--Il se peut, monsieur l'agent, dit-il enfin, que vous ayez raison, et
pour ma part j'en suis persuadé. Pourtant, les conclusions de mon
rapport ne seront pas les vôtres. La médecine légale ne doit se
prononcer que sur des faits patents, démontrés, indiscutables. Si elle a
un doute, le moindre, le plus léger, elle doit se taire. Je dirai plus:
s'il y a incertitude, mon avis est que l'accusé doit en recueillir le
bénéfice et non l'accusation.
Ce n'était, certes, pas là l'opinion de l'agent de la Sûreté, mais il se
garda bien d'en rien dire.
C'est avec une attention passionnée qu'il avait suivi le docteur
Gendron, et la contraction de sa physionomie disait l'effort de son
intelligence.
--Il me paraît possible maintenant, dit-il, de déterminer où et comment
la comtesse a été frappée.
Le docteur avait recouvert le cadavre et le père Plantat avait replacé
la lampe sur la petite table.
Ils engagèrent tous deux M. Lecoq à s'expliquer.
--Eh bien! reprit l'homme de la police, la direction de la blessure de
Mme de Trémorel me prouve qu'elle était dans sa chambre, prenant le
thé, assise et le corps un peu incliné en avant, lorsqu'elle a été
assassinée. L'assassin est arrivé par-derrière, le bras levé, il a bien
choisi sa place et a frappé avec une force terrible. Telle a été la
violence du coup, que la victime est tombée en avant, et que dans la
chute, son front rencontrant l'angle de la table, elle s'est fait la
seule blessure ecchymosée que nous ayons remarquée à la tête.
M. Gendron examinait alternativement M. Lecoq et le père Plantat, qui
échangeaient des regards au moins singuliers. Peut-être se doutait-il du
jeu qu'ils jouaient.
--Évidemment, dit-il, le crime doit avoir eu lieu comme l'explique
monsieur l'agent.
Il y eut un autre silence si embarrassant que le père Plantat jugea
convenable de l'interrompre. Le mutisme obstiné de M. Lecoq le
taquinait.
--Avez-vous vu, lui demanda-t-il, tout ce que vous aviez à voir!
--Pour aujourd'hui, oui, monsieur. Pour les quelques perquisitions qui me
seraient encore utiles, j'ai besoin de la lumière du jour. Il me paraît
d'ailleurs que, sauf un détail qui m'inquiète, je tiens complètement
l'affaire.
--Il faut alors être ici demain de bon matin.
--J'y serai, monsieur, à l'heure qu'il vous plaira.
--Vos explorations terminées, nous nous rendrons ensemble à Corbeil,
chez monsieur le juge d'instruction.
--Je suis aux ordres de monsieur le juge de paix.
Le silence recommença.
Le père Plantat se sentait deviné et il ne comprenait rien au singulier
caprice de l'agent de la Sûreté qui, si prompt quelques heures plus tôt,
se taisait maintenant.
M. Lecoq, lui, ravi de taquiner un peu le juge de paix, se proposait de
l'étonner prodigieusement le lendemain en lui présentant un rapport qui
serait le fidèle exposé de toutes ses idées. En attendant, il avait tiré
sa bonbonnière et confiait mille choses au portrait.
--Puisqu'il en est ainsi, fit le docteur, il ne nous reste plus, ce me
semble, qu'à nous retirer.
--J'allais demander la permission de le faire, dit M. Lecoq; je suis à
jeun depuis ce matin.
Le père Plantat prit un grand parti:
--Regagnez-vous Paris ce soir, M. Lecoq? demanda-t-il brusquement.
--Non, monsieur, je suis arrivé ici ce matin avec l'intention d'y
coucher. J'ai même apporté mon sac de nuit, qu'avant de venir au château
j'ai déposé à cette petite auberge qui est au bord de la route et qui a
un grenadier peint sur sa devanture. C'est là que je me propose de
souper et de coucher.
--Vous serez fort mal au _Grenadier fidèle_, fit le vieux juge de paix,
vous ferez acte de prudence en venant dîner avec moi.
--Monsieur le juge de paix est vraiment trop bon...
--De plus, comme nous avons à causer et peut-être, longuement, je vous
offre une chambre; nous allons prendre votre sac de nuit en passant.
M. Lecoq s'inclina, la bouche en coeur, à la fois flatté et
reconnaissant de l'invitation.
--Et vous aussi, docteur, continua le père Plantat, bon gré mal gré je
vous enlève. Ah! ne dites pas non. Si vous tenez absolument à rentrer à
Corbeil ce soir, nous vous reconduirons après souper.
Restaient les scellés à poser.
L'opération fut promptement terminée. Des bandes étroites de parchemin,
retenues par de larges cachets de cire, aux armes de la justice de paix,
furent placées à toutes les portes du premier étage, à la porte de la
chambre à la hache, et aussi aux battants d'une armoire où toutes les
pièces de conviction, recueillies par l'enquête et minutieusement
décrites dans les procès-verbaux, avaient été déposées.