton maître a besoin de moi?
--C'est à n'y pas croire, poursuivit Baptiste. En sortant du Valfeuillu,
ce soir, Monsieur se met à courir, si fort, mais si fort, que c'est à
peine si je pouvais le suivre.
Baptiste s'interrompit pour lancer une réflexion qui lui venait.
--Monsieur n'a pas l'air leste, n'est-ce pas! Eh bien! il l'est, allez,
et joliment, quoique gros!
Le père Plantat impatienté frappa du pied.
--Enfin, reprit le domestique, nous arrivons ici, bon! Monsieur se
précipite comme un ouragan dans le salon où se trouvait Madame
sanglotant comme une Madeleine. Il était si essoufflé qu'il pouvait à
peine parler. Les yeux lui sortaient de la tête, et il disait comme ça:
«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?» Alors, Madame qui ne pouvait pas parler non
plus, lui a tendu la lettre de Mademoiselle qu'elle tenait à la main.
Les trois auditeurs de Baptiste étaient comme sur des charbons ardents
et le drôle qui s'en apercevait, égrenait de plus en plus lentement ses
paroles.
--Voilà donc, continua-t-il, Monsieur qui prend la lettre et qui
s'approche de la fenêtre pour y voir plus clair à lire. Oh! d'un coup
d'oeil il a eu tout lu. Pour lors--on voit tout de même des choses
singulières--il a poussé un cri rauque, comme cela, tenez: «Oh!» puis il
s'est mis à battre l'air de ses deux mains, comme un chien qui nage,
puis il a fait deux tours sur lui-même et il est tombé, pouf! comme un
sac, la face contre terre. C'était fini.
--Il est mort! s'écrièrent ensemble les trois hommes.
--Oh! non, messieurs, répondit Baptiste avec un aimable sourire, vous
allez voir.
M. Lecoq est certainement patient, mais non autant qu'on le pourrait
croire. Crispé par l'allure du récit, il posa à terre son sac de nuit
et, saisissant le bras de Baptiste de la main droite, pendant que de la
gauche il faisait siffler un petit jonc très flexible, à assommoir de
vermeil, qui ne le quitte jamais:
--Mon garçon, fit-il, je t'engage, là, sérieusement à dépêcher...
Il ne dit que cela. Et le domestique, qu'on ne gronde jamais eut une
peur terrible de ce petit homme blond, à voix singulière, à poigne plus
dure qu'un étau.
Il reprit donc très vite cette fois, l'oeil fixé sur le jonc de M.
Lecoq:
--Monsieur venait d'avoir une attaque. Voilà la maison en l'air. Tout le
monde perd la tête, sauf moi; l'idée d'un médecin me vient et je cours
chercher quelqu'un, M. Gendron, que je savais au château, ou le docteur
d'ici, ou le pharmacien, n'importe qui. Un bonheur. Juste au coin de la
rue, je rencontre Robelot, le rebouteux. «Toi, lui dis-je, tu vas me
suivre.» Il me suit, il écarte les autres qui soignaient Monsieur, et il
le saigne aux deux bras. Un petit moment après, Monsieur a respiré,
ensuite il a ouvert les yeux, enfin il a parlé. Maintenant, il est bien
revenu, il est étendu sur un des canapés du salon, pleurant toutes les
larmes de son corps. Il m'a dit qu'il voulait voir monsieur le juge de
paix, et moi aussitôt...
--Et... mademoiselle Laurence?... demanda le père Plantat avec des
larmes dans la voix.
Baptiste prit une pose tragique.
--Ah! messieurs, fit-il, ne m'en parlez pas... c'est navrant!
Le juge de paix et le docteur n'en écoutèrent pas davantage, ils
entrèrent vivement.
Derrière eux venait M. Lecoq. Il avait confié son sac de nuit à Baptiste
avec un: «Portez-moi ça chez le juge de paix, et leste», qui fit
trembler le domestique qu'on ne gronde jamais et lui donna des jambes.
Le malheur, lorsqu'il entre dans une maison, semble la marquer dès le
seuil de son empreinte fatale. Peut-être n'en est-il pas ainsi en
réalité, mais c'est le sentiment qu'éprouvent invinciblement les
personnes prévenues.
Pendant que le médecin et le père Plantat traversaient la cour, il leur
semblait que cette maison si hospitalière, si gaie et si vivante la
veille, présentait un aspect lugubre.
À l'étage supérieur, on voyait des lumières aller et venir. On
s'occupait de la plus jeune des filles de M. Courtois, Mlle Lucile,
qui avait été prise d'une affreuse attaque de nerfs.
Dans le vestibule, une fillette de quinze ans qui servait de femme de
chambre à Mlle Laurence, était assise sur la première marche de
l'escalier. Elle avait relevé son tablier sur sa tête, comme font à la
campagne les femmes au désespoir, et pleurait à fendre l'âme.
Quelques domestiques étaient là, effarés, immobiles, ne sachant que
faire, que devenir dans ce désarroi.
La porte du salon, mal éclairé par deux bougies, était toute grande
ouverte. Dans un vaste fauteuil près de la cheminée, Mme Courtois
était renversée plutôt qu'assise. Au fond, près des fenêtres donnant sur
le jardin, M. Courtois gisait sur le canapé.
On lui avait retiré son paletot et pour aller plus vite, au moment où sa
vie dépendait d'un coup de lancette, on avait déchiré et arraché les
manches de sa chemise et de son gilet de flanelle. Des bandes de toile,
comme on en ajuste après les saignées, entouraient ses deux bras nus.
Près de la porte, un petit homme vêtu comme les artisans aisés des
environs de Paris, semblait fort embarrassé de sa contenance. C'était
Robelot, le rebouteux, qu'on avait fait rester, crainte de quelque
nouvel accident.
L'entrée du père Plantat tira M. Courtois de l'état de morne stupeur
dans lequel il était plongé.
Il se leva, et c'est en chancelant qu'il vint se jeter, ou plutôt
s'abattre entre les bras du vieux juge de paix.
D'une voix déchirante, il disait:
--Ah! mon ami, je suis bien malheureux! oui, bien malheureux.
C'était à ne plus reconnaître l'infortuné maire, tant il était changé.
Non, ce n'était plus là cet heureux du monde, au visage souriant, au
regard sûr de soi, dont le maintien, comme un défi jeté à tous, disait
bien haut et l'importance et la prospérité. En quelques heures, il avait
vieilli de vingt ans.
Il était brisé, foudroyé, et sa pensée éperdue flottait à la dérive au
milieu d'un océan d'amertumes.
Il ne savait que répéter comme un mot vide de sens:
--Malheureux! malheureux!
Le vieux juge de paix, cet homme si éprouvé, était bien l'ami qu'il
fallait en ces crises terribles.
Il avait ramené M. Courtois jusqu'au canapé, et là, assis près de lui,
tenant ses mains dans les siennes, il s'efforçait de calmer cette
douleur sans bornes.
Il rappelait à ce père infortuné, que sa femme, la compagne de sa vie,
lui restait, pour pleurer avec lui la pauvre morte. N'avait-il pas une
autre fille à aimer, et à laquelle il se devait!
Mais cet homme malheureux était hors d'état de rien entendre.
--Ah! mon ami, gémissait-il, vous ne savez pas tout. Si elle était morte
ici, au milieu de nous, entourée de nos soins, réchauffée jusqu'à son
dernier soupir par notre tendresse, mon désespoir serait infini et
cependant bien faible en comparaison de celui qui me tue. Si vous
saviez, si vous saviez...
Le père Plantat s'était levé, comme s'il eût été épouvanté de ce qu'il
allait entendre.
--Mais qui pourrait dire, poursuivait le maire, où et comment elle est
morte! Ô ma Laurence, il ne s'est donc trouvé personne pour entendre le
râle de ton agonie et te sauver! Qu'es-tu devenue, toi si jeune, si
heureuse!
Il se redressa effrayant de désespoir et s'écria:
--Partons, Plantat, venez, allons voir à la Morgue!
Puis il se laissa retomber murmurant le mot sinistre:
--La Morgue.
Tous les témoins de cette scène déchirante restaient immobiles et muets,
glacés, retenant leur souffle.
Seuls, les gémissements étouffés de Mme Courtois et les sanglots de
la petite servante dans le vestibule, troublaient le silence.
--Vous savez que je suis votre ami, murmurait le père Plantat; oui,
votre meilleur ami; parlez, confiez-vous à moi, dites-moi tout.
--Eh bien donc!... commença M. Courtois, sachez...
Mais les larmes l'étouffant il ne put continuer. Alors tendant au père
Plantat une lettre froissée et mouillée de pleurs, il lui dit:
--Tenez, lisez... c'est sa dernière lettre.
Le père Plantat s'approcha de la table où étaient les bougies, et non
sans peine, car l'écriture était effacée en plusieurs endroits, il lut:
_«Chers parents aimés,_
_Pardonnez, pardonnez, je vous en conjure, à votre malheureuse fille la
douleur dont elle va vous accabler._
_Hélas! j'ai été bien coupable, mais que le châtiment est terrible, ô
mon Dieu!_
_En un jour d'égarement, entraînée par une passion fatale, j'ai tout
oublié, l'exemple et les conseils de ma bonne et sainte mère, les
devoirs les plus sacrés et votre tendresse._
_Je n'ai pas su, non, je n'ai pas su résister à celui qui pleurait à mes
genoux en me jurant un amour éternel et qui maintenant m'abandonne._
_Maintenant, c'est fini, je suis perdue, déshonorée. Je suis enceinte et
il me devient impossible de cacher plus longtemps l'horrible faute._
_Ô chers parents, ne me maudissez pas. Je suis votre fille, je ne
saurais courber le front sous les mépris, je ne survivrai pas à mon
honneur._
_Quand cette lettre vous sera remise, j'aurai cessé d'exister. J'aurai
quitté la maison de ma tante, et je serai allée loin, bien loin, où nul
ne pourra me reconnaître. Là, je saurai finir mes misères et mon
désespoir._
_Adieu donc, ô mes parents aimés, adieu! Que ne puis-je, une dernière
fois, vous demander pardon à genoux._
_Ma mère chérie, mon bon père, ayez pitié d'une malheureuse égarée,
pardonnez-moi, oubliez-moi. Que Lucile, ma soeur, ne sache jamais..._
_Encore adieu, j'ai du courage, l'honneur commande._
_À vous, la dernière prière et la suprême pensée de votre pauvre
Laurence...»_
De grosses larmes roulaient silencieuses le long des joues du vieux juge
de paix pendant qu'il déchiffrait cette lettre désespérée.
Une rage froide, muette, terrible, pour qui le connaissait, crispait les
muscles de son visage.
Quand il eut achevé, il prononça, d'une voix rauque, ce seul mot:
--Misérable!